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Affaire El Feki/Bergeaud-Blackler: quand l’université est saisie par le prétoire

L'analyse de Hamid Derrouich, docteur en science politique, observateur du fait religieux musulman


Affaire El Feki/Bergeaud-Blackler: quand l’université est saisie par le prétoire
Iman El Feki / Florence Bergeaud-Blackler. DR.

L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, connue pour ses travaux sur l’influence des Frères musulmans dans les institutions françaises, a été relaxée jeudi dernier à Strasbourg. Elle faisait face à un procès en diffamation intenté par une doctorante que la chercheuse accuse de servir de relais à l’entrisme islamiste. Analyse.


Le 11 juin 2026, une salle du tribunal judiciaire de Strasbourg devait accueillir un débat. Des témoins étaient là, les écritures avaient été échangées, l’affaire était prête à être examinée au fond. Et puis, en quelques minutes, tout s’est dérobé : la procédure a été annulée ! Chacun est reparti avec son récit, ses certitudes et au fond presque rien d’autre. Le parquet avait élargi les poursuites, la défense dénonçait une atteinte aux droits, et le procureur lui-même reconnaissait la fragilité du dossier. Personne n’a vraiment gagné. Personne n’a vraiment perdu. Il ne s’est rien passé et c’est précisément ce « rien » qui mérite d’être regardé de près.

Rappelons les faits, puisqu’ils sont publics. Le 4 mars 2025, Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, figure très présente dans le débat sur l’islamisme, publie sur le réseau social X un message visant nommément Iman El Feki, doctorante en sociologie à l’Université de Strasbourg. Elle l’inscrit dans une supposée « idéologie frériste » qui, selon elle, aurait gagné l’université française depuis des années, sans jamais dire clairement ce qui rattacherait précisément cette doctorante à une telle mouvance.

Or, la thèse d’El Feki porte sur la prévention de la radicalisation en milieu pénitentiaire ; son accès aux établissements a été validé par plusieurs niveaux administratifs et son financement rattaché à un dispositif placé auprès du Premier ministre. La doctorante dépose plainte en diffamation. Quinze mois plus tard, le 11 juin 2026, la procédure s’effondre sur un vice de forme. Mme Bergeaud-Blackler parle de « victoire » contre « une procédure à motif idéologique » ; El Feki annonce de nouvelles poursuites et fait état de menaces de mort. Le savoir, lui, n’a été dit nulle part.

Le débat a-t-il fui l’université ?

C’est sans doute le premier point à retenir, et il est difficile de le contester : il n’y a pas eu de jugement sur le fond. Mais il faut aller un peu plus loin que cette évidence. Le débat qui aurait dû avoir lieu, celui, délicat mais nécessaire, de la frontière entre engagement militant et rigueur scientifique, n’a pas disparu par hasard de l’espace universitaire. Il a été déplacé. Le débat qui aurait dû avoir lieu – celui, redoutable et nécessaire, de la frontière entre l’engagement militant du chercheur et la rigueur de son travail, ce débat n’a pas quitté l’université par accident. Il l’a quittée parce qu’on a choisi de le porter ailleurs.

D’abord de l’amphi et de la revue savante vers le réseau social, où l’on ne discute pas une thèse mais où l’on désigne une personne. Puis du réseau social vers le tribunal, où l’on ne cherche pas à savoir qui a raison mais à faire condamner. Et à mesure que ces déplacements se succèdent, une question s’impose : est-ce vraiment au juge de trancher le fond des controverses intellectuelles ?  Le tribunal sait dire si une phrase est diffamatoire. Il ne saura jamais dire si une thèse universitaire est juste ou fausse, ce n’est ni son ADN ni son rôle, et ce ne doit pas l’être. Porter ce désaccord devant un juge revenait donc à le confier à la seule instance incapable, par définition, de dire qui avait raison sur le fond. La question des idées, elle, restait entière !

Cette indécision n’est pas un raté de l’affaire, elle en est le ressort. Elle privilégie mécaniquement celui qui a compris que, dans le monde où nous vivons, la partie ne se joue plus là où on le croit. Il existe deux manières de l’emporter dans une controverse intellectuelle. La première, la voie classique, est celle de la démonstration: on expose ses arguments, on les soumet à la contradiction des pairs, on publie, on convainc et l’on gagne parce que nos arguments sont solides. La seconde, devenue la règle à mesure que le débat migre vers les écrans, est celle de la visibilité : on n’a pas besoin d’avoir raison, il suffit d’exister fortement et bruyamment dans l’espace public (numérique), d’occuper l’attention, d’incarner une cause. Dans le premier cas, la démonstration cherche la vérité « scientifique » ; dans le second cas, la visibilité cherche l’audience. Et quand un litige se règle au tribunal sans verdict sur le fond, c’est la logique de la visibilité qui rafle la mise, puisque rien n’a été prouvé, mais que tout a été vu !

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Voyez alors qui sort « renforcé » de cette séquence du 11 juin 2026. Ce n’est pas Florence Bergeaud-Blackler, qui l’emporte sur le plan de la forme juridique mais demeure l’égérie d’un pôle idéologique qu’une large part du monde universitaire tient à distance ; sa victoire de procédure ne lui gagne aucun cœur qu’elle n’avait déjà. C’est Iman El Feki qui, n’ayant pas perdu (et ne pas perdre, ici, c’est déjà gagner), gagne en visibilité publique ce que le tribunal ne lui accorde pas (ou pas encore). Personne ne pourra jamais lui dire qu’elle a perdu son procès, puisqu’il n’y a pas eu de procès. Dans l’économie de l’attention, l’absence de verdict vaut acquittement permanent.

Le récit qui sort consolidé de l’affaire est, dès lors, celui qui se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux et qui n’avait justement besoin d’aucune preuve pour s’imposer : pour un camp, tout questionnement de l’islamisme à l’université ne serait qu’une islamophobie déguisée en vigilance républicaine ; pour l’autre, tout intérêt académique pour la religiosité islamique ne serait que capitulation devant l’islam et abandon de la laïcité. Telle est l’ironie de cette affaire : en attaquant sur le terrain judiciaire et médiatique plutôt que sur celui des idées, on nourrit précisément les deux grammaires victimaires que chacun, d’un côté au nom de la vigilance contre l’entrisme, de l’autre au nom de la laïcité, prétendait pourtant défaire.

Et l’État ?

L’État, c’est lui qui finance, encadre et surveille tout ce dispositif à la fois. C’est ici que l’affaire, par un détail, touche au plus profond. Le camp Bergeaud-Blackler avance un grief – qu’il faut manier avec des pincettes, car il n’est pas établi et n’est pour l’heure qu’une affirmation d’une partie : l’Université de Strasbourg aurait pris en charge 1800 euros d’honoraires d’avocat pour El Feki, alors que son statut de doctorante contractuelle ne l’y aurait pas rendue éligible.

Admettons, le temps d’un raisonnement et sans rien préjuger, que le fait soit avéré. La somme est dérisoire, mais c’est précisément ce qui la rend précieuse à l’analyse. Personne ne se compromet pour 1800 euros. Ce qui se jouerait alors n’est pas l’argent, mais le sens de la décision : au nom de quoi une institution publique engage-t-elle ses moyens dans le procès d’une chercheuse contre une autre ?

Ce geste (financer) peut procéder de quatre mobiles opposés, sans qu’on puisse les départager de l’extérieur. Il peut relever du corporatisme : un corps qui ferme les rangs en parant le « clan » des couleurs de l’intérêt général. Il peut être lié à une certaine conception du bien public, c’est-à-dire l’idée, défendable, que protéger l’intégrité d’un chercheur attaqué relève d’un principe supérieur, même lorsque le statut ne le prévoit pas. Mais il peut tout aussi bien traduire autre chose : une forme de réflexe administratif : ni clan ni vertu, mais l’inertie d’un service qui applique un dispositif sans trop chercher à connaitre le bien-fondé des choses. Il peut enfin relever d’un réflexe défensif : non pas protéger la doctorante, mais se prémunir soi, anticiper la campagne (toujours les réseaux), payer pour ne pas avoir à affronter le récit qu’on redoute de voir s’écrire contre soi, celui d’une université qui aurait abandonné une doctorante parmi ses équipes de recherche.

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Quatre mobiles, un seul acte visible mais aucun moyen de trancher. L’État qui agit ainsi est-il la machine froide et neutre que décrivait Hobbes, planant au-dessus des factions ? Ou n’est-il qu’une coquille dont s’emparent ceux qui, à l’instant, en tiennent les leviers ? La vérité est sans doute qu’il est les deux à la fois, neutre dans son principe et capturable dans son fonctionnement, et que cet écart n’est pas une maladie à guérir mais l’espace même où vit tout État moderne.

Par ailleurs, cet État qui finance la recherche sur la radicalisation, ouvre à des chercheurs l’accès aux prisons, cherche à comprendre les milieux qu’il observe est le même qui surveille, légifère, ordonne des fermetures administratives et dissout. On ne prévient pas ce qu’on ne comprend pas, et l’on ne comprend qu’en s’appuyant sur ceux-là mêmes que l’on tient sous regard. Dès lors, le principe qui justifierait de protéger El Feki, chercheuse et agent de la recherche publique, justifierait tout autant de protéger Bergeaud-Blackler, chercheuse elle aussi, agent de l’État elle aussi. Voilà un État sommé de protéger des serviteurs qui s’affrontent, et dont chaque geste en faveur de l’un est perçu mécaniquement comme un geste contre l’autre.

Entre ciel et terre…

Au-delà, cette affaire, par un effet de loupe, en dit beaucoup d’un basculement plus profond qui s’opère à bas bruit. Si une doctorante peut, par une plainte et l’écho qu’elle rencontre, occuper à elle seule l’espace public et incarner une cause, c’est que l’autorité, dans l’islam de France, est en train de changer de mains. Pendant des décennies, c’est la mosquée qui produisait le sens : on s’y rendait pour prier, mais aussi pour comprendre, pour situer sa place dans la cité, pour entendre une parole qui dit, ordonne et pense le monde. Ce magistère-là s’effrite doucement mais sûrement.

Certes, on continue d’aller à la mosquée pour le rite, pour ce que la prière a d’irremplaçable, ce retrait du monde et cette présence intime à Dieu. Mais pour comprendre l’état du monde, pour savoir contre quoi s’indigner et au nom de quoi, on écoute désormais ailleurs. La mosquée a gardé le ciel, mais elle a cédé la terre !

Le déplacement se fait en douceur vers ce qu’on pourrait appeler l’entrepreneur de cause (le militant, l’influenceur, le porte-parole, le collectif) et ce déplacement tient à une asymétrie de coût qu’on ne mesure pas assez. Bâtir une mosquée peut prendre des décennies, exige une énergie quotidienne folle, expose à une responsabilité écrasante : qu’un imam dérape et c’est l’institution entière que l’État peut fermer. L’entrepreneur de cause, lui, n’a besoin que d’un smartphone. Il peut être partout sans être nulle part, il agit dans un espace peu codifié, peu contraignant, presque gratuit. S’il dérape, son avocat (commis d’office généralement ou militant du prétoire lui-même) invoquera la liberté d’expression, sinon un communiqué d’« excuses » suffira pour solder l’affaire. Si l’autorité héritée et institutionnalisée est lourde, visible et sanctionnable, l’autorité conquise, elle, est en revanche légère, liquide, mobile, presque irresponsable.

De l’imam au porte-parole, du mandat institué à la visibilité acquise, le centre de gravité se déplace. C’est une hypothèse de travail, non un verdict, car ce mouvement mérite mieux qu’un constat asséné : il appelle une enquête. Mais l’affaire El Feki contre Bergeaud-Blackler en est, vraisemblablement, l’un des symptômes les plus nets.

Que reste-t-il, au terme ? Une affaire qui n’a rien tranché et qui a tout exposé. Si l’université ne sait plus répondre à ses désaccords que par le tribunal et le réseau social, c’est sa fonction même qui s’efface : produire du savoir contradictoire, c’est-à-dire la confrontation des idées sans l’affrontement des personnes.

On peut s’opposer résolument à une thèse et défendre, dans le même mouvement, le droit de celui qui la soutient à entrer dans l’enceinte et à parler. C’est cela, l’université. En tant que champ de pouvoir, ce qui la menace n’est pas le conflit, qui lui est consubstantiel, mais la mutation du conflit : quand on cesse de débattre pour se battre, quand on ne réfute plus une idée mais on cherche à disqualifier celui qui la porte, simplement parce qu’il est l’adversaire.

Au fond, la question n’est peut-être même plus de savoir qui a gagné, mais de mesurer ce que perd une société qui demande à un juge de penser à sa place !

Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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