Accueil Politique Diplomatie d’opérette à la Mairie de Paris

Diplomatie d’opérette à la Mairie de Paris

La citoyenneté d'honneur des Palestiniens, ou l'art municipal de transformer l'impuissance en vertu


Diplomatie d’opérette à la Mairie de Paris
Le maire socialiste de Paris Emmanuel Grégoire photographié à l'Hotel de ville, le 14 avril 2026 © Stephane ALLAMAN/SIPA

Signifier plutôt que gouverner. Les institutions politiques contemporaines ont découvert qu’il était souvent plus avantageux de manifester leur vertu que d’exercer leurs responsabilités. La future citoyenneté d’honneur accordée par Paris aux populations civiles palestiniennes illustre parfaitement cette transformation discrète: celle d’institutions de gouvernement qui deviennent progressivement des institutions de signalisation morale.


Un étrange « acte de paix »

Le 18 juin, le Conseil de Paris s’est prononcé sur l’attribution de la citoyenneté d’honneur de la Ville aux populations civiles de Gaza et de Cisjordanie, ainsi qu’aux journalistes palestiniens. Portée par le maire de Paris Emmanuel Grégoire, cette initiative est présentée comme un « acte de paix1 ». L’expression mérite que l’on s’y arrête. On connaissait les traités de paix, les négociations de paix, les missions de paix. Paris invente désormais la citoyenneté d’honneur de paix. Le glissement n’est pas anodin. Plus une institution dispose de peu de prise sur le réel, plus elle semble éprouver le besoin de qualifier ses gestes des mots les plus nobles : paix, dignité, humanité, liberté.

La plaisanterie serait facile. Elle serait aussi un peu injuste. Le sujet n’est pas de savoir si les civils palestiniens souffrent. Ils souffrent. Le sujet n’est pas davantage de savoir si leur situation mérite compassion. Elle la mérite. La véritable question est ailleurs : pourquoi une municipalité française éprouve-t-elle le besoin croissant de se prononcer symboliquement sur des drames mondiaux sur lesquels elle ne possède ni compétence particulière, ni responsabilité directe, ni capacité d’action réelle ? Cette question, en apparence secondaire, éclaire pourtant une évolution profonde de nos institutions.

1 Sources : annonces d’Emmanuel Grégoire relatives à l’attribution de la citoyenneté d’honneur aux populations civiles palestiniennes et aux journalistes palestiniens (mai-juin 2026), déclarations de l’exécutif municipal rapportées notamment par Le Parisien, Le Figaro et Le Nouvel Obs ; lettre ouverte d’Aurélien Véron, conseiller de Paris, juin 2026.

Ǫuand l’honneur cesse de distinguer

La citoyenneté d’honneur de Paris n’avait pas été conçue comme une distinction collective accordée à des populations victimes. Elle visait initialement à distinguer des personnalités dont le courage ou l’engagement avaient valeur d’exemple. Des hommes et des femmes qui avaient incarné quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes : Nelson Mandela, Ingrid Betancourt, Shirin Ebadi ou Denis Mukwege, par exemple. Des personnes. Des parcours. Des combats.

Progressivement, cependant, la logique a changé. La distinction a cessé d’honorer des individus pour honorer des causes. Puis des villes. Puis des populations. Puis des tragédies… La citoyenneté d’honneur ne récompense plus nécessairement des personnes exemplaires ; elle reconnaît désormais des souffrances collectives. Elle ne distingue plus seulement ; elle exprime désormais une position politique sur les conflits du monde. Le conseiller de Paris Aurélien Véron (LR) résume parfaitement cette évolution lorsqu’il refuse d’en faire une « médaille collective de la souffrance ».

Le problème n’est pas moral. Il est intellectuel. Car dès lors que la souffrance devient le principal critère, une question surgit inévitablement : pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Pourquoi les Palestiniens plutôt que les Ouïghours ? Pourquoi les Palestiniens plutôt que les Tibétains ? Pourquoi les Palestiniens plutôt que les populations iraniennes soumises depuis des décennies à une théocratie répressive ? Pourquoi les Palestiniens plutôt que les Soudanais, les Yézidis ou les opposants cubains ? Pourquoi pas les Israéliens victimes du pogrom du 7-Octobre et vivant sous la menace permanente du Hamas, du Hezbollah ou des missiles iraniens ? Aucune réponse pleinement satisfaisante n’existe. Et pour cause : toutes ces populations peuvent faire valoir des souffrances réelles.

À partir du moment où l’on quitte l’exemplarité pour entrer dans la sélection des tragédies dignes d’être honorées, la distinction devient inévitablement arbitraire. Elle ne distingue plus des personnes. Elle hiérarchise arbitrairement des tragédies humaines.

La politique du truisme

La justification officielle de la mairie est à cet égard révélatrice. Paris, nous explique-t-on, choisit « les civils contre la violence », « le droit contre l’arbitraire » et « la vie contre la destruction ». On peine à imaginer une autre position. Personne ne choisit la violence contre les civils. Personne ne choisit l’arbitraire contre le droit. Personne ne choisit la destruction contre la vie. L’eau mouille. Le feu brûle. Et les élus parisiens préfèrent manifestement la paix à la guerre. Nous voilà rassurés.

Le problème de ce type de formulation est qu’elle rend presque impossible toute discussion rationnelle.

La question n’est plus : « Cette décision est-elle pertinente ? » Elle  devient : « Êtes-vous favorable à la vie ou à la destruction ? » Le débat public cesse alors d’opposer des choix politiques pour opposer le Bien à son contraire. Or lorsqu’une décision se présente comme l’expression naturelle d’une évidence morale universelle, elle n’a plus vraiment besoin d’être justifiée. Elle est simplement réputée bonne parce qu’elle emploie les mots du Bien. Fin des débats !

Le miracle du geste sans conséquence

Mais la véritable singularité de cette affaire réside ailleurs. Cette citoyenneté d’honneur possède une qualité rare : elle ne peut pas échouer. Combien de blessés seront soignés ? Aucun. Combien d’otages seront libérés ? Aucun. Combien de bombes cesseront de tomber ? Aucune. Combien de vies seront directement sauvées ? Aucune. L’effet concret est nul. Le rendement symbolique, lui, est maximal. Les élus manifestent leur compassion. Ils affichent leur engagement. Ils signalent leur vertu. Et surtout, ils ne courent aucun risque politique lié aux résultats puisque la mesure n’a jamais eu vocation à en produire.

Dans n’importe quel autre domaine de l’action publique, une politique dont les effets seraient impossibles à mesurer susciterait la méfiance. Dans la politique symbolique, cette absence de résultat devient paradoxalement une force. Le geste ne peut jamais être démenti par les faits.

Ǫuand les élus désertent leurs prérogatives

Une municipalité possède pourtant un domaine d’action bien défini. Encore faut-il accepter de s’y tenir. Elle gère les écoles, les équipements publics, l’urbanisme, les transports, la propreté ou encore le logement. Autrement dit, elle intervient sur des sujets où ses décisions produisent des conséquences tangibles et où elle peut être tenue responsable. Or plus les problèmes relevant réellement de ces compétences deviennent complexes, plus les causes éloignées semblent exercer une étrange attraction. Rénover un réseau d’assainissement produit peu d’émotion. Réorganiser les transports expose aux critiques. Construire des logements suppose des arbitrages difficiles. Traiter sérieusement les dysfonctionnements du périscolaire impose de répondre à des faits, à des victimes, à des responsabilités administratives, à des alertes et à des procédures.

Décerner une citoyenneté d’honneur à des populations situées à plusieurs milliers de kilomètres procure au contraire tous les avantages de l’engagement sans les contraintes de l’action. Le réel résiste. Le symbole applaudit. Une institution locale n’a pas vocation à être la conscience morale du monde. Elle a vocation à être l’administration de proximité de ses habitants.

Le paradoxe de la cohésion

Cette évolution produit d’ailleurs un effet paradoxal.

Présentées comme des gestes de rassemblement moral, ces prises de position contribuent souvent à importer dans l’espace municipal les fractures géopolitiques les plus polarisantes de notre époque. Une mairie n’est pourtant pas censée représenter les partisans d’un camp contre un autre. Elle est censée représenter l’ensemble de ses administrés. Sa mission n’est pas de choisir un camp dans chaque conflit du monde. Elle est de permettre à des citoyens qui ne pensent pas tous la même chose de continuer à vivre ensemble. Elle devrait promouvoir l’appartenance civique commune plutôt que l’exacerbation permanente des appartenances particulières.

Plus un sujet divise profondément la société, plus une institution locale devrait faire preuve de prudence lorsqu’elle prétend parler au nom de tous. C’est d’ailleurs l’objection formulée par plusieurs élus parisiens, qui redoutent une prise de position univoque dans un conflit où les souffrances civiles existent des deux côtés. Plus révélateur encore, certains élus de la majorité socialiste ont eux-mêmes exprimé leur malaise devant une reconnaissance qui ne mentionnerait pas explicitement l’ensemble des victimes civiles ni la responsabilité du Hamas. À vouloir incarner la conscience morale universelle, on finit parfois par oublier sa mission première : préserver la cohésion de la communauté politique dont on a la charge.

La grande substitution

C’est peut-être là le phénomène le plus préoccupant. Pendant longtemps, les citoyens jugeaient leurs institutions à partir d’une question simple : « Ǫue faites-vous ? » Une autre interrogation tend aujourd’hui à s’y substituer :« Ǫue signifiez-vous ? » Le résultat concret recule derrière le message envoyé. L’efficacité derrière l’intention. L’action derrière la posture. La compétence derrière la vertu proclamée. Les institutions ne se contentent plus de gouverner. Elles ressentent de plus en plus le besoin de témoigner de leur vertu. Comme si administrer ne suffisait plus. Comme s’il fallait désormais également édifier. Cette diplomatie d’opérette n’est finalement que cela : une inflation de symboles destinée à compenser une absence totale de prise sur le réel.

Administrer Paris ou commenter le monde ?

Le problème n’est pas que Paris exprime sa solidarité. Le problème n’est même pas qu’elle le fasse sous forme symbolique. Le problème est qu’à mesure que les institutions s’éloignent de leurs responsabilités concrètes, elles semblent éprouver un besoin croissant de produire des gestes dont la principale fonction consiste à manifester publiquement leur excellence morale. Autrefois, les institutions demandaient à être jugées sur ce qu’elles accomplissaient. Aujourd’hui, elles demandent de plus en plus à être admirées pour ce qu’elles signifient. Une mairie n’est pas censée mettre en scène le sauvetage du monde. Elle est censée administrer sa ville. Et lorsqu’une institution paraît davantage préoccupée par les conflits qu’elle ne peut résoudre que par les problèmes qu’elle est censée traiter, il devient légitime de se demander si elle gouverne encore…

Lorsqu’elles cessent progressivement de gouverner, les institutions ne disparaissent pas. Elles se mettent à édifier. Et c’est souvent à partir de ce moment-là que le symbole commence à tenir lieu de gouvernement.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Mon père, ce héros

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération