Mélenchon désigne à chacune des chapelles de LFI un ennemi à abattre: aux palestinistes, Israël ; aux antifascistes, le RN; aux écologistes, le capitalisme; à la « Nouvelle France », la vieille France. Le parti tient par la tension qu’il entretient: c’est la politique du baril de poudre.
Publié dans notre magazine de septembre, cet article a été rédigé avant la crise des lycées Hier jeudi, le ministère de l’Intérieur dénombrait 1027 établissements scolaires touchés par des actions, et 222 blocages. De nombreuses et choquantes scènes de violences urbaines ont été constatées, des proviseurs ont été pris à partie, des millions d’euros de dégâts sont évoqués et les cours à distance mis en place là où des troubles sont observés. À l’issue d’une cellule interministérielle de crise, Matignon a déclaré que le mouvement de blocus des lycées était une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche », s’appuyant sur les informations des services de renseignement. « En envoyant ses députés devant les établissements, Jean-Luc Mélenchon porte une lourde responsabilité dans la situation que connaît aujourd’hui notre pays» a déclaré la candidate à l’élection présidentielle Marine Le Pen • La rédaction.
Jean-Luc Mélenchon est certainement le candidat à la présidentielle le plus lisible sur le plan idéologique. Le programme de son parti, concocté sous la houlette de Clémence Guetté, coprésidente de l’Institut La Boétie, est probablement le plus complet qu’on puisse trouver actuellement dans l’offre politique française.
L’ancien sénateur socialiste a toujours été tiers-mondiste, décolonial et partisan d’une vision constructiviste du peuple. Sur ces sujets, il n’a pas changé d’un iota. C’est aussi un stratège, déterminé à exercer le pouvoir et à « transformer » la société. Ancien trotskyste, celui que l’on surnommait à l’OCI (Organisation communiste internationale) « Santerre » – du nom du révolutionnaire qui participa aux massacres de Septembre et qui mena Louis XVI à l’échafaud – connaît la règle d’or du combat politique : ne pas faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
Depuis qu’il a quitté le Parti socialiste en 2008, Mélenchon ne pense qu’à une chose : prendre le pouvoir et surtout en faire quelque chose de nouveau, pour briser l’alternance « UMPS », telle qu’on l’appelait à l’époque. C’est dans ce seul but qu’il a fondé le Parti de gauche, puis La France insoumise en 2016. Le réduire à un tribun, même excellent, est donc une erreur. En attendant son heure, il a organisé son parti pour influencer et radicaliser le débat politique, pour créer un climat favorable à ses idées.
« Une troupe ne vaut que par ses chefs, confiait-il au média numérique Backseat. J’ai appelé à des insurrections citoyennes ; j’ai appelé à des marches ; j’ai appelé à voter ; j’ai appelé à s’unir ; j’ai appelé à la Constituante, à la révolution citoyenne. Vous ne m’avez jamais entendu appeler à autre chose. Et le jour où vous m’entendrez appeler à autre chose, alors oui, vous pourrez avoir peur, parce que c’est ce qu’on se préparera à faire. »
Une toile d’araignée au service de Jean-Luc Mélenchon
À LFI, chaque Insoumis doit être un sans-culotte, une tricoteuse, un faiseur de journée en puissance. On retrouve ici le trotskiste tendance lambertiste que Mélenchon a été dans sa jeunesse. Il est placé au sommet d’un appareil central fonctionnant comme une toile d’araignée : des cercles de plus en plus étroits, jusqu’à « JLM » qui décide de tout ce qui compte, en symbiose avec Sophia Chikirou. Manuel Bompard est leur homme de paille, leur paratonnerre, leur porte-flingue.
Autour de ces trois-là, une garde rapprochée fidèle, après moult épurations, mène le combat sur tous les fronts possibles (mise en avant de « nouveaux médias », contacts avec le militantisme violent comme la Jeune Garde ou avec des « influenceurs », travaux théoriques avec l’Institut La Boétie, liens avec des associations diverses, partenariats avec des acteurs du numérique, etc.). LFI est en ce sens un « parti-mouvement », comme le dit le sociologue Manuel Cervera-Marzal.
Pour autant, il ne faut pas réduire le mélenchonisme à un pur gauchisme pour bobos à cheveux bleus. « Nous sommes présents dans tous les ministères », vient déclarer au micro de France Info un membre des Phrygiens, ce réseau de hauts fonctionnaires anonymes qui produisent dans l’ombre des notes et des idées pour LFI. Mélenchon tisse aussi sa toile dans des cercles de pouvoir. Fin juin, on apprenait dans Le Parisien qu’il avait dîné avec des grands entrepreneurs, à l’invitation du lobby France Industrie, qui réunit une cinquantaine de grandes entreprises privées et publiques et une trentaine de fédérations de l’industrie. Et début 2026, il visitait l’usine Dassault de Cergy en compagnie de son directeur général, Éric Trappier. Manière de rappeler qu’il n’a jamais été antimilitariste.
A chaque chapelle son ennemi
Dans le même temps, LFI se doit aussi d’entretenir les mythes classiques de la gauche. D’abord le récit « antifasciste », comme on l’a vu après l’assassinat de Quentin Deranque, lorsque le parti a apporté son plein soutien à la Jeune Garde de Raphaël Arnault. Mais aussi le narratif de l’antiracisme et de la lutte contre les violences policières, qui se concrétisent dans les liens étroits noués avec le comité Adama.
Le soutien affiché à la communauté LGBT reste également très puissant. Ajoutez à cela le logiciel « éco-socialiste », qui est la base commune du parti, et vous obtenez en fin de compte un discours qui soude un socle oscillant entre 13 et 15 % de l’électorat. Résultat, Mélenchon est devenu le centre de gravité des forces de gauche, renvoyant les autres dans le rôle supplétif d’alliés d’un bloc central en constante rétractation.
Mais il faut bien sûr aussi compter désormais avec la promotion de la « Nouvelle France », incarnée par le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Les progrès matériels des classes ouvrières et moyennes des pays occidentaux à partir des années 1960 ayant peu à peu privé les marxistes du soutien des prolétariats intérieurs, l’extrême gauche s’est logiquement tournée vers les immigrés issus des ex-colonies, nouveaux « damnés de la terre » (ou du bitume) devenus citoyens – et électeurs – de l’ancienne puissance coloniale. Le colonisé d’hier se réincarne dans le jeune Noir-Africain ou Maghrébin (de préférence musulman) de banlieue. On comprend que tous les lieutenants du parti, sans exception, aient ainsi affiché depuis le 7-Octobre leur soutien aux Gazaouis, voire au Hamas et ses proxies, sans jamais plier. Ces prises de position, et les gains électoraux qui vont avec, sont essentiels pour celui qui a manqué l’accès au second tour de 600 000 voix en 2017 et de 400 000 en 2022. Comme quoi toute règle d’or a ses exceptions. En politique, même les plus opiniâtres des idéologues doivent parfois savoir faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
Au moment de la formation du courant tiers-mondiste, après la Seconde Guerre mondiale, l’historien Raoul Girardet parlait de « transfert, à l’intérieur de certaines consciences, des ferveurs militantes et de l’éternelle espérance révolutionnaire, du prolétariat au tiers-monde, de la classe ouvrière des pays industrialisés aux peuples colonisés luttant pour leur indépendance. » Le même processus se poursuit aujourd’hui dans les cerveaux Insoumis, sauf que c’est désormais à des Français que LFI parle la langue des colonisés.
Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnaire, Rodolphe Cart, La Nouvelle Librairie., 2025, 320 pages.
Blocages dans les lycées. On dénombrait déjà 600 interpellations, soit autant de jeunes sauvageons certains de leur impunité, à la mi-journée ce vendredi, selon Le Figaro. Quelle France aurons-nous demain avec une telle jeunesse, séditieuse voire factieuse, certes minoritaire mais encouragée par les médias et les politiciens de gauche ? En renonçant à exercer son autorité légitime, la République laisse la culture de la violence et de la domination s’imposer auprès de la jeunesse, ce qui menace l’avenir même de la démocratie, observe Charles Rojzman dans son analyse.
En 2005, souvenez-vous, les banlieues brûlaient. Vingt ans plus tard, la violence franchit les grilles des lycées. Ce n’est plus seulement la périphérie qui s’embrase : le feu gagne les lieux où la République prétend encore fabriquer ses citoyens. Entre ces deux époques, une génération a grandi, des gouvernements se sont succédé, des ministres ont prononcé des milliers de discours, des milliards ont été dépensés. Et une question, toujours la même, revient comme une malédiction : qui détient réellement le pouvoir lorsque ceux qui sont chargés de l’exercer ont perdu la volonté de s’en servir ?
Il existe désormais des établissements où l’autorité officielle ressemble à ces gouvernements fantômes qui continuent de publier des décrets alors que les milices commandent dans les rues. Le professeur enseigne, le proviseur administre, le ministre proclame. Mais une autre autorité peut surgir, autrement redoutable, qui n’a besoin ni de diplômes, ni de légitimité, ni même de majorité. Il lui suffit de quelques garçons décidés, d’une réputation de violence et de cette peur qui transforme si rapidement les hommes en sujets obéissants.
Car la violence possède sa noblesse de pacotille, ses décorations, ses cérémonies et ses petits maréchaux. Une humiliation filmée vaut parfois davantage qu’une réussite scolaire. Un professeur défié, un adolescent terrorisé, un adversaire contraint de baisser les yeux deviennent les trophées d’une gloire misérable que les réseaux sociaux distribuent avec la générosité des empires décadents.
Et le phénomène déborde largement les quartiers où ces comportements ont pu prendre racine. La musique, les vêtements, le langage, les gestes, les manières de défier et de mépriser composent une culture de la puissance qui séduit une jeunesse beaucoup plus vaste. On peut habiter un quartier tranquille, appartenir à une famille parfaitement intégrée, fréquenter un établissement réputé et rêver néanmoins d’imiter ceux qui font régner la terreur ailleurs. La brutalité est devenue, dans certains univers adolescents, une marchandise culturelle. Elle possède ses vedettes, son esthétique et ses imitateurs.
J’ai passé une partie de ma vie à travailler là où les hommes avaient cessé de se parler autrement qu’en ennemis. Au Rwanda, avec des rescapés du génocide et d’anciens génocidaires ; en Amérique latine, en Russie, dans les quartiers français, au sein d’institutions déchirées par leurs conflits, auprès de personnes marquées par les conséquences du terrorisme. J’ai également travaillé avec des magistrats, des dirigeants et des hommes et des femmes ordinaires, chez qui la violence prend des formes moins spectaculaires, mais parfois tout aussi destructrices.
Cette expérience m’a appris une chose que notre époque répugne à entendre : la violence n’est pas toujours le langage de la souffrance. Elle peut être une fête.
La contestation sociale est légitime, mais ne peut s’exprimer dans la violence. J'ai donc demandé aux procureurs généraux une réponse pénale ferme et l’engagement de la responsabilité civile des parents de mineurs chaque fois que cela est possible. pic.twitter.com/RmtTBB7dx4
Il existe une volupté de la domination, une ivresse de l’humiliation, un plaisir presque physique à découvrir que l’autre tremble, qu’il recule, qu’il supplie ou qu’il se tait. Celui qui a connu l’impuissance peut découvrir dans la terreur qu’il inspire une souveraineté nouvelle. Mais il serait tout aussi faux de supposer que chaque bourreau fut d’abord une victime. Certains découvrent simplement que la cruauté rapporte, qu’elle procure des admirateurs et que la peur des autres est une monnaie dont personne ne conteste la valeur.
La bande accomplit alors son miracle. Elle transforme la lâcheté en courage, la cruauté en exploit, la haine en fraternité. Elle donne à chacun le sentiment d’être un héros pourvu qu’il ne soit jamais seul. On frappe à plusieurs, on humilie à plusieurs, on menace à plusieurs. Et lorsque vient le moment de rendre des comptes, chacun disparaît dans l’innocence du groupe.
Il ne manque plus qu’une cause.
Avec elle commence la grande transfiguration morale. La brutalité devient résistance, l’intimidation devient engagement, la destruction devient protestation. Celui qui terrorisait hier pour le plaisir de commander peut aujourd’hui se contempler dans le miroir du justicier. Il lui suffit de trouver un drapeau assez grand pour dissimuler ses actes.
Comment en est-on arrivé là ?
Deux histoires, très différentes, pourraient se rencontrer dans cette décomposition.
La première concerne certaines trajectoires familiales bouleversées par les guerres, les migrations, l’exil et les ruptures de transmission. Dans certains parcours issus notamment de pays africains dévastés par les conflits, le passage d’une autorité familiale parfois brutale à un environnement où les parents ne possèdent plus les moyens culturels et sociaux de faire respecter leur parole peut produire un profond désarroi. Les enfants découvrent rapidement les faiblesses de leurs parents et les contradictions de la société qui les accueille. Il ne s’agit ni d’une caractéristique des familles africaines ni d’une explication générale des violences scolaires, mais de situations particulières dont il faudrait avoir le courage d’examiner les mécanismes réels.
La seconde histoire est celle de la France elle-même.
Depuis plus d’un demi-siècle, une partie de ses élites intellectuelles et éducatives entretient avec l’autorité une relation embarrassée. L’héritage de Mai 68, dans certaines de ses interprétations, a fini par installer une étrange confusion entre l’émancipation et la disparition des limites. Il fallait libérer l’enfant, soupçonner le père, contester le maître, dénoncer les hiérarchies, traquer la domination jusque dans les exigences ordinaires de la transmission. Il existait des raisons légitimes de combattre l’autoritarisme. Mais certains ont fini par oublier qu’une société sans autorité ne devient pas nécessairement une société libre.
Elle peut devenir une société où l’autorité appartient aux plus brutaux.
Voilà l’ironie de cette histoire : les enfants n’ont pas attendu de lire Rousseau, Foucault ou les théoriciens de l’émancipation pour découvrir les avantages du pouvoir. Tandis que les adultes discutaient de la légitimité de leur autorité, d’autres apprenaient à l’exercer sans le moindre scrupule.
La bande possède ses chefs, ses tribunaux, ses rites d’initiation, ses sanctions et ses condamnations. Elle sait parfaitement ce qu’une partie du monde adulte semble avoir oublié : aucun groupe humain ne vit sans règles, aucune communauté ne subsiste sans frontières, aucune autorité ne demeure longtemps vacante.
Seulement, ses règles sont celles de la peur.
C’est dans ce paysage que la politique fait son entrée.
Les mobilisations lycéennes récentes ont reçu le soutien public de La France insoumise, qui a appelé à leur extension. Le gouvernement a accusé le mouvement, ainsi que des groupes d’ultragauche, d’avoir contribué à organiser les blocages, tandis que les dirigeants insoumis ont contesté ces accusations en affirmant défendre des méthodes non violentes. Soutenir une mobilisation, organiser un blocage et participer à des violences constituent cependant trois responsabilités différentes, qui ne peuvent être confondues sans preuves.
Devant ses soutiens hier soir, Jean-Luc Mélenchon ne semblait pas mécontent de la situation critique autour de nombreux établissements scolaires. Capture YouTube.
Reste une question que les affrontements partisans tendent à faire disparaître : quelle responsabilité ceux qui encouragent une mobilisation acceptent-ils d’assumer lorsque celle-ci devient violente ? Que proposent-ils pour protéger ceux qui refusent d’y participer ? À quel moment l’enthousiasme pour la révolte fait-il oublier la liberté de ceux qui ne veulent pas se révolter ?
Ces questions concernent tous les mouvements politiques. La légitimité d’une cause ne transforme pas automatiquement en actes légitimes tous les moyens employés pour la défendre.
Il est facile de célébrer l’insoumission depuis une tribune. Il est moins confortable d’enseigner devant une classe où quelques élèves ont décidé que le courage consistait à faire taire les autres.
Pendant que les professionnels de l’indignation distribuent les certificats de vertu, un professeur mesure les mots qu’il peut encore prononcer, un proviseur redoute l’incident qui détruira sa carrière, un adolescent apprend qu’il vaut parfois mieux se taire que refuser les consignes de ceux qui prétendent parler au nom de toute la jeunesse.
C’est là, dans ces lâchetés imposées, dans ces silences arrachés, dans ces humiliations minuscules que se joue quelque chose de plus grave que la dégradation de quelques établissements.
Car la véritable conquête de la violence n’est pas la rue, ni même le lycée. C’est l’esprit de celui qui finit par considérer la peur comme une condition normale de son existence.
Et ces adolescents grandissent.
Quelques-uns trouveront leur place dans les universités, les entreprises, les administrations. Beaucoup d’autres risquent de n’avoir rien. Ni métier, ni avenir, ni même cette modeste dignité que procure le sentiment d’être utile à quelqu’un. Ils auront appris à régner sur une cour de lycée pour découvrir qu’ils ne règnent sur rien, grandi dans le culte de la force pour se retrouver désarmés devant une société qui n’attend rien d’eux. Hier, ils faisaient trembler leurs camarades. Demain, ils attendront devant les portes closes du monde des adultes, avec leurs rêves de puissance et leurs poches vides.
Il y a quelque chose de terrible dans cette rencontre entre l’orgueil et l’inutilité, entre l’ivresse de la domination et l’humiliation de n’être personne. La violence leur aura donné, pendant quelques années, l’illusion d’exister. Que leur restera-t-il lorsque cette ivresse sera retombée, sinon le souvenir d’une souveraineté dérisoire et la tentation de la reconquérir ?
Le chômage ne fait pas les assassins, pas plus que la misère ne produit nécessairement la haine. Mais lorsqu’une jeunesse a découvert les voluptés de l’intimidation, lorsqu’elle a appris à mépriser la faiblesse, à confondre le respect avec la terreur et la liberté avec le pouvoir de soumettre, l’absence d’avenir peut devenir le combustible d’incendies autrement dévastateurs.
Alors viendront les marchands de salut, les prophètes de la revanche, les entrepreneurs de ressentiment. Ils n’auront pas besoin d’inventer la haine. Il leur suffira de lui donner un nom, un visage, un ennemi. À ces jeunes gens qui auront perdu jusqu’à l’espoir de conquérir une place dans la société, ils offriront quelque chose de beaucoup plus exaltant : la promesse de la mettre à genoux.
Mais il y aura aussi les autres, ceux qui auront subi les humiliations, connu la peur, découvert que les adultes chargés de les protéger préféraient parfois négocier avec leurs bourreaux. Ceux-là n’auront pas oublié. Leur colère pourra prendre d’autres chemins, nourrir d’autres révoltes et d’autres exigences d’autorité.
Tous se retrouveront devant les mêmes urnes, mais ils n’auront pas vécu dans le même pays.
Les uns pourront rêver de revanche, les autres réclamer protection. Et lorsque l’adversaire politique sera devenu l’ennemi auquel on attribue tous ses malheurs, la démocratie risque de n’être plus qu’une cérémonie fragile, célébrée au-dessus d’une société qui aura déjà commencé à se déchirer.
Car le véritable désastre ne sera pas d’avoir produit une génération de révoltés. Ce sera d’avoir laissé grandir des hommes auxquels la violence aura donné leur première expérience du pouvoir, le chômage leur première expérience de l’inutilité, et la politique, peut-être, leur première occasion de se venger.
Les vitres des lycées seront remplacées, les façades repeintes, les cours nettoyées. Les ministres annonceront de nouveaux dispositifs. Les partis prépareront les élections et promettront, une fois encore, de sauver la République.
Mais aucune entreprise de nettoyage ne pourra effacer aussi facilement ce qui aura été inscrit dans les consciences.
La République ne sait plus très bien ce qu’elle doit transmettre à ses enfants. Elle risque de découvrir trop tard que d’autres se sont chargés de leur éducation : la rue leur aura enseigné la force, le chômage le ressentiment et les marchands de haine l’art de désigner des ennemis.
Et lorsqu’elle leur demandera de respecter le verdict des urnes, elle pourrait découvrir qu’on ne devient pas démocrate simplement parce qu’on a atteint l’âge de voter.
Les violences proviennent-elles exclusivement des « mauvais » lycées ?
Depuis mi-septembre 2026, un mouvement de blocages lycéens s’est étendu à l’échelle nationale. Au 1er-2 octobre, les chiffres oscillent entre 222 blocages officiels (ministère de l’Intérieur) et plus de 640 revendiqués par les syndicats. Plus de 400 établissements ont été fermés par précaution ce 2 octobre. Les revendications portent principalement sur le manque de moyens, le remplacement des enseignants, les conditions matérielles et Parcoursup.
Parallèlement, les classements 2026 des lycées (basés sur les résultats du bac 2025 et les IVAL du ministère) permmettent de mettre en avant les établissements affichant les meilleurs taux de réussite et de mentions. Il est intéressant de croiser ces deux listes pour en tirer des observations sociologiques générales.
Principaux constats de comparaison
Lycées bloqués
Lycées du haut du palmarès
Statut
Très majoritairement publics
Forte surreprésentation du privé + grands lycées publics d’élite
Localisation
Banlieues (93, 94, 91…), grandes villes populaires, quelques établissements parisiens
Centres-villes favorisés, arrondissements bourgeois, communes aisées
Profil des élèves
Publics hétérogènes ou modestes
Publics socialement favorisés
Résultats au bac
Variables, souvent dans la moyenne ou en dessous
99-100 % de réussite + très forts taux de mentions
Louis-le-Grand, Henri-IV, Stanislas, Saint-Dominique (Neuilly), Hoche, lycée international de Saint-Germain-en-Laye
Le chevauchement entre les deux listes est faible. Les établissements les plus mobilisés dans les blocus sont rarement ceux qui figurent en tête des classements de réussite. Le mouvement touche surtout des lycées publics confrontés à des difficultés de moyens et de recrutement, tandis que le palmarès valorise des établissements qui cumulent déjà un public favorisé et d’excellents résultats bruts.
Toutefois, uelques lycées parisiens réputés (Janson-de-Sailly, Charlemagne, Claude Monet…) apparaissent ponctuellement dans les listes de blocus, montrant que la contestation a aussi atteint certains établissements mieux classés. Toutefois, l’épicentre reste les lycées de banlieue et les établissements « de masse ».
Cette comparaison met en évidence une fracture assez nette entre deux types d’établissements : d’un côté ceux qui concentrent les difficultés matérielles et sociales et alimentent la contestation ; de l’autre ceux qui dominent les classements grâce à leur public et à leurs ressources. Les indicateurs de valeur ajoutée (IVAL) restent, à cet égard, un outil plus pertinent que le seul taux de réussite brut pour évaluer l’action réelle des établissements • GM
Jordan Bardella est accusé par Mediapart d’avoir échangé des messages à caractère antisémite à l’âge de 17 ans. Des documents publiés par le journal d’extrême-gauche semblent justifier cette accusation. Or, la faute de Jordan Bardella ne devrait pas être considérée comme un crime inexpiable. Après tout, Edwy Plenel, le co-fondateur de Mediapart, a pu bénéficier d’une certaine indulgence concernant ses déclarations passées. Si le président du RN avait adopté, dès le départ, une attitude de responsabilité et de sincérité, il aurait pu s’en sortir – et son parti aussi. La procédure qu’il a entamée pourrait retarder la conclusion de l’affaire au-delà de la date de la présidentielle et donc s’avérer utile sur le plan de la convenance politique, mais à la longue, un politique a toujours intérêt à dire la vérité.
Mercredi, le maire de Béziers comparaissait devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir, en juillet 2023, refusé de marier un homme sous OQTF. Le parquet a requis une peine d’amende de 7 500 euros – bien inférieure à la peine maximale de 75 000. Et l’inéligibilité n’a pas été requise. Il est probable que, lorsque le tribunal rendra sa décision le 1er décembre, Robert Ménard sera condamné pour ce qui constitue une infraction sur le plan purement juridique. Mais son action apparaît déjà comme une démarche de rupture intelligente par rapport à un dysfonctionnement absurde et une loi qu’il est urgent de modifier. Bref, le maire a déjà remporté une victoire pour le bon sens.
En revanche, le bon sens manque cruellement aux manifestations violentes des lycéens et étudiants, ainsi qu’à la réaction du gouvernement. Certes, tout le monde reconnaît qu’il y a des problèmes au sein de l’Education nationale. La valse des ministres – chacun ayant une approche différente de celles des autres – n’a pas du tout aidé. Mais la protestation contre l’état des lycées apparaît comme un prétexte pour promouvoir d’autres idées qui n’ont rien à voir avec l’éducation, notamment le soutien à Gaza et la volonté de limiter le droit à la légitime défense des forces de l’ordre. Les saccages et les agressions des pompiers et des policiers constituent une forme de guerre civile larvée.
Par leurs déclarations, les politiciens de la gauche radicale semblent non seulement instrumentaliser les violences, mais les inciter, selon une stratégie qui consisterait à préparer un troisième tour dans la rue après la présidentielle. Jean-Luc Mélenchon prépare-t-il déjà son intervention, suite à une défaite dans les urnes face à Marine Le Pen, en tant que grand pacificateur sauvant le pays d’une série d’émeutes que ses lieutenants auront provoquées? À l’heure actuelle, le gouvernement semble dépassé par les événements, le ministre de l’Intérieur donnant des consignes apparemment contradictoires aux forces de l’ordre. Derrière une façade de compétence, on constate l’impuissance des autorités. Ecoutez 👇
Une place Slavik a été inaugurée le 2 octobre dans le VIIIe arrondissement de Paris, derrière le Drugstore des Champs-Élysées, dont il a inventé l’âme. Hommage à un génial créateur de la vie parisienne.
La place Slavik inaugurée par la maire du VIIIe Catherine Lécuyer, l’homme d’affaires Maurice Lévy et la famille du créateur. DR.
« Slavik n’est jamais devenu une icône, tels Claude Parent, Jean Prouvé ou Charlotte Perriand. Et pourtant grâce à lui, la capitale, au temps où elle était encore une fête, s’est enrichie d’innombrables « lieux de vie », pour la plupart aujourd’hui disparus, qui ont marqué le dernier tiers du XXe siècle. L’inventaire de ses créations est impressionnant, à la mesure de la nostalgie qu’il inspire », écrivait Julien San Frax dans Causeur en avril 2022[1], à l’occasion de la parution d’un livre magistral retraçant la richesse de ses créations, conduit par sa compagne, Géraldine Cerf de Dudzeele.
Paris, et plus encore le VIIIe arrondissement qui lui doit tant, ne sont pas ingrats. Ce vendredi 2 octobre a été inaugurée une place portant le nom du génial créateur, à l’angle des rues Vernet et de Presbourg, à l’arrière du Drugstore Publicis dont il a inventé l’âme. Marcel Bleustein-Blanchet l’avait appelé en 1954 pour prendre la direction du département d’ « esthétique industrielle » de Publicis. Dès lors naîtront l’univers du mythique Drugstore des Champs-Élysées, inauguré en 1958, puis celui de Saint-Germain-des-Prés (1965) et du Pub Renault (1962).
Son style ? Un mélange d’Art nouveau teinté d’influences anglo-saxonnes saupoudrées d’un esprit slave et d’un zeste de modernité. Cèdre du Liban, bronze, laiton, cuivre et cuirs sont ses matériaux de prédilection pour créer des atmosphères chaleureuses, profondes et confortables, savamment tamisées par des éclairages discrets.
Slavik ayant été décorateur, designer et concepteur d’espaces, chacune de ses réalisations est une œuvre d’art total. Tout au long de sa vie (1920-2014), il imagine plus de 300 décors en France et à l’étranger. Restaurants, brasseries, bars, clubs, boutiques, dessinent la carte des plaisirs et de la joie de vivre qui ont façonné une certaine idée de la vie parisienne. La liste non exhaustive de ses réalisations donne le tournis : du Bistrot de Paris, rue de Lille (1965) au Berkeley, avenue Matignon (1970) ; de L’Assiette au bœuf (1974) au Petit Mâchon (1976), du London Tavern (1968) au Bistro 121 (1972) ; de la brasserie du Lutetia (1979) à celles du Dôme et du Zeyer la même année (1980), sans oublier le Jules Vernes de la tour Eiffel (1983) et l’American Dream (1995) de la rue Daunou. Tous ont été, longtemps, les cœurs battant de la capitale.
L’hommage rendu à cet enfant émigré russe, formé aux Arts décoratifs et à l’IDHEC, est discret mais amplement mérité. Pour prendre conscience de l’héritage colossal qu’il nous a laissé, la lecture de Slavik. Les années Drugstore (Éditions Norma) s’impose.
Le bouquin du frère de Diana est bourré de contradictions flagrantes et de petites vengeances.
La princesse Diana était issue de la meilleure aristocratie anglaise, proche de la couronne. Sa vie privée mouvementée et son destin tragique le feraient presque oublier. Elle possédait malgré tout une aura de sainte, conséquence d’un « magnétisme » médiatique extraordinaire, dont les Altesses royales sont en général dépourvues… Certes, elle a, en apparence du moins, réussi à mener une autre vie que celle qui lui était imposée, quand elle a épousé le prince Charles. Si elle n’avait pas divorcé, simple hypothèse, elle serait devenue reine au moment où son époux est enfin monté sur le trône. De princesse « des cœurs », Diana serait devenue de manière officielle « la reine Diana », une vraie reine, vouée à figurer dans l’immense accumulation de spectacles qu’est devenue la société (cf. Guy Debord, § 1 de La Société du Spectacle). Je crois que Diana en reine consort, cela aurait été extraordinaire. C’était sa véritable vocation. Et puis, pardonnez-moi, mais on aurait échappé au manque de fantaisie de Camilla, trop conforme au type particulier de femmes appréciées par les Windsor.
Un recueil de faits
Après tant de témoignages sur Diana, en général décevants, voici celui de son frère, le comte Charles Spencer, qui est lui-même journaliste et historien. C’est le livre dont on parle le plus en ce moment, grâce à Diana, dont la vogue extraordinaire continue. Qu’a voulu faire Charles Spencer, dans cet ouvrage ? Nous tracer un portrait de Diana avec le souci de dire la vérité ? Hélas, pas tout du long. Mais plutôt régler ses comptes avec les journalistes. On s’attendait peut-être à un essai historique, relativement rigoureux. Spencer a écrit, paraît-il, ce genre de livre. Étudiant, il a même passé un Master en histoire moderne à Oxford. Cependant, Diana, ma sœur, pour sa part la plus intéressante, constitue plutôt un recueil de souvenirs, dans lequel Spencer distille quelques faits pittoresques, inédits ou non. Comme chez certains historiens grecs de l’Antiquité, les anecdotes se succèdent. Ainsi, on apprend que pour ses sept ans, le père de Diana, dont Charles trace un portrait soigneux, lui offre un dromadaire. On apprend encore que Diana possédait d’innombrables peluches, et que sa préférée « était une grenouille en patchwork qu’elle avait confectionnée à l’école ». Elle regardait la télévision, et en particulier la série « Follyfoot », « qui se déroulait dans une écurie imaginaire pour chevaux abandonnés ». On retrouve bien Diana ici ! Spencer multiplie les traits de ce genre, mais en tire une conclusion trop subjective : « Diana avait une certaine propension à présenter [dans les interviews] notre enfance comme moins plaisante qu’elle ne l’a été réellement. »
Maladresse et contradictions
À vrai dire, dans la prose brouillonne de Spencer (il écrit comme un aristocrate), il y a beaucoup de maladresses comme celle-là, et même des contradictions flagrantes. Diana, ma sœur est donc un livre hybride, mélange de faits historiques et individuels, une chronique personnelle, dont l’auteur n’arrive jamais à dégager de synthèse plausible. La vérité objective lui importe peu, ce qu’il privilégie c’est sa vérité à lui. Il a certes accumulé quantité de documents, parfois ennuyeux, qu’il retranscrit sans complexe. Certains viennent contredire ses propres assertions. Il ne voit très souvent pas qu’il vient d’écrire le contraire de ce qu’il exprimait mordicus au paragraphe précédent. Mais il juge que son ressenti ne peut être remis en question. En tant que 9e comte Spencer, il est forcément de bonne foi. Ainsi, par exemple, les relations de Diana avec la presse ont été plus ambiguës que ce qu’il nous raconte maladroitement. En fait, Diana acceptait de collaborer quand ça l’arrangeait, comme elle l’avait d’ailleurs fait avec Andrew Morton, son biographe. Spencer lui-même avait rencontré ce journaliste, à la demande de Diana, pour lui parler d’elle. Et puis, Spencer indique que Diana avait fait du Daily Mail « son organe de presse officiel ».
Ce que raconte Charles Spencer manque donc de clarté, mais est très instructif à lire si on arrive à le décrypter convenablement. Il faut comprendre ce qui apparaît entre les lignes. Ainsi, lorsque Spencer s’attaque à un journaliste nommé James Whitaker, qu’il qualifie de « spécialistes ès-royauté ». « Spécialiste ès-royauté », avec deux fautes de grammaire en sus dans la version française : en effet, la préposition ès doit être suivi du pluriel sans trait d’union, indique le dictionnaire. Pour le singulier, on met « en ». Ce qui aurait dû donner : spécialiste en royauté. Donc, voici la phrase de Spencer sur Whitaker : « Ce vieux journaleux égocentrique, écrit-il, qui avait mené l’essentiel de sa carrière sur le dos de Diana, suggérait sans vergogne qu’elle était partiellement responsable des circonstances de sa mort. » Spencer se venge comme il peut, mais Diana ne se serait jamais exprimée ainsi.
Une Diana indéchiffrable
Au reste, dans Diana, ma sœur, la personnalité de Diana reste lointaine. Spencer n’a pas su nous la rendre présente. Il n’effleure aucun mystère, comme si Diana avait été une femme trop lisse. C’est là que nous entrons dans la chose littéraire, quand tant de romans portent le titre de leur héroïne, comme Madame Bovary. Pour comprendre quelque chose à Diana, je crois qu’il faut en faire un personnage de roman, digne de Mathilde de La Mole dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, ou, pourquoi pas, de Lolita de Nabokov. Elle le mérite amplement. Tous ces caractères, et combien d’autres, sont en Diana, dont la personnalité avait mille facettes. Comparés à elle, il est bien évident que Charles et sa mère la reine Élisabeth apparaissaient comme des gens aussi gais qu’une porte de prison.
« Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? »
Il aurait fallu qu’un vrai romancier réécrive entièrement le livre de Spencer. Martin Amis aurait été épatant. En français, un Jean Echenoz, qui a si bien romancé Ravel, devrait consacrer un petit texte à Diana. Il ne faut pas avoir honte de s’intéresser à la princesse de Galles. Imaginez ce qu’un écrivain comme Saint-Simon en aurait fait ! Après tout, l’œuvre de Saint-Simon se déploie dans le champ des cours royales, pour en faire quelque chose de parfaitement sérieux. Certes, aujourd’hui, la plupart du temps, toutes ces Altesses n’ont plus aucun pouvoir politique effectif. Mais Diana avait trouvé son créneau : semer le bien autour d’elle, aider les autres. Et cette mission, elle l’a réussie avec une certaine grandeur.
Je pourrais la comparer aussi à Marilyn, que Truman Capote qualifiait d’« enfant radieuse ». Dans Musique pour caméléons, Capote fait un portrait très nostalgique de l’actrice. Justement, et c’est d’ailleurs un passage très drôle, ils parlent des protagonistes que nous évoquons (mais pas de Diana, c’était avant qu’elle n’arrive). Extrait : « TRUMAN CAPOTE : Le prince Philip. MARILYN : Lui, oh, ouais. Il est mignon… » La suite est shocking, je ne peux la retranscrire ici. Mais là au moins je m’amuse et m’instruis en même temps. Ce dialogue avec Marilyn est l’un des plus beaux de Truman Capote, avec celui consacré à Marlon Brando. Je voudrais vous citer la fin, pour vous montrer tout ce qui manque à Charles Spencer, qui se prend pour un écrivain, voire un poète (il parle de « chant du cygne », « Swan Song », en sous-titre, mais qui est le poète et où est l’œuvre ?). Voilà ce qu’écrivait Truman Capote : « La lumière baissait. Marilyn semblait s’estomper avec elle, se fondre dans le ciel et les nuages, s’amenuiser au loin. Je voulais élever la voix, couvrir les cris des mouettes, la rappeler : Marilyn ! Marilyn ! Pourquoi faut-il que les choses tournent toujours de cette façon ? Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? » C’est comme ça qu’il aurait fallu parler de Diana, celle que nous avons perdue pour n’avoir pas été assez attentifs à sa personne et par manque d’amour.
Charles Spencer, Diana, ma sœur. « Le chant du cygne ». Éd. Flammarion, 429 pages.
Truman Capote, Musique pour caméléons. Éd Gallimard, 1982, 285 pages.
François Hollande se verrait bien reprendre le premier rôle. Mais l’ancien président normal a-t-il encore de quoi séduire son public, ou ferait-il mieux de laisser son scooter au garage?
Alors que Ségolène Royal reprend le rôle d’une « Ravissante idiote » au Théâtre du Rond-point de l’Élysée, en s’affichant à la primaire de gauche, il se murmure que son ancien faire-valoir, l’ex-président François Hollande, pourrait lui aussi se présenter à la présidentielle. Refusant de participer à la « couturière », répétition précédant la générale, il déclare en coulisse se tenir prêt à endosser le rôle du sauveur : « J’apprécierai le moment venu ce que j’aurai à faire. […] Mon calendrier, c’est le mois de décembre, parce que décembre, dans une élection présidentielle, c’est le mois-clé.1 » Et le mois de ceux qui croient au Père Noël…
Le come-back de Hollande ferait le bonheur d’un collectionneur, Denis B., qui, le 26 mai 2024, lors d’une vente aux enchères à Montbazon, en Indre-et-Loire, avait déboursé près de 25 000 euros pour acquérir un scooter qui, vu son millésime (2009) et son kilométrage (34 000 kilomètres), ne coûtait que 1 338 euros à l’Argus. Mais le commissaire-priseur, féru de petite histoire, avait su faire monter les enchères : « Ce scooter nous dit quelque chose d’un état de la démocratie française, où, à l’ère du 2.0, de l’immédiateté, de la transparence absolue, même un secret comme l’intimité d’une relation présidentielle est mis à jour. Un président qui se voulait normal ne peut pas être normal. Le jour où il est surpris sur un scooter normal, ça devient une affaire d’État. »
Il s’agissait effectivement du scooter Piaggio qu’aux petits matins le président Hollande enfourchait pour apporter des croissants à sa maîtresse, l’actrice Julie Gayet, dans une mise en scène qui rappelait les amours adolescentes du film La Boum. Un retour de Hollande ferait définitivement du scooter un objet culte et inestimable. Reste que, vu le souvenir que lui, président, a laissé, n’en déplaise aux midinettes, une nouvelle candidature de Hollande, plutôt que d’assurer le succès d’une Boum 2, ferait… badaboum !
Pour son premier meeting de campagne, Marine Le Pen a frappé là où on ne l’attendait pas : sur le logement. Sa batterie de mesures censées faciliter la location et la propriété en abrogeant des normes écologiques a tout du « gaullisme social ». Mais ses adversaires ont trouvé les failles pour s’opposer à ce permis de construire.
Pas un mot sur le voile islamique. Rien sur les pompiers en colère. Aucune allusion au prix record de l’essence. Alors qu’elle était attendue sur les questions brûlantes de la rentrée politique, Marine Le Pen a fait, lors de son premier meeting de campagne présidentielle le 13 septembre à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le choix de la diversion intelligente. À la surprise générale, la candidate du RN a consacré la majeure partie de son discours à un thème qui fait rarement la une des journaux : le logement. « C’est un sujet majeur pour vous, a-t-elle lancé à l’auditoire avec des trémolos dans la voix. C’est donc un sujet majeur pour moi. »
Habile
Politiquement, la séquence est habile. S’exprimer sur le logement, c’est non seulement s’adresser à la base populaire du RN, qui peine à payer son loyer ou à rembourser son emprunt immobilier, mais c’est aussi parler à un public de chefs d’entreprise, qui sait bien que quand le bâtiment va tout va… et que, justement il ne va pas bien du tout. À ces deux électorats de choix, Marine Le Pen a donc déroulé son catalogue de réformes.
La candidate propose tout d’abord d’abroger deux normes écologiques aux effets délétères sur le secteur de la construction : la RE 2020 (réglementation environnementale 2020) qui depuis quatre ans impose aux constructions neuves de très coûteux standards d’isolation thermique et de sobriété énergétique, et le ZAN (objectif zéro artificialisation nette) dont le principe, à horizon 2050, est que toute pose d’une dalle de béton ou d’un revêtement en bitume sur un terrain vierge soit compensée par une opération inverse à un autre endroit du pays.
Marine Le Pen propose également d’assouplir deux autres dispositifs verts : le DPE (diagnostic de performance énergétique), qu’elle veut ramener au rang de simple outil d’information, et MaPrimeRénov’, qu’elle désire transformer en prêt à taux zéro utilisable pour n’importe quels travaux, y compris ceux de climatisation.
Ajoutez à cela l’abolition de la loi SRU (qui contraint les grandes villes à abriter au moins 20 % de logements sociaux), l’instauration d’une loi antisquatteurs, l’abaissement de trente à quinze ans du délai de détention permettant d’être exonéré sur la plus-value immobilière, sans oublier un programme de cession de logements sociaux à leurs locataires, et vous obtenez une batterie de réformes que tout libéral bon teint pourrait reprendre à son compte.
Et revoilà la préférence nationale
Pour la bonne forme, il convient toutefois de citer le petit volet interventionniste qui figure aussi dans le programme du RN en matière d’habitat et qui a surtout l’intérêt de rappeler que la ligne « gaulliste sociale », incarnée aujourd’hui par Jean-Philippe Tanguy, occupe décidément une grande place dans le cœur de la candidate : interdiction des locations de courte durée dans les zones tendues, mise à l’amende des propriétaires de surfaces de bureaux restées trop longtemps vacantes (l’idée étant de transformer 9 millions de mètres carrés de foncier professionnel vide en foncier résidentiel) et mise à disposition gratuite des terrains publics pour la construction de logements sociaux.
Mais c’est bien sûr la proposition d’appliquer le principe de la préférence nationale au logement social qui a valu le plus d’applaudissements à Marine Le Pen le 13 septembre. En clair, la députée du Pas-de-Calais veut accorder aux citoyens français un accès prioritaire aux APL (aides personnelles au logement) ainsi qu’aux HLM. Une mesure qui est tout sauf une nouveauté. Déjà lors de la campagne de 2022, elle était inscrite au programme du RN. Et déjà, ses opposants avaient pointé deux obstacles de taille.
Premier obstacle : l’État de droit. Est-il constitutionnel de priver les étrangers de prestations sociales non contributives (c’est-à-dire non conditionnées à une cotisation préalable auprès d’un régime de sécurité sociale) telles que les APL et le régime HLM ? À cette question, les sages de la Rue de Montpensier ont plusieurs fois répondu que, dans le cas des étrangers sollicitant de telles aides, le législateur pouvait imposer des critères d’obtention spécifiques comme la régularité et l’ancienneté de résidence en France, mais qu’un barrage absolu ou un filtrage trop drastique serait en revanche retoqué en vertu du fameux préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : « La Nation garantit à tous la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. »
Second obstacle : le bon sens. Il serait bien sûr humainement impossible de demander aux centaines de milliers d’étrangers qui vivent en HLM de quitter leur logement. Et il serait au surplus économiquement absurde d’expulser ceux d’entre eux qui exercent des emplois essentiels dans les hôpitaux, les Ehpad ou la restauration.
En 2022, Marine Le Pen avait paré à ces deux objections en déclarant que, s’agissant du logement social, la priorité nationale « ne serait pas rétroactive ». Ce que le député RN des Bouches-du-Rhône Franck Allisio a confirmé le 14 septembre sur BFM TV. En d’autres termes, si le RN accédait aux affaires l’an prochain, il mettrait en place un système empêchant les immigrés fraîchement débarqués en France de bénéficier immédiatement de notre politique du logement social.
L’effet obtenu serait donc en réalité très symbolique. Mais les symboles comptent en politique. Pratiquer la préférence nationale, même sur un mode très soft comme il en est question ici, c’est rendre notre pays moins attractif du point de vue des filières de migrants. Et c’est aussi contenter une attente majoritaire chez les Français. Selon une enquête Ipsos-BVA parue le 13 septembre, la préférence nationale, qui est évidemment plébiscitée par les sympathisants de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour, est aussi approuvée par 83 % des électeurs LR, 59 % de ceux du bloc central, 40 % des écologistes, 39 % des socialistes et même 32 % de LFistes.
Hier, en Espagne, le chef de l’État a jugé les informations de Mediapart sur Bardella « gravissimes et inacceptables ». « Ce n’est pas la République. Les propos rapportés impliquent que les responsables [du RN] clarifient », a-t-il ajouté depuis Madrid. Selon notre directrice de la rédaction, aucun juif n’a songé à partir à cause de Le Pen ou de Bardella. Nous vous proposons d’écouter sa chronique matinale.
Deux mots. C’est le tarif Macron. En juin 2023, il qualifiait la mort de Nahel d’« inexcusable » et d’« inacceptable » (accusant le policier avant toute enquête). Cette fois, il qualifie les propos prêtés à Bardella de « gravissimes » et « inacceptables » — il devrait songer à étendre un peu sa palette sémantique. En piétinant l’usage qui interdit de commenter la situation française depuis l’étranger. En prime, le président était avec Pedro Sánchez, le plus anti…sioniste des dirigeants européens.
Le président de la République est le garant de l’unité nationale et de l’indépendance de la justice. Alors que les tribunaux devraient être saisis et qu’on attend des preuves de Mediapart, il n’a rien à faire dans cette mêlée. D’ailleurs, si Marine Tondelier, Olivier Faure et Aurore Bergé sont partis en trombe, la première réclamant carrément la démission de Bardella, beaucoup à gauche restent prudents.
Notez, j’admire cet engagement héroïque (et bruyant) contre l’antisémitisme. J’observe néanmoins que, quand il s’agit de Mélenchon, Faure est moins regardant. Je ne me rappelle pas que lui ou Macron aient protesté quand le patron des Insoumis s’est demandé si le plus grand attentat antijuif depuis 1945, le 7-Octobre, était terroriste parce que, voyez-vous, il y a débat. Aucun ne rappellerait au maire de Roubaix David Guiraud sa jeunesse soralienne et ses propos face caméra après le 7-Octobre. L’antisémitisme, c’est inacceptable. Quand il vient de l’extrême droite.
On me dira qu’à l’inverse, j’ai tendance à m’inquiéter surtout de l’antisémitisme de gauche.
En effet, je m’inquiète plus de l’antisémitisme d’aujourd’hui que de celui d’hier, plus de celui qui s’affiche que de celui qui se cache, et plus de celui qui agresse des enfants juifs (ou donne implicitement un permis de les agresser) que de celui qui fait des blagues de fin de banquet ou dit des horreurs dans ses mails.
Aujourd’hui, des étudiants juifs sont harcelés, des fidèles sont agressés à la sortie de la synagogue, des gens changent leur nom sur les applis de VTC. Et ce n’est pas à cause du RN. Cela suscite au mieux des déclarations ronflantes. On ne réagit même plus aux déclarations incendiaires et mensongères des Insoumis sur la guerre à Gaza. Mais pour d’éventuelles conneries de jeunesse de Bardella, on sonne le tocsin.
Je ne peux évidemment pas parler au nom des Juifs. Personne ne le peut, le Crif non plus. Personnellement, je n’en connais aucun qui ait songé à partir à cause de Jean-Marie Le Pen hier ou de Jordan Bardella aujourd’hui. Et je n’en connais aucun qui ne songe pas à partir au cas (funeste et je l’espère improbable) où Jean-Luc Mélenchon gagnerait la présidentielle. Il est vrai que les Juifs ont la chance d’avoir un pays de rechange. Vous voyez bien qu’ils dominent le monde.
Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jacques Cardoze dans la matinale de Sud Radio
« Suceuse de sionistes », « Arabe de service » (devenue « Aram de service » sous l’effet d’un prurit d’humour de gauche), « génocidaire d’enfants », « collabeurassioniste », « vendue », « retourne sucer Arthur », « retourne dans ton arbre ». Sans compter évidemment les omniprésentes menaces de mort, et les plus classiques « fachotte », « islamophobe », « raciste », « pro-génocide », etc. Voici les quelques qualificatifs auxquels on s’expose quand, comme l’humoriste Sophia Aram, on pointe du doigt, la plupart du temps de manière assez joyeuse, les réels problèmes de différents ordres que pose l’idéologie de l’extrême gauche. Sophia Aram fait partie de la maison France Inter depuis plus de vingt ans. Et, pour éclairer cette frange gauchiste extrêmement prompte à traiter de « fasciste » tout ce qui n’est pas antifa (c’est-à-dire ce qui n’est en fait pas fasciste aujourd’hui, en une inversion accusatoire dont cette frange est coutumière), rappelons que c’est pour avoir insulté Jean-Marie Le Pen qu’elle a dû être mise sous protection policière [1]. Car oui, Sophia Aram est, à la base du moins, de gauche. Tout comme Céline Pina, Raphaël Enthoven, Philippe Val, ainsi que tous les représentants du Printemps républicain. Et ces éditorialistes sont, de fait, tous fascisés par la secte mélenchoniste, qui chope de l’herpès dès qu’on a le culot de se permettre, en même temps, de revendiquer des idées humanistes et de refuser d’entrer dans leur club.
Grille des programmes
Mais jetons un coup d’œil panoramique sur l’environnement professionnel actuel de Sophia Aram. Entre cinq heures et dix heures, ainsi qu’entre treize et quatorze heures, puis dix-huit et vingt heures, ce sont les journaux d’actualité et les nombreux invités. Les deux phrases que j’y ai le plus entendues ces trois dernières années ? « Quatre cents morts aujourd’hui selon le ministère de la Santé du Hamas » et : « Israël a encore tué quinze enfants dans un bombardement » (Israël évite soigneusement les terroristes, c’est bien connu). Mais, dans le service public de radio-télévision, on a hélas fini par s’habituer à cette tonalité et à ces éléments de langage. Les émissions du matin (Grand bien vous fasse et la très moyenne Franche culture) dégagent un fumet discrètement woke. La Tête au carré, devenue depuis quelques années La Terre au carré sous l’effet de l’augmentation des températures, a vu sa ligne éditoriale changer. Elle est passée d’émission scientifique plutôt intéressante à tract écoactiviste, avec des chroniques de journalistes de l’officine idéologique de gauche « Blast ». Auxquelles la CGT Radio France n’opposera évidemment aucune grève…
Affaires sensibles, remplie d’enquêtes intéressantes, est quand même régulièrement ponctuée par l’animateur de considérations très « Camp du bien ». De gauche, évidemment. Zoom Zoom Zen ? Non, je n’en parlerai pas, parce que là, le Camp du bien devient une espèce d’entre-soi ricanant — et une concentration de chroniques présumées humoristiques pas drôles. Pour être plus clair, le pipi-caca-vomi en moins, on s’y croirait souvent sur Radio Nova. De manière générale, ces présumés humoristes de l’antenne ont pour la plupart troqué le neurone comique contre un neurone militant, transformant leurs trois minutes d’antenne en un tract. Et, souvent, surtout pour les femmes, on observe une légère et curieuse fixette sur ce qui peut se passer dans les culottes, vraisemblablement en réaction à l’excès de pudeur des générations précédentes.
Ah oui, j’oubliais : dans sa nouvelle émission du week-end, Recto-Verso, Nicolas Demorand vient de laisser complaisamment Annie Ernaux régurgiter son vomi « antisioniste ».
Vous me direz : « Et Sophia Aram, dans tout ça ? »
Sophia Aram a depuis plusieurs années, et notamment depuis le 7 octobre 2023, décidé de nous entretenir, avec le ton et la verve qui sont les siens, de ce qui ne devrait relever que du simple bon sens : la défense de la civilisation viendrait plutôt du côté d’Israël, qui, quoi qu’on pense de son contestable gouvernement actuel, œuvre depuis sa création, par la mise en valeur permanente de ses territoires et par une succession d’inventions de tous ordres au long du siècle précédent et de l’actuel, à l’amélioration de la vie de ses citoyens — dont beaucoup d’Arabes, d’ailleurs — et de tous les hommes. Et non pas de la bande de Gaza, dans laquelle les millions de dollars de l’aide internationale sont immédiatement convertis en tunnels pour le Hamas et en kalachnikovs pour ce même mouvement, dont la seule initiative pour le bien de l’humanité est d’exposer ses citoyens aux bombes israéliennes consécutives au seul génocide qui a été perpétré dans la région : celui du 7 octobre 2023.
Sophia nous rappelle aussi, avec humour, que ceux qui refusent de se documenter sur l’histoire du Moyen-Orient refusent également de constater que la plus grande partie du monde arabe veut l’éradication sans condition de l’État juif. Et ce, depuis 1948 jusqu’à nos jours.
Ce qui, dans l’atmosphère « collabo » avec la « cause palestinienne » dans laquelle LFI plonge quasiment toute la gauche par capillarité, lui assure sans coup férir les foudres de toute l’islamisto-compatibilité : (Abou) Aymeric Caron, Ersilia Soudais, Aurélien Taché, Hadrien Clouet, David Guiraud, Manuel Bompard, mais aussi Blanche Gardin, Aymeric Lompret, Guillaume Meurice, Jean-Michel Aphatie, Olivier Faure… La liste n’est pas limitative, évidemment.
J’ai réécouté plusieurs de ses chroniques du mardi matin depuis la rentrée 2026. Sophia Aram, pour nous faire rire, reprend tels quels, en les ponctuant de parenthèses désopilantes, les propos tantôt grotesques, tantôt infâmes, de tel ou tel député. Souvent des Insoumis, voire de leur Caudillo. Quand on écoute le résultat, on dirait presque qu’ils se moquent d’eux-mêmes. Cela suffit pour faire de ces montages des petits bijoux de chroniques. Du grand art. Les chroniqueurs de Radio Nova, eux, veulent la voir daltonienne et écrasée sur la chaussée pour avoir confondu un feu vert avec un feu rouge (coup de bol, la bagnole n’a rien, ha ha), souhaitent un cancer du pancréas à Gabriel Attal, et insultent copieusement le général de Gaulle.
Entre la méchanceté gratuite pour exciter les beaufs, en se congratulant mutuellement à coups de grognements ricaneurs, et le courage de Sophia Aram, qui ne déviera pas d’un degré tout en croisant les regards fuyants d’une grande partie du personnel de France Inter, personnellement, j’ai choisi.
[1] « Entre quelqu’un qui penserait que tous ses malheurs sont dus à la présence d’étrangers en France et un gros con, j’ai du mal à faire la différence. » France Inter, janvier 2011.
L’homme d’humour rit de lui-même, du public, du théâtre, de son propre camp, de celui d’en face. Un Pierre Desproges savait ainsi nous prendre au dépourvu. Mais au royaume de France Inter et de Radio Nova, on ne rit plus qu’au garde-à-vous, dans le sens du poil, et d’ennemis désignés d’avance.
Il est des moments où une civilisation révèle davantage son état dans sa manière de rire que dans les principes dont elle se réclame. Ce qu’une société accepte encore de tourner en dérision dit souvent plus de sa liberté que les grands discours qu’elle tient sur elle-même. On ne rit jamais innocemment. On rit de ce qui surprend, de ce qui désarme, de ce qui vient fissurer nos certitudes. Ou bien l’on rit parce que la plaisanterie confirme silencieusement une appartenance déjà acquise. Entre ces deux formes de rire s’est peut-être jouée l’une des transformations les plus profondes de notre époque.
Pierre Desproges appartient à un monde de l’humour sans frontières. Rien n’était à l’abri de son ironie, ni les puissants, ni les faibles, ni les religions, ni les idéologies, ni les préjugés. Ni même celui qui moquait. Son irrévérence procédait d’une confiance dans la liberté intérieure de ceux qui l’écoutaient, elle n’était pas un programme partisan. Il supposait encore qu’un public adulte pouvait supporter d’être parfois blessé, souvent dérouté, sans réclamer protection ni réparation. Le rire n’avait pas pour fonction de rassurer. Au contraire, il ouvrait une brèche dans les certitudes, rappelant que toute conviction humaine porte en elle une part de ridicule, surtout lorsqu’elle se prend pour une vérité absolue.
Ce rire de transgression exigeait cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. Il obligeait chacun à sortir de son camp, ne serait-ce qu’un instant, pour regarder le monde depuis un point de vue inattendu. Il n’offrait aucun refuge. Celui qui riait découvrait souvent, quelques secondes plus tard, qu’il était devenu lui-même la cible de la plaisanterie. C’est précisément cette instabilité qui faisait sa grandeur. Non seulement l’humour ne consolidait aucune identité, mais il les rendait toutes provisoires.
Quand le rire devient un marqueur d’appartenance
Ce paysage s’est progressivement effacé. Non parce que les humoristes auraient cessé d’avoir du talent, mais parce que la société elle-même s’est fragmentée en communautés morales de plus en plus étanches. Et, à mesure que l’appartenance est devenue le premier principe de la vie publique, le rire a changé de fonction. Il ne s’agit plus d’exposer chacun à l’incertitude, mais de confirmer qu’il se trouve parmi les siens. L’humour cesse alors d’être une aventure intellectuelle pour devenir un signe de reconnaissance. Guillaume Meurice à France Inter puis à Radio Nova est devenu l’une des figures emblématiques de cette évolution.
Ce qui importe ici n’est ni son talent ni ses convictions, mais la fonction qu’occupe désormais le rire. L’effet comique repose moins sur le surgissement de l’inattendu que sur une complicité préalable avec un public partageant déjà les mêmes références politiques, culturelles et morales. Avant même que la chute arrive, chacun sait où elle conduira. Les cibles sont identifiées, les codes sont connus, les réactions presque attendues. Le rire ne vient plus rompre un conformisme, mais attester que l’on appartient à une même communauté d’interprétation. On rit ensemble parce que l’on pense déjà ensemble.
Avec Akim Omiri de Radio Nova, une étape supplémentaire semble atteinte. La connivence se transforme en engagement assumé. L’humour ne cherche plus seulement à réunir un public autour d’un même sourire, car désormais il participe directement à construire et consolider une vision du monde, à mobiliser pour un combat et à plaider une cause. Ce déplacement révèle une évolution de notre culture, où l’humoriste est de moins en moins celui qui dérange tout le monde et de plus en plus celui qui exprime les convictions de son propre camp. Le rire cesse alors d’être une suspension des appartenances pour devenir l’une de leurs manifestations les plus efficaces.
Les humoristes ne font que refléter une transformation profonde, celle d’une société inquiète qui supporte mal l’ambiguïté et réclame des certitudes, des fidélités et des appartenances visibles. Elle préfère les récits qui confortent à ceux qui déstabilisent. Et l’humour qui accompagne ce mouvement général cesse d’être une épreuve du réel pour devenir une protection contre lui.
Quand l’humour cesse de faire rire contre soi
Car le rire entretient toujours un rapport secret avec notre capacité à vivre le conflit. Rire de ce qui nous contredit suppose une certaine confiance dans le monde et dans les autres. Rire seulement avec ceux qui nous ressemblent traduit au contraire une difficulté croissante à supporter la contradiction. L’humour devient moins une liberté qu’un refuge. Une démocratie qui ne sait plus rire d’elle-même finit presque toujours par ne plus savoir discuter avec elle-même.
Romain Gary écrivait que « l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive », une phrase qui éclaire peut-être mieux que toutes les théories la fonction véritable du rire. Le véritable humour introduit une distance entre l’homme et ses passions, entre ses convictions et son orgueil, entre la violence du monde et sa liberté. Il suppose assez de force intérieure pour accepter d’être contredit sans se croire persécuté et surtout ridiculisé sans renoncer à sa dignité.
Le destin du rire est ainsi le miroir discret de notre destin collectif. Nous croyons assister à une simple évolution des styles comiques quand en réalité nous assistons à une transformation profonde de notre rapport au réel. Une société qui ne supporte plus que le rire traverse ses propres certitudes est une société qui supporte de moins en moins le conflit lui-même. Le rire de transgression ouvrait un espace de liberté où chacun pouvait, l’espace d’un instant, sortir de son camp. Le rire de connivence rassure et ne libère pas, protège les appartenances au lieu de les suspendre. Et c’est là que réside la véritable perte : l’effacement progressif de cette liberté intérieure sans laquelle il n’existe plus que des rires de clan.
Mélenchon désigne à chacune des chapelles de LFI un ennemi à abattre: aux palestinistes, Israël ; aux antifascistes, le RN; aux écologistes, le capitalisme; à la « Nouvelle France », la vieille France. Le parti tient par la tension qu’il entretient: c’est la politique du baril de poudre.
Publié dans notre magazine de septembre, cet article a été rédigé avant la crise des lycées Hier jeudi, le ministère de l’Intérieur dénombrait 1027 établissements scolaires touchés par des actions, et 222 blocages. De nombreuses et choquantes scènes de violences urbaines ont été constatées, des proviseurs ont été pris à partie, des millions d’euros de dégâts sont évoqués et les cours à distance mis en place là où des troubles sont observés. À l’issue d’une cellule interministérielle de crise, Matignon a déclaré que le mouvement de blocus des lycées était une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche », s’appuyant sur les informations des services de renseignement. « En envoyant ses députés devant les établissements, Jean-Luc Mélenchon porte une lourde responsabilité dans la situation que connaît aujourd’hui notre pays» a déclaré la candidate à l’élection présidentielle Marine Le Pen • La rédaction.
Jean-Luc Mélenchon est certainement le candidat à la présidentielle le plus lisible sur le plan idéologique. Le programme de son parti, concocté sous la houlette de Clémence Guetté, coprésidente de l’Institut La Boétie, est probablement le plus complet qu’on puisse trouver actuellement dans l’offre politique française.
L’ancien sénateur socialiste a toujours été tiers-mondiste, décolonial et partisan d’une vision constructiviste du peuple. Sur ces sujets, il n’a pas changé d’un iota. C’est aussi un stratège, déterminé à exercer le pouvoir et à « transformer » la société. Ancien trotskyste, celui que l’on surnommait à l’OCI (Organisation communiste internationale) « Santerre » – du nom du révolutionnaire qui participa aux massacres de Septembre et qui mena Louis XVI à l’échafaud – connaît la règle d’or du combat politique : ne pas faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
Depuis qu’il a quitté le Parti socialiste en 2008, Mélenchon ne pense qu’à une chose : prendre le pouvoir et surtout en faire quelque chose de nouveau, pour briser l’alternance « UMPS », telle qu’on l’appelait à l’époque. C’est dans ce seul but qu’il a fondé le Parti de gauche, puis La France insoumise en 2016. Le réduire à un tribun, même excellent, est donc une erreur. En attendant son heure, il a organisé son parti pour influencer et radicaliser le débat politique, pour créer un climat favorable à ses idées.
« Une troupe ne vaut que par ses chefs, confiait-il au média numérique Backseat. J’ai appelé à des insurrections citoyennes ; j’ai appelé à des marches ; j’ai appelé à voter ; j’ai appelé à s’unir ; j’ai appelé à la Constituante, à la révolution citoyenne. Vous ne m’avez jamais entendu appeler à autre chose. Et le jour où vous m’entendrez appeler à autre chose, alors oui, vous pourrez avoir peur, parce que c’est ce qu’on se préparera à faire. »
Une toile d’araignée au service de Jean-Luc Mélenchon
À LFI, chaque Insoumis doit être un sans-culotte, une tricoteuse, un faiseur de journée en puissance. On retrouve ici le trotskiste tendance lambertiste que Mélenchon a été dans sa jeunesse. Il est placé au sommet d’un appareil central fonctionnant comme une toile d’araignée : des cercles de plus en plus étroits, jusqu’à « JLM » qui décide de tout ce qui compte, en symbiose avec Sophia Chikirou. Manuel Bompard est leur homme de paille, leur paratonnerre, leur porte-flingue.
Autour de ces trois-là, une garde rapprochée fidèle, après moult épurations, mène le combat sur tous les fronts possibles (mise en avant de « nouveaux médias », contacts avec le militantisme violent comme la Jeune Garde ou avec des « influenceurs », travaux théoriques avec l’Institut La Boétie, liens avec des associations diverses, partenariats avec des acteurs du numérique, etc.). LFI est en ce sens un « parti-mouvement », comme le dit le sociologue Manuel Cervera-Marzal.
Pour autant, il ne faut pas réduire le mélenchonisme à un pur gauchisme pour bobos à cheveux bleus. « Nous sommes présents dans tous les ministères », vient déclarer au micro de France Info un membre des Phrygiens, ce réseau de hauts fonctionnaires anonymes qui produisent dans l’ombre des notes et des idées pour LFI. Mélenchon tisse aussi sa toile dans des cercles de pouvoir. Fin juin, on apprenait dans Le Parisien qu’il avait dîné avec des grands entrepreneurs, à l’invitation du lobby France Industrie, qui réunit une cinquantaine de grandes entreprises privées et publiques et une trentaine de fédérations de l’industrie. Et début 2026, il visitait l’usine Dassault de Cergy en compagnie de son directeur général, Éric Trappier. Manière de rappeler qu’il n’a jamais été antimilitariste.
A chaque chapelle son ennemi
Dans le même temps, LFI se doit aussi d’entretenir les mythes classiques de la gauche. D’abord le récit « antifasciste », comme on l’a vu après l’assassinat de Quentin Deranque, lorsque le parti a apporté son plein soutien à la Jeune Garde de Raphaël Arnault. Mais aussi le narratif de l’antiracisme et de la lutte contre les violences policières, qui se concrétisent dans les liens étroits noués avec le comité Adama.
Le soutien affiché à la communauté LGBT reste également très puissant. Ajoutez à cela le logiciel « éco-socialiste », qui est la base commune du parti, et vous obtenez en fin de compte un discours qui soude un socle oscillant entre 13 et 15 % de l’électorat. Résultat, Mélenchon est devenu le centre de gravité des forces de gauche, renvoyant les autres dans le rôle supplétif d’alliés d’un bloc central en constante rétractation.
Mais il faut bien sûr aussi compter désormais avec la promotion de la « Nouvelle France », incarnée par le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Les progrès matériels des classes ouvrières et moyennes des pays occidentaux à partir des années 1960 ayant peu à peu privé les marxistes du soutien des prolétariats intérieurs, l’extrême gauche s’est logiquement tournée vers les immigrés issus des ex-colonies, nouveaux « damnés de la terre » (ou du bitume) devenus citoyens – et électeurs – de l’ancienne puissance coloniale. Le colonisé d’hier se réincarne dans le jeune Noir-Africain ou Maghrébin (de préférence musulman) de banlieue. On comprend que tous les lieutenants du parti, sans exception, aient ainsi affiché depuis le 7-Octobre leur soutien aux Gazaouis, voire au Hamas et ses proxies, sans jamais plier. Ces prises de position, et les gains électoraux qui vont avec, sont essentiels pour celui qui a manqué l’accès au second tour de 600 000 voix en 2017 et de 400 000 en 2022. Comme quoi toute règle d’or a ses exceptions. En politique, même les plus opiniâtres des idéologues doivent parfois savoir faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
Au moment de la formation du courant tiers-mondiste, après la Seconde Guerre mondiale, l’historien Raoul Girardet parlait de « transfert, à l’intérieur de certaines consciences, des ferveurs militantes et de l’éternelle espérance révolutionnaire, du prolétariat au tiers-monde, de la classe ouvrière des pays industrialisés aux peuples colonisés luttant pour leur indépendance. » Le même processus se poursuit aujourd’hui dans les cerveaux Insoumis, sauf que c’est désormais à des Français que LFI parle la langue des colonisés.
Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnaire, Rodolphe Cart, La Nouvelle Librairie., 2025, 320 pages.
Blocages dans les lycées. On dénombrait déjà 600 interpellations, soit autant de jeunes sauvageons certains de leur impunité, à la mi-journée ce vendredi, selon Le Figaro. Quelle France aurons-nous demain avec une telle jeunesse, séditieuse voire factieuse, certes minoritaire mais encouragée par les médias et les politiciens de gauche ? En renonçant à exercer son autorité légitime, la République laisse la culture de la violence et de la domination s’imposer auprès de la jeunesse, ce qui menace l’avenir même de la démocratie, observe Charles Rojzman dans son analyse.
En 2005, souvenez-vous, les banlieues brûlaient. Vingt ans plus tard, la violence franchit les grilles des lycées. Ce n’est plus seulement la périphérie qui s’embrase : le feu gagne les lieux où la République prétend encore fabriquer ses citoyens. Entre ces deux époques, une génération a grandi, des gouvernements se sont succédé, des ministres ont prononcé des milliers de discours, des milliards ont été dépensés. Et une question, toujours la même, revient comme une malédiction : qui détient réellement le pouvoir lorsque ceux qui sont chargés de l’exercer ont perdu la volonté de s’en servir ?
Il existe désormais des établissements où l’autorité officielle ressemble à ces gouvernements fantômes qui continuent de publier des décrets alors que les milices commandent dans les rues. Le professeur enseigne, le proviseur administre, le ministre proclame. Mais une autre autorité peut surgir, autrement redoutable, qui n’a besoin ni de diplômes, ni de légitimité, ni même de majorité. Il lui suffit de quelques garçons décidés, d’une réputation de violence et de cette peur qui transforme si rapidement les hommes en sujets obéissants.
Car la violence possède sa noblesse de pacotille, ses décorations, ses cérémonies et ses petits maréchaux. Une humiliation filmée vaut parfois davantage qu’une réussite scolaire. Un professeur défié, un adolescent terrorisé, un adversaire contraint de baisser les yeux deviennent les trophées d’une gloire misérable que les réseaux sociaux distribuent avec la générosité des empires décadents.
Et le phénomène déborde largement les quartiers où ces comportements ont pu prendre racine. La musique, les vêtements, le langage, les gestes, les manières de défier et de mépriser composent une culture de la puissance qui séduit une jeunesse beaucoup plus vaste. On peut habiter un quartier tranquille, appartenir à une famille parfaitement intégrée, fréquenter un établissement réputé et rêver néanmoins d’imiter ceux qui font régner la terreur ailleurs. La brutalité est devenue, dans certains univers adolescents, une marchandise culturelle. Elle possède ses vedettes, son esthétique et ses imitateurs.
J’ai passé une partie de ma vie à travailler là où les hommes avaient cessé de se parler autrement qu’en ennemis. Au Rwanda, avec des rescapés du génocide et d’anciens génocidaires ; en Amérique latine, en Russie, dans les quartiers français, au sein d’institutions déchirées par leurs conflits, auprès de personnes marquées par les conséquences du terrorisme. J’ai également travaillé avec des magistrats, des dirigeants et des hommes et des femmes ordinaires, chez qui la violence prend des formes moins spectaculaires, mais parfois tout aussi destructrices.
Cette expérience m’a appris une chose que notre époque répugne à entendre : la violence n’est pas toujours le langage de la souffrance. Elle peut être une fête.
La contestation sociale est légitime, mais ne peut s’exprimer dans la violence. J'ai donc demandé aux procureurs généraux une réponse pénale ferme et l’engagement de la responsabilité civile des parents de mineurs chaque fois que cela est possible. pic.twitter.com/RmtTBB7dx4
Il existe une volupté de la domination, une ivresse de l’humiliation, un plaisir presque physique à découvrir que l’autre tremble, qu’il recule, qu’il supplie ou qu’il se tait. Celui qui a connu l’impuissance peut découvrir dans la terreur qu’il inspire une souveraineté nouvelle. Mais il serait tout aussi faux de supposer que chaque bourreau fut d’abord une victime. Certains découvrent simplement que la cruauté rapporte, qu’elle procure des admirateurs et que la peur des autres est une monnaie dont personne ne conteste la valeur.
La bande accomplit alors son miracle. Elle transforme la lâcheté en courage, la cruauté en exploit, la haine en fraternité. Elle donne à chacun le sentiment d’être un héros pourvu qu’il ne soit jamais seul. On frappe à plusieurs, on humilie à plusieurs, on menace à plusieurs. Et lorsque vient le moment de rendre des comptes, chacun disparaît dans l’innocence du groupe.
Il ne manque plus qu’une cause.
Avec elle commence la grande transfiguration morale. La brutalité devient résistance, l’intimidation devient engagement, la destruction devient protestation. Celui qui terrorisait hier pour le plaisir de commander peut aujourd’hui se contempler dans le miroir du justicier. Il lui suffit de trouver un drapeau assez grand pour dissimuler ses actes.
Comment en est-on arrivé là ?
Deux histoires, très différentes, pourraient se rencontrer dans cette décomposition.
La première concerne certaines trajectoires familiales bouleversées par les guerres, les migrations, l’exil et les ruptures de transmission. Dans certains parcours issus notamment de pays africains dévastés par les conflits, le passage d’une autorité familiale parfois brutale à un environnement où les parents ne possèdent plus les moyens culturels et sociaux de faire respecter leur parole peut produire un profond désarroi. Les enfants découvrent rapidement les faiblesses de leurs parents et les contradictions de la société qui les accueille. Il ne s’agit ni d’une caractéristique des familles africaines ni d’une explication générale des violences scolaires, mais de situations particulières dont il faudrait avoir le courage d’examiner les mécanismes réels.
La seconde histoire est celle de la France elle-même.
Depuis plus d’un demi-siècle, une partie de ses élites intellectuelles et éducatives entretient avec l’autorité une relation embarrassée. L’héritage de Mai 68, dans certaines de ses interprétations, a fini par installer une étrange confusion entre l’émancipation et la disparition des limites. Il fallait libérer l’enfant, soupçonner le père, contester le maître, dénoncer les hiérarchies, traquer la domination jusque dans les exigences ordinaires de la transmission. Il existait des raisons légitimes de combattre l’autoritarisme. Mais certains ont fini par oublier qu’une société sans autorité ne devient pas nécessairement une société libre.
Elle peut devenir une société où l’autorité appartient aux plus brutaux.
Voilà l’ironie de cette histoire : les enfants n’ont pas attendu de lire Rousseau, Foucault ou les théoriciens de l’émancipation pour découvrir les avantages du pouvoir. Tandis que les adultes discutaient de la légitimité de leur autorité, d’autres apprenaient à l’exercer sans le moindre scrupule.
La bande possède ses chefs, ses tribunaux, ses rites d’initiation, ses sanctions et ses condamnations. Elle sait parfaitement ce qu’une partie du monde adulte semble avoir oublié : aucun groupe humain ne vit sans règles, aucune communauté ne subsiste sans frontières, aucune autorité ne demeure longtemps vacante.
Seulement, ses règles sont celles de la peur.
C’est dans ce paysage que la politique fait son entrée.
Les mobilisations lycéennes récentes ont reçu le soutien public de La France insoumise, qui a appelé à leur extension. Le gouvernement a accusé le mouvement, ainsi que des groupes d’ultragauche, d’avoir contribué à organiser les blocages, tandis que les dirigeants insoumis ont contesté ces accusations en affirmant défendre des méthodes non violentes. Soutenir une mobilisation, organiser un blocage et participer à des violences constituent cependant trois responsabilités différentes, qui ne peuvent être confondues sans preuves.
Devant ses soutiens hier soir, Jean-Luc Mélenchon ne semblait pas mécontent de la situation critique autour de nombreux établissements scolaires. Capture YouTube.
Reste une question que les affrontements partisans tendent à faire disparaître : quelle responsabilité ceux qui encouragent une mobilisation acceptent-ils d’assumer lorsque celle-ci devient violente ? Que proposent-ils pour protéger ceux qui refusent d’y participer ? À quel moment l’enthousiasme pour la révolte fait-il oublier la liberté de ceux qui ne veulent pas se révolter ?
Ces questions concernent tous les mouvements politiques. La légitimité d’une cause ne transforme pas automatiquement en actes légitimes tous les moyens employés pour la défendre.
Il est facile de célébrer l’insoumission depuis une tribune. Il est moins confortable d’enseigner devant une classe où quelques élèves ont décidé que le courage consistait à faire taire les autres.
Pendant que les professionnels de l’indignation distribuent les certificats de vertu, un professeur mesure les mots qu’il peut encore prononcer, un proviseur redoute l’incident qui détruira sa carrière, un adolescent apprend qu’il vaut parfois mieux se taire que refuser les consignes de ceux qui prétendent parler au nom de toute la jeunesse.
C’est là, dans ces lâchetés imposées, dans ces silences arrachés, dans ces humiliations minuscules que se joue quelque chose de plus grave que la dégradation de quelques établissements.
Car la véritable conquête de la violence n’est pas la rue, ni même le lycée. C’est l’esprit de celui qui finit par considérer la peur comme une condition normale de son existence.
Et ces adolescents grandissent.
Quelques-uns trouveront leur place dans les universités, les entreprises, les administrations. Beaucoup d’autres risquent de n’avoir rien. Ni métier, ni avenir, ni même cette modeste dignité que procure le sentiment d’être utile à quelqu’un. Ils auront appris à régner sur une cour de lycée pour découvrir qu’ils ne règnent sur rien, grandi dans le culte de la force pour se retrouver désarmés devant une société qui n’attend rien d’eux. Hier, ils faisaient trembler leurs camarades. Demain, ils attendront devant les portes closes du monde des adultes, avec leurs rêves de puissance et leurs poches vides.
Il y a quelque chose de terrible dans cette rencontre entre l’orgueil et l’inutilité, entre l’ivresse de la domination et l’humiliation de n’être personne. La violence leur aura donné, pendant quelques années, l’illusion d’exister. Que leur restera-t-il lorsque cette ivresse sera retombée, sinon le souvenir d’une souveraineté dérisoire et la tentation de la reconquérir ?
Le chômage ne fait pas les assassins, pas plus que la misère ne produit nécessairement la haine. Mais lorsqu’une jeunesse a découvert les voluptés de l’intimidation, lorsqu’elle a appris à mépriser la faiblesse, à confondre le respect avec la terreur et la liberté avec le pouvoir de soumettre, l’absence d’avenir peut devenir le combustible d’incendies autrement dévastateurs.
Alors viendront les marchands de salut, les prophètes de la revanche, les entrepreneurs de ressentiment. Ils n’auront pas besoin d’inventer la haine. Il leur suffira de lui donner un nom, un visage, un ennemi. À ces jeunes gens qui auront perdu jusqu’à l’espoir de conquérir une place dans la société, ils offriront quelque chose de beaucoup plus exaltant : la promesse de la mettre à genoux.
Mais il y aura aussi les autres, ceux qui auront subi les humiliations, connu la peur, découvert que les adultes chargés de les protéger préféraient parfois négocier avec leurs bourreaux. Ceux-là n’auront pas oublié. Leur colère pourra prendre d’autres chemins, nourrir d’autres révoltes et d’autres exigences d’autorité.
Tous se retrouveront devant les mêmes urnes, mais ils n’auront pas vécu dans le même pays.
Les uns pourront rêver de revanche, les autres réclamer protection. Et lorsque l’adversaire politique sera devenu l’ennemi auquel on attribue tous ses malheurs, la démocratie risque de n’être plus qu’une cérémonie fragile, célébrée au-dessus d’une société qui aura déjà commencé à se déchirer.
Car le véritable désastre ne sera pas d’avoir produit une génération de révoltés. Ce sera d’avoir laissé grandir des hommes auxquels la violence aura donné leur première expérience du pouvoir, le chômage leur première expérience de l’inutilité, et la politique, peut-être, leur première occasion de se venger.
Les vitres des lycées seront remplacées, les façades repeintes, les cours nettoyées. Les ministres annonceront de nouveaux dispositifs. Les partis prépareront les élections et promettront, une fois encore, de sauver la République.
Mais aucune entreprise de nettoyage ne pourra effacer aussi facilement ce qui aura été inscrit dans les consciences.
La République ne sait plus très bien ce qu’elle doit transmettre à ses enfants. Elle risque de découvrir trop tard que d’autres se sont chargés de leur éducation : la rue leur aura enseigné la force, le chômage le ressentiment et les marchands de haine l’art de désigner des ennemis.
Et lorsqu’elle leur demandera de respecter le verdict des urnes, elle pourrait découvrir qu’on ne devient pas démocrate simplement parce qu’on a atteint l’âge de voter.
Les violences proviennent-elles exclusivement des « mauvais » lycées ?
Depuis mi-septembre 2026, un mouvement de blocages lycéens s’est étendu à l’échelle nationale. Au 1er-2 octobre, les chiffres oscillent entre 222 blocages officiels (ministère de l’Intérieur) et plus de 640 revendiqués par les syndicats. Plus de 400 établissements ont été fermés par précaution ce 2 octobre. Les revendications portent principalement sur le manque de moyens, le remplacement des enseignants, les conditions matérielles et Parcoursup.
Parallèlement, les classements 2026 des lycées (basés sur les résultats du bac 2025 et les IVAL du ministère) permmettent de mettre en avant les établissements affichant les meilleurs taux de réussite et de mentions. Il est intéressant de croiser ces deux listes pour en tirer des observations sociologiques générales.
Principaux constats de comparaison
Lycées bloqués
Lycées du haut du palmarès
Statut
Très majoritairement publics
Forte surreprésentation du privé + grands lycées publics d’élite
Localisation
Banlieues (93, 94, 91…), grandes villes populaires, quelques établissements parisiens
Centres-villes favorisés, arrondissements bourgeois, communes aisées
Profil des élèves
Publics hétérogènes ou modestes
Publics socialement favorisés
Résultats au bac
Variables, souvent dans la moyenne ou en dessous
99-100 % de réussite + très forts taux de mentions
Louis-le-Grand, Henri-IV, Stanislas, Saint-Dominique (Neuilly), Hoche, lycée international de Saint-Germain-en-Laye
Le chevauchement entre les deux listes est faible. Les établissements les plus mobilisés dans les blocus sont rarement ceux qui figurent en tête des classements de réussite. Le mouvement touche surtout des lycées publics confrontés à des difficultés de moyens et de recrutement, tandis que le palmarès valorise des établissements qui cumulent déjà un public favorisé et d’excellents résultats bruts.
Toutefois, uelques lycées parisiens réputés (Janson-de-Sailly, Charlemagne, Claude Monet…) apparaissent ponctuellement dans les listes de blocus, montrant que la contestation a aussi atteint certains établissements mieux classés. Toutefois, l’épicentre reste les lycées de banlieue et les établissements « de masse ».
Cette comparaison met en évidence une fracture assez nette entre deux types d’établissements : d’un côté ceux qui concentrent les difficultés matérielles et sociales et alimentent la contestation ; de l’autre ceux qui dominent les classements grâce à leur public et à leurs ressources. Les indicateurs de valeur ajoutée (IVAL) restent, à cet égard, un outil plus pertinent que le seul taux de réussite brut pour évaluer l’action réelle des établissements • GM
Jordan Bardella est accusé par Mediapart d’avoir échangé des messages à caractère antisémite à l’âge de 17 ans. Des documents publiés par le journal d’extrême-gauche semblent justifier cette accusation. Or, la faute de Jordan Bardella ne devrait pas être considérée comme un crime inexpiable. Après tout, Edwy Plenel, le co-fondateur de Mediapart, a pu bénéficier d’une certaine indulgence concernant ses déclarations passées. Si le président du RN avait adopté, dès le départ, une attitude de responsabilité et de sincérité, il aurait pu s’en sortir – et son parti aussi. La procédure qu’il a entamée pourrait retarder la conclusion de l’affaire au-delà de la date de la présidentielle et donc s’avérer utile sur le plan de la convenance politique, mais à la longue, un politique a toujours intérêt à dire la vérité.
Mercredi, le maire de Béziers comparaissait devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir, en juillet 2023, refusé de marier un homme sous OQTF. Le parquet a requis une peine d’amende de 7 500 euros – bien inférieure à la peine maximale de 75 000. Et l’inéligibilité n’a pas été requise. Il est probable que, lorsque le tribunal rendra sa décision le 1er décembre, Robert Ménard sera condamné pour ce qui constitue une infraction sur le plan purement juridique. Mais son action apparaît déjà comme une démarche de rupture intelligente par rapport à un dysfonctionnement absurde et une loi qu’il est urgent de modifier. Bref, le maire a déjà remporté une victoire pour le bon sens.
En revanche, le bon sens manque cruellement aux manifestations violentes des lycéens et étudiants, ainsi qu’à la réaction du gouvernement. Certes, tout le monde reconnaît qu’il y a des problèmes au sein de l’Education nationale. La valse des ministres – chacun ayant une approche différente de celles des autres – n’a pas du tout aidé. Mais la protestation contre l’état des lycées apparaît comme un prétexte pour promouvoir d’autres idées qui n’ont rien à voir avec l’éducation, notamment le soutien à Gaza et la volonté de limiter le droit à la légitime défense des forces de l’ordre. Les saccages et les agressions des pompiers et des policiers constituent une forme de guerre civile larvée.
Par leurs déclarations, les politiciens de la gauche radicale semblent non seulement instrumentaliser les violences, mais les inciter, selon une stratégie qui consisterait à préparer un troisième tour dans la rue après la présidentielle. Jean-Luc Mélenchon prépare-t-il déjà son intervention, suite à une défaite dans les urnes face à Marine Le Pen, en tant que grand pacificateur sauvant le pays d’une série d’émeutes que ses lieutenants auront provoquées? À l’heure actuelle, le gouvernement semble dépassé par les événements, le ministre de l’Intérieur donnant des consignes apparemment contradictoires aux forces de l’ordre. Derrière une façade de compétence, on constate l’impuissance des autorités. Ecoutez 👇
Une place Slavik a été inaugurée le 2 octobre dans le VIIIe arrondissement de Paris, derrière le Drugstore des Champs-Élysées, dont il a inventé l’âme. Hommage à un génial créateur de la vie parisienne.
La place Slavik inaugurée par la maire du VIIIe Catherine Lécuyer, l’homme d’affaires Maurice Lévy et la famille du créateur. DR.
« Slavik n’est jamais devenu une icône, tels Claude Parent, Jean Prouvé ou Charlotte Perriand. Et pourtant grâce à lui, la capitale, au temps où elle était encore une fête, s’est enrichie d’innombrables « lieux de vie », pour la plupart aujourd’hui disparus, qui ont marqué le dernier tiers du XXe siècle. L’inventaire de ses créations est impressionnant, à la mesure de la nostalgie qu’il inspire », écrivait Julien San Frax dans Causeur en avril 2022[1], à l’occasion de la parution d’un livre magistral retraçant la richesse de ses créations, conduit par sa compagne, Géraldine Cerf de Dudzeele.
Paris, et plus encore le VIIIe arrondissement qui lui doit tant, ne sont pas ingrats. Ce vendredi 2 octobre a été inaugurée une place portant le nom du génial créateur, à l’angle des rues Vernet et de Presbourg, à l’arrière du Drugstore Publicis dont il a inventé l’âme. Marcel Bleustein-Blanchet l’avait appelé en 1954 pour prendre la direction du département d’ « esthétique industrielle » de Publicis. Dès lors naîtront l’univers du mythique Drugstore des Champs-Élysées, inauguré en 1958, puis celui de Saint-Germain-des-Prés (1965) et du Pub Renault (1962).
Son style ? Un mélange d’Art nouveau teinté d’influences anglo-saxonnes saupoudrées d’un esprit slave et d’un zeste de modernité. Cèdre du Liban, bronze, laiton, cuivre et cuirs sont ses matériaux de prédilection pour créer des atmosphères chaleureuses, profondes et confortables, savamment tamisées par des éclairages discrets.
Slavik ayant été décorateur, designer et concepteur d’espaces, chacune de ses réalisations est une œuvre d’art total. Tout au long de sa vie (1920-2014), il imagine plus de 300 décors en France et à l’étranger. Restaurants, brasseries, bars, clubs, boutiques, dessinent la carte des plaisirs et de la joie de vivre qui ont façonné une certaine idée de la vie parisienne. La liste non exhaustive de ses réalisations donne le tournis : du Bistrot de Paris, rue de Lille (1965) au Berkeley, avenue Matignon (1970) ; de L’Assiette au bœuf (1974) au Petit Mâchon (1976), du London Tavern (1968) au Bistro 121 (1972) ; de la brasserie du Lutetia (1979) à celles du Dôme et du Zeyer la même année (1980), sans oublier le Jules Vernes de la tour Eiffel (1983) et l’American Dream (1995) de la rue Daunou. Tous ont été, longtemps, les cœurs battant de la capitale.
L’hommage rendu à cet enfant émigré russe, formé aux Arts décoratifs et à l’IDHEC, est discret mais amplement mérité. Pour prendre conscience de l’héritage colossal qu’il nous a laissé, la lecture de Slavik. Les années Drugstore (Éditions Norma) s’impose.
Le bouquin du frère de Diana est bourré de contradictions flagrantes et de petites vengeances.
La princesse Diana était issue de la meilleure aristocratie anglaise, proche de la couronne. Sa vie privée mouvementée et son destin tragique le feraient presque oublier. Elle possédait malgré tout une aura de sainte, conséquence d’un « magnétisme » médiatique extraordinaire, dont les Altesses royales sont en général dépourvues… Certes, elle a, en apparence du moins, réussi à mener une autre vie que celle qui lui était imposée, quand elle a épousé le prince Charles. Si elle n’avait pas divorcé, simple hypothèse, elle serait devenue reine au moment où son époux est enfin monté sur le trône. De princesse « des cœurs », Diana serait devenue de manière officielle « la reine Diana », une vraie reine, vouée à figurer dans l’immense accumulation de spectacles qu’est devenue la société (cf. Guy Debord, § 1 de La Société du Spectacle). Je crois que Diana en reine consort, cela aurait été extraordinaire. C’était sa véritable vocation. Et puis, pardonnez-moi, mais on aurait échappé au manque de fantaisie de Camilla, trop conforme au type particulier de femmes appréciées par les Windsor.
Un recueil de faits
Après tant de témoignages sur Diana, en général décevants, voici celui de son frère, le comte Charles Spencer, qui est lui-même journaliste et historien. C’est le livre dont on parle le plus en ce moment, grâce à Diana, dont la vogue extraordinaire continue. Qu’a voulu faire Charles Spencer, dans cet ouvrage ? Nous tracer un portrait de Diana avec le souci de dire la vérité ? Hélas, pas tout du long. Mais plutôt régler ses comptes avec les journalistes. On s’attendait peut-être à un essai historique, relativement rigoureux. Spencer a écrit, paraît-il, ce genre de livre. Étudiant, il a même passé un Master en histoire moderne à Oxford. Cependant, Diana, ma sœur, pour sa part la plus intéressante, constitue plutôt un recueil de souvenirs, dans lequel Spencer distille quelques faits pittoresques, inédits ou non. Comme chez certains historiens grecs de l’Antiquité, les anecdotes se succèdent. Ainsi, on apprend que pour ses sept ans, le père de Diana, dont Charles trace un portrait soigneux, lui offre un dromadaire. On apprend encore que Diana possédait d’innombrables peluches, et que sa préférée « était une grenouille en patchwork qu’elle avait confectionnée à l’école ». Elle regardait la télévision, et en particulier la série « Follyfoot », « qui se déroulait dans une écurie imaginaire pour chevaux abandonnés ». On retrouve bien Diana ici ! Spencer multiplie les traits de ce genre, mais en tire une conclusion trop subjective : « Diana avait une certaine propension à présenter [dans les interviews] notre enfance comme moins plaisante qu’elle ne l’a été réellement. »
Maladresse et contradictions
À vrai dire, dans la prose brouillonne de Spencer (il écrit comme un aristocrate), il y a beaucoup de maladresses comme celle-là, et même des contradictions flagrantes. Diana, ma sœur est donc un livre hybride, mélange de faits historiques et individuels, une chronique personnelle, dont l’auteur n’arrive jamais à dégager de synthèse plausible. La vérité objective lui importe peu, ce qu’il privilégie c’est sa vérité à lui. Il a certes accumulé quantité de documents, parfois ennuyeux, qu’il retranscrit sans complexe. Certains viennent contredire ses propres assertions. Il ne voit très souvent pas qu’il vient d’écrire le contraire de ce qu’il exprimait mordicus au paragraphe précédent. Mais il juge que son ressenti ne peut être remis en question. En tant que 9e comte Spencer, il est forcément de bonne foi. Ainsi, par exemple, les relations de Diana avec la presse ont été plus ambiguës que ce qu’il nous raconte maladroitement. En fait, Diana acceptait de collaborer quand ça l’arrangeait, comme elle l’avait d’ailleurs fait avec Andrew Morton, son biographe. Spencer lui-même avait rencontré ce journaliste, à la demande de Diana, pour lui parler d’elle. Et puis, Spencer indique que Diana avait fait du Daily Mail « son organe de presse officiel ».
Ce que raconte Charles Spencer manque donc de clarté, mais est très instructif à lire si on arrive à le décrypter convenablement. Il faut comprendre ce qui apparaît entre les lignes. Ainsi, lorsque Spencer s’attaque à un journaliste nommé James Whitaker, qu’il qualifie de « spécialistes ès-royauté ». « Spécialiste ès-royauté », avec deux fautes de grammaire en sus dans la version française : en effet, la préposition ès doit être suivi du pluriel sans trait d’union, indique le dictionnaire. Pour le singulier, on met « en ». Ce qui aurait dû donner : spécialiste en royauté. Donc, voici la phrase de Spencer sur Whitaker : « Ce vieux journaleux égocentrique, écrit-il, qui avait mené l’essentiel de sa carrière sur le dos de Diana, suggérait sans vergogne qu’elle était partiellement responsable des circonstances de sa mort. » Spencer se venge comme il peut, mais Diana ne se serait jamais exprimée ainsi.
Une Diana indéchiffrable
Au reste, dans Diana, ma sœur, la personnalité de Diana reste lointaine. Spencer n’a pas su nous la rendre présente. Il n’effleure aucun mystère, comme si Diana avait été une femme trop lisse. C’est là que nous entrons dans la chose littéraire, quand tant de romans portent le titre de leur héroïne, comme Madame Bovary. Pour comprendre quelque chose à Diana, je crois qu’il faut en faire un personnage de roman, digne de Mathilde de La Mole dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, ou, pourquoi pas, de Lolita de Nabokov. Elle le mérite amplement. Tous ces caractères, et combien d’autres, sont en Diana, dont la personnalité avait mille facettes. Comparés à elle, il est bien évident que Charles et sa mère la reine Élisabeth apparaissaient comme des gens aussi gais qu’une porte de prison.
« Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? »
Il aurait fallu qu’un vrai romancier réécrive entièrement le livre de Spencer. Martin Amis aurait été épatant. En français, un Jean Echenoz, qui a si bien romancé Ravel, devrait consacrer un petit texte à Diana. Il ne faut pas avoir honte de s’intéresser à la princesse de Galles. Imaginez ce qu’un écrivain comme Saint-Simon en aurait fait ! Après tout, l’œuvre de Saint-Simon se déploie dans le champ des cours royales, pour en faire quelque chose de parfaitement sérieux. Certes, aujourd’hui, la plupart du temps, toutes ces Altesses n’ont plus aucun pouvoir politique effectif. Mais Diana avait trouvé son créneau : semer le bien autour d’elle, aider les autres. Et cette mission, elle l’a réussie avec une certaine grandeur.
Je pourrais la comparer aussi à Marilyn, que Truman Capote qualifiait d’« enfant radieuse ». Dans Musique pour caméléons, Capote fait un portrait très nostalgique de l’actrice. Justement, et c’est d’ailleurs un passage très drôle, ils parlent des protagonistes que nous évoquons (mais pas de Diana, c’était avant qu’elle n’arrive). Extrait : « TRUMAN CAPOTE : Le prince Philip. MARILYN : Lui, oh, ouais. Il est mignon… » La suite est shocking, je ne peux la retranscrire ici. Mais là au moins je m’amuse et m’instruis en même temps. Ce dialogue avec Marilyn est l’un des plus beaux de Truman Capote, avec celui consacré à Marlon Brando. Je voudrais vous citer la fin, pour vous montrer tout ce qui manque à Charles Spencer, qui se prend pour un écrivain, voire un poète (il parle de « chant du cygne », « Swan Song », en sous-titre, mais qui est le poète et où est l’œuvre ?). Voilà ce qu’écrivait Truman Capote : « La lumière baissait. Marilyn semblait s’estomper avec elle, se fondre dans le ciel et les nuages, s’amenuiser au loin. Je voulais élever la voix, couvrir les cris des mouettes, la rappeler : Marilyn ! Marilyn ! Pourquoi faut-il que les choses tournent toujours de cette façon ? Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? » C’est comme ça qu’il aurait fallu parler de Diana, celle que nous avons perdue pour n’avoir pas été assez attentifs à sa personne et par manque d’amour.
Charles Spencer, Diana, ma sœur. « Le chant du cygne ». Éd. Flammarion, 429 pages.
Truman Capote, Musique pour caméléons. Éd Gallimard, 1982, 285 pages.
François Hollande se verrait bien reprendre le premier rôle. Mais l’ancien président normal a-t-il encore de quoi séduire son public, ou ferait-il mieux de laisser son scooter au garage?
Alors que Ségolène Royal reprend le rôle d’une « Ravissante idiote » au Théâtre du Rond-point de l’Élysée, en s’affichant à la primaire de gauche, il se murmure que son ancien faire-valoir, l’ex-président François Hollande, pourrait lui aussi se présenter à la présidentielle. Refusant de participer à la « couturière », répétition précédant la générale, il déclare en coulisse se tenir prêt à endosser le rôle du sauveur : « J’apprécierai le moment venu ce que j’aurai à faire. […] Mon calendrier, c’est le mois de décembre, parce que décembre, dans une élection présidentielle, c’est le mois-clé.1 » Et le mois de ceux qui croient au Père Noël…
Le come-back de Hollande ferait le bonheur d’un collectionneur, Denis B., qui, le 26 mai 2024, lors d’une vente aux enchères à Montbazon, en Indre-et-Loire, avait déboursé près de 25 000 euros pour acquérir un scooter qui, vu son millésime (2009) et son kilométrage (34 000 kilomètres), ne coûtait que 1 338 euros à l’Argus. Mais le commissaire-priseur, féru de petite histoire, avait su faire monter les enchères : « Ce scooter nous dit quelque chose d’un état de la démocratie française, où, à l’ère du 2.0, de l’immédiateté, de la transparence absolue, même un secret comme l’intimité d’une relation présidentielle est mis à jour. Un président qui se voulait normal ne peut pas être normal. Le jour où il est surpris sur un scooter normal, ça devient une affaire d’État. »
Il s’agissait effectivement du scooter Piaggio qu’aux petits matins le président Hollande enfourchait pour apporter des croissants à sa maîtresse, l’actrice Julie Gayet, dans une mise en scène qui rappelait les amours adolescentes du film La Boum. Un retour de Hollande ferait définitivement du scooter un objet culte et inestimable. Reste que, vu le souvenir que lui, président, a laissé, n’en déplaise aux midinettes, une nouvelle candidature de Hollande, plutôt que d’assurer le succès d’une Boum 2, ferait… badaboum !
Pour son premier meeting de campagne, Marine Le Pen a frappé là où on ne l’attendait pas : sur le logement. Sa batterie de mesures censées faciliter la location et la propriété en abrogeant des normes écologiques a tout du « gaullisme social ». Mais ses adversaires ont trouvé les failles pour s’opposer à ce permis de construire.
Pas un mot sur le voile islamique. Rien sur les pompiers en colère. Aucune allusion au prix record de l’essence. Alors qu’elle était attendue sur les questions brûlantes de la rentrée politique, Marine Le Pen a fait, lors de son premier meeting de campagne présidentielle le 13 septembre à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), le choix de la diversion intelligente. À la surprise générale, la candidate du RN a consacré la majeure partie de son discours à un thème qui fait rarement la une des journaux : le logement. « C’est un sujet majeur pour vous, a-t-elle lancé à l’auditoire avec des trémolos dans la voix. C’est donc un sujet majeur pour moi. »
Habile
Politiquement, la séquence est habile. S’exprimer sur le logement, c’est non seulement s’adresser à la base populaire du RN, qui peine à payer son loyer ou à rembourser son emprunt immobilier, mais c’est aussi parler à un public de chefs d’entreprise, qui sait bien que quand le bâtiment va tout va… et que, justement il ne va pas bien du tout. À ces deux électorats de choix, Marine Le Pen a donc déroulé son catalogue de réformes.
La candidate propose tout d’abord d’abroger deux normes écologiques aux effets délétères sur le secteur de la construction : la RE 2020 (réglementation environnementale 2020) qui depuis quatre ans impose aux constructions neuves de très coûteux standards d’isolation thermique et de sobriété énergétique, et le ZAN (objectif zéro artificialisation nette) dont le principe, à horizon 2050, est que toute pose d’une dalle de béton ou d’un revêtement en bitume sur un terrain vierge soit compensée par une opération inverse à un autre endroit du pays.
Marine Le Pen propose également d’assouplir deux autres dispositifs verts : le DPE (diagnostic de performance énergétique), qu’elle veut ramener au rang de simple outil d’information, et MaPrimeRénov’, qu’elle désire transformer en prêt à taux zéro utilisable pour n’importe quels travaux, y compris ceux de climatisation.
Ajoutez à cela l’abolition de la loi SRU (qui contraint les grandes villes à abriter au moins 20 % de logements sociaux), l’instauration d’une loi antisquatteurs, l’abaissement de trente à quinze ans du délai de détention permettant d’être exonéré sur la plus-value immobilière, sans oublier un programme de cession de logements sociaux à leurs locataires, et vous obtenez une batterie de réformes que tout libéral bon teint pourrait reprendre à son compte.
Et revoilà la préférence nationale
Pour la bonne forme, il convient toutefois de citer le petit volet interventionniste qui figure aussi dans le programme du RN en matière d’habitat et qui a surtout l’intérêt de rappeler que la ligne « gaulliste sociale », incarnée aujourd’hui par Jean-Philippe Tanguy, occupe décidément une grande place dans le cœur de la candidate : interdiction des locations de courte durée dans les zones tendues, mise à l’amende des propriétaires de surfaces de bureaux restées trop longtemps vacantes (l’idée étant de transformer 9 millions de mètres carrés de foncier professionnel vide en foncier résidentiel) et mise à disposition gratuite des terrains publics pour la construction de logements sociaux.
Mais c’est bien sûr la proposition d’appliquer le principe de la préférence nationale au logement social qui a valu le plus d’applaudissements à Marine Le Pen le 13 septembre. En clair, la députée du Pas-de-Calais veut accorder aux citoyens français un accès prioritaire aux APL (aides personnelles au logement) ainsi qu’aux HLM. Une mesure qui est tout sauf une nouveauté. Déjà lors de la campagne de 2022, elle était inscrite au programme du RN. Et déjà, ses opposants avaient pointé deux obstacles de taille.
Premier obstacle : l’État de droit. Est-il constitutionnel de priver les étrangers de prestations sociales non contributives (c’est-à-dire non conditionnées à une cotisation préalable auprès d’un régime de sécurité sociale) telles que les APL et le régime HLM ? À cette question, les sages de la Rue de Montpensier ont plusieurs fois répondu que, dans le cas des étrangers sollicitant de telles aides, le législateur pouvait imposer des critères d’obtention spécifiques comme la régularité et l’ancienneté de résidence en France, mais qu’un barrage absolu ou un filtrage trop drastique serait en revanche retoqué en vertu du fameux préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : « La Nation garantit à tous la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. »
Second obstacle : le bon sens. Il serait bien sûr humainement impossible de demander aux centaines de milliers d’étrangers qui vivent en HLM de quitter leur logement. Et il serait au surplus économiquement absurde d’expulser ceux d’entre eux qui exercent des emplois essentiels dans les hôpitaux, les Ehpad ou la restauration.
En 2022, Marine Le Pen avait paré à ces deux objections en déclarant que, s’agissant du logement social, la priorité nationale « ne serait pas rétroactive ». Ce que le député RN des Bouches-du-Rhône Franck Allisio a confirmé le 14 septembre sur BFM TV. En d’autres termes, si le RN accédait aux affaires l’an prochain, il mettrait en place un système empêchant les immigrés fraîchement débarqués en France de bénéficier immédiatement de notre politique du logement social.
L’effet obtenu serait donc en réalité très symbolique. Mais les symboles comptent en politique. Pratiquer la préférence nationale, même sur un mode très soft comme il en est question ici, c’est rendre notre pays moins attractif du point de vue des filières de migrants. Et c’est aussi contenter une attente majoritaire chez les Français. Selon une enquête Ipsos-BVA parue le 13 septembre, la préférence nationale, qui est évidemment plébiscitée par les sympathisants de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour, est aussi approuvée par 83 % des électeurs LR, 59 % de ceux du bloc central, 40 % des écologistes, 39 % des socialistes et même 32 % de LFistes.
Hier, en Espagne, le chef de l’État a jugé les informations de Mediapart sur Bardella « gravissimes et inacceptables ». « Ce n’est pas la République. Les propos rapportés impliquent que les responsables [du RN] clarifient », a-t-il ajouté depuis Madrid. Selon notre directrice de la rédaction, aucun juif n’a songé à partir à cause de Le Pen ou de Bardella. Nous vous proposons d’écouter sa chronique matinale.
Deux mots. C’est le tarif Macron. En juin 2023, il qualifiait la mort de Nahel d’« inexcusable » et d’« inacceptable » (accusant le policier avant toute enquête). Cette fois, il qualifie les propos prêtés à Bardella de « gravissimes » et « inacceptables » — il devrait songer à étendre un peu sa palette sémantique. En piétinant l’usage qui interdit de commenter la situation française depuis l’étranger. En prime, le président était avec Pedro Sánchez, le plus anti…sioniste des dirigeants européens.
Le président de la République est le garant de l’unité nationale et de l’indépendance de la justice. Alors que les tribunaux devraient être saisis et qu’on attend des preuves de Mediapart, il n’a rien à faire dans cette mêlée. D’ailleurs, si Marine Tondelier, Olivier Faure et Aurore Bergé sont partis en trombe, la première réclamant carrément la démission de Bardella, beaucoup à gauche restent prudents.
Notez, j’admire cet engagement héroïque (et bruyant) contre l’antisémitisme. J’observe néanmoins que, quand il s’agit de Mélenchon, Faure est moins regardant. Je ne me rappelle pas que lui ou Macron aient protesté quand le patron des Insoumis s’est demandé si le plus grand attentat antijuif depuis 1945, le 7-Octobre, était terroriste parce que, voyez-vous, il y a débat. Aucun ne rappellerait au maire de Roubaix David Guiraud sa jeunesse soralienne et ses propos face caméra après le 7-Octobre. L’antisémitisme, c’est inacceptable. Quand il vient de l’extrême droite.
On me dira qu’à l’inverse, j’ai tendance à m’inquiéter surtout de l’antisémitisme de gauche.
En effet, je m’inquiète plus de l’antisémitisme d’aujourd’hui que de celui d’hier, plus de celui qui s’affiche que de celui qui se cache, et plus de celui qui agresse des enfants juifs (ou donne implicitement un permis de les agresser) que de celui qui fait des blagues de fin de banquet ou dit des horreurs dans ses mails.
Aujourd’hui, des étudiants juifs sont harcelés, des fidèles sont agressés à la sortie de la synagogue, des gens changent leur nom sur les applis de VTC. Et ce n’est pas à cause du RN. Cela suscite au mieux des déclarations ronflantes. On ne réagit même plus aux déclarations incendiaires et mensongères des Insoumis sur la guerre à Gaza. Mais pour d’éventuelles conneries de jeunesse de Bardella, on sonne le tocsin.
Je ne peux évidemment pas parler au nom des Juifs. Personne ne le peut, le Crif non plus. Personnellement, je n’en connais aucun qui ait songé à partir à cause de Jean-Marie Le Pen hier ou de Jordan Bardella aujourd’hui. Et je n’en connais aucun qui ne songe pas à partir au cas (funeste et je l’espère improbable) où Jean-Luc Mélenchon gagnerait la présidentielle. Il est vrai que les Juifs ont la chance d’avoir un pays de rechange. Vous voyez bien qu’ils dominent le monde.
Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jacques Cardoze dans la matinale de Sud Radio
« Suceuse de sionistes », « Arabe de service » (devenue « Aram de service » sous l’effet d’un prurit d’humour de gauche), « génocidaire d’enfants », « collabeurassioniste », « vendue », « retourne sucer Arthur », « retourne dans ton arbre ». Sans compter évidemment les omniprésentes menaces de mort, et les plus classiques « fachotte », « islamophobe », « raciste », « pro-génocide », etc. Voici les quelques qualificatifs auxquels on s’expose quand, comme l’humoriste Sophia Aram, on pointe du doigt, la plupart du temps de manière assez joyeuse, les réels problèmes de différents ordres que pose l’idéologie de l’extrême gauche. Sophia Aram fait partie de la maison France Inter depuis plus de vingt ans. Et, pour éclairer cette frange gauchiste extrêmement prompte à traiter de « fasciste » tout ce qui n’est pas antifa (c’est-à-dire ce qui n’est en fait pas fasciste aujourd’hui, en une inversion accusatoire dont cette frange est coutumière), rappelons que c’est pour avoir insulté Jean-Marie Le Pen qu’elle a dû être mise sous protection policière [1]. Car oui, Sophia Aram est, à la base du moins, de gauche. Tout comme Céline Pina, Raphaël Enthoven, Philippe Val, ainsi que tous les représentants du Printemps républicain. Et ces éditorialistes sont, de fait, tous fascisés par la secte mélenchoniste, qui chope de l’herpès dès qu’on a le culot de se permettre, en même temps, de revendiquer des idées humanistes et de refuser d’entrer dans leur club.
Grille des programmes
Mais jetons un coup d’œil panoramique sur l’environnement professionnel actuel de Sophia Aram. Entre cinq heures et dix heures, ainsi qu’entre treize et quatorze heures, puis dix-huit et vingt heures, ce sont les journaux d’actualité et les nombreux invités. Les deux phrases que j’y ai le plus entendues ces trois dernières années ? « Quatre cents morts aujourd’hui selon le ministère de la Santé du Hamas » et : « Israël a encore tué quinze enfants dans un bombardement » (Israël évite soigneusement les terroristes, c’est bien connu). Mais, dans le service public de radio-télévision, on a hélas fini par s’habituer à cette tonalité et à ces éléments de langage. Les émissions du matin (Grand bien vous fasse et la très moyenne Franche culture) dégagent un fumet discrètement woke. La Tête au carré, devenue depuis quelques années La Terre au carré sous l’effet de l’augmentation des températures, a vu sa ligne éditoriale changer. Elle est passée d’émission scientifique plutôt intéressante à tract écoactiviste, avec des chroniques de journalistes de l’officine idéologique de gauche « Blast ». Auxquelles la CGT Radio France n’opposera évidemment aucune grève…
Affaires sensibles, remplie d’enquêtes intéressantes, est quand même régulièrement ponctuée par l’animateur de considérations très « Camp du bien ». De gauche, évidemment. Zoom Zoom Zen ? Non, je n’en parlerai pas, parce que là, le Camp du bien devient une espèce d’entre-soi ricanant — et une concentration de chroniques présumées humoristiques pas drôles. Pour être plus clair, le pipi-caca-vomi en moins, on s’y croirait souvent sur Radio Nova. De manière générale, ces présumés humoristes de l’antenne ont pour la plupart troqué le neurone comique contre un neurone militant, transformant leurs trois minutes d’antenne en un tract. Et, souvent, surtout pour les femmes, on observe une légère et curieuse fixette sur ce qui peut se passer dans les culottes, vraisemblablement en réaction à l’excès de pudeur des générations précédentes.
Ah oui, j’oubliais : dans sa nouvelle émission du week-end, Recto-Verso, Nicolas Demorand vient de laisser complaisamment Annie Ernaux régurgiter son vomi « antisioniste ».
Vous me direz : « Et Sophia Aram, dans tout ça ? »
Sophia Aram a depuis plusieurs années, et notamment depuis le 7 octobre 2023, décidé de nous entretenir, avec le ton et la verve qui sont les siens, de ce qui ne devrait relever que du simple bon sens : la défense de la civilisation viendrait plutôt du côté d’Israël, qui, quoi qu’on pense de son contestable gouvernement actuel, œuvre depuis sa création, par la mise en valeur permanente de ses territoires et par une succession d’inventions de tous ordres au long du siècle précédent et de l’actuel, à l’amélioration de la vie de ses citoyens — dont beaucoup d’Arabes, d’ailleurs — et de tous les hommes. Et non pas de la bande de Gaza, dans laquelle les millions de dollars de l’aide internationale sont immédiatement convertis en tunnels pour le Hamas et en kalachnikovs pour ce même mouvement, dont la seule initiative pour le bien de l’humanité est d’exposer ses citoyens aux bombes israéliennes consécutives au seul génocide qui a été perpétré dans la région : celui du 7 octobre 2023.
Sophia nous rappelle aussi, avec humour, que ceux qui refusent de se documenter sur l’histoire du Moyen-Orient refusent également de constater que la plus grande partie du monde arabe veut l’éradication sans condition de l’État juif. Et ce, depuis 1948 jusqu’à nos jours.
Ce qui, dans l’atmosphère « collabo » avec la « cause palestinienne » dans laquelle LFI plonge quasiment toute la gauche par capillarité, lui assure sans coup férir les foudres de toute l’islamisto-compatibilité : (Abou) Aymeric Caron, Ersilia Soudais, Aurélien Taché, Hadrien Clouet, David Guiraud, Manuel Bompard, mais aussi Blanche Gardin, Aymeric Lompret, Guillaume Meurice, Jean-Michel Aphatie, Olivier Faure… La liste n’est pas limitative, évidemment.
J’ai réécouté plusieurs de ses chroniques du mardi matin depuis la rentrée 2026. Sophia Aram, pour nous faire rire, reprend tels quels, en les ponctuant de parenthèses désopilantes, les propos tantôt grotesques, tantôt infâmes, de tel ou tel député. Souvent des Insoumis, voire de leur Caudillo. Quand on écoute le résultat, on dirait presque qu’ils se moquent d’eux-mêmes. Cela suffit pour faire de ces montages des petits bijoux de chroniques. Du grand art. Les chroniqueurs de Radio Nova, eux, veulent la voir daltonienne et écrasée sur la chaussée pour avoir confondu un feu vert avec un feu rouge (coup de bol, la bagnole n’a rien, ha ha), souhaitent un cancer du pancréas à Gabriel Attal, et insultent copieusement le général de Gaulle.
Entre la méchanceté gratuite pour exciter les beaufs, en se congratulant mutuellement à coups de grognements ricaneurs, et le courage de Sophia Aram, qui ne déviera pas d’un degré tout en croisant les regards fuyants d’une grande partie du personnel de France Inter, personnellement, j’ai choisi.
[1] « Entre quelqu’un qui penserait que tous ses malheurs sont dus à la présence d’étrangers en France et un gros con, j’ai du mal à faire la différence. » France Inter, janvier 2011.
L’homme d’humour rit de lui-même, du public, du théâtre, de son propre camp, de celui d’en face. Un Pierre Desproges savait ainsi nous prendre au dépourvu. Mais au royaume de France Inter et de Radio Nova, on ne rit plus qu’au garde-à-vous, dans le sens du poil, et d’ennemis désignés d’avance.
Il est des moments où une civilisation révèle davantage son état dans sa manière de rire que dans les principes dont elle se réclame. Ce qu’une société accepte encore de tourner en dérision dit souvent plus de sa liberté que les grands discours qu’elle tient sur elle-même. On ne rit jamais innocemment. On rit de ce qui surprend, de ce qui désarme, de ce qui vient fissurer nos certitudes. Ou bien l’on rit parce que la plaisanterie confirme silencieusement une appartenance déjà acquise. Entre ces deux formes de rire s’est peut-être jouée l’une des transformations les plus profondes de notre époque.
Pierre Desproges appartient à un monde de l’humour sans frontières. Rien n’était à l’abri de son ironie, ni les puissants, ni les faibles, ni les religions, ni les idéologies, ni les préjugés. Ni même celui qui moquait. Son irrévérence procédait d’une confiance dans la liberté intérieure de ceux qui l’écoutaient, elle n’était pas un programme partisan. Il supposait encore qu’un public adulte pouvait supporter d’être parfois blessé, souvent dérouté, sans réclamer protection ni réparation. Le rire n’avait pas pour fonction de rassurer. Au contraire, il ouvrait une brèche dans les certitudes, rappelant que toute conviction humaine porte en elle une part de ridicule, surtout lorsqu’elle se prend pour une vérité absolue.
Ce rire de transgression exigeait cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. Il obligeait chacun à sortir de son camp, ne serait-ce qu’un instant, pour regarder le monde depuis un point de vue inattendu. Il n’offrait aucun refuge. Celui qui riait découvrait souvent, quelques secondes plus tard, qu’il était devenu lui-même la cible de la plaisanterie. C’est précisément cette instabilité qui faisait sa grandeur. Non seulement l’humour ne consolidait aucune identité, mais il les rendait toutes provisoires.
Quand le rire devient un marqueur d’appartenance
Ce paysage s’est progressivement effacé. Non parce que les humoristes auraient cessé d’avoir du talent, mais parce que la société elle-même s’est fragmentée en communautés morales de plus en plus étanches. Et, à mesure que l’appartenance est devenue le premier principe de la vie publique, le rire a changé de fonction. Il ne s’agit plus d’exposer chacun à l’incertitude, mais de confirmer qu’il se trouve parmi les siens. L’humour cesse alors d’être une aventure intellectuelle pour devenir un signe de reconnaissance. Guillaume Meurice à France Inter puis à Radio Nova est devenu l’une des figures emblématiques de cette évolution.
Ce qui importe ici n’est ni son talent ni ses convictions, mais la fonction qu’occupe désormais le rire. L’effet comique repose moins sur le surgissement de l’inattendu que sur une complicité préalable avec un public partageant déjà les mêmes références politiques, culturelles et morales. Avant même que la chute arrive, chacun sait où elle conduira. Les cibles sont identifiées, les codes sont connus, les réactions presque attendues. Le rire ne vient plus rompre un conformisme, mais attester que l’on appartient à une même communauté d’interprétation. On rit ensemble parce que l’on pense déjà ensemble.
Avec Akim Omiri de Radio Nova, une étape supplémentaire semble atteinte. La connivence se transforme en engagement assumé. L’humour ne cherche plus seulement à réunir un public autour d’un même sourire, car désormais il participe directement à construire et consolider une vision du monde, à mobiliser pour un combat et à plaider une cause. Ce déplacement révèle une évolution de notre culture, où l’humoriste est de moins en moins celui qui dérange tout le monde et de plus en plus celui qui exprime les convictions de son propre camp. Le rire cesse alors d’être une suspension des appartenances pour devenir l’une de leurs manifestations les plus efficaces.
Les humoristes ne font que refléter une transformation profonde, celle d’une société inquiète qui supporte mal l’ambiguïté et réclame des certitudes, des fidélités et des appartenances visibles. Elle préfère les récits qui confortent à ceux qui déstabilisent. Et l’humour qui accompagne ce mouvement général cesse d’être une épreuve du réel pour devenir une protection contre lui.
Quand l’humour cesse de faire rire contre soi
Car le rire entretient toujours un rapport secret avec notre capacité à vivre le conflit. Rire de ce qui nous contredit suppose une certaine confiance dans le monde et dans les autres. Rire seulement avec ceux qui nous ressemblent traduit au contraire une difficulté croissante à supporter la contradiction. L’humour devient moins une liberté qu’un refuge. Une démocratie qui ne sait plus rire d’elle-même finit presque toujours par ne plus savoir discuter avec elle-même.
Romain Gary écrivait que « l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive », une phrase qui éclaire peut-être mieux que toutes les théories la fonction véritable du rire. Le véritable humour introduit une distance entre l’homme et ses passions, entre ses convictions et son orgueil, entre la violence du monde et sa liberté. Il suppose assez de force intérieure pour accepter d’être contredit sans se croire persécuté et surtout ridiculisé sans renoncer à sa dignité.
Le destin du rire est ainsi le miroir discret de notre destin collectif. Nous croyons assister à une simple évolution des styles comiques quand en réalité nous assistons à une transformation profonde de notre rapport au réel. Une société qui ne supporte plus que le rire traverse ses propres certitudes est une société qui supporte de moins en moins le conflit lui-même. Le rire de transgression ouvrait un espace de liberté où chacun pouvait, l’espace d’un instant, sortir de son camp. Le rire de connivence rassure et ne libère pas, protège les appartenances au lieu de les suspendre. Et c’est là que réside la véritable perte : l’effacement progressif de cette liberté intérieure sans laquelle il n’existe plus que des rires de clan.