À l’université d’été de LFI, on a rangé les keffiehs et soigné son profil présidentiel. Mais la rhétorique de l’extrême gauche a tourné à plein régime. Dominants et dominés, frustrateurs et frustrés, chacun a trouvé sa place désignée dans ce grand bain de culture de colère politique. Reportage
Jeudi 20 août. L’université d’été de LFI vient à peine d’ouvrir ses portes près de Valence dans la Drôme, et déjà des centaines de personnes, cadres, élus et membres parmi les plus actifs du parti, sont massées devant l’entrée. La foule est principalement constituée de milléniaux à la mise plutôt sage, comprenez sans le moindre signe ostentatoire d’appartenance politique ou communautaire. Une vision qui tranche avec la « Nouvelle France » encensée à longueur de discours par Jean-Luc Mélenchon et dont on a pu voir une démonstration éclatante lors du grand meeting antiraciste organisé par Bally Bagayoko en avril dernier à Saint-Denis.

Pendant les deux jours que je passerai aux Amfis (« Amphis de la France insoumise »), je dénombrerai ainsi à peine une dizaine de keffiehs, et à peu près autant de t-shirt « à message », orné ici d’une photo de Che Guevara, là d’un triangle rouge accompagné de la formule « Faites mieux ». Et juste deux jeunes femmes voilées. « On est les seules, mais genre les seules ! » s’exclament-elles alors qu’elles passent devant moi. Et encore elles sont habillées à la mode « hidjabeuse », avec un foulard islamique adapté à la pratique sportive et des vêtements en lycra très couvrants, mais non moins moulants qui leur vaudraient sans doute quelques problèmes avec les forces de l’ordre si elles se promenaient ainsi dans les rues de Téhéran.
Mélenchon, grand-père de substitution
Ici, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial, il est parfois venu avec ses enfants en bas âge, auxquels un espace baptisé « Les Insouminots » est réservé, proposant notamment un atelier de boxe animé par le député du Val-d’Oise Carlos Martens Bilongo et une leçon sur la Révolution française confiée à son collègue de l’Essonne Antoine Léaument. Pauvres gosses…
Devant un food-truck spécialisé dans la cuisine syrienne, j’entame la discussion avec un de ces jeunes sympathisants LFI. Bibliothécaire en région parisienne, âgé d’une trentaine d’années, il me confie que Mélenchon est pour lui « comme un grand-père de substitution, qu’il faut chérir d’avoir rendu la gauche à nouveau inspirante et rebelle, et surtout d’avoir imposé à toute la jeunesse l’idée qu’être de droite, genre lire L’Express, c’est être un salaud. »
Je continue ma déambulation au milieu des 5 000 participants enregistrés dès le premier jour (un record). Bientôt, un curieux détail me trouble. Beaucoup d’entre eux arborent un maillot de l’équipe de France de football. À y regarder de plus près, il s’agit d’un modèle assez original, puisque le nom du joueur floqué sur le dos est « Mélenchon » – il est en vente à la boutique des gadgets de propagande au prix de 25 euros. Je finis par repérer aussi chez bon nombre de militantes un amusant accessoire : des boucles d’oreilles en forme de pastèque. On m’indique que ce fruit est très prisé des Insoumis, car il présente le double avantage de reprendre les couleurs du drapeau palestinien et de symboliser l’écologie radicale, « vert dehors, rouge dedans ». L’astucieux colifichet résume à mes yeux parfaitement le ton souriant et décontracté voulu pour cette édition. À l’approche de la campagne présidentielle, consigne semble avoir été donnée de mettre en sourdine le bruit et la fureur.
Aux Amfis 2026, la question arabo-israélienne, qui obsède tant le parti depuis le 7-octobre, a ainsi clairement été ramenée à la portion congrue. Sur les cent soixante heures de conférences, débats et autres formations que propose l’événement en tout, quatre heures seulement sont consacrées au sujet, soit une projection du nouveau documentaire de Pierre Carles sur Georges Ibrahim Abdallah et une table ronde avec l’eurodéputée Rima Hassan et l’activiste palestinien Salah Hamouri (où ce dernier fait scandale en lançant que les 5 000 Franco-Israéliens engagés dans Tsahal « ont leur place en prison », ce qui, dans sa bouche, constitue en fait un sacré effort de modération, car au moins on ressort vivant de prison). Bref, si j’étais Insoumis, je dirais que la cause a été « invisibilisée » cette année. Mais je préfère employer le lexique des communicants politiques : le parti « recentre son image ».

Un visiteur moins bien intentionné que moi n’aurait cependant aucune peine à débusquer au cœur de ce haut lieu de l’Insoumission divers marqueurs de l’ultra-gauche la plus dangereuse. Il suffit pour cela de visiter le « village » des compagnons de route de LFI, tels la Gauche révolutionnaire et le Parti ouvrier indépendant. Contrairement aux autres exposants, ceux-là n’ont pas décoré leurs stands avec des pastèques, mais avec d’authentiques drapeaux palestiniens. Sur place, j’ai pu entendre le membre d’un obscur groupuscule trotskiste affirmer sans rire qu’« Israël est l’unique État antisémite au monde puisqu’il est le seul à avoir inscrit l’essentialisation des juifs dans sa Constitution ». Ne serait-ce qu’en raison de ses accointances avec des tels cinglés, LFI n’est évidemment pas une formation politique comme les autres. Mais restons concentrés sur l’idéologie mélenchoniste pur jus, bien plus préoccupante, car c’est elle qui séduit un nombre croissant de Français, y compris la ministre centriste de l’écologie en personne, Monique Barbut, qui trois jours auparavant a déclaré dans Libération, en dépit du bon sens, que Jean-Luc Mélenchon est le candidat « qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions ».
Batterie de conférences
Aux Amfis, le catéchisme du parti est prêché à travers une batterie de conférences thématiques sur l’économie, l’hôpital, les institutions… Les séances se tiennent sous de grandes tentes berbères (c’est leur nom attitré dans le métier de l’événementiel, n’y voyez pas d’obsession de ma part) plantées au bord d’un lac et pleines à craquer. Autant le reconnaître d’emblée : la majorité des intervenants, parmi lesquels un paquet de professeurs de faculté qui collaborent régulièrement à l’école interne du parti (l’Institut La Boétie), sont d’excellents orateurs. Toutes les universités d’été ne peuvent pas en dire autant. Pardon pour cette remarque atrocement validiste, mais au pays des aveugles politiques, les borgnes LFI sont rois.
Reste que le public, pourtant censé représenter l’avant-garde du parti, est manifestement loin de posséder les connaissances doctrinales des gauchistes d’antan. Ainsi, la conférence « Introduction au matérialisme historique » de Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, ressemble davantage à une vidéo YouTube « Le communisme pour les nuls » qu’à un séminaire au Collège de France. De même, durant son allocution sur « La République et le républicanisme », Pierre Crétois, directeur de département à l’université Bordeaux-Montaigne, se sent obligé de préciser une banalité connue de tout étudiant de première année : ce n’est pas parce que l’œuvre la plus célèbre de Machiavel s’appelle Le Prince qu’il faut la réduire à un « bréviaire de la monarchie ». Idem, durant son cours intitulé « L’économie selon Marx », Clément Carbonnier, professeur à Sciences-Po, évoque le concept de fétichisation de la marchandise comme si l’assistance entendait ce terme pour la première fois de sa vie.
Autres preuves du niveau général assez bas, les questions posées à la fin des exposés sont souvent d’un manichéisme consternant. Par exemple après la formation « Race, racisme et antiracisme » dispensée par la députée de Paris Danièle Obono (au cours de laquelle celle-ci ne résiste pas au plaisir de citer une phrase stupide d’Aimé Césaire : « Il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore »). À l’issue de la séance, une main se lève : « Bonjour, je suis professeur d’histoire-géographie dans un CFA. Mes élèves prétendent être confrontés au racisme antiblanc. Que pourrais-je leur dire pour les convaincre que cela n’existe pas ? » Obono : « Expliquez-leur que s’il peut y avoir des insultes contre les Blancs dans notre société, cela ne saurait en aucun cas être dénommé “racisme” puisque nous vivons dans un système de domination blanche, avec un pouvoir qui produit du racisme négrophobe et islamophobe, pas de l’exclusion antiblanche. » L’art de proférer des sophismes sur un ton de tiktokeuse.
À force d’écouter tant d’esprits dogmatiques habillés en chemisette et en sandales, qui dénoncent en boucle le « racisme systémique », les « violences policières », la « finance prédatrice » et la « masculinité toxique », j’en viens à me demander si je ne suis pas sur le tournage de la suite de Problemos, le long-métrage d’Éric Judor qui se moque si génialement des délires wokistes et décroissants. Le sommet est sans doute atteint durant la conférence sur « La planification écologique », assurée par Martine Billard, figure historique du parti et coresponsable du volet environnemental du programme. Un véritable sketch, où l’ancienne députée Verte parle « des entrepôts qu’on a partout et qui bouffent les terres agricoles » (alors qu’en réalité depuis vingt ans, à peine 10 000 hectares de bâtiments de stockageont été bâtis en France, soit moins de 0,02 % de la surface agricole française), mais aussi de « la droite et l’extrême droite qui ne veulent rien faire pour la planète », si ce n’est nous demander de « prendre des douches plus courtes » et « d’installer des climatiseurs partout et pourquoi pas dans les champs », sans oublier le « pillage des brevets de médicaments qui viennent des pays du Sud » et, cerise sur le gâteau, les patrons des sites marchands qui ont « réussi idéologiquement à nous convaincre qu’on pouvait commander en ligne et être livré très rapidement » (ils sont forts, ces patrons du Web qui arrivent à faire coïncider le réel et l’idéologie).
Le social-démocrate c’est le diable
À la fin de ce module pénible, où Martine Billard se contente de répéter, en guise de seules informations tangibles sur les mesures concrètes prônées par son parti, que « la France insoumise va faire des propositions », je m’étonne auprès de mon voisin de voir cette université d’été faire presque l’impasse sur le projet pour 2027. « Tu devrais aller écouter des conférences sur la VIe République, la politique de l’amitié et les nouvelles ruralités », me conseille-t-il. J’insiste : « Oui, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que Mélenchon ferait durant ses cent premiers jours à l’Élysée. » Mon interlocuteur prend soudain un air sévère. « Pour le moment, l’urgence est de rassembler notre base, en lui montrant que nous sommes la seule vraie force de progrès, le seul parti de gouvernement qui maîtrise les outils de la critique et de l’indignation. À ce stade, on est encore en pleine primaire officieuse face aux sociaux-démocrates. »
Les sociaux-démocrates. Le mot est lâché. Ici, ils sont le diable en personne, sans doute encore plus maudits que les macronistes, les Républicains et les lepénistes réunis. Un indice me permet de l’affirmer : les seuls noms que j’ai entendus conspuer sont ceux de personnalités de centre gauche. Celui de Nicolas Mayer Rossignol, maire socialiste de Rouen, traité de « macronien de droite » par une opposante de son conseil municipal, avant d’être hué par le public. Celui de François Hollande, copieusement sifflé quand Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, confie qu’il a été choqué de le voir honorer Jules Ferry sitôt élu président en 2012 « au lieu de se recueillir devant le mur de Fédérés ». Et bien entendu celui de Raphaël Glucksmann, revenu à plusieurs reprises dans mes conversations avec des militants et systématiquement accusé par eux d’être un « soutien du génocide ». L’un d’eux me glissera même : « Lui, c’est le pire des suprémacistes. »
Petite parenthèse sur le concept de suprémacisme. Telle est la dernière trouvaille sémantique des Insoumis. Le député du Vaucluse Raphaël Arnault, qu’il n’est plus besoin de présenter depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon en février, a été chargé d’en faire la promotion au tout début des Amfis. Son laïus vaut le détour. On se croirait dans une agence de pub lors d’une réunion de travail ayant pour ordre du jour : « Quel nouveau wording pour discréditer nos ennemis ? » Avec une étonnante lucidité, Arnault commence par reconnaître que « fascisme » n’est pas le mot le mieux choisi si l’on veut stigmatiser Israël. Puis il note que « racisme » ne convient pas non plus parfaitement pour définir l’État islamique. Il propose donc un terme plus global permettant de disqualifier tous les réactionnaires de la planète, qu’ils soient libertariens de la tech californienne, colons de Cisjordanie, catholiques intégristes ou masculinistes des réseaux sociaux : le suprémacisme. À côté de lui, une chercheuse à Harvard, Sylvie Laurent, se penche sur la généalogie de la notion. Six mois après la fin de la guerre de Sécession, rappelle-t-elle, des officiers sudistes, ne s’avouant pas vaincus, créent le Ku Klux Klan dans le but de restaurer l’esclavage. « Contrairement aux ségrégationnistes d’avant-conflit, précise-t-elle, ils ont une logique de reconquête. On parle dès lors de suprémacistes et plus de simples racistes. Aujourd’hui, tout ancien dominant qui veut rétablir le supposé âge d’or de sa puissance peut également être rangé dans la case suprémaciste. » Efficace. Surtout quand on s’adresse à une génération gavée de séries Netflix sur la « White Supremacy » aux États-Unis, et beaucoup moins de documentaire d’Arte sur les régimes autoritaires du xxe siècle. Vous avez dit « wokisme » ?

Soyons honnête, j’ai aussi assisté durant cette université d’été à des moments de meilleure tenue, quoiqu’aussi caricaturaux. Au cours d’un échange avec la députée de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé, l’économiste star Frédéric Lordon tente de mettre en accord la bile haineuse antiriches des troupes Insoumises ici présentes dans la salle et le jus de crâne de l’intellectuel maison qu’il est : « Les affects, comme disait Spinoza, sont l’élément même de la politique, commence-t-il. De quel autre point voudriez-vous partir, grands dieux, si ce n’est des affects de la population ? Évidemment pas, comme le croient les imbéciles, pour les ratifier en l’état, mais pour les élaborer, les travailler, c’est-à-dire les couler dans la forme d’idées politiques. Il est légitime de partir des affects et si besoin est, de les porter à bonne température. » Spinoza convoqué pour flatter les passions tristes de l’auditoire, il fallait oser ! Le pauvre doit se retourner dans sa tombe à La Haye. Car si l’auteur de L’Éthique reconnaît effectivement que la vertu en politique consiste à reconnaître nos affects et à les transformer plutôt qu’à les nier, il n’a jamais recommandé d’en augmenter la « température ».
Cependant, avec ce joli tour de passe-passe philosophique, Lordon met en lumière un fait essentiel pour comprendre le succès grandissant du mélenchonisme. Au lieu de fonctionner, à l’image des autres mouvements révolutionnaires, avec une discipline quasi religieuse, c’est-à-dire en demandant à ses ouailles de se comporter comme des moines-soldats, LFI s’ingénie à valoriser la frustration sociale de ses sympathisants, à les féliciter pour leurs ressentiments, à les encourager à la détestation. Dans le jargon interne du mouvement, cette redoutable recette politique, copiée sur les populismes les plus crasses, s’appelle, paraît-il, la « conflictualisation ».





