Le bouquin du frère de Diana est bourré de contradictions flagrantes et de petites vengeances.

La princesse Diana était issue de la meilleure aristocratie anglaise, proche de la couronne. Sa vie privée mouvementée et son destin tragique le feraient presque oublier. Elle possédait malgré tout une aura de sainte, conséquence d’un « magnétisme » médiatique extraordinaire, dont les Altesses royales sont en général dépourvues… Certes, elle a, en apparence du moins, réussi à mener une autre vie que celle qui lui était imposée, quand elle a épousé le prince Charles. Si elle n’avait pas divorcé, simple hypothèse, elle serait devenue reine au moment où son époux est enfin monté sur le trône. De princesse « des cœurs », Diana serait devenue de manière officielle « la reine Diana », une vraie reine, vouée à figurer dans l’immense accumulation de spectacles qu’est devenue la société (cf. Guy Debord, § 1 de La Société du Spectacle). Je crois que Diana en reine consort, cela aurait été extraordinaire. C’était sa véritable vocation. Et puis, pardonnez-moi, mais on aurait échappé au manque de fantaisie de Camilla, trop conforme au type particulier de femmes appréciées par les Windsor.
Un recueil de faits
Après tant de témoignages sur Diana, en général décevants, voici celui de son frère, le comte Charles Spencer, qui est lui-même journaliste et historien. C’est le livre dont on parle le plus en ce moment, grâce à Diana, dont la vogue extraordinaire continue. Qu’a voulu faire Charles Spencer, dans cet ouvrage ? Nous tracer un portrait de Diana avec le souci de dire la vérité ? Hélas, pas tout du long. Mais plutôt régler ses comptes avec les journalistes. On s’attendait peut-être à un essai historique, relativement rigoureux. Spencer a écrit, paraît-il, ce genre de livre. Étudiant, il a même passé un Master en histoire moderne à Oxford. Cependant, Diana, ma sœur, pour sa part la plus intéressante, constitue plutôt un recueil de souvenirs, dans lequel Spencer distille quelques faits pittoresques, inédits ou non. Comme chez certains historiens grecs de l’Antiquité, les anecdotes se succèdent. Ainsi, on apprend que pour ses sept ans, le père de Diana, dont Charles trace un portrait soigneux, lui offre un dromadaire. On apprend encore que Diana possédait d’innombrables peluches, et que sa préférée « était une grenouille en patchwork qu’elle avait confectionnée à l’école ». Elle regardait la télévision, et en particulier la série « Follyfoot », « qui se déroulait dans une écurie imaginaire pour chevaux abandonnés ». On retrouve bien Diana ici ! Spencer multiplie les traits de ce genre, mais en tire une conclusion trop subjective : « Diana avait une certaine propension à présenter [dans les interviews] notre enfance comme moins plaisante qu’elle ne l’a été réellement. »
Maladresse et contradictions
À vrai dire, dans la prose brouillonne de Spencer (il écrit comme un aristocrate), il y a beaucoup de maladresses comme celle-là, et même des contradictions flagrantes. Diana, ma sœur est donc un livre hybride, mélange de faits historiques et individuels, une chronique personnelle, dont l’auteur n’arrive jamais à dégager de synthèse plausible. La vérité objective lui importe peu, ce qu’il privilégie c’est sa vérité à lui. Il a certes accumulé quantité de documents, parfois ennuyeux, qu’il retranscrit sans complexe. Certains viennent contredire ses propres assertions. Il ne voit très souvent pas qu’il vient d’écrire le contraire de ce qu’il exprimait mordicus au paragraphe précédent. Mais il juge que son ressenti ne peut être remis en question. En tant que 9e comte Spencer, il est forcément de bonne foi. Ainsi, par exemple, les relations de Diana avec la presse ont été plus ambiguës que ce qu’il nous raconte maladroitement. En fait, Diana acceptait de collaborer quand ça l’arrangeait, comme elle l’avait d’ailleurs fait avec Andrew Morton, son biographe. Spencer lui-même avait rencontré ce journaliste, à la demande de Diana, pour lui parler d’elle. Et puis, Spencer indique que Diana avait fait du Daily Mail « son organe de presse officiel ».
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Décrypter le texte brut
Ce que raconte Charles Spencer manque donc de clarté, mais est très instructif à lire si on arrive à le décrypter convenablement. Il faut comprendre ce qui apparaît entre les lignes. Ainsi, lorsque Spencer s’attaque à un journaliste nommé James Whitaker, qu’il qualifie de « spécialistes ès-royauté ». « Spécialiste ès-royauté », avec deux fautes de grammaire en sus dans la version française : en effet, la préposition ès doit être suivi du pluriel sans trait d’union, indique le dictionnaire. Pour le singulier, on met « en ». Ce qui aurait dû donner : spécialiste en royauté. Donc, voici la phrase de Spencer sur Whitaker : « Ce vieux journaleux égocentrique, écrit-il, qui avait mené l’essentiel de sa carrière sur le dos de Diana, suggérait sans vergogne qu’elle était partiellement responsable des circonstances de sa mort. » Spencer se venge comme il peut, mais Diana ne se serait jamais exprimée ainsi.
Une Diana indéchiffrable
Au reste, dans Diana, ma sœur, la personnalité de Diana reste lointaine. Spencer n’a pas su nous la rendre présente. Il n’effleure aucun mystère, comme si Diana avait été une femme trop lisse. C’est là que nous entrons dans la chose littéraire, quand tant de romans portent le titre de leur héroïne, comme Madame Bovary. Pour comprendre quelque chose à Diana, je crois qu’il faut en faire un personnage de roman, digne de Mathilde de La Mole dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, ou, pourquoi pas, de Lolita de Nabokov. Elle le mérite amplement. Tous ces caractères, et combien d’autres, sont en Diana, dont la personnalité avait mille facettes. Comparés à elle, il est bien évident que Charles et sa mère la reine Élisabeth apparaissaient comme des gens aussi gais qu’une porte de prison.
« Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? »
Il aurait fallu qu’un vrai romancier réécrive entièrement le livre de Spencer. Martin Amis aurait été épatant. En français, un Jean Echenoz, qui a si bien romancé Ravel, devrait consacrer un petit texte à Diana. Il ne faut pas avoir honte de s’intéresser à la princesse de Galles. Imaginez ce qu’un écrivain comme Saint-Simon en aurait fait ! Après tout, l’œuvre de Saint-Simon se déploie dans le champ des cours royales, pour en faire quelque chose de parfaitement sérieux. Certes, aujourd’hui, la plupart du temps, toutes ces Altesses n’ont plus aucun pouvoir politique effectif. Mais Diana avait trouvé son créneau : semer le bien autour d’elle, aider les autres. Et cette mission, elle l’a réussie avec une certaine grandeur.
Je pourrais la comparer aussi à Marilyn, que Truman Capote qualifiait d’« enfant radieuse ». Dans Musique pour caméléons, Capote fait un portrait très nostalgique de l’actrice. Justement, et c’est d’ailleurs un passage très drôle, ils parlent des protagonistes que nous évoquons (mais pas de Diana, c’était avant qu’elle n’arrive). Extrait : « TRUMAN CAPOTE : Le prince Philip. MARILYN : Lui, oh, ouais. Il est mignon… » La suite est shocking, je ne peux la retranscrire ici. Mais là au moins je m’amuse et m’instruis en même temps. Ce dialogue avec Marilyn est l’un des plus beaux de Truman Capote, avec celui consacré à Marlon Brando. Je voudrais vous citer la fin, pour vous montrer tout ce qui manque à Charles Spencer, qui se prend pour un écrivain, voire un poète (il parle de « chant du cygne », « Swan Song », en sous-titre, mais qui est le poète et où est l’œuvre ?). Voilà ce qu’écrivait Truman Capote : « La lumière baissait. Marilyn semblait s’estomper avec elle, se fondre dans le ciel et les nuages, s’amenuiser au loin. Je voulais élever la voix, couvrir les cris des mouettes, la rappeler : Marilyn ! Marilyn ! Pourquoi faut-il que les choses tournent toujours de cette façon ? Pourquoi faut-il que la vie soit tellement dégueulasse ? » C’est comme ça qu’il aurait fallu parler de Diana, celle que nous avons perdue pour n’avoir pas été assez attentifs à sa personne et par manque d’amour.
Charles Spencer, Diana, ma sœur. « Le chant du cygne ». Éd. Flammarion, 429 pages.
Truman Capote, Musique pour caméléons. Éd Gallimard, 1982, 285 pages.




