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Charles III a la langue bien pendue


La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir.
Jules Michelet


L’histoire est souvent instrumentalisée en politique. Certains Américains aiment à rappeler que, sans leur intervention dans les deux guerres mondiales, la France et l’Europe seraient tombés sous le joug germanique et, surtout, parleraient la langue de Joseph Goebbels aujourd’hui, entre deux plats de choucroute. Ce qui est probablement exact. Abonde dans ce sens, comme l’on pouvait s’en douter, l’actuel titulaire d’un bail (quasi-emphytéotique) pour la Maison Blanche à Washington, le petit-fils de Friedrich Trumpf, qui s’enrichit d’abord dans l’industrie hôtelière au Yukon (Canada) et dont les établissements offraient, outre le gîte et le couvert, des services nocturnes très personnalisés destinés à réchauffer les cœurs des chercheurs d’or.

(Rien de nouveau sous le soleil : le père du président John Kennedy fut trafiquant d’alcool à l’époque de la prohibition).

Cependant, il s’agit là d’une vérité partielle car, si l’on remonte plus haut dans le temps, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas eu leur indépendance du Royaume-Uni sans l’aide française; ils doivent une fière chandelle au roi Louis XVI. Heureusement, la gratitude n’est pas à sens unique. Le 4 juillet 1917, moins de trois mois après l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique, le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, officier de l’état-major du général Pershing, s’exprima ainsi sur la tombe du général marquis de La Fayette : « La Fayette, we are here », en v.o. (« Lafayette, nous voilà » en v.f.).

Donald J. Trump lirait d’ailleurs avec profit cet émouvant discours prononcé par Hugh C. Wallace, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en France, le 4 juillet 1919 :

Je viens aujourd’hui, ici où tant d’Américains sont venus avant moi, déposer dans un esprit de respect et de dévouement une couronne sur la tombe de La Fayette. Le geste même est simple mais rien ne saurait rendre plus parfaitement le sentiment de l’Amérique. C’est comme si mon pays étendait la main au-delà des mers et déposait un emblème d’affection sur l’autel de notre meilleur ami. Il est vraiment bienséant que nous venions en France et fassions un pèlerinage sur le lieu où repose La Fayette.
De tous les grands Français, c’est lui qui nous est le mieux connu – mieux connu à vrai dire en Amérique qu’en France. Pour vous, ce n’est qu’un de vos héros – pour nous, c’est le chevalier à l’armure resplendissante qui en une heure sombre est venu porter secours à notre cause. L’enfant qui naît parmi nous apprend à lier ce nom à celui de Washington; devenu homme il continue à révérer le héros de sa jeunesse. Quand nos armées traversèrent l’Océan pour défendre la liberté que la France elle-même avait conquise, elles ne cherchaient qu’à payer une dette sacrée. Cependant cette dette subsiste toujours – une charge portée avec joie et un lien puissant unissant à jamais deux grands peuples.
Ceux qui jouissent des bienfaits de la liberté les méritent mieux lorsqu’ils les partagent avec leurs frères, car ce qu’ils donnent revient à eux pour augmenter un fonds commun. En saluant à cette heure un monde rendu à la paix, nous constatons que la pierre de voûte de cette liberté que vient d’acquérir l’Europe est l’exemple d’antan donné par l’Amérique. C’est le nouvel Évangile ; et de même que La Fayette le vit alors, nous l’élevons à présent là où l’humanité entière pourra le contempler.

Pour sa part, le 28 avril dernier, Charles III, roi de Belize par la grâce de Dieu, en visite officielle aux Etats-Unis, a pris langue avec le président américain qui se veut monarque et lui a fait un exposé sur la démocratie et sur la séparation des pouvoirs. Il a ajouté, « tongue in cheek », en v.o., (« avec une pointe d’ironie » en v.f., digne de George Bernard Shaw), que n’eût été de l’Angleterre, l’Amérique parlerait français aujourd’hui.

Les médias français y ont vu une allusion à la vente de la Louisiane par Napoléon à la république américaine, tandis que les commentateurs québécois dénoncent une crasse méconnaissance de l’histoire québécoise chez les Français : le roi des Îles Salomon aurait eu à l’esprit la défaite française à Québec en 1759, et donc la cession formelle de la Nouvelle-France à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763.

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Disposons d’abord d’une première légende linguistique, celle dite de Muhlenberg, qui veut que, en 1795, les Etats-Unis ont presque choisi comme langue administrative l’allemand et renoncé à la langue anglaise par haine de l’ancienne puissance coloniale. La rancune ne rend pas tout possible; il n’y a que dans la comédie « Bananas » de Woody Allen où la république latino-américaine de San Marcos a pu adopter du jour au lendemain le suédois comme langue officielle.

Mais quid du français? Rappelons cette simple vérité historique : la défaite française de 1759 à Québec ne fut qu’un épisode très mineur du premier conflit mondial que fut la guerre de sept ans, au terme de laquelle l’Angleterre convoitait les considérables richesses sucrières de la Martinique et de la Guadeloupe et non pas les quelques arpents de neige qui étaient un gouffre financier. Contre toute attente, alors qu’elle avait plutôt les bonnes cartes en main, l’Angleterre s’est vu refourguer le Canada suite aux basses manœuvres des producteurs sucriers anglais qui se sont ainsi débarrassés d’une amère canne concurrente; l’on n’est jamais trahi que par les siens. Il est permis de supposer que si les Français l’avaient emporté aux plaines d’Abraham, ces planteurs auraient fait une tout aussi énergique promotion du Canada. A signaler que, une décennie plus tard, la perte de celui-ci n’empêcha nullement la France de soutenir à fond les rebelles américains, sans que ceux-ci finissent par adopter le français comme langue nationale au moment de l’indépendance.

(Cela dit, la conservation de la Nouvelle-France par la mère-patrie eût-elle constitué une victoire pour la langue de Montesquieu en Amérique? Peut-être un répit. Mais l’on peut conjecturer que, en 1803, Napoléon (dit « le Grand ») eût négocié avec les Etats-Unis un juteux forfait (en v.f., ou « package deal » en v.o.) en ajoutant en rab le Canada à la Louisiane, lequel eût alors aussi fini englouti dans l’Amérique anglo-saxonne comme le fut le bayou. Ni la baguette ni le croissant ne l’auraient envahie. Ironique paradoxe : c’est sans doute le souverain anglais qui a, bien involontairement, permis la survie des Français sur les rives du Saint-Laurent, même si, par la suite, l’autorité coloniale tentera, en vain, de faire marche arrière).

Le sibyllin message du monarque des Bahamas au président affectionnant les dorures résistera probablement au décryptage. Évidemment, l’on peut raisonnablement y voir une référence très générale à la séculaire rivalité anglo-française sur le continent, comme le pense le journal Le Monde, mais on voit mal le rapport avec l’acquisition de la Louisiane, une mercantile transaction immobilière purement franco-américaine.

Quant aux commentateurs québécois qui y voient une perfide allusion à la conquérante Albion, ils succombent aussi au mythe du peuple vaincu et conquis, inlassablement propagé par les autorités coloniales depuis l’an de grâce 1763 afin de subjuguer leurs nouveaux sujets, ce qui était de bonne guerre : il n’y a alors pas eu « conquête », mais « cession » de territoire, conclue, dans la ville-lumière, le 10 février, par les grandes puissances. Vu les conditions à l’époque, les pauvres rosbifs furent les dindons de la farce. Rien n’était donc joué le 14 septembre 1759 (honni soit qui mal y pense), alors que tel fut le cas pour les Anglo-Saxons étrillés par le Normand Guillaume, le bien nommé Conquérant, à Hastings le 14 octobre 1066.

Le sirop d’érable fut allègrement sacrifié par Louis XV, friand de chocolat chaud, car il était infiniment moins rentable que la mélasse.

Si Chuck Windsor, beau-père de Meghan, et surtout roi de Tuvalu, s’est révélé un constitutionnaliste averti, sa régalienne pique linguistique uchronique, bien que drolatique, ne fut que vain badinage.

Sabine Devieilhe triomphe, la mise en scène déraille

Lyrique: Lucie de Lammermoor en VF, à l’Opéra-Comique. Un spectacle rédimé par la soprano Sabine Devieilhe.


Au tomber de rideau du premier acte, un philistin éructe, depuis un rang du balcon : « Coupez les micros ! c’est une honte ! ». Confondant spectacle lyrique et show de Céline Dion, le gougnafier croyait, de bonne foi, qu’une sono se chargeait de hausser le volume de l’orchestre et des voix – pratique évidemment contraire à tous les usages dans l’opéra, sauf à la rigueur dans le cas d’une production en plein air, – cf. Le trouvère au lac de Bregenz, par exemple. Louis Langrée, le directeur de l’Opéra-Comique, a dû se fendre après l’entracte d’une mise au point propre à rassurer les ignorants, et à rendre justice, au passage, à l’acoustique hors pair de cette petite salle Favart « qui a vu naître Pelléas et Mélisande » : n’en déplaise aux rustres châtrés de l’oreille, nul besoin de décibels augmentés pour faire sonner au naturel la fosse et le plateau de Lucie de Lammermoor.

Il n’en est pas moins vrai que, Speranza Scappucci au pupitre, la phalange Insula Orchestra joue fortissimo, décidément trop articulé, et sur un tempo prisant à l’excès le rubato. Aussi bien le chœur bien nommé accentus impose-t-il aux solistes sa surenchère de décibels, à lointaine distance de l’original en italien Lucia di Lammermoor (livret signé Salvadore Cammarano) pétri de plaintes déchirantes, et dont le legato, l’ample et ductile respiration laissent s’épanouir la mélodie dans une délectable onctuosité romantique.

Trois ans après son triomphe napolitain, le chef d’œuvre, quintessence du génie de Gaetano Donizetti, se voit versifié par les soins du duo Alphonse Royer & Gustave Vaëz, pour correspondre au goût français d’alors, et Lucie de Lammermoor triomphe en VF au Théâtre de la Renaissance. Moins traduite qu’authentiquement réécrite, c’est cette version qui prédominera chez nous au moins jusqu’au second XXème siècle, dans la partition révisée en son temps par Donizetti lui-même. Le spécialiste y repère aujourd’hui sans peine les coupures, les numéros reconfigurés, etc. qui tranchent avec la version transalpine – par exemple la disparition des personnages d’Alisa et de Normanno au profit du rôle de Gilbert, le perfide factotum, un duo du 2ème acte supprimé…

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Il faut souligner surtout – et c’est là l’essentiel – que, remontée d’un ton par le compositeur, la partition de Lucie… se colore très différemment de celle de Lucia…  A l’âpreté dramatique se substitue ainsi une légèreté, une suavité presque guillerette par instants, percée d’aigus stridents, en particulier dans les pages confiées au rôle-titre. Dans la présente production, celui-ci se voit magnifié par la soprano Sabine Devieilhe, sylphide gracile toute de blanc vêtue, douée de cette aisance, de ce naturel éblouissant que lui confèrent une maîtrise technique superlative, mariée à une virtuosité sans égal dans les trilles et autres ornements redoutables dont l’écriture est émaillée – jusque dans la fameuse scène de la folie, à l’acte final : au soir de la première, le 30 avril, la salle en restait véritablement pétrifiée. S’ensuivait un tonnerre d’applaudissements et de bravos.

N’était cette réserve quant au surrégime auquel carbure le moteur de la cheffe, et à son volume sonore immodéré, on peut d’ailleurs s’enthousiasmer de l’ensemble de la distribution vocale. A commencer par le baryton Etienne Dupuis, qui campe l’intraitable et sombre frère de Lucie, Henri Ashton, avec une souveraine intensité. Sous les traits du jeune ténor Léo Vermot-Desroches dans cette première prise de rôle, Edgard Raverswood offre une expressivité riche en nuances, dans un phrasé d’une clarté absolue et un vibrato impeccablement tendu. Ténor malgache à la diction parfaite également, Sahy Ratia incarne quant à lui Sir Arthur avec un timbre solidement charpenté. Dans l’emploi du ministre Raymond Bidebent, le baryton-basse franco-irlandais Edwin Crossley-Mercer impose sa finesse et sa roide élégance, jusque dans une gestuelle singulièrement éloquente.

Les partis pris de mise en scène laissent davantage dubitatifs. Né au Kazakhstan en 1980, le Russe Evgeny Titov, également acteur, a choisi de poser sur un plateau tournant, recouvertes du même sinistre papier peint omniprésent, hideusement petit-bourgeois, fichées d’appliques verticales dispensant une violente lumière rouge, les parois d’un château labyrinthique dont se découvrent les pièces tour à tour, à la faveur des changements de tableaux successifs. Epaissement harnachés de cuir noir, les chasseurs écossais (qui forment le chœur) sont montrés ici comme une bande de soudards prédateurs violentant à l’occasion, torse nu voire froc aux chevilles, un double improbable de Lucie, exclave sexuelle évidemment. Signe de l’état de victime régressive à laquelle l’héroïne est assignée, la chambre de Lucie perdure dans son décor puéril, meublée de deux petits lits jumeaux, le sien et celui d’Henri, son frère, mâle dominant comme on l’aura compris. A un moment, on le verra d’ailleurs pousser de la fonte dans sa salle de gym. Cette lecture passablement schématique, mais bien conforme à la doxa du temps, culminera dans un climax sanguinaire empruntant à l’esthétique gore. L’indécision, d’un bout à l’autre, entre comique et tragique, joint à cette désinvolture frappée au coin de l’idéologie, interdit malheureusement au spectacle de trouver son équilibre. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui ovationne à raison les chanteurs, Sabine Devieilhe au premier chef, et réserve ses huées à la régie.


Lucie de Lammermoor, opéra de Gaetano Donizetti. Durée : 2h40. Opéra-Comique, Paris. Les 4, 6, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h.

Debussy: un philtre purifié par Suarès

Un peu plus d’un siècle après sa première parution, le plus grand livre jamais écrit sur Debussy est réédité.


André Suarès signe avec Debussy (Éditions Le Condottiere) un livre inclassable, à rebours des discours critiques établis. Consacré au compositeur, l’ouvrage ne relève ni de l’essai savant ni de la biographie. Suarès y propose une approche intuitive, presque charnelle, de la musique. Il substitue à l’analyse une expérience vécue de l’œuvre, au risque de l’excès. Dans un paysage critique en perte de relief, ce geste retrouve une force inattendue.

Brûler plutôt qu’éclairer

Là où la critique contemporaine avance avec des précautions infinies – situant, contextualisant, entourant ses objets de références comme pour éviter d’avoir à les affronter directement – Suarès, lui, brûle. Comme le souligne Émilie de Fautereau Vassel dans sa préface, il refuse la distance ; son intuition « fonce comme un vautour au cœur de l’objet ». Dès qu’il parle de Claude Debussy, il ne cherche pas à équilibrer son propos. Il affirme : « Il a tout renouvelé ». La sentence est abrupte, brutale, sans l’abri d’aucune nuance. Elle ne s’embarrasse d’aucune réserve car elle revendique un point de vue absolu : celui de la ferveur.

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Le jet d’eau sonore

C’est que là où l’analyse musicologique se perd parfois dans les « tiges de plomb » de la technique, Suarès nous rend la matière même du son. Pour lui, Debussy est le « poète du vent et de l’écume ». Il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire, mais d’une compréhension profonde de la révolution harmonique : l’accord n’est plus un système, c’est « le jet d’eau sonore », et la mélodie, « la gerbe qui s’éparpille ». Il admire cette économie du génie où « un seul accent doit tout dire ». Chez Suarès, on ne dissèque pas une partition : on boit un philtre. Il nous rappelle que pour comprendre Debussy, il faut « penser harmoniquement » et rejeter les « vapeurs stagnantes » des traditions stériles.

La décision nue

Certes, cette méthode a ses limites. L’absence de hiérarchie et la répétition des intuitions peuvent donner le sentiment d’un discours qui tourne sur lui-même. Mais ces faiblesses sont inséparables de sa force. Suarès ne corrige pas ses excès : ce sont eux qui rendent possible l’intensité de sa perception. Il accepte de se tromper pour ne pas affadir ce qu’il saisit. Comme le pressentait Jacques Rivière, Suarès finit par « faire chair » avec son sujet : il ne commente plus Debussy, il le recommence sous nos yeux.

Il nous rappelle ainsi une exigence oubliée : juger suppose de s’exposer. Il n’y a pas de critique sans prise de risque, sans possibilité d’erreur, sans engagement personnel. Suarès ne se dérobe jamais à cette « décision nue ». Face aux consensus mous, il nous offre ce qui manque le plus à notre siècle : une conscience en feu capable de reconnaître le divin dans l’éphémère.

198 pages

Debussy

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Dénazification (des mainates)

Histoire d’oiseaux


J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

L’oiseau mainate

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire, qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais. 

Une belle rencontre

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général.

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J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

L’Europe après la bataille

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums — mercure de plombages dentaires —, était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

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Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-ilédicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

La conscience de l’insupportable

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXᵉ siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en  1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages. 

De la destruction (Romans)

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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

Ca va si vite, Monsieur Charvet !

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

Anthologie de la subversion carabinée

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

Le fantôme de Stockholm

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

Délicieuses frayeurs

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Le régime nazi, au gramme près

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

A lire aussi: Juive et collabo

Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher


J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

A lire aussi: Quand il arrivait en ville…

Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Je suis picard mais je me soigne

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Malaise espagnol

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Nos voisins progressistes d’outre-Pyrénées n’en finissent pas de nous impressionner! Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faut presque prouver que l’on mérite d’exister; mais pour répondre à un besoin économique immédiat, il suffit d’être déjà là.


Quand j’ai appris que le gouvernement espagnol allait régulariser près de 500 000 sans-papiers, j’ai immédiatement pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir en entendant cette nouvelle.

Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, au terme d’un parcours kafkaïen qu’il relate dans son livre Retour à Séfarad. Cinq années pour un droit présenté comme une réparation historique. Une épopée administrative pour accéder à ce qui devait être une reconnaissance.

Différences de traitement

Pour les bénéficiaires de la régularisation récente, les conditions sont autres : prouver une présence en Espagne et l’absence de casier judiciaire. Pas de test de connaissance culturelle. Pas d’épreuve d’appartenance.

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes travaillent, vivent, existent en Espagne – souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée.

Mais je ne peux pas ignorer l’écart. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

It’s the economy, stupid !

La différence n’est pas seulement dans les exigences. La régularisation des 500 000 répond à une nécessité économique assumée, l’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique aux Séfarades, ne semble pas répondre aux mêmes logiques d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique. Ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

Ce n’est pas un malaise politique – c’est un malaise de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Sanchez is the new Merkel

En adoptant la loi de 2015 permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, l’Espagne a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Mais ce même principe, le gouvernement de Sanchez semble le contester ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé, persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même principe : celui d’un peuple qui, malgré l’exil, demeure lié à une terre, et dont la mémoire longue peut fonder des droits légitimes.

Pourtant, l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe.

La question s’impose alors, sans détour : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

Trouble

Une réponse me vient, et elle est troublante : la reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement.

Mais quand la mémoire est vivante – quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante – elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont nos sociétés traitent la mémoire juive : avec bienveillance quand elle est historique, avec embarras quand elle est présente.

Je ne prétends pas trancher un conflit qui dépasse largement ce texte. Mais je pose la question, simplement : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous – ou seulement quand cela ne contrevient pas à nos convictions du moment ?

Retour à Séfarad

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L’homme à abattre

Deux journalistes de M le Mag se sont saisis de la vie de Renaud Camus pour écrire une «biographie» furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. L’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture.


Il est de tous les plateaux de télévision et de radio du régime ; il est de toutes les librairies, de Delamain à Ombres Blanches, en passant par La Procure ; il est bien sûr de tous les Relay, toutes les Fnac et, j’en ai peur, tous les supermarchés. C’est L’homme par qui la peste arriva, curieux livre qui se voulait, du temps de sa confection, biographie, mais qui ne contient ni le mot, ni vraiment la chose. Il a été écrit à quatre mains : il a fallu deux journalistes de M le Mag pour écrire ce petit ouvrage. L’un d’entre eux fut mon camarade de khâgne, dans le Nord ; je l’avais totalement perdu de vue, et je l’ai retrouvé sur la ligne de front, dans la forteresse gasconne de Plieux où vit Camus. 

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, comme je le disais ; il ne se présente pas ainsi. Il s’agit plutôt d’une enquête sur les origines du Grand Remplacement. Nos journalistes se seraient donc mis à lire du Renaud Camus ? Pensez-vous. Il aurait fallu lire les sept cents pages de Du sens, le « laboratoire central » des cent cinquante œuvres de l’auteur, dont le coup de départ est, excusez du peu, comme dirait Élisabeth Lévy, le « Cratyle », ce dialogue platonicien où deux conceptions de l’être, et donc du langage, s’affrontent. Not very M le Mag. Il aurait fallu ouvrir La Dépossession, cette fresque des sources américaines des totalitarismes industriels communiste et nazi, où l’on croise Wittgenstein, Husserl et Heidegger ; toujours pas M le Mag.

Bon, je vous entends, vous me direz que pour expliquer ce qu’a écrit Camus au sujet du Grand Remplacement, inutile de lire sa prose la plus savante, puisqu’il existe précisément un livre appelé Le Grand Remplacement, qui doit bien faire le tour de la question. Quand on veut combattre le Camus politique, et écrire un livre sur les origines de cette expression, c’est là que l’on doit se porter, non ? Eh bien non, nos deux amis ne s’y sont pas portés. Tout ce qu’ils disent sur le sujet, le fond du sujet, leur vient de Wikipédia. Vous l’avez deviné, il n’est pas non plus question de romans, ni de guides littéraires de voyage, ni de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, ni de Nightsound, ce beau texte sur Josef Albers (et donc sur ce que peut être un art post-Shoah). Ils ne liront pas même Vie du chien Horla, premier livre que les curieux se procurent, en général. Comme le dit drôlement Pierre Michon dans ses Vies minuscules, « ils dédaigneront de condescendre aux œuvres ». Trois ans d’enquête, c’est trop peu pour se taper Esthétique de la solitude. Mais si ce n’est ni une biographie, ni un essai, alors qu’est-ce ?

Entreprise de démolition

C’est tout simplement une opération pour convaincre le public, celui des Relay, la France entière, donc, que Renaud Camus est un parfait connard – un profiteur, un insensible, un obsédé, un raté ; un type méchant, vipérin et sanguinaire sur les bords. Pourquoi ? Là, il faut quitter un instant notre livre ; je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Camus est l’homme à abattre par excellence, à abattre et à ré-abattre sans cesse. Comme l’on ne peut pas envoyer deux Tontons Macoutes au château de Plieux, l’on envoie deux journalistes de M le Mag, pas beaucoup plus subtils. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ; le lendemain de l’apparition de Camus à CNews, en 2022, j’ai assisté à un déluge d’attaques et de diffamations lancées par une Caroline Fourest fronçant les sourcils au « 20 heures » de Pujadas ; au moins n’en a-t-elle pas fait de livre… Il y a eu des émissions entières de Public Sénat ou de France Culture pour dénoncer le camusisme, et il y en aura d’autres bientôt. Tout cela n’a pas suffi ? Les idées de l’auteur gagnent l’Amérique, il est cité à la chambre haute du Congrès ? Qu’à cela ne tienne. Il est des mesures plus retorses. On se glissera dans la vie de l’auteur, cette fois ; et cette fois, par le lent poison d’un livre, on l’aura.

Nos deux journalistes ont donc remonté le long cours de la vie de Camus – c’est-à-dire qu’ils ont parcouru son Journal, l’imprudent ayant choisi, voyez-vous, de tout dire de sa vie, de ses pensées, de ses expériences. Il appelle ça « vivre à découvert ». Ah ah, quelle imbécile candeur, pensent-ils ! Et quelle fête pour nous ! Une vie entière, frêle comme un papillon de mai, sous nos coups… Ce Journal, une infinité de recoins où exercer notre malveillance…

Désir de nuire

L’homme par qui la peste arriva a du génie. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne soit guidé par le désir de nuire. La beauté d’une vie, les témoignages les plus touchants de la générosité et de l’amitié, tout ce qui fait la grâce de l’existence y sont présentés comme le fruit d’intérêts vulgaires et de prétentions déçues. Tout sentiment ou toute conduite un peu noble s’y change aussitôt en boue sous l’effet d’une rustique psychologie (Camus raté, Camus jaloux, et Camus, il fallait oser, obsédé à l’idée de plaire au grand public !). Tout mot spirituel y devient « éructation », toute inquiétude « enragement ». Comme biographie, en revanche, le livre m’a paru faible. C’est un problème de méthode. Gonfler un monstrueux Camus de baudruche exige de s’arranger avec les faits : les auteurs télescopent les dates, fusionnent les épisodes, sectionnent dans le Journal le petit groupe de mots longtemps cherché. Un exemple parmi d’autres ? Lors de l’enterrement de son frère, Camus était en pleine crise de colique néphrétique. Les douleurs de ce mal sont, disent les médecins, pires que celles de l’accouchement ; mais la crise devient, dans la version Dhellemmes & Faye, un « prétexte pour sécher les funérailles »…

A lire aussi, Renaud Camus: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Il me faudrait dix-sept numéros de Causeur pour énumérer toutes les bassesses de ce livre. Ce serait fastidieux pour tout le monde mais je pourrai un jour, en revanche, vous en dire plus sur l’homme très grand genre, drôle et lumineux, d’une effrayante droiture, que j’ai connu à Plieux. J’ai tendance à croire que la vérité fera toute seule son chemin, mais chaque fois que je me rends à Lyon ou à Bordeaux, je passe devant un Relay, et un doute me prend. Amis ! Sauvons le soldat Camus, qui s’est sacrifié comme nul autre à la vérité. Lisez-le, d’abord, et vous saurez de quel bois il est fait, car l’homme est à l’exacte image de son œuvre. Le Prince de Léon, ou Décolonisation, viennent de paraître. Quant à la riposte, elle viendra. Mektoub !

Nevermore

Simon Liberati revient avec New York City Inferno, roman qui clôt sa trilogie intitulée sans ambiguïté Démons.


C’est, en effet, très démoniaque comme univers. Âmes sensibles s’abstenir.

L’écriture n’a pas été revisitée par un collège de censeurs rémunérés par les éditions, les fameux sensitivity readers. C’est résolument déjanté. Les scènes sont brutes, les mots percutent, le style claque comme le fouet sur les épaules des sadomasos. L’underground des années 1970 y est décrit dans ce qu’il a de plus décadent. Les bas-fonds new-yorkais sont sous les sunlights les plus puissants. Aucun recoin moisi exhalant les fluides corporels mêlés à la drogue n’échappent au regard laser de Liberati. C’est scatologique, morbide, dépravé. Ça pourrait se résumer ainsi : Hamlet a complètement vrillé, il décide lui-même de l’acte IV, sous les orbites vides du crâne de Yorick. Eros et Thanatos sont aux commandes ; ils se complètent dans une aporie bataillienne grandiose.

Fantasmes dingues et musée des génies cabossés

On retrouve les personnages principaux des deux romans précédents. Truman Capote, dans sa propriété de Palm Springs, peine à écrire son livre inspiré de l’œuvre de Proust, Answered Prayers. Les droits d’auteur de son best-seller De sang-froid lui permettent cependant d’acheter des litres d’alcool et des tonnes de médocs pour calmer ses angoisses nocturnes. Robbie, jeune prostitué drogué lui permet de se croire sur une scène de théâtre. Au passage, on apprend comment le dénommé Robbie lui a soufflé le titre de son autre célèbre roman, Petit déjeuner chez Tiffany. C’est qu’on apprend beaucoup de choses dans les livres de Liberati, prix Renaudot 2022 pour Performance. Capote, donc, et aussi Taïné Tcherepakine, toxicomane, lesbienne de choc, soumise à ses fantasmes les plus dingues. Si elle est encore vaguement photographe, elle vend surtout des disques et des pastilles aphrodisiaques, le plus souvent recluse dans une chambre du mythique Chelsea Hotel. Son frère, Alexis, écrivain empêtré dans ses doutes et les partouzes, est encore de la partie. Il ne faut pas oublier la Cadillac Eldorado d’Andy Warhol, qui promène Jackie Onassis et sa petite sœur Lee dans les rues stressantes de la ville verticale. Apparait Robert Mapplethorpe, décrit ainsi par l’auteur : « (…) jeune type clair d’esprit qui se servait de son style Satan adolescent pour gravir les échelons de la société new-yorkaise, c’est-à-dire, à partir de cette époque, de la société tout court (…) ». Car au-delà de ce musée des génies cabossés, Liberati analyse l’époque. L’Europe, avec le choc pétrolier de 1973, commence sa longue et miteuse décadence. C’est comme un soir qui n’en finit pas, pour reprendre l’image heideggérienne. Quant à l’Amérique, elle offre, elle aussi, un « spectacle éphémère, un décor, une scène construite pour la tempête des années 1970, précise Liberati, mélange dépressionnaire de souvenirs des utopies sixties dont la guerre du Vietnam mythifiée par les jeunes cinéastes était la part d’ombre, et de la crise économique mondiale, qui sentait l’essence, l’écologie, la récession et l’héroïne, un décor où le nom de Nixon, de McGovern et bientôt Jimmy Carter, aux côtés de Kossyguine, Brejnev ou Mao, formaient l’Olympe déchu, la triste mythologie politique à laquelle certains croyaient encore à gauche comme à droite (…) ». Et puis vinrent les punks à clébards, le passage du « Who cares ? » au « I really don’t care at all ».

A lire aussi, Emmanuel Dommont: Simon Liberati, la fureur d’écrire

La contagion des ténèbres s’est aujourd’hui généralisée.

Pour revenir à Mapplethorpe, on le voit tituber dans les couloirs du Chelsea Hotel en compagnie de Patti Smith. Mais comme je préfère la chanteuse punk dans les bras de Sam Shepard, je n’en parlerai pas. Question de palette.

Des formules qui font mouche

Liberati bascule habilement en Europe où il est question d’Aragon qui coupe avec délicatesse la roseraie du pavillon des Rochers en surplomb de la Seine. Il semble tout inoffensif le chantre du communisme, cautionnant le goulag dans les yeux de sa chère Elsa. C’est, ici, une performance de la part du plus extravagant écrivain de sa génération. Il est moins tendre avec Paul Morand. Il reproche à l’auteur des Nuits son absence « d’intériorité », son manque de « folie ». Il lui reproche surtout sa fascination pour l’argent. Liberati analyse : « L’argent avait trompé Paul Morand comme les autres. Comme les femmes qu’il avait baisées. » L’argent avait pour prénom Hélène, son épouse. À Londres en 1940, avant de Gaulle, il était rentré à Paris pour retrouver sa chère Hélène, et se mettre, en passant, au service de Pétain. Le confort matériel vaut bien une petite trahison patriotique. Morand aurait pu être Malraux aux côtés du général de Gaulle. En 40, la place était vacante.

Les formules de Liberati, comme les balles de Clint Eastwood, dans Le Bon, la Brute et le Truand, font mouche. Exemple : « On n’est jamais tout à fait au bout du rouleau, il en reste toujours un peu. » Ou encore : « La carte d’identité n’a aucun rapport avec la vraie vie et les enjeux sacrés du destin. » Et encore : « La photographie qu’elle pratiquait en dilettante (…) avait cette pureté incomparable qui caractérise le travail des alcooliques et des gens sans ambition. »

Ce troisième et dernier volet ne faiblit pas, au contraire ; d’une beauté vorace et démente, il est le bouquet final d’un artifice dont nous sommes les témoins condamnés mais privilégiés.

Simon Liberati, New York City Inferno, Stock, 320 pages.

Charles III a la langue bien pendue

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Maison-Blanche, Washington, 30 avril 2026 © Andrea Hanks/White House/ZUMA/SIPA

La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir.
Jules Michelet


L’histoire est souvent instrumentalisée en politique. Certains Américains aiment à rappeler que, sans leur intervention dans les deux guerres mondiales, la France et l’Europe seraient tombés sous le joug germanique et, surtout, parleraient la langue de Joseph Goebbels aujourd’hui, entre deux plats de choucroute. Ce qui est probablement exact. Abonde dans ce sens, comme l’on pouvait s’en douter, l’actuel titulaire d’un bail (quasi-emphytéotique) pour la Maison Blanche à Washington, le petit-fils de Friedrich Trumpf, qui s’enrichit d’abord dans l’industrie hôtelière au Yukon (Canada) et dont les établissements offraient, outre le gîte et le couvert, des services nocturnes très personnalisés destinés à réchauffer les cœurs des chercheurs d’or.

(Rien de nouveau sous le soleil : le père du président John Kennedy fut trafiquant d’alcool à l’époque de la prohibition).

Cependant, il s’agit là d’une vérité partielle car, si l’on remonte plus haut dans le temps, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas eu leur indépendance du Royaume-Uni sans l’aide française; ils doivent une fière chandelle au roi Louis XVI. Heureusement, la gratitude n’est pas à sens unique. Le 4 juillet 1917, moins de trois mois après l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique, le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, officier de l’état-major du général Pershing, s’exprima ainsi sur la tombe du général marquis de La Fayette : « La Fayette, we are here », en v.o. (« Lafayette, nous voilà » en v.f.).

Donald J. Trump lirait d’ailleurs avec profit cet émouvant discours prononcé par Hugh C. Wallace, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en France, le 4 juillet 1919 :

Je viens aujourd’hui, ici où tant d’Américains sont venus avant moi, déposer dans un esprit de respect et de dévouement une couronne sur la tombe de La Fayette. Le geste même est simple mais rien ne saurait rendre plus parfaitement le sentiment de l’Amérique. C’est comme si mon pays étendait la main au-delà des mers et déposait un emblème d’affection sur l’autel de notre meilleur ami. Il est vraiment bienséant que nous venions en France et fassions un pèlerinage sur le lieu où repose La Fayette.
De tous les grands Français, c’est lui qui nous est le mieux connu – mieux connu à vrai dire en Amérique qu’en France. Pour vous, ce n’est qu’un de vos héros – pour nous, c’est le chevalier à l’armure resplendissante qui en une heure sombre est venu porter secours à notre cause. L’enfant qui naît parmi nous apprend à lier ce nom à celui de Washington; devenu homme il continue à révérer le héros de sa jeunesse. Quand nos armées traversèrent l’Océan pour défendre la liberté que la France elle-même avait conquise, elles ne cherchaient qu’à payer une dette sacrée. Cependant cette dette subsiste toujours – une charge portée avec joie et un lien puissant unissant à jamais deux grands peuples.
Ceux qui jouissent des bienfaits de la liberté les méritent mieux lorsqu’ils les partagent avec leurs frères, car ce qu’ils donnent revient à eux pour augmenter un fonds commun. En saluant à cette heure un monde rendu à la paix, nous constatons que la pierre de voûte de cette liberté que vient d’acquérir l’Europe est l’exemple d’antan donné par l’Amérique. C’est le nouvel Évangile ; et de même que La Fayette le vit alors, nous l’élevons à présent là où l’humanité entière pourra le contempler.

Pour sa part, le 28 avril dernier, Charles III, roi de Belize par la grâce de Dieu, en visite officielle aux Etats-Unis, a pris langue avec le président américain qui se veut monarque et lui a fait un exposé sur la démocratie et sur la séparation des pouvoirs. Il a ajouté, « tongue in cheek », en v.o., (« avec une pointe d’ironie » en v.f., digne de George Bernard Shaw), que n’eût été de l’Angleterre, l’Amérique parlerait français aujourd’hui.

Les médias français y ont vu une allusion à la vente de la Louisiane par Napoléon à la république américaine, tandis que les commentateurs québécois dénoncent une crasse méconnaissance de l’histoire québécoise chez les Français : le roi des Îles Salomon aurait eu à l’esprit la défaite française à Québec en 1759, et donc la cession formelle de la Nouvelle-France à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763.

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Disposons d’abord d’une première légende linguistique, celle dite de Muhlenberg, qui veut que, en 1795, les Etats-Unis ont presque choisi comme langue administrative l’allemand et renoncé à la langue anglaise par haine de l’ancienne puissance coloniale. La rancune ne rend pas tout possible; il n’y a que dans la comédie « Bananas » de Woody Allen où la république latino-américaine de San Marcos a pu adopter du jour au lendemain le suédois comme langue officielle.

Mais quid du français? Rappelons cette simple vérité historique : la défaite française de 1759 à Québec ne fut qu’un épisode très mineur du premier conflit mondial que fut la guerre de sept ans, au terme de laquelle l’Angleterre convoitait les considérables richesses sucrières de la Martinique et de la Guadeloupe et non pas les quelques arpents de neige qui étaient un gouffre financier. Contre toute attente, alors qu’elle avait plutôt les bonnes cartes en main, l’Angleterre s’est vu refourguer le Canada suite aux basses manœuvres des producteurs sucriers anglais qui se sont ainsi débarrassés d’une amère canne concurrente; l’on n’est jamais trahi que par les siens. Il est permis de supposer que si les Français l’avaient emporté aux plaines d’Abraham, ces planteurs auraient fait une tout aussi énergique promotion du Canada. A signaler que, une décennie plus tard, la perte de celui-ci n’empêcha nullement la France de soutenir à fond les rebelles américains, sans que ceux-ci finissent par adopter le français comme langue nationale au moment de l’indépendance.

(Cela dit, la conservation de la Nouvelle-France par la mère-patrie eût-elle constitué une victoire pour la langue de Montesquieu en Amérique? Peut-être un répit. Mais l’on peut conjecturer que, en 1803, Napoléon (dit « le Grand ») eût négocié avec les Etats-Unis un juteux forfait (en v.f., ou « package deal » en v.o.) en ajoutant en rab le Canada à la Louisiane, lequel eût alors aussi fini englouti dans l’Amérique anglo-saxonne comme le fut le bayou. Ni la baguette ni le croissant ne l’auraient envahie. Ironique paradoxe : c’est sans doute le souverain anglais qui a, bien involontairement, permis la survie des Français sur les rives du Saint-Laurent, même si, par la suite, l’autorité coloniale tentera, en vain, de faire marche arrière).

Le sibyllin message du monarque des Bahamas au président affectionnant les dorures résistera probablement au décryptage. Évidemment, l’on peut raisonnablement y voir une référence très générale à la séculaire rivalité anglo-française sur le continent, comme le pense le journal Le Monde, mais on voit mal le rapport avec l’acquisition de la Louisiane, une mercantile transaction immobilière purement franco-américaine.

Quant aux commentateurs québécois qui y voient une perfide allusion à la conquérante Albion, ils succombent aussi au mythe du peuple vaincu et conquis, inlassablement propagé par les autorités coloniales depuis l’an de grâce 1763 afin de subjuguer leurs nouveaux sujets, ce qui était de bonne guerre : il n’y a alors pas eu « conquête », mais « cession » de territoire, conclue, dans la ville-lumière, le 10 février, par les grandes puissances. Vu les conditions à l’époque, les pauvres rosbifs furent les dindons de la farce. Rien n’était donc joué le 14 septembre 1759 (honni soit qui mal y pense), alors que tel fut le cas pour les Anglo-Saxons étrillés par le Normand Guillaume, le bien nommé Conquérant, à Hastings le 14 octobre 1066.

Le sirop d’érable fut allègrement sacrifié par Louis XV, friand de chocolat chaud, car il était infiniment moins rentable que la mélasse.

Si Chuck Windsor, beau-père de Meghan, et surtout roi de Tuvalu, s’est révélé un constitutionnaliste averti, sa régalienne pique linguistique uchronique, bien que drolatique, ne fut que vain badinage.

Sabine Devieilhe triomphe, la mise en scène déraille

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© Opéra comique

Lyrique: Lucie de Lammermoor en VF, à l’Opéra-Comique. Un spectacle rédimé par la soprano Sabine Devieilhe.


Au tomber de rideau du premier acte, un philistin éructe, depuis un rang du balcon : « Coupez les micros ! c’est une honte ! ». Confondant spectacle lyrique et show de Céline Dion, le gougnafier croyait, de bonne foi, qu’une sono se chargeait de hausser le volume de l’orchestre et des voix – pratique évidemment contraire à tous les usages dans l’opéra, sauf à la rigueur dans le cas d’une production en plein air, – cf. Le trouvère au lac de Bregenz, par exemple. Louis Langrée, le directeur de l’Opéra-Comique, a dû se fendre après l’entracte d’une mise au point propre à rassurer les ignorants, et à rendre justice, au passage, à l’acoustique hors pair de cette petite salle Favart « qui a vu naître Pelléas et Mélisande » : n’en déplaise aux rustres châtrés de l’oreille, nul besoin de décibels augmentés pour faire sonner au naturel la fosse et le plateau de Lucie de Lammermoor.

Il n’en est pas moins vrai que, Speranza Scappucci au pupitre, la phalange Insula Orchestra joue fortissimo, décidément trop articulé, et sur un tempo prisant à l’excès le rubato. Aussi bien le chœur bien nommé accentus impose-t-il aux solistes sa surenchère de décibels, à lointaine distance de l’original en italien Lucia di Lammermoor (livret signé Salvadore Cammarano) pétri de plaintes déchirantes, et dont le legato, l’ample et ductile respiration laissent s’épanouir la mélodie dans une délectable onctuosité romantique.

Trois ans après son triomphe napolitain, le chef d’œuvre, quintessence du génie de Gaetano Donizetti, se voit versifié par les soins du duo Alphonse Royer & Gustave Vaëz, pour correspondre au goût français d’alors, et Lucie de Lammermoor triomphe en VF au Théâtre de la Renaissance. Moins traduite qu’authentiquement réécrite, c’est cette version qui prédominera chez nous au moins jusqu’au second XXème siècle, dans la partition révisée en son temps par Donizetti lui-même. Le spécialiste y repère aujourd’hui sans peine les coupures, les numéros reconfigurés, etc. qui tranchent avec la version transalpine – par exemple la disparition des personnages d’Alisa et de Normanno au profit du rôle de Gilbert, le perfide factotum, un duo du 2ème acte supprimé…

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Il faut souligner surtout – et c’est là l’essentiel – que, remontée d’un ton par le compositeur, la partition de Lucie… se colore très différemment de celle de Lucia…  A l’âpreté dramatique se substitue ainsi une légèreté, une suavité presque guillerette par instants, percée d’aigus stridents, en particulier dans les pages confiées au rôle-titre. Dans la présente production, celui-ci se voit magnifié par la soprano Sabine Devieilhe, sylphide gracile toute de blanc vêtue, douée de cette aisance, de ce naturel éblouissant que lui confèrent une maîtrise technique superlative, mariée à une virtuosité sans égal dans les trilles et autres ornements redoutables dont l’écriture est émaillée – jusque dans la fameuse scène de la folie, à l’acte final : au soir de la première, le 30 avril, la salle en restait véritablement pétrifiée. S’ensuivait un tonnerre d’applaudissements et de bravos.

N’était cette réserve quant au surrégime auquel carbure le moteur de la cheffe, et à son volume sonore immodéré, on peut d’ailleurs s’enthousiasmer de l’ensemble de la distribution vocale. A commencer par le baryton Etienne Dupuis, qui campe l’intraitable et sombre frère de Lucie, Henri Ashton, avec une souveraine intensité. Sous les traits du jeune ténor Léo Vermot-Desroches dans cette première prise de rôle, Edgard Raverswood offre une expressivité riche en nuances, dans un phrasé d’une clarté absolue et un vibrato impeccablement tendu. Ténor malgache à la diction parfaite également, Sahy Ratia incarne quant à lui Sir Arthur avec un timbre solidement charpenté. Dans l’emploi du ministre Raymond Bidebent, le baryton-basse franco-irlandais Edwin Crossley-Mercer impose sa finesse et sa roide élégance, jusque dans une gestuelle singulièrement éloquente.

Les partis pris de mise en scène laissent davantage dubitatifs. Né au Kazakhstan en 1980, le Russe Evgeny Titov, également acteur, a choisi de poser sur un plateau tournant, recouvertes du même sinistre papier peint omniprésent, hideusement petit-bourgeois, fichées d’appliques verticales dispensant une violente lumière rouge, les parois d’un château labyrinthique dont se découvrent les pièces tour à tour, à la faveur des changements de tableaux successifs. Epaissement harnachés de cuir noir, les chasseurs écossais (qui forment le chœur) sont montrés ici comme une bande de soudards prédateurs violentant à l’occasion, torse nu voire froc aux chevilles, un double improbable de Lucie, exclave sexuelle évidemment. Signe de l’état de victime régressive à laquelle l’héroïne est assignée, la chambre de Lucie perdure dans son décor puéril, meublée de deux petits lits jumeaux, le sien et celui d’Henri, son frère, mâle dominant comme on l’aura compris. A un moment, on le verra d’ailleurs pousser de la fonte dans sa salle de gym. Cette lecture passablement schématique, mais bien conforme à la doxa du temps, culminera dans un climax sanguinaire empruntant à l’esthétique gore. L’indécision, d’un bout à l’autre, entre comique et tragique, joint à cette désinvolture frappée au coin de l’idéologie, interdit malheureusement au spectacle de trouver son équilibre. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui ovationne à raison les chanteurs, Sabine Devieilhe au premier chef, et réserve ses huées à la régie.


Lucie de Lammermoor, opéra de Gaetano Donizetti. Durée : 2h40. Opéra-Comique, Paris. Les 4, 6, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h.

Debussy: un philtre purifié par Suarès

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andre suares miroir temps
André Suarès. Wikipedia. CC BY-SA 3.0

Un peu plus d’un siècle après sa première parution, le plus grand livre jamais écrit sur Debussy est réédité.


André Suarès signe avec Debussy (Éditions Le Condottiere) un livre inclassable, à rebours des discours critiques établis. Consacré au compositeur, l’ouvrage ne relève ni de l’essai savant ni de la biographie. Suarès y propose une approche intuitive, presque charnelle, de la musique. Il substitue à l’analyse une expérience vécue de l’œuvre, au risque de l’excès. Dans un paysage critique en perte de relief, ce geste retrouve une force inattendue.

Brûler plutôt qu’éclairer

Là où la critique contemporaine avance avec des précautions infinies – situant, contextualisant, entourant ses objets de références comme pour éviter d’avoir à les affronter directement – Suarès, lui, brûle. Comme le souligne Émilie de Fautereau Vassel dans sa préface, il refuse la distance ; son intuition « fonce comme un vautour au cœur de l’objet ». Dès qu’il parle de Claude Debussy, il ne cherche pas à équilibrer son propos. Il affirme : « Il a tout renouvelé ». La sentence est abrupte, brutale, sans l’abri d’aucune nuance. Elle ne s’embarrasse d’aucune réserve car elle revendique un point de vue absolu : celui de la ferveur.

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Le jet d’eau sonore

C’est que là où l’analyse musicologique se perd parfois dans les « tiges de plomb » de la technique, Suarès nous rend la matière même du son. Pour lui, Debussy est le « poète du vent et de l’écume ». Il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire, mais d’une compréhension profonde de la révolution harmonique : l’accord n’est plus un système, c’est « le jet d’eau sonore », et la mélodie, « la gerbe qui s’éparpille ». Il admire cette économie du génie où « un seul accent doit tout dire ». Chez Suarès, on ne dissèque pas une partition : on boit un philtre. Il nous rappelle que pour comprendre Debussy, il faut « penser harmoniquement » et rejeter les « vapeurs stagnantes » des traditions stériles.

La décision nue

Certes, cette méthode a ses limites. L’absence de hiérarchie et la répétition des intuitions peuvent donner le sentiment d’un discours qui tourne sur lui-même. Mais ces faiblesses sont inséparables de sa force. Suarès ne corrige pas ses excès : ce sont eux qui rendent possible l’intensité de sa perception. Il accepte de se tromper pour ne pas affadir ce qu’il saisit. Comme le pressentait Jacques Rivière, Suarès finit par « faire chair » avec son sujet : il ne commente plus Debussy, il le recommence sous nos yeux.

Il nous rappelle ainsi une exigence oubliée : juger suppose de s’exposer. Il n’y a pas de critique sans prise de risque, sans possibilité d’erreur, sans engagement personnel. Suarès ne se dérobe jamais à cette « décision nue ». Face aux consensus mous, il nous offre ce qui manque le plus à notre siècle : une conscience en feu capable de reconnaître le divin dans l’éphémère.

198 pages

Debussy

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Dénazification (des mainates)

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Jean-Yves Jouannais © Myriam Tirler

Histoire d’oiseaux


J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

L’oiseau mainate

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire, qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais. 

Une belle rencontre

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général.

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J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

L’Europe après la bataille

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums — mercure de plombages dentaires —, était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

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Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-ilédicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

La conscience de l’insupportable

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXᵉ siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en  1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages. 

De la destruction (Romans)

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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

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Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

Ca va si vite, Monsieur Charvet !

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

Anthologie de la subversion carabinée

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

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Le régime nazi, au gramme près

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Adolf Hitler à table au Berghof avec son médecin Theodor Morell et Gertrud Forster, Bavière, fin des années 1930.

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

A lire aussi: Juive et collabo

Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher

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P. Lacoche.

J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

A lire aussi: Quand il arrivait en ville…

Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Je suis picard mais je me soigne

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Malaise espagnol

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Lors d'une manifestation contre les Etats Unis et Israël à Madrid, on peut voir des portraits du Premier ministre Sanchez et de l'ayatollah Khamenei éliminé en février, 4 mars 2026 © Jordi Boixareu/ZUMA/SIPA

Nos voisins progressistes d’outre-Pyrénées n’en finissent pas de nous impressionner! Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faut presque prouver que l’on mérite d’exister; mais pour répondre à un besoin économique immédiat, il suffit d’être déjà là.


Quand j’ai appris que le gouvernement espagnol allait régulariser près de 500 000 sans-papiers, j’ai immédiatement pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir en entendant cette nouvelle.

Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, au terme d’un parcours kafkaïen qu’il relate dans son livre Retour à Séfarad. Cinq années pour un droit présenté comme une réparation historique. Une épopée administrative pour accéder à ce qui devait être une reconnaissance.

Différences de traitement

Pour les bénéficiaires de la régularisation récente, les conditions sont autres : prouver une présence en Espagne et l’absence de casier judiciaire. Pas de test de connaissance culturelle. Pas d’épreuve d’appartenance.

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes travaillent, vivent, existent en Espagne – souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée.

Mais je ne peux pas ignorer l’écart. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

It’s the economy, stupid !

La différence n’est pas seulement dans les exigences. La régularisation des 500 000 répond à une nécessité économique assumée, l’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique aux Séfarades, ne semble pas répondre aux mêmes logiques d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique. Ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

Ce n’est pas un malaise politique – c’est un malaise de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Sanchez is the new Merkel

En adoptant la loi de 2015 permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, l’Espagne a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Mais ce même principe, le gouvernement de Sanchez semble le contester ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé, persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même principe : celui d’un peuple qui, malgré l’exil, demeure lié à une terre, et dont la mémoire longue peut fonder des droits légitimes.

Pourtant, l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe.

La question s’impose alors, sans détour : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

Trouble

Une réponse me vient, et elle est troublante : la reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement.

Mais quand la mémoire est vivante – quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante – elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont nos sociétés traitent la mémoire juive : avec bienveillance quand elle est historique, avec embarras quand elle est présente.

Je ne prétends pas trancher un conflit qui dépasse largement ce texte. Mais je pose la question, simplement : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous – ou seulement quand cela ne contrevient pas à nos convictions du moment ?

Retour à Séfarad

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L’homme à abattre

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Les journalistes Olivier Faye et Gaspard Dhellemes sur le plateau de l'émission de France 5 « C à vous », 28 janvier 2026. D.R.

Deux journalistes de M le Mag se sont saisis de la vie de Renaud Camus pour écrire une «biographie» furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. L’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture.


Il est de tous les plateaux de télévision et de radio du régime ; il est de toutes les librairies, de Delamain à Ombres Blanches, en passant par La Procure ; il est bien sûr de tous les Relay, toutes les Fnac et, j’en ai peur, tous les supermarchés. C’est L’homme par qui la peste arriva, curieux livre qui se voulait, du temps de sa confection, biographie, mais qui ne contient ni le mot, ni vraiment la chose. Il a été écrit à quatre mains : il a fallu deux journalistes de M le Mag pour écrire ce petit ouvrage. L’un d’entre eux fut mon camarade de khâgne, dans le Nord ; je l’avais totalement perdu de vue, et je l’ai retrouvé sur la ligne de front, dans la forteresse gasconne de Plieux où vit Camus. 

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, comme je le disais ; il ne se présente pas ainsi. Il s’agit plutôt d’une enquête sur les origines du Grand Remplacement. Nos journalistes se seraient donc mis à lire du Renaud Camus ? Pensez-vous. Il aurait fallu lire les sept cents pages de Du sens, le « laboratoire central » des cent cinquante œuvres de l’auteur, dont le coup de départ est, excusez du peu, comme dirait Élisabeth Lévy, le « Cratyle », ce dialogue platonicien où deux conceptions de l’être, et donc du langage, s’affrontent. Not very M le Mag. Il aurait fallu ouvrir La Dépossession, cette fresque des sources américaines des totalitarismes industriels communiste et nazi, où l’on croise Wittgenstein, Husserl et Heidegger ; toujours pas M le Mag.

Bon, je vous entends, vous me direz que pour expliquer ce qu’a écrit Camus au sujet du Grand Remplacement, inutile de lire sa prose la plus savante, puisqu’il existe précisément un livre appelé Le Grand Remplacement, qui doit bien faire le tour de la question. Quand on veut combattre le Camus politique, et écrire un livre sur les origines de cette expression, c’est là que l’on doit se porter, non ? Eh bien non, nos deux amis ne s’y sont pas portés. Tout ce qu’ils disent sur le sujet, le fond du sujet, leur vient de Wikipédia. Vous l’avez deviné, il n’est pas non plus question de romans, ni de guides littéraires de voyage, ni de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, ni de Nightsound, ce beau texte sur Josef Albers (et donc sur ce que peut être un art post-Shoah). Ils ne liront pas même Vie du chien Horla, premier livre que les curieux se procurent, en général. Comme le dit drôlement Pierre Michon dans ses Vies minuscules, « ils dédaigneront de condescendre aux œuvres ». Trois ans d’enquête, c’est trop peu pour se taper Esthétique de la solitude. Mais si ce n’est ni une biographie, ni un essai, alors qu’est-ce ?

Entreprise de démolition

C’est tout simplement une opération pour convaincre le public, celui des Relay, la France entière, donc, que Renaud Camus est un parfait connard – un profiteur, un insensible, un obsédé, un raté ; un type méchant, vipérin et sanguinaire sur les bords. Pourquoi ? Là, il faut quitter un instant notre livre ; je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Camus est l’homme à abattre par excellence, à abattre et à ré-abattre sans cesse. Comme l’on ne peut pas envoyer deux Tontons Macoutes au château de Plieux, l’on envoie deux journalistes de M le Mag, pas beaucoup plus subtils. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ; le lendemain de l’apparition de Camus à CNews, en 2022, j’ai assisté à un déluge d’attaques et de diffamations lancées par une Caroline Fourest fronçant les sourcils au « 20 heures » de Pujadas ; au moins n’en a-t-elle pas fait de livre… Il y a eu des émissions entières de Public Sénat ou de France Culture pour dénoncer le camusisme, et il y en aura d’autres bientôt. Tout cela n’a pas suffi ? Les idées de l’auteur gagnent l’Amérique, il est cité à la chambre haute du Congrès ? Qu’à cela ne tienne. Il est des mesures plus retorses. On se glissera dans la vie de l’auteur, cette fois ; et cette fois, par le lent poison d’un livre, on l’aura.

Nos deux journalistes ont donc remonté le long cours de la vie de Camus – c’est-à-dire qu’ils ont parcouru son Journal, l’imprudent ayant choisi, voyez-vous, de tout dire de sa vie, de ses pensées, de ses expériences. Il appelle ça « vivre à découvert ». Ah ah, quelle imbécile candeur, pensent-ils ! Et quelle fête pour nous ! Une vie entière, frêle comme un papillon de mai, sous nos coups… Ce Journal, une infinité de recoins où exercer notre malveillance…

Désir de nuire

L’homme par qui la peste arriva a du génie. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne soit guidé par le désir de nuire. La beauté d’une vie, les témoignages les plus touchants de la générosité et de l’amitié, tout ce qui fait la grâce de l’existence y sont présentés comme le fruit d’intérêts vulgaires et de prétentions déçues. Tout sentiment ou toute conduite un peu noble s’y change aussitôt en boue sous l’effet d’une rustique psychologie (Camus raté, Camus jaloux, et Camus, il fallait oser, obsédé à l’idée de plaire au grand public !). Tout mot spirituel y devient « éructation », toute inquiétude « enragement ». Comme biographie, en revanche, le livre m’a paru faible. C’est un problème de méthode. Gonfler un monstrueux Camus de baudruche exige de s’arranger avec les faits : les auteurs télescopent les dates, fusionnent les épisodes, sectionnent dans le Journal le petit groupe de mots longtemps cherché. Un exemple parmi d’autres ? Lors de l’enterrement de son frère, Camus était en pleine crise de colique néphrétique. Les douleurs de ce mal sont, disent les médecins, pires que celles de l’accouchement ; mais la crise devient, dans la version Dhellemmes & Faye, un « prétexte pour sécher les funérailles »…

A lire aussi, Renaud Camus: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Il me faudrait dix-sept numéros de Causeur pour énumérer toutes les bassesses de ce livre. Ce serait fastidieux pour tout le monde mais je pourrai un jour, en revanche, vous en dire plus sur l’homme très grand genre, drôle et lumineux, d’une effrayante droiture, que j’ai connu à Plieux. J’ai tendance à croire que la vérité fera toute seule son chemin, mais chaque fois que je me rends à Lyon ou à Bordeaux, je passe devant un Relay, et un doute me prend. Amis ! Sauvons le soldat Camus, qui s’est sacrifié comme nul autre à la vérité. Lisez-le, d’abord, et vous saurez de quel bois il est fait, car l’homme est à l’exacte image de son œuvre. Le Prince de Léon, ou Décolonisation, viennent de paraître. Quant à la riposte, elle viendra. Mektoub !

Nevermore

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Simon Liberati © Hannah Assouline

Simon Liberati revient avec New York City Inferno, roman qui clôt sa trilogie intitulée sans ambiguïté Démons.


C’est, en effet, très démoniaque comme univers. Âmes sensibles s’abstenir.

L’écriture n’a pas été revisitée par un collège de censeurs rémunérés par les éditions, les fameux sensitivity readers. C’est résolument déjanté. Les scènes sont brutes, les mots percutent, le style claque comme le fouet sur les épaules des sadomasos. L’underground des années 1970 y est décrit dans ce qu’il a de plus décadent. Les bas-fonds new-yorkais sont sous les sunlights les plus puissants. Aucun recoin moisi exhalant les fluides corporels mêlés à la drogue n’échappent au regard laser de Liberati. C’est scatologique, morbide, dépravé. Ça pourrait se résumer ainsi : Hamlet a complètement vrillé, il décide lui-même de l’acte IV, sous les orbites vides du crâne de Yorick. Eros et Thanatos sont aux commandes ; ils se complètent dans une aporie bataillienne grandiose.

Fantasmes dingues et musée des génies cabossés

On retrouve les personnages principaux des deux romans précédents. Truman Capote, dans sa propriété de Palm Springs, peine à écrire son livre inspiré de l’œuvre de Proust, Answered Prayers. Les droits d’auteur de son best-seller De sang-froid lui permettent cependant d’acheter des litres d’alcool et des tonnes de médocs pour calmer ses angoisses nocturnes. Robbie, jeune prostitué drogué lui permet de se croire sur une scène de théâtre. Au passage, on apprend comment le dénommé Robbie lui a soufflé le titre de son autre célèbre roman, Petit déjeuner chez Tiffany. C’est qu’on apprend beaucoup de choses dans les livres de Liberati, prix Renaudot 2022 pour Performance. Capote, donc, et aussi Taïné Tcherepakine, toxicomane, lesbienne de choc, soumise à ses fantasmes les plus dingues. Si elle est encore vaguement photographe, elle vend surtout des disques et des pastilles aphrodisiaques, le plus souvent recluse dans une chambre du mythique Chelsea Hotel. Son frère, Alexis, écrivain empêtré dans ses doutes et les partouzes, est encore de la partie. Il ne faut pas oublier la Cadillac Eldorado d’Andy Warhol, qui promène Jackie Onassis et sa petite sœur Lee dans les rues stressantes de la ville verticale. Apparait Robert Mapplethorpe, décrit ainsi par l’auteur : « (…) jeune type clair d’esprit qui se servait de son style Satan adolescent pour gravir les échelons de la société new-yorkaise, c’est-à-dire, à partir de cette époque, de la société tout court (…) ». Car au-delà de ce musée des génies cabossés, Liberati analyse l’époque. L’Europe, avec le choc pétrolier de 1973, commence sa longue et miteuse décadence. C’est comme un soir qui n’en finit pas, pour reprendre l’image heideggérienne. Quant à l’Amérique, elle offre, elle aussi, un « spectacle éphémère, un décor, une scène construite pour la tempête des années 1970, précise Liberati, mélange dépressionnaire de souvenirs des utopies sixties dont la guerre du Vietnam mythifiée par les jeunes cinéastes était la part d’ombre, et de la crise économique mondiale, qui sentait l’essence, l’écologie, la récession et l’héroïne, un décor où le nom de Nixon, de McGovern et bientôt Jimmy Carter, aux côtés de Kossyguine, Brejnev ou Mao, formaient l’Olympe déchu, la triste mythologie politique à laquelle certains croyaient encore à gauche comme à droite (…) ». Et puis vinrent les punks à clébards, le passage du « Who cares ? » au « I really don’t care at all ».

A lire aussi, Emmanuel Dommont: Simon Liberati, la fureur d’écrire

La contagion des ténèbres s’est aujourd’hui généralisée.

Pour revenir à Mapplethorpe, on le voit tituber dans les couloirs du Chelsea Hotel en compagnie de Patti Smith. Mais comme je préfère la chanteuse punk dans les bras de Sam Shepard, je n’en parlerai pas. Question de palette.

Des formules qui font mouche

Liberati bascule habilement en Europe où il est question d’Aragon qui coupe avec délicatesse la roseraie du pavillon des Rochers en surplomb de la Seine. Il semble tout inoffensif le chantre du communisme, cautionnant le goulag dans les yeux de sa chère Elsa. C’est, ici, une performance de la part du plus extravagant écrivain de sa génération. Il est moins tendre avec Paul Morand. Il reproche à l’auteur des Nuits son absence « d’intériorité », son manque de « folie ». Il lui reproche surtout sa fascination pour l’argent. Liberati analyse : « L’argent avait trompé Paul Morand comme les autres. Comme les femmes qu’il avait baisées. » L’argent avait pour prénom Hélène, son épouse. À Londres en 1940, avant de Gaulle, il était rentré à Paris pour retrouver sa chère Hélène, et se mettre, en passant, au service de Pétain. Le confort matériel vaut bien une petite trahison patriotique. Morand aurait pu être Malraux aux côtés du général de Gaulle. En 40, la place était vacante.

Les formules de Liberati, comme les balles de Clint Eastwood, dans Le Bon, la Brute et le Truand, font mouche. Exemple : « On n’est jamais tout à fait au bout du rouleau, il en reste toujours un peu. » Ou encore : « La carte d’identité n’a aucun rapport avec la vraie vie et les enjeux sacrés du destin. » Et encore : « La photographie qu’elle pratiquait en dilettante (…) avait cette pureté incomparable qui caractérise le travail des alcooliques et des gens sans ambition. »

Ce troisième et dernier volet ne faiblit pas, au contraire ; d’une beauté vorace et démente, il est le bouquet final d’un artifice dont nous sommes les témoins condamnés mais privilégiés.

Simon Liberati, New York City Inferno, Stock, 320 pages.