Le président américain Donald Trump a signé hier un accord destiné à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Malgré une économie exsangue et un appareil militaire durement éprouvé, l’Iran apparaît aujourd’hui en position de force. À l’inverse, malgré l’écrasante supériorité de ses moyens militaires, Washington semble contraint de reconnaître l’échec de sa stratégie floue. « Il n’y aura pas d’accord avec l’Iran autre qu’une capitulation sans conditions ! », écrivait Donald Trump le 6 mars. Il omettait simplement de préciser de quel pays il parlait…
Il est des moments où la politique cesse d’être un exercice de gestion, une administration plus ou moins habile des intérêts contradictoires, pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un affrontement avec le tragique. Or notre époque supporte de moins en moins cette dimension tragique de l’histoire. Elle exige des responsables politiques qu’ils produisent des solutions parfaites dans un monde qui ne leur en offre aucune, puis elle les condamne lorsqu’ils échouent à accomplir ce miracle. Elle réclame des victoires sans victimes, des guerres sans morts, des rapports de force sans violence, des ennemis qui se comporteraient selon nos propres règles morales, et lorsque la réalité vient rappeler sa présence brutale, elle cherche immédiatement un coupable à immoler sur l’autel de ses illusions déçues.
Sur le banc des accusés
C’est ainsi que Donald Trump se trouve aujourd’hui placé au banc des accusés. Les commentaires autrefois admiratifs ou simplement intrigués par son sens du déséquilibre stratégique, par sa capacité à déjouer les scénarios écrits d’avance, par cette manière si singulière qu’il avait de faire de l’imprévisibilité un instrument de pouvoir, se sont brusquement évanouis. Ceux qui voyaient en lui un joueur d’échecs cynique mais redoutablement efficace préfèrent désormais garder le silence. Quant à ses adversaires, ils savourent leur heure. Ils annoncent sa défaite avec une joie dont l’intensité révèle moins leur lucidité politique que le soulagement de voir enfin confirmés les jugements qu’ils avaient prononcés depuis longtemps. Ils parlent de capitulation, de reculade, d’abandon. L’accord conclu avec l’Iran leur apparaît comme une reddition diplomatique. Israël serait trahi. Les opposants iraniens seraient abandonnés à leur nuit. L’Amérique elle-même sortirait diminuée de cette séquence.
Et tout semble en effet leur donner raison. N’avait-on pas dénoncé depuis des années sa brutalité ? N’avait-on pas souligné son instabilité supposée, sa versatilité, ses changements d’humeur, son goût de la provocation, voire son incapacité à penser stratégiquement sur le long terme ? Chacun retrouve aujourd’hui dans les événements la confirmation rassurante de ses propres certitudes. Il est toujours agréable d’avoir eu raison, surtout lorsque la réalité paraît se plier à ce que l’on pensait déjà.
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Pourtant, avant de rejoindre ce chœur des procureurs, une question mérite d’être posée, une question simple, presque naïve, mais dont la force réside précisément dans sa simplicité : que vouliez-vous qu’il fît ?
Car la politique réelle n’est pas l’art de choisir entre le bien et le mal. Elle est le plus souvent l’art douloureux de choisir entre plusieurs risques, plusieurs échecs possibles, plusieurs formes d’imperfection. Elle ne consiste pas à réaliser un idéal mais à naviguer parmi des contraintes contradictoires, dans un univers où chaque décision ouvre autant de problèmes qu’elle n’en résout.
Or Donald Trump est confronté à une situation dont beaucoup de ses commentateurs semblent faire abstraction. L’Amérique sort de plusieurs décennies de guerres extérieures dont une grande partie de la population conserve le souvenir amer. L’Irak, l’Afghanistan, les milliards engloutis, les milliers de morts, les promesses non tenues, tout cela pèse encore lourdement sur la conscience américaine. Une partie décisive de son électorat refuse désormais toute aventure militaire prolongée au Moyen-Orient. Les élections approchent. Il lui fallait un résultat. Il lui fallait éviter ce que ses adversaires lui auraient reproché avec la même férocité : une nouvelle guerre interminable, coûteuse, incertaine.
Certains répondront qu’une confrontation durable avec le régime iranien était pourtant nécessaire. Peut-être. Il existe des arguments sérieux en faveur de cette position. Il est même possible qu’un jour l’histoire leur donne raison. Mais cette nécessité supposée aurait impliqué des années d’affrontement, un risque d’embrasement régional, des conséquences économiques considérables et une instabilité dont nul ne peut sérieusement mesurer l’étendue.
L’histoire n’a pas rendu son verdict
Fallait-il choisir cette voie ? Peut-être. La vérité est que nul ne le sait encore. Les jeux ne sont pas faits. Les rapports de force continuent d’évoluer. L’histoire n’a pas rendu son verdict. Les accords qui paraissent aujourd’hui dérisoires produisent parfois des effets inattendus ; les victoires célébrées comme définitives préparent souvent des défaites futures ; les régimes que l’on croit consolidés s’effondrent quelquefois avec une rapidité stupéfiante. Ceux qui parlent déjà de trahison confondent volontiers leurs désirs avec la réalité. Je me garderai donc de juger.
Cette prudence dans le jugement ne signifie cependant nullement l’indifférence morale ni l’absence de préférence. Je ne cache pas que certaines attitudes de Donald Trump me troublent et parfois me choquent. L’abandon apparent des opposants iraniens, auxquels il avait laissé espérer un soutien américain plus résolu face au régime des mollahs, me laisse un sentiment d’amertume difficile à dissiper. Les femmes qui ont défié les gardiens de la révolution, les étudiants emprisonnés, les dissidents traqués, les hommes et les femmes qui voyaient dans l’Amérique une promesse de liberté ont de bonnes raisons de se sentir aujourd’hui abandonnés. De même, le mépris parfois affiché à l’égard de Benjamin Netanyahou me paraît difficilement compréhensible au regard des circonstances historiques auxquelles Israël est confronté depuis le 7-Octobre. Que l’on discute certaines décisions du gouvernement israélien est légitime ; que l’on semble oublier la nature de l’épreuve traversée par Israël et les contraintes extraordinaires auxquelles ses dirigeants ont dû faire face l’est beaucoup moins. J’avoue éprouver personnellement une profonde incompréhension devant cette distance parfois ostentatoire à l’égard d’un allié qui, depuis des mois, mène non seulement une guerre contre le Hamas mais également un affrontement décisif contre le Hezbollah, organisation dont la puissance militaire et l’emprise régionale représentaient depuis longtemps une menace majeure pour la sécurité israélienne.
Mais précisément parce que ces choix me déçoivent parfois, parce qu’ils m’inquiètent ou me peinent, je me refuse davantage encore à les réduire à des catégories morales simplistes. L’histoire n’est pas terminée. Les conséquences réelles de ces décisions demeurent largement inconnues. Entre l’indignation immédiate et la compréhension des événements existe ce temps long dont la politique, comme l’histoire, a besoin pour révéler son sens véritable. Et je me garderai tout autant de juger Benjamin Netanyahou. Depuis le 7-Octobre, il est devenu l’un des hommes les plus détestés de la planète. Les condamnations se succèdent. Les accusations s’accumulent. Dans une grande partie de l’Occident, son nom est devenu synonyme de faute morale. Pourtant, là encore, une question élémentaire s’impose : que voulait-on qu’il fît ?
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Le 7-Octobre ne fut pas une bataille conventionnelle. Ce ne fut pas un affrontement militaire classique entre deux armées reconnaissables. Ce fut un massacre délibéré de civils. Des familles furent exterminées dans leurs maisons. Des enfants furent assassinés. Des femmes furent violées. Des vieillards furent enlevés. Des centaines d’otages furent entraînés dans les tunnels de Gaza. Aucun État au monde n’aurait accepté une telle attaque sans réagir. Aucun gouvernement démocratique n’aurait survécu politiquement à l’absence de réponse.
Mais l’on exige d’Israël ce que l’on n’exige d’aucune autre nation : qu’il mène une guerre sans guerre, qu’il neutralise ses ennemis sans les combattre, qu’il élimine une organisation armée sans toucher l’environnement humain dans lequel celle-ci a délibérément choisi de s’enraciner.
Récit moral
Comment mener une guerre contre un ennemi qui ne porte pas d’uniforme ? Comment distinguer en permanence le combattant du civil lorsque le combattant a précisément fait de cette confusion son principal avantage stratégique ? Comment détruire des centres de commandement installés sous des immeubles d’habitation, sous des écoles, sous des hôpitaux, sous des mosquées ? Comment protéger une population dont les dirigeants ont construit durant des années des centaines de kilomètres de tunnels non pour y mettre les enfants à l’abri mais pour y cacher leurs armes, leurs chefs et leurs combattants ?
Il existe à Gaza une réalité que beaucoup préfèrent ne pas regarder parce qu’elle dérange le récit moral auquel ils se sont attachés. Des milliards de dollars d’aide internationale ont été investis dans la construction d’infrastructures souterraines gigantesques. Ces tunnels auraient pu devenir des refuges pour les civils. Ils auraient pu protéger les enfants. Ils auraient pu servir à sauver des vies. Ils furent essentiellement conçus pour prolonger la guerre.
Rappeler ce fait n’efface évidemment pas la souffrance des civils palestiniens. Rien ne saurait effacer cette souffrance. Rien ne saurait rendre moins tragique le sort des innocents pris dans le conflit. Mais reconnaître cette tragédie n’autorise pas à supprimer l’autre moitié de la réalité, celle qui concerne la nature même de l’adversaire auquel Israël est confronté.
Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas tant l’existence des désaccords que l’incapacité croissante de nos sociétés à penser le tragique. Nous voulons croire qu’il existe toujours une solution pure, une réponse impeccable, une voie qui préserverait simultanément toutes les exigences morales et tous les impératifs stratégiques. Nous refusons d’admettre que certaines situations historiques enferment les responsables politiques dans des alternatives douloureuses où chaque décision comporte sa part d’ombre.
Trump face à l’Iran. Netanyahou face au Hamas. On peut contester leurs choix. On peut considérer qu’ils se trompent. On peut même penser qu’ils commettent des fautes graves. Mais encore faudrait-il commencer par répondre honnêtement à cette question préalable, sans laquelle toute condamnation demeure une posture confortable : quelle autre décision aurait-il fallu prendre, et avec quelles conséquences ?
La formule de Corneille traverse les siècles parce qu’elle nous rappelle cette vérité fondamentale que notre temps préfère oublier : il est infiniment plus facile de juger ceux qui agissent que d’assumer soi-même la responsabilité de l’action. Avant de condamner les hommes confrontés aux contraintes du réel, il faudrait avoir le courage de regarder ce réel en face. Alors seulement nous pourrions mesurer toute la profondeur de cette interrogation qui demeure, aujourd’hui comme hier, sans réponse évidente : que vouliez-vous qu’ils fissent ?




