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La fabrique du fasciste: petite histoire d’un stigmate politique

Propagande, terreur morale et censure : on ne change pas une méthode qui marche !


La fabrique du fasciste: petite histoire d’un stigmate politique
Propagande stalinienne. DR.

Dans la bataille des idées, l’accusation de fascisme reste l’outil préféré de la gauche radicale pour réprimer tout discours de droite. Analyse.


Historiquement, une calomnie au service des crimes staliniens

A partir des années 1930, la propagande des idéocraties communistes et des partis affiliés a systématiquement accusé de « fascistes » non seulement les opposants à leur projet politique totalitaire criminel, mais également tous ceux qui étaient de près ou de loin partie prenante des sociétés libérales occidentales. Comme l’a rappelé Thierry Wolton, dans Une histoire mondiale du communisme (T3. Les complices),la référence doctrinaire au fascisme était rarement définie avec précision, mais désignait « un virus, une maladie fatale qui frappe inéluctablement la démocratie bourgeoise ». Elle connotait cette haine de classe qui devait, selon l’écrivain Maxime Gorki, inspirer « les répulsions organiques à l’égard de l’ennemi, en tant qu’être inférieur sur le plan physique et moral ». Dans les régimes communistes, ce « mot qui tue », comme l’a qualifié Jean Sévillia, s’imposa comme un expédient juridique de criminalisation politique valant liquidation. Il servit souvent de prétexte à d’extravagantes et sordides procédures pour éliminer des dizaines de milliers d’innocents, lorsque par exemple Staline accusait des biologistes soviétiques de « déviation fasciste de la génétique », ou lorsque la victime d’un procès devait reconnaitre avoir rencontré « des agents de la Gestapo ».

Fasciste – Antifasciste : le travestissement de l’hégémonie communiste

Après la guerre, la tragique soviétisation des pays d’Europe centrale et orientale se fera au nom de l’épuration du fascisme. Lorsque le pouvoir soviétique appela à la croisade contre la tendance fasciste des sociétés libérales, l’imputation de fascisme acquit une dimension géopolitique. A partir de 1947, le Kominform (nouvelle organisation au service de la guerre froide) décréta la scission de l’humanité en deux blocs antagonistes. D’un côté, celui des ennemis du peuple constitué par les sociétés libérales bourgeoises, réactionnaires et fascisantes, et de l’autre le bloc des forces progressistes communistes qui œuvrent pour la paix, la liberté, la justice sociale, et luttent contre le fascisme. Cet odieux travestissement moral de l’idéologie totalitaire que Jean-François Revel a qualifié d’imposture du « salut par les intentions », couvrira pendant des décennies la répression des aspirations à la liberté et à la démocratie des peuples asservis. Il accrédite encore aujourd’hui ce que Gilles-William Goldnadel appelle « le privilège rouge ».

Fasciste : l’importation de la rhétorique stalinienne en France

En France, la thématique du fascisme et de l’anti-fascisme fut invariablement convoquée dans l’espace politique et culturel par les intellectuels, les partis et la presse de gauche, pour instaurer unterrorisme intellectuel. Ils firent usage sans hésiter du vocabulaire stalinien, pour instaurer ce que Revel a qualifié de « totalitarisme informel », dans la mesure où l’intégrité physique des victimes était heureusement protégée par l’état de droit de la société bourgeoise. En 1936, Jean Grenier résumait déjà la situation en constatant que « maintenant si l’on n’est pas marxiste ou susceptible de le devenir, on vous tient pour fasciste, ce n’est pas une mauvaise tactique étant donné la peur des mots ; et l’on voit des gens résignés à tout dire et à tout faire « pour ne pas passer pour… ». Les cibles désignées varièrent au gré des volte-face stratégiques du pouvoir soviétique relayées par les organes communistes et le PCF. Les socio-démocrates de gouvernement étant dénoncés par Moscou comme les pires « socio-fascistes », L’Humanité les accusa d’être les fourriers de la dictature fasciste, et affirmeraque « le fascisme c’est la République et la République c’est déjà le fascisme ». Durant les grandes purges de 36-37, lorsque Staline lança le mot d’ordre du « front anti-fasciste » pour leurrer les Occidentaux, le PCF engagea la lutte contre l’ennemi intérieur, le « fascisme France ». En réalité, comme l’a souligné Raymond Aron, « les anti-fascistes pourchassaient un ennemi insaisissable et ils ne s’accordaient pas sur l’essentiel, la méthode à suivre contre le véritable ennemi, Hitler ». Tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, les luttes et les révoltes des peuples soumis au joug du communisme ont été stigmatisées comme fascistes.La volonté d’indépendance du gouvernement Yougoslave sera ainsi dénoncée comme l’expression de la « réaction et du fascisme », et la répression sanglante à Budapestavaliséepuisqu’il fallait « écraser le fascisme dans l’œuf ».

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Fasciste : l’arme du terrorisme intellectuel pour censurer les opposants

Ce fut la grande période « des procès de Moscou à Paris » comme les a qualifiés Charles Tillon, instruits contre une multitude d’écrivains et d’esprits indépendants qualifiés de « chiens » et de « fascistes ». Jusqu’à et après l’effondrement du communisme, la calomnie a poursuivi les témoins et les historiens, qui en révélant dans les années 70-90 les crimes du communisme soviétique, chinois, indochinois et cubain, trahissaient selon Le Monde « la cause anti-fasciste ». En 1974, Alexandre Soljenitsyne auteur de L’archipel du Goulag, fut dénoncé par la presse communiste comme « nostalgique du nazisme et apologiste des SS ». La même étiquette servira à stigmatiser ceux qui, comme Simon Leys ou comme l’écrivain cubain Armando Valladares, dévoilèrent le régime de terreur des tyrannies maoïste et castriste. En 1997, les auteurs du Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois qui établirent la similarité entre les crimes du communisme et du nazisme, subirent le même sort.

Fasciste : une extension de la haine à la société libérale occidentale

Malgré cette sinistre généalogie, le qualificatif de « fasciste »sera recyclé à partir des années 80 parla « nouvelle gauche » post-marxiste, pour exprimer comme un mantra son rejet haineux des valeurs de la civilisation occidentale capitaliste. Pour sauvegarder sa légitimité idéologique après le fiasco du marxisme-léninisme, cette nouvelle gauche radicalisée ressuscita le mythe d’un danger fasciste endogène aux sociétés libérales. Ces sociétés moralement haïssables et historiquement condamnées, seraient selon Pierre Bourdieu « minées par une fascisation rampante ou déclarée ». Pour Bernard-Henri Lévy dans l’Idéologie française, des écrivains comme Charles Maurras, Charles Péguy, ou Georges Bernanos auraient même fait de la France un laboratoire littéraire du fascisme, cette perversion gisant toujours dans les tréfonds du pays. Le mythe sera exploité pour introduire au cœur des démocraties une guerre morale radicale légitimant violence et subversion. Dans ce contexte, la thématique de la menace fasciste et de la résistance anti-fasciste va connaitre une extension indéfinie jusqu’à l’absurde. Dans le Figaro, Jean-Pierre Le Goff a récemment rappelé que la « révolution culturelle soixante-huitarde » qui a exalté la primauté d’un subjectivisme débridé et anti-autoritaire, avait déjà condamné comme fasciste « tout obstacle aux pulsions personnelles et toute forme d’autorité, de pouvoir, et de hiérarchie ».

Fasciste : tout devient fasciste jusqu’au langage

Le réel devient alors fasciste, qu’il s’agisse des lois naturelles, des normes constitutives de la vie en société, ou des phénomènes anthropologiques les plus fondamentaux comme le langage. Selon Roland Barthes par exemple, la langue qui par ses règles contraignantes assujettirait à son insu le locuteur au pouvoir, est « tout simplement fasciste » puisque comme le fascisme « elle oblige à dire ». Cette mystique philosophico-littéraire du langage fut au cœur de la théorie du « constructivisme sociolinguistique », selon laquelle les catégories du sens commun comme l’identité sexuelle ne sont que le produit de l’action performative et coercitive du discours. Elle suscitera dans le mouvement wokiste l’obsession de l’épuration langagière, la lubie de « l’écriture inclusive », et la théorie du genre.

Le paradoxe des anti-Lumières : convergence du wokisme et du fascisme

Depuis les années 2000 après une courte éclaircie libérale, le recours à l’injure excommunicatrice de fasciste est devenu l’arme rhétorique de l’ultra-gauche dans la guerre totale qu’elle a engagée contre les institutions, l’histoire et la culture de l’Occident. Dans cette perspective, les intellectuels académiques ont opéré un revirement doctrinal à front renversé. Pour « déconstruire » les valeurs d’une civilisation séculaire et imposer leur contre-culture, ils mirent en action les théories « post-modernes » de Michel Foucault et de Jacques Derrida, dont le relativisme radical avait abouti à rejeter le savoir humain comme dénué de toute signification objective. Pour ces auteurs qui deviendront les maîtres à penser du wokisme, la rationalité, la vérité, la science, les lois naturelles, ainsi que la fonction signifiante du langage, constituent la matrice idéologique oppressive de la modernité occidentale. Ils ont fait d’un héritage primordial de la pensée européenne qu’est l’universalisme des Lumières, la cible privilègiée de leur nihilisme culrurel. Cet héritage est évidemment devenu la bête noire du wokisme « néo-raciste », qui le stigmatise comme un fantasmatique péché originel de la « blanchité ». En attestent les élucubrations des activistes qui vitupèrent les Lumières qui auraient « produit le ciment des préjugés raciaux », et proclament que « la science a toujours été utilisée pour légitimer le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, l’abléisme, et l’homophobie ». Par une ironie de l’histoire, cette entreprise qui prétend atteindre le stade ultime de la raison critique, ne fait en réalité que recycler les thèmes des « anti-Lumières » (antiAufklärung) que la droite réactionnaire européenne exploitait depuis le XVIIIème siècle, et qui firent le lit de l’idéologie dévastatrice national-socialiste. Comme l’a souligné le germaniste Johannes Pankau, « les discours et proclamations de Hitler n’ont été qu’un concentré du lexique le plus radical des Contre-Lumières ».  Ainsi, en convoquant ad nauseam le spectre du fascisme pour réduire au silence leurs opposants, le « gauchisme culturel » s’inscrit en fait dans la pire tradition, que le philosophe allemand Manfred Frank a qualifié dans une conférence éditée par le Collège de France de « pré-fasciste », et Juan José Sebreli dans L’oubli de la raison (trad.) de  « proto-nazi ». On ne peut que s’interroger encore aujourd’hui avec Juan José Sebreli dans La modernité assiégée (trad.), sur « cette bizarre transmutation de la pensée réactionnaire en révolutionnaire, de la droite vers la gauche, du répressif vers ce qui est censé être émancipateur ».

L’obsession du fascisme : la Théorie Critique matrice du gauchisme culturel 

A partir des années 30, les sociologues de l’Ecole de Francfort que Foucault admirait comme ses précurseurs, développèrent sur plusieurs décennies la Théorie Critique, une synthèse de marxisme et de vulgate psychanalytique qui alimenta le « marxisme culturel ». Ces sociologues avaient très tôt entériné l’échec du marxisme orthodoxe et l’assimilation du prolétariat aux classes moyennes d’aspirations intrinsèquement conservatrices. Pour subvertir une société civile réfractaire à la révolution, ils eurent recours à une double stratégie idéologique et politique qui menace encore aujourd’hui notre vie collective. Sur le front idéologique, ils dénoncèrent la « normalité » des sociétés libérales comme une émanation larvée du fascisme. Par une perversion sémantique, les tendances fascistes ne désignaient plus le ralliement à une funeste idéologie historiquement datée, mais l’adhésion de la majorité des individus aux « ferments de la cohésion sociale ». Certains doctrinaires de l’Ecole pousseront l’aberration jusqu’à concevoir un questionnaire diagnostic « F » » pour quantifier cette prédisposition à un fascisme potentiellement génocidaire ! Un score élevé était censé traduire un attachement pathologique aux valeurs traditionnelles (notamment familiales) et aux institutions. La lutte contre ce « danger fasciste » populaire, exigeaitde factoune restriction de la démocratie, de la liberté d’expression, de la tolérance, ainsi qu’une répression des discours de droite. Sur le front politique les opinions majoritaires n’étant plus légitimes, les sociologues appelèrent à la mobilisation des groupes marginaux non intégrés au système (minorités ethniques et sexuelles, féministes, intellectuels, marginaux) pour mener la révolte anti-fasciste.

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L’anti-fascisme de l’ultra-gauche: un héritage et un projet totalitaires

On voit que LFI, l’islamo-gauchisme, le néoféminisme, le wokisme, qui imposent dans l’espace public ces nouvelles pathologies que sont les fumeuses « phobies » n’ont rien inventé. Ils ne font en définitive qu’étendre le domaine de ce redoutable piège linguistique qu’est l’accusation de fascisme pour atteindre un objectif presque séculaire : instaurer un totalitarisme travesti en anti-fascisme. Leur frénésie à taxer de fasciste tout et n’importe quoi d’ancestral et d’actuel, au nom d’un prétendu anti-fascisme, anti-racisme, et anti-sexisme (médias, opinions, modèle socio-économique et politique, histoire, identité sexuelle, mode de vie, traditions, coutumes, hommes et œuvres) révèle le potentiel corrupteur de leur projet subversif.

Appel au sursaut des libéraux conservateurs

Cet aperçu historique devrait convaincre tous les libéraux conservateurs qu’être marqués du stigmate infamant de fasciste par la gauche, les place du bon côté de l’histoire. La « situation critique de notre pays et plus largement des démocraties occidentales » constatée par Le Goff, appelle à mener une contre-offensiveintellectuelle au-delà des protestations indignées. Pour inspirer cet engagement, le libéralisme conservateur dispose de puissants principes spirituels que lui ont légués des intellectuels comme Aron ou Roger Scruton. Dans L’opium des intellectuels, Aron nous rappelle que « la gauche ne cessera pas de trouver en face d’elle, lui barrant le chemin, une droite, jamais vaincue ni convertie », et que « l’essence de la culture occidentale, le principe de ses triomphes, le foyer de son rayonnement, c’est la liberté ». Quant au philosophe anglais Scruton, il nous communique sa passion en proclamant « nous sommes unis par l’amour : l’amour de notre pays, l’amour de nos institutions, l’amour de la loi, l’amour de la famille, qui nous fait nous lever contre ceux qui veulent les détruire ». Il est grand temps d’investir politiquement ces valeurs.

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Ancien Professeur des Universités

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