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La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie

Croisière en Mer Méditerranée, escale en cellule en option !


La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie
L’activiste brésilien Thiago Ávila, au centre, membre de la flottille, ramené en Israël pour être interrogé, Ashkelon, le dimanche 3 mai 2026 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Les individus embarqués dans la énième flottille pour Gaza ne risquent pas grand-chose, malgré les tweets inquiétants ou indignés de l’extrême gauche commentant chaque étape du parcours en mer. Sinon de manquer leur grande scène.


L’armée israélienne a arrêté environ 175 militants de la « flottille pour Gaza » au large de la Crète, ont indiqué jeudi le ministère des Affaires étrangères israélien et les organisateurs ; elle les a ensuite relâchés en Grèce, sauf deux qui seront interrogés en Israël.

« Environ 175 militants provenant de plus de 20 bateaux de la flottille des préservatifs (la dernière appellation israélienne de la flottille, ndla) font actuellement route de façon pacifique vers Israël », écrit le ministère sur X en diffusant une vidéo montrant selon lui « les militants en train de s’amuser à bord de navires israéliens ».

Les organisateurs de cette nouvelle flottille de militants pro-palestiniens souhaitant briser le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza avaient annoncé peu avant que leurs bateaux étaient entourés de navires militaires israéliens alors qu’ils se trouvaient au large de la Crète (Grèce).

Un mauvais casting

Il n’y a pas eu de tempête, cette fois, ni de grandes figures sacrificielles offertes à la ferveur des foules. Ni Greta Thunberg, ni Rima Hassan à l’horizon de cette flottille d’avril 2026. Rien que des silhouettes plus modestes, presque interchangeables, mais d’autant plus disponibles pour la mise en scène. Comme si, débarrassée de ses saintes médiatiques, la liturgie pouvait enfin apparaître dans sa nudité : non plus la compassion, mais son imitation ; non plus l’engagement, mais sa grimace.

Car il ne s’agit pas d’aller à Gaza. Il ne s’est jamais agi d’y aller. La mer, ici, n’est qu’un décor. L’horizon, un trompe-l’œil. La destination réelle est ailleurs : dans l’image, dans le récit, dans cette minute suspendue où l’arrestation — attendue, désirée, presque répétée comme une scène de théâtre — vient donner son sens à l’ensemble.

On embarque pour être arrêté. On s’expose pour être saisi. On parle déjà comme si l’on avait été violenté. La cruauté est anticipée, intériorisée, jouée d’avance. Elle devient un rôle à tenir, une partition à exécuter avec gravité, comme dans ces tragédies pauvres où l’on confond le cri avec la vérité.

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Mais il faut aller plus loin : comprendre où cela se joue. Ce n’est pas seulement en mer. C’est dans la distance. L’arraisonnement n’a pas lieu au seuil d’un port, ni dans la matérialité triviale d’un contrôle côtier. Il survient loin, très loin — dans cet espace abstrait où la terre disparaît et où le monde peut projeter ses fantasmes. À des centaines de kilomètres des côtes, il n’y a plus de rivage : il n’y a plus que l’image.

Et c’est là que la scène devient parfaite. Car plus l’interception est lointaine, plus elle est pure. Délivrée de toute épaisseur concrète — frontières, procédures, ambiguïtés — elle se donne comme un geste absolu : un acte sans contexte, livré à la seule interprétation morale.

Ce n’est plus une opération : c’est une apparition. Et ceux qui embarquent le savent. Ils ne vont pas vers Gaza : ils vont vers ce point invisible où l’arrestation aura lieu. Ils avancent vers cet instant où, saisis dans l’éloignement absolu, ils deviendront enfin ce qu’ils sont venus être: non pas des acteurs d’un conflit, mais les figurants d’une innocence.

Spectacle moral

Il y a, dans cette flottille, quelque chose de profondément occidental — au sens le plus épuisé du terme: une incapacité à affronter le réel autrement que sous la forme d’un spectacle moral. Gaza n’est plus une réalité tragique, contradictoire, traversée de violences multiples ; elle est une image fixe, une icône, une blessure exhibée dont il faut garantir la pureté. Et pour cela, il faut des corps — non pas pour secourir, mais pour signifier.

Ces corps ne risquent pas grand-chose, au fond, sinon de manquer leur scène. Leur véritable peur n’est pas l’arrestation, mais son insuffisance: qu’elle ne soit pas assez brutale, pas assez lisible, pas assez conforme à ce que l’on en attend. Il faut que la main qui saisit soit visible, que la contrainte soit perceptible, que l’injustice soit immédiatement reconnaissable.

Alors on accentue, on dramatise, on précède le geste par le récit qu’on en fera. On joue la peur avant qu’elle n’advienne. On donne à la retenue des forces d’intervention la couleur d’une violence. On fabrique, avec une application presque religieuse, les signes de la victime. Ce n’est plus la cruauté qui est subie : c’est la cruauté qui est requise. Et dans cette exigence, il y a plus que de la mauvaise foi. Il y a un besoin. Le besoin d’être du côté du bien, sans reste, sans ambiguïté. Le besoin de s’innocenter soi-même en s’exposant comme innocent. Le besoin, enfin, de désigner un coupable dont l’existence même justifie la scène.

Car la flottille n’existe que par ce qu’elle accuse. Sans l’obstacle, elle serait vide. Sans l’arrestation, elle serait ridicule. Sans la possibilité d’un récit de violence, elle serait insignifiante. Elle a besoin d’un adversaire qui la confirme.

Et c’est là que le théâtre devient implacable : tout ce qui advient est déjà interprété. Si l’intervention est ferme, elle prouve la brutalité. Si elle est mesurée, elle révèle une violence dissimulée. Si elle n’a pas lieu, elle devient une esquive. Rien n’échappe au dispositif.

On ne cherche pas à comprendre : on veut condamner.

Il faudrait alors dire ce que cette flottille révèle, au-delà de ses acteurs provisoires: une fatigue spirituelle, une incapacité à soutenir la complexité, une passion pour les récits simples où l’innocence et la faute se distribuent sans effort. Le monde est trop difficile ; on le remplace par une scène. Et sur cette scène, chacun vient jouer sa part : non pour transformer quoi que ce soit, mais pour être vu, pour être reconnu, pour être sauvé — au moins symboliquement — de l’incertitude et du doute.

La flottille ne navigue pas. Elle dérive dans les eaux closes de la représentation. Et les arrestations qu’elle appelle ne sont que les stations d’un rituel moderne, où la souffrance n’est plus ce qui advient, mais ce qu’il faut produire pour donner un sens à une époque qui ne sait plus regarder le réel sans le mettre en scène.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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