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Lycées: les enfants de la défaite

Le gouvernement français confronté à une inquiétante colère lycéenne


Lycées: les enfants de la défaite
De jeunes hommes manifestement illettrés présentent des pancartes à Brest, dans un paysage de chaos, le 1er octobre 2026 © Justin Picaud/SIPA

Blocages dans les lycées. On dénombrait déjà 600 interpellations, soit autant de jeunes sauvageons certains de leur impunité, à la mi-journée ce vendredi, selon Le Figaro. Quelle France aurons-nous demain avec une telle jeunesse, séditieuse voire factieuse, certes minoritaire mais encouragée par les médias et les politiciens de gauche ? En renonçant à exercer son autorité légitime, la République laisse la culture de la violence et de la domination s’imposer auprès de la jeunesse, ce qui menace l’avenir même de la démocratie, observe Charles Rojzman dans son analyse.


En 2005, souvenez-vous, les banlieues brûlaient. Vingt ans plus tard, la violence franchit les grilles des lycées. Ce n’est plus seulement la périphérie qui s’embrase : le feu gagne les lieux où la République prétend encore fabriquer ses citoyens. Entre ces deux époques, une génération a grandi, des gouvernements se sont succédé, des ministres ont prononcé des milliers de discours, des milliards ont été dépensés. Et une question, toujours la même, revient comme une malédiction : qui détient réellement le pouvoir lorsque ceux qui sont chargés de l’exercer ont perdu la volonté de s’en servir ?

Il existe désormais des établissements où l’autorité officielle ressemble à ces gouvernements fantômes qui continuent de publier des décrets alors que les milices commandent dans les rues. Le professeur enseigne, le proviseur administre, le ministre proclame. Mais une autre autorité peut surgir, autrement redoutable, qui n’a besoin ni de diplômes, ni de légitimité, ni même de majorité. Il lui suffit de quelques garçons décidés, d’une réputation de violence et de cette peur qui transforme si rapidement les hommes en sujets obéissants.

Car la violence possède sa noblesse de pacotille, ses décorations, ses cérémonies et ses petits maréchaux. Une humiliation filmée vaut parfois davantage qu’une réussite scolaire. Un professeur défié, un adolescent terrorisé, un adversaire contraint de baisser les yeux deviennent les trophées d’une gloire misérable que les réseaux sociaux distribuent avec la générosité des empires décadents.

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Et le phénomène déborde largement les quartiers où ces comportements ont pu prendre racine. La musique, les vêtements, le langage, les gestes, les manières de défier et de mépriser composent une culture de la puissance qui séduit une jeunesse beaucoup plus vaste. On peut habiter un quartier tranquille, appartenir à une famille parfaitement intégrée, fréquenter un établissement réputé et rêver néanmoins d’imiter ceux qui font régner la terreur ailleurs. La brutalité est devenue, dans certains univers adolescents, une marchandise culturelle. Elle possède ses vedettes, son esthétique et ses imitateurs.

J’ai passé une partie de ma vie à travailler là où les hommes avaient cessé de se parler autrement qu’en ennemis. Au Rwanda, avec des rescapés du génocide et d’anciens génocidaires ; en Amérique latine, en Russie, dans les quartiers français, au sein d’institutions déchirées par leurs conflits, auprès de personnes marquées par les conséquences du terrorisme. J’ai également travaillé avec des magistrats, des dirigeants et des hommes et des femmes ordinaires, chez qui la violence prend des formes moins spectaculaires, mais parfois tout aussi destructrices.

Cette expérience m’a appris une chose que notre époque répugne à entendre : la violence n’est pas toujours le langage de la souffrance. Elle peut être une fête.

Il existe une volupté de la domination, une ivresse de l’humiliation, un plaisir presque physique à découvrir que l’autre tremble, qu’il recule, qu’il supplie ou qu’il se tait. Celui qui a connu l’impuissance peut découvrir dans la terreur qu’il inspire une souveraineté nouvelle. Mais il serait tout aussi faux de supposer que chaque bourreau fut d’abord une victime. Certains découvrent simplement que la cruauté rapporte, qu’elle procure des admirateurs et que la peur des autres est une monnaie dont personne ne conteste la valeur.

La bande accomplit alors son miracle. Elle transforme la lâcheté en courage, la cruauté en exploit, la haine en fraternité. Elle donne à chacun le sentiment d’être un héros pourvu qu’il ne soit jamais seul. On frappe à plusieurs, on humilie à plusieurs, on menace à plusieurs. Et lorsque vient le moment de rendre des comptes, chacun disparaît dans l’innocence du groupe.

Il ne manque plus qu’une cause.

Avec elle commence la grande transfiguration morale. La brutalité devient résistance, l’intimidation devient engagement, la destruction devient protestation. Celui qui terrorisait hier pour le plaisir de commander peut aujourd’hui se contempler dans le miroir du justicier. Il lui suffit de trouver un drapeau assez grand pour dissimuler ses actes.

Comment en est-on arrivé là ?

Deux histoires, très différentes, pourraient se rencontrer dans cette décomposition.

La première concerne certaines trajectoires familiales bouleversées par les guerres, les migrations, l’exil et les ruptures de transmission. Dans certains parcours issus notamment de pays africains dévastés par les conflits, le passage d’une autorité familiale parfois brutale à un environnement où les parents ne possèdent plus les moyens culturels et sociaux de faire respecter leur parole peut produire un profond désarroi. Les enfants découvrent rapidement les faiblesses de leurs parents et les contradictions de la société qui les accueille. Il ne s’agit ni d’une caractéristique des familles africaines ni d’une explication générale des violences scolaires, mais de situations particulières dont il faudrait avoir le courage d’examiner les mécanismes réels.

La seconde histoire est celle de la France elle-même.

Depuis plus d’un demi-siècle, une partie de ses élites intellectuelles et éducatives entretient avec l’autorité une relation embarrassée. L’héritage de Mai 68, dans certaines de ses interprétations, a fini par installer une étrange confusion entre l’émancipation et la disparition des limites. Il fallait libérer l’enfant, soupçonner le père, contester le maître, dénoncer les hiérarchies, traquer la domination jusque dans les exigences ordinaires de la transmission. Il existait des raisons légitimes de combattre l’autoritarisme. Mais certains ont fini par oublier qu’une société sans autorité ne devient pas nécessairement une société libre.

Elle peut devenir une société où l’autorité appartient aux plus brutaux.

Voilà l’ironie de cette histoire : les enfants n’ont pas attendu de lire Rousseau, Foucault ou les théoriciens de l’émancipation pour découvrir les avantages du pouvoir. Tandis que les adultes discutaient de la légitimité de leur autorité, d’autres apprenaient à l’exercer sans le moindre scrupule.

La bande possède ses chefs, ses tribunaux, ses rites d’initiation, ses sanctions et ses condamnations. Elle sait parfaitement ce qu’une partie du monde adulte semble avoir oublié : aucun groupe humain ne vit sans règles, aucune communauté ne subsiste sans frontières, aucune autorité ne demeure longtemps vacante.

Seulement, ses règles sont celles de la peur.

C’est dans ce paysage que la politique fait son entrée.

Les mobilisations lycéennes récentes ont reçu le soutien public de La France insoumise, qui a appelé à leur extension. Le gouvernement a accusé le mouvement, ainsi que des groupes d’ultragauche, d’avoir contribué à organiser les blocages, tandis que les dirigeants insoumis ont contesté ces accusations en affirmant défendre des méthodes non violentes. Soutenir une mobilisation, organiser un blocage et participer à des violences constituent cependant trois responsabilités différentes, qui ne peuvent être confondues sans preuves.

Devant ses soutiens hier soir, Jean-Luc Mélenchon ne semblait pas mécontent de la situation critique autour de nombreux établissements scolaires. Capture YouTube.

Reste une question que les affrontements partisans tendent à faire disparaître : quelle responsabilité ceux qui encouragent une mobilisation acceptent-ils d’assumer lorsque celle-ci devient violente ? Que proposent-ils pour protéger ceux qui refusent d’y participer ? À quel moment l’enthousiasme pour la révolte fait-il oublier la liberté de ceux qui ne veulent pas se révolter ?

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Ces questions concernent tous les mouvements politiques. La légitimité d’une cause ne transforme pas automatiquement en actes légitimes tous les moyens employés pour la défendre.

Il est facile de célébrer l’insoumission depuis une tribune. Il est moins confortable d’enseigner devant une classe où quelques élèves ont décidé que le courage consistait à faire taire les autres.

Pendant que les professionnels de l’indignation distribuent les certificats de vertu, un professeur mesure les mots qu’il peut encore prononcer, un proviseur redoute l’incident qui détruira sa carrière, un adolescent apprend qu’il vaut parfois mieux se taire que refuser les consignes de ceux qui prétendent parler au nom de toute la jeunesse.

C’est là, dans ces lâchetés imposées, dans ces silences arrachés, dans ces humiliations minuscules que se joue quelque chose de plus grave que la dégradation de quelques établissements.

Car la véritable conquête de la violence n’est pas la rue, ni même le lycée. C’est l’esprit de celui qui finit par considérer la peur comme une condition normale de son existence.

Et ces adolescents grandissent.

Quelques-uns trouveront leur place dans les universités, les entreprises, les administrations. Beaucoup d’autres risquent de n’avoir rien. Ni métier, ni avenir, ni même cette modeste dignité que procure le sentiment d’être utile à quelqu’un. Ils auront appris à régner sur une cour de lycée pour découvrir qu’ils ne règnent sur rien, grandi dans le culte de la force pour se retrouver désarmés devant une société qui n’attend rien d’eux. Hier, ils faisaient trembler leurs camarades. Demain, ils attendront devant les portes closes du monde des adultes, avec leurs rêves de puissance et leurs poches vides.

Il y a quelque chose de terrible dans cette rencontre entre l’orgueil et l’inutilité, entre l’ivresse de la domination et l’humiliation de n’être personne. La violence leur aura donné, pendant quelques années, l’illusion d’exister. Que leur restera-t-il lorsque cette ivresse sera retombée, sinon le souvenir d’une souveraineté dérisoire et la tentation de la reconquérir ?

Le chômage ne fait pas les assassins, pas plus que la misère ne produit nécessairement la haine. Mais lorsqu’une jeunesse a découvert les voluptés de l’intimidation, lorsqu’elle a appris à mépriser la faiblesse, à confondre le respect avec la terreur et la liberté avec le pouvoir de soumettre, l’absence d’avenir peut devenir le combustible d’incendies autrement dévastateurs.

Alors viendront les marchands de salut, les prophètes de la revanche, les entrepreneurs de ressentiment. Ils n’auront pas besoin d’inventer la haine. Il leur suffira de lui donner un nom, un visage, un ennemi. À ces jeunes gens qui auront perdu jusqu’à l’espoir de conquérir une place dans la société, ils offriront quelque chose de beaucoup plus exaltant : la promesse de la mettre à genoux.

Mais il y aura aussi les autres, ceux qui auront subi les humiliations, connu la peur, découvert que les adultes chargés de les protéger préféraient parfois négocier avec leurs bourreaux. Ceux-là n’auront pas oublié. Leur colère pourra prendre d’autres chemins, nourrir d’autres révoltes et d’autres exigences d’autorité.

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Tous se retrouveront devant les mêmes urnes, mais ils n’auront pas vécu dans le même pays.

Les uns pourront rêver de revanche, les autres réclamer protection. Et lorsque l’adversaire politique sera devenu l’ennemi auquel on attribue tous ses malheurs, la démocratie risque de n’être plus qu’une cérémonie fragile, célébrée au-dessus d’une société qui aura déjà commencé à se déchirer.

Car le véritable désastre ne sera pas d’avoir produit une génération de révoltés. Ce sera d’avoir laissé grandir des hommes auxquels la violence aura donné leur première expérience du pouvoir, le chômage leur première expérience de l’inutilité, et la politique, peut-être, leur première occasion de se venger.

Les vitres des lycées seront remplacées, les façades repeintes, les cours nettoyées. Les ministres annonceront de nouveaux dispositifs. Les partis prépareront les élections et promettront, une fois encore, de sauver la République.

Mais aucune entreprise de nettoyage ne pourra effacer aussi facilement ce qui aura été inscrit dans les consciences.

La République ne sait plus très bien ce qu’elle doit transmettre à ses enfants. Elle risque de découvrir trop tard que d’autres se sont chargés de leur éducation : la rue leur aura enseigné la force, le chômage le ressentiment et les marchands de haine l’art de désigner des ennemis.

Et lorsqu’elle leur demandera de respecter le verdict des urnes, elle pourrait découvrir qu’on ne devient pas démocrate simplement parce qu’on a atteint l’âge de voter.


Les violences proviennent-elles exclusivement des « mauvais » lycées ?

Depuis mi-septembre 2026, un mouvement de blocages lycéens s’est étendu à l’échelle nationale. Au 1er-2 octobre, les chiffres oscillent entre 222 blocages officiels (ministère de l’Intérieur) et plus de 640 revendiqués par les syndicats. Plus de 400 établissements ont été fermés par précaution ce 2 octobre. Les revendications portent principalement sur le manque de moyens, le remplacement des enseignants, les conditions matérielles et Parcoursup.

Parallèlement, les classements 2026 des lycées (basés sur les résultats du bac 2025 et les IVAL du ministère) permmettent de mettre en avant les établissements affichant les meilleurs taux de réussite et de mentions. Il est intéressant de croiser ces deux listes pour en tirer des observations sociologiques générales.

Principaux constats de comparaison

Lycées bloquésLycées du haut du palmarès
StatutTrès majoritairement publicsForte surreprésentation du privé + grands lycées publics d’élite
LocalisationBanlieues (93, 94, 91…), grandes villes populaires, quelques établissements parisiensCentres-villes favorisés, arrondissements bourgeois, communes aisées
Profil des élèvesPublics hétérogènes ou modestesPublics socialement favorisés
Résultats au bacVariables, souvent dans la moyenne ou en dessous99-100 % de réussite + très forts taux de mentions
Exemples typiquesPaul-Éluard (Saint-Denis), Joséphine Baker (Pierrefitte), Delacroix (Maisons-Alfort), Nelson-Mandela (Nantes), Saint-Exupéry (Marseille)Louis-le-Grand, Henri-IV, Stanislas, Saint-Dominique (Neuilly), Hoche, lycée international de Saint-Germain-en-Laye

Le chevauchement entre les deux listes est faible. Les établissements les plus mobilisés dans les blocus sont rarement ceux qui figurent en tête des classements de réussite. Le mouvement touche surtout des lycées publics confrontés à des difficultés de moyens et de recrutement, tandis que le palmarès valorise des établissements qui cumulent déjà un public favorisé et d’excellents résultats bruts.

Toutefois, uelques lycées parisiens réputés (Janson-de-Sailly, Charlemagne, Claude Monet…) apparaissent ponctuellement dans les listes de blocus, montrant que la contestation a aussi atteint certains établissements mieux classés. Toutefois, l’épicentre reste les lycées de banlieue et les établissements « de masse ».

Cette comparaison met en évidence une fracture assez nette entre deux types d’établissements : d’un côté ceux qui concentrent les difficultés matérielles et sociales et alimentent la contestation ; de l’autre ceux qui dominent les classements grâce à leur public et à leurs ressources. Les indicateurs de valeur ajoutée (IVAL) restent, à cet égard, un outil plus pertinent que le seul taux de réussite brut pour évaluer l’action réelle des établissements • GM



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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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