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Nicolas Pouvreau-Monti: démographie de la Nouvelle France

Entretien avec Nicolas Pouvreau-Monti, propos recueillis par Jean-Baptiste Roques


Nicolas Pouvreau-Monti: démographie de la Nouvelle France
Nicolas Pouvreau-Monti. © Hannah Assouline

La population d’origine immigrée n’a jamais été aussi nombreuse. Dans Immigration, mythes et réalités, Nicolas Pouvreau-Monti décortique une mutation qui, portée par la natalité subsaharienne et l’attractivité du droit d’asile, bouleverse des régions autrefois épargnées. Un défi sécuritaire, économique et politique majeur.


Causeur. La « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon a-t-elle une consistance démographique ? Désigne-t-elle purement et simplement la France des immigrés ?

Nicolas Pouvreau-Monti. C’est évidemment la trame de fond de cette expression, même si les Insoumis prétendent qu’elle ne désigne pas le seul phénomène migratoire, mais également les autres profondes transformations anthropologiques subies par la société française depuis les années 1960 du fait de la désindustrialisation, des changements dans la condition des femmes, de l’urbanisation et des nouveaux modèles familiaux. Reste que la totalité des nouveaux fiefs électoraux de LFI sont situés dans des villes à forte présence immigrée. Le cœur de la « Nouvelle France » de Mélenchon se trouve donc là.

Que pèse l’immigration à l’échelle du pays aujourd’hui ?

D’après les derniers chiffres connus, qui datent de 2025, la population d’origine immigrée constitue 23 % de la population française. Par « population d’origine immigrée », j’entends ici non seulement les immigrés en tant que tels, c’est-à-dire les personnes nées étrangères à l’étranger, mais aussi leurs enfants nés sur notre territoire.

Donc, pas leurs petits-enfants, même si certains se sentent moins français que leurs parents. Sur ces 23 %, quelle proportion vient du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne ?

La moitié, soit près de 8 millions d’habitants. C’est une frange de la population qui connaît une forte croissance, sous le double effet de l’accélération des flux migratoires en provenance d’Afrique du Nord et (plus encore) d’Afrique subsaharienne, comme de la natalité très élevée dans les familles issues de ces régions du monde, même après s’être établies sur notre sol. Au cours des vingt dernières années, le nombre d’immigrés d’origine d’Afrique subsaharienne a ainsi grimpé de 150 % en France, alors la population immigrée globale n’a augmenté que de 50 %, et la population totale de notre pays seulement de 9 %.

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On peut donc affirmer qu’il n’y a jamais eu autant d’immigrés en France ?

Absolument. Les statistiques de 2025 signalent un record historique, quel que soit l’indicateur retenu, et que l’on raisonne en termes de « stocks » ou de « flux ». Un chiffre résume ce constat : en vingt-cinq ans, le nombre annuel de titres de séjour accordés par la France a triplé.

Cette hausse n’a-t-elle pas commencé avant, à la fin de la présidence Giscard, quand le Conseil d’État a reconnu le droit au regroupement familial ?

Pas exactement. Dans les années 1970, et même 1980, la France était en réalité en phase transitoire. Les flux migratoires avaient diminué par rapport aux Trente Glorieuses. Cela dit, il est vrai que dès cette époque, le type d’immigration a commencé à changer, en devenant largement extra-européen et en se décorrélant des motifs économiques. Le décollage « quantitatif » que nous vivons aujourd’hui a commencé dans la seconde moitié des années 1990.

Mais la France n’a-t-elle pas toujours été une grande terre d’asile ?

Jamais à ce point. Aujourd’hui, 700 000 habitants en France sont des bénéficiaires du droit d’asile. Ce nombre a triplé en dix ans. Parmi eux, on recense par exemple 100 000 Afghans, comme l’a montré l’an dernier une note rédigée par Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) pour l’OID et la Fondapol. Alors qu’il n’y en avait que quelques milliers dans les années 2000.

Cet afflux inédit n’est-il pas dû à l’arrivée des talibans au pouvoir en 2021 ?

Non, car cette poussée migratoire a commencé dès 2015, quand Angela Merkel a annoncé que l’Allemagne accueillerait en nombre les réfugiés syriens. Beaucoup d’Afghans en ont alors profité pour se glisser immédiatement dans la voie migratoire ainsi ouverte. Et quand l’Allemagne et la Scandinavie ont décidé de restreindre leur politique d’accueil, la France est devenue une nouvelle destination de choix. Résultat, alors qu’en 2015, les Allemands recevaient six fois plus de demandes d’asile que nous (de toutes nationalités), nous en enregistrons désormais davantage qu’eux. Nous sommes devenus ce qu’on appelle un « pays de rebond », c’est-à-dire un pays vers lequel les demandeurs d’asile se tournent du fait des restrictions mises en œuvre dans d’autres États membres de l’Union européenne.

Pourquoi sommes-nous si attractifs ?

Parce que même si notre économie est en berne, nous sommes très généreux en matière de droits. Il faut savoir qu’il existe deux types de bénéficiaires du droit d’asile : les détenteurs du statut de « réfugié » et les bénéficiaires de la « protection subsidiaire ». En France, on donne un titre de séjour de dix ans dans le premier cas et de quatre ans dans le second. Alors que le droit de l’UE n’oblige qu’à respectivement trois ans et un an. Et puis, il y a tous les signes politiques que nous envoyons en permanence au reste du monde. Rien que l’an dernier, le contingent des personnes éligibles au droit d’asile en France a été élargi à toutes les femmes de Somalie, soit neuf millions de personnes, et à l’ensemble des Palestiniens de la bande de Gaza – qui pour le moment ne peuvent pas concrètement en profiter, puisque les frontières de l’enclave sont fermées aussi bien côté israélien qu’égyptien.

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Pendant ce temps, bon nombre de pays européens, comme le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède, deviennent plus sélectifs…

Je vous le confirme. On peut dire qu’à l’échelle du continent, un retournement de situation s’est opéré lors des élections européennes de 2024. Une nouvelle majorité a émergé à Strasbourg, formée par le PPE (dont LR est membre) et les différents groupes de droite souverainistes. Grâce à elle, le Parlement européen vient de voter la création d’un nouvel outil de politique migratoire, les « centres de retour en pays tiers », des lieux de rétention que tout État membre pourra installer dans un autre pays, extérieur à l’UE, afin d’y héberger des clandestins qu’on n’arrive pas à renvoyer dans leur pays d’origine, mais qu’on veut quand même éloigner du territoire où ils ont été arrêtés.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ? 

L’Italie a ouvert un centre de ce type en Albanie, dont la portée a été limitée jusqu’à présent par le droit européen – qui devrait donc changer bientôt. Le Royaume-Uni et le Danemark l’ont envisagé avec le Rwanda. L’Ouganda et l’Ouzbékistan sont aussi souvent cités. Les motivations des pays d’accueil de ces centres peuvent être financières ou diplomatiques. Les centres de retour ne sont pas une solution miracle, loin s’en faut, et posent de vraies questions pratiques. Mais ils auront le mérite d’envoyer un signal, en considérant les migrants comme des individus rationnels : si vous visez la Suède, mais risquez de vous retrouver en Afrique centrale, vous réfléchirez sérieusement à un tel pari.

La France va-t-elle ouvrir de tels centres ?

Sans doute pas tant qu’Emmanuel Macron sera président. En revanche, dans le reste de l’Europe, mais aussi dans la technostructure bruxelloise, les choses avancent. L’Union va aussi créer un « ordre de retour européen », une sorte d’OQTF valable dans toute l’UE, et va mettre à la disposition des États membres un éventail de mesures de rétorsion permettant de se faire respecter par les pays africains qui ne reprennent pas leurs clandestins : baisse du nombre de visas octroyés, réduction des aides au développement et suspension des accords commerciaux.

Revenons à la « Nouvelle France ». On apprend dans votre livre que l’ouest de notre pays est en train de devenir une nouvelle terre d’immigration…

Absolument. La Bretagne, les Pays de la Loire et la Normandie, qui sont restés longtemps à l’écart des grands courants d’immigration, vivent une séquence de rattrapage, si l’on ose dire. L’exemple type, c’est Nantes. Il y a vingt ans, la ville des ducs de Bretagne accueillait une proportion d’immigrés inférieure à la moyenne nationale. Mais cette proportion ayant depuis lors doublé, Nantes se situe à présent au-dessus de la moyenne. Avec principalement des immigrés d’Afrique subsaharienne, conformément à la dynamique récente dans tout l’Hexagone.

Pourquoi tant d’Africains sont-ils venus à Nantes et dans l’Ouest ?

Essentiellement pour trois raisons. D’abord, l’ouverture de dizaines de milliers de places d’hébergement pour les demandeurs d’asile dans l’ouest de la France, sur ordre de Paris, qui estimait que la zone ouest était moins saturée que d’autres. Ensuite, la loi SRU votée sous Lionel Jospin, qui a obligé les villes à créer des HLM. Enfin, il y a la volonté de la municipalité. Comme Rennes et Rouen, Nantes appartient à l’Anvita, l’Association nationale des villes et territoires accueillants, présidée par l’eurodéputé LFI Damien Carême, qui milite pour un accueil inconditionnel de l’immigration.

Évacuation de migrants à Saint-Herblain, près de Nantes, octobre 2019. Longtemps resté à l’écart des grands flux migratoires, l’Ouest français connaît désormais une spectaculaire phase de « rattrapage ». © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

On connaît la folie idéologique et ses arrière-pensées électoralistes. Cependant, alors que le rapport entre actifs et inactifs évolue dangereusement, n’avons-nous pas besoin d’une immigration contrôlée ?

C’est ce que dit Édouard Philippe pour l’instant. Mais ce discours est déconnecté de la réalité. Ne serait-ce que parce que notre droit, constitutionnel comme européen, nous interdit de faire venir des travailleurs immigrés en excluant leurs familles. Autrement dit, en l’état actuel de nos lois fondamentales, toute politique d’immigration économique comporte nécessairement un volet d’immigration familiale. Plus fondamentalement : on ne peut pas dire que nous ayons un manque de main-d’œuvre disponible en France, où près de 4,5 millions de personnes sont soit au chômage, soit dans le halo direct du chômage.

Peut-être, mais on manque de bras dans les Ehpad, sur les chantiers ou dans les emplois de gardiennage.

Certes. 40 % des employés de maison sont immigrés, par exemple. Mais cela s’explique par le choix des patrons de ces secteurs de mal payer leurs salariés, sans mauvaise conscience puisque notre système social compense les bas salaires. Au bout du compte, par le jeu des prélèvements obligatoires, les travailleurs immigrés non qualifiés, qui profitent davantage que la moyenne du système social en raison de leurs revenus, coûtent à l’économie au moins aussi cher que les natifs qui auraient une meilleure fiche de paie. Si l’on repensait nos modalités d’accompagnement de l’inactivité, qui sont sans doute trop confortables sur le long terme, on verrait que nous n’avons pas tant besoin d’immigration économique, surtout à l’heure où les métiers répétitifs et peu qualifiés ont vocation à être automatisés. Prenons exemple sur la Chine : si elle connaît un hiver démographique beaucoup plus prononcé que le nôtre, elle robotise son économie à fond et ne fait pas venir de travailleurs étrangers !

C’est amusant que vous citiez la Chine en exemple. Vous draguez le lecteur progressiste ?

Les progressistes n’ont pas besoin de moi pour penser qu’il faut faire baisser la pression migratoire en France. D’après les balises d’opinion de l’IFOP, 40 % des électeurs écologistes déclarent que l’accueil d’immigrés supplémentaires n’est pas souhaitable.

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Pourquoi les appareils des partis de gauche restent-ils de hauts lieux de l’immigrationnisme béat, si leurs électeurs ont évolué ?

Les formations de la gauche française sont prisonnières de leur sociologie militante. Voyez ce qui est arrivé à Manuel Valls ou à François Ruffin, qui disent des choses très vraies sur l’immigration : leurs camarades les ont répudiés. Rappelez-vous aussi François Bayrou, qui a failli perdre le soutien du PS quand il a parlé de « submersion migratoire ». Deux jours après, un sondage Elabe relevait que 43 % des électeurs socialistes partageaient ce constat.

Autant dire que la submersion risque de continuer, non ?

Il est probable que la pression va s’accentuer. La seule région du monde qui restera dans les prochaines décennies au-dessus du seuil de renouvellement des générations se trouve être l’Afrique subsaharienne. En Tunisie ou au Maroc, l’indice de fécondité est déjà passé sous les deux enfants par femme. Tel n’est pas le cas du Tchad, de la Somalie, de la République démocratique du Congo, de la République centrafricaine, du Niger ou du Mali, les six pays où l’indice de fécondité est le plus élevé au monde (avec six enfants par femme en moyenne), dont cinq sont francophones. Notre pays accueillant la diaspora africaine la plus nombreuse d’Europe, nous allons être concernés au premier chef. Reste à connaître notre réponse politique.

On peut objecter qu’ « il n’est de richesses que d’hommes », pour citer Jean Bodin.

Je préfère citer pour ma part l’universitaire américain Garett Jones, dont les travaux montrent que les immigrés importent les habitudes économiques de leurs pays d’origine, souvent au détriment de la croissance du pays d’accueil. Or beaucoup d’États africains ont un indice de développement humain catastrophique, notamment en termes d’éducation, de santé et de corruption. S’ils sont peut-être les réservoirs démographiques et électoraux de la « Nouvelle France », ils ne sont pas forcément  une chance pour la France.

Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités, Fayard, 2026, 288 pages.

Immigration, mythes et réalités

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Juin 2026 - #146

Article extrait du Magazine Causeur