Maurice Barrès est l’un des grands maudits des lettres françaises. Sans occulter ses dérives antisémites, la magistrale biographie de Michel Guénaire réhabilite un écrivain complexe qui mérite d’être (re)lu.

Il est des auteurs tombés dans les ténèbres de l’anonymat. Maurice Barrès (1862-1923) est de ces oubliés, lui qui a pourtant été appelé « prince de la jeunesse » et qui a exercé une influence littéraire considérable. Qui d’autre peut s’enorgueillir d’avoir été admiré de Gide, Proust, Mauriac, Malraux, Aragon et bien sûr Péguy qui dira : « vous êtes notre patriarche » ? Au vrai, on oublie qu’à sa mort, il a eu droit à des obsèques nationales, escorté par la garde bleu horizon des poilus qu’il avait tant aimés. Cet effacement s’explique par le fait que le récit qui s’est installé ne veut retenir que ses saillies antisémites, son nationalisme… Barrès est maudit. Michel Guénaire s’emploie à comprendre pourquoi dans la monumentale biographie qu’il lui consacre.
Il ne cache rien des emportements de Barrès, de ses mots infamants (« que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race »). Mais Guénaire révèle un homme complexe. Et de rappeler que son œuvre romanesque (56 livres !) « fut toujours portée par le projet politique de son auteur ».
Nationalisme de l’enracinement
Chez lui, c’est l’attachement à un terroir et à ses morts qui domine : le Lorrain grandit à l’ombre des terres perdues de 1870. Sa sensibilité, il l’exalte dans Le Culte du Moi. Puis l’écrivain passe à l’action avec la politique. Élu député de Nancy en 1889, siégeant à gauche, il est réélu en 1906 comme député de Paris et ce jusqu’à sa mort. Contrairement à la légende, il n’a jamais été antirépublicain, désireux de renverser le régime, ce qui l’oppose à Maurras (il n’a jamais adhéré à l’Action française).
Nationaliste, il l’est par sa fidélité au sol natal, qu’il déploie notamment au travers des Déracinés (1897). Une défense vibrante, avec les errements que l’on connaît lors de l’affaire Dreyfus. Catholique, Barrès défend pourtant la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Quant à l’accusation de « fasciste », elle ne tient pas un instant (« son nationalisme fut celui de l’enracinement dans une nation, non du privilège d’une race »).
Pour lui comme pour tant d’autres, la guerre de 1914 est une déflagration. Il défend l’Union sacrée, évoque la souffrance des soldats. Il publie un livre – magnifique – sur Les Diverses Familles spirituelles de la France (1917), oubliant son antisémitisme en rendant hommage au patriotisme des juifs français.
La guerre finie, à la Chambre, « on le respecte… ». À son initiative, en juin 1920, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité l’instauration d’une fête dévolue à Jeanne d’Arc, la fête du patriotisme, une Jeanne qui le fascine. C’est le dernier succès politique du vieux lutteur. Il est foudroyé par une crise cardiaque le 4 décembre 1923. Que reste-t-il de lui ? Un grand écrivain qui marqua, entre autres, le général de Gaulle, attaché comme lui « à la grandeur ».
Qu’aurait pensé Barrès de la France atomisée d’aujourd’hui ? Peut-être, finalement, vaut-il mieux ne pas le savoir.
Maurice Barrès : le grand écrivain retrouvé, Michel Guénaire, Perrin, 2026, 526 pages.




