La première session du synode sur la famille s’est conclue samedi avec l’adoption d’un texte final qui semble bien destiné à ne contenter personne. Ni les “progressistes” (puisque le pape a repris lui-même ces catégories schématiques mais pratiques lors de son discours de clôture du synode, pourquoi nous priverions-nous d’en user ?), déçus d’un texte très en retrait sur les “ouvertures pastorales” du rapport de synthèse élaboré à mi-parcours et rendu public le 13 octobre, qui insistait entre autres sur « les aspects positifs dans les unions civiles et les concubinages », mais aussi dans les unions homosexuelles, et semblait conclure à une évolution inéluctable vers l’accès à la communion des divorcés remariés. Les “conservateurs”, qui ont réussi à éliminer les thèses les plus controversées du rapport final, n’en sortent pas moins meurtris d’avoir dû lutter pied à pied contre un rapport intermédiaire que le préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Müller, a qualifié d’« indigne, honteux et parfaitement erroné », et que le président de la conférence épiscopale polonaise, Mgr Stanislaw Gadecki, a jugé « inacceptable pour de nombreux évêques et s’éloignant de l’enseignement des papes précédents ». « Durant le synode, j’ai eu l’impression que les textes étaient déjà préparés, les conclusions déjà faites, et que les pères synodaux n’avaient plus qu’à donner leur validation. Mais ils s’en sont aperçus et ont réagi », a pour sa part déclaré le cardinal Burke. Ce rapport écrit avant même les débats, comme le fait que les représentants de leurs thèses soient systématiquement tenus à l’écart des conférences de presse ou des réunions de synthèse, ont par ailleurs donné aux conservateurs le sentiment, comme l’a exprimé notamment le cardinal Sarah, que certains « ont voulu manipuler le synode » et « déstabiliser l’Église ».

Quant aux simples fidèles, ils ont suivi avec incompréhension, et souvent consternation, cet étalage de divisions internes, qui leur a semblé d’autant plus inutile que le texte final n’apporte pas de nouveauté notable. De ce point de vue, la communication du pape François, si vantée, ne semble pas meilleure que celle si critiquée du pape Benoît – sauf à penser, ce que certains soutiennent quasi ouvertement, que ce désordre a été soigneusement organisé par le pape lui-même pour mettre les pères synodaux sous la pression de l’opinion publique, et placer les conservateurs en porte-à-faux vis-à-vis de celle-ci, les obligeant à apparaître comme des freins vis-à-vis de la “modernisation” en marche de l’Église. Face à « un corps épiscopal nettement conservateur » qui le privait « de toute marge de manœuvre », comme le note Odon Vallet, le fameux spécialiste des religions, dans une interview à 20 minutes, François a pu avoir la tentation de jouer l’opinion en tablant sur son immense popularité.

Il est vrai que si, dans son discours de clôture, le pape a paru renvoyer dos à dos conservateurs et progressistes, il n’a cessé, durant et avant ce synode, d’indiquer où allaient ses vœux et ses sympathies : louant la « théologie à genoux » du cardinal Kasper quand celui-ci proposait d’ouvrir la communion aux divorcés remariés, fustigeant « les mauvais pasteurs [qui] chargent sur les épaules des gens des fardeaux insupportables qu’eux-mêmes ne déplaceraient pas avec un doigt », auxquels il oppose « les vrais pasteurs », ceux qui « qui portent sagement dans le cœur les joies et les larmes de leurs fidèles », insistant à temps et à contretemps sur l’ouverture à la « nouveauté », à laquelle il oppose le « raidissement » sur la doctrine… Le rapport intermédiaire, si contesté par les conservateurs, n’avait-il pas été rédigé par une commission de six prélats choisis par le pape parmi ses proches ?

Ce discours du pape François a été salué comme novateur par les médias, toujours avide de pointer des ruptures dans l’Église – mais l’est-il tant que ça ? En ouverture du synode, lorsque le pape a déclaré que « nous devons prêter l’oreille aux pulsations de notre époque et percevoir “l’odeur” des hommes de ce temps », son discours n’était pas sans évoquer le ton employé par Paul VI pour inciter les pères conciliaires à s’ouvrir au monde. Le 8 décembre 1965, Paul VI se félicitait ainsi de cette ouverture opérée par le Concile : « Une sympathie sans borne pour les hommes l’a envahi tout entier », lançant même aux humanistes athées : « Nous aussi, nous avons le culte de l’homme ! »

A plusieurs reprises durant le synode, le pape François a repris une expression chère aux pères du Concile : “les signes des temps”. Durant la messe de béatification de Paul VI, il a ainsi cité une phrase de celui-ci, extraite du motu proprio de 1965 Apostolica Sollicitudo instituant les synodes : « En observant attentivement les signes des temps, nous nous efforçons d’adapter les voies et les moyens de l’apostolat aux besoins pressants de nos jours et aux nouvelles conditions de la vie sociale ». Qu’est-ce que “les signes des temps” ? L’expression est employée deux fois par le Christ, pour stigmatiser l’incapacité des pharisiens à reconnaître les signes de sa divinité ; elle a été sécularisée par la théologie des années 1940 pour désigner l’écoute que l’Église se doit d’apporter aux préoccupations concrètes des contemporains. C’est ainsi que l’utilise Vatican II dans la constitution Gaudium et Spes : « L’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques ».

La perspective est inversée : là où, pour le Christ, il s’agit pour les hommes d’être à l’écoute des signes de la présence divine, il s’agit désormais pour les représentants du Christ d’adapter leur discours aux attentes de chaque génération. En langue de buis ecclésiale, on dit qu’à une méthode “déductive” (l’enseignement part de la parole de Dieu pour être proposé aux fidèles) a succédé une méthode “inductive” (on part du vécu des fidèles pour décider quel enseignement peut leur être proposé de manière audible). Proche collaborateur du pape et principal rédacteur du rapport de synthèse du synode, Mgr Bruno Forte confirme cette filiation en confessant avoir vu souffler sur le synode « l’esprit du Concile » – et en soulignant que, comme durant le Concile, l’essentiel entre ne se passait pas au synode durant les sessions, mais « entre les sessions » : les décisions ne résultant pas réellement des débats entre évêques, mais des travaux préparatoires qui en fixent le cadre et en limitent la portée, manière de dire que le synode n’est qu’un jeu de rôles destiné à avaliser des décisions prises en dehors de lui.

Cet “esprit du Concile” dont Benoît XVI disait dans son discours à la Curie du 22 décembre 2005 que, séparé du texte véritable du Concile, il ouvrait « la porte à toutes les fantaisies », il avait pour ambition de réconcilier l’Église avec « les hommes de ce temps », comme le synode est censé la rapprocher de fidèles jugeant son discours sur la famille trop éloigné de leur vécu concret.

Mais les “signes des temps”, tels qu’ils ont été entendus et mis en œuvre par “l’esprit du Concile”, ont-ils porté leurs fruits ? Bien loin de célébrer des noces joyeuses entre l’Église et le monde, ils n’ont pu empêcher la désertification des églises et des séminaires, la chute brutale de la pratique religieuse en Occident, l’effondrement des baptêmes, « l’apostasie silencieuse » dénoncée par Benoît XVI ; pas plus qu’ils n’ont présidé à la réconciliation du catholicisme et du monde moderne, toujours prompt à instruire le procès d’une Église jamais à ses yeux assez démocratique, assez progressiste, assez relativiste. Les polémiques qui ont émaillé les deux derniers pontificats l’ont assez démontré : l’Église catholique reste pour le monde moderne un scandale, un bastion irréductible de transcendance et de croyance en une vérité absolue, choquant et répulsif pour une époque qui veut professer que tout se vaut et que rien n’a d’importance.

Prêter attention à « “l’odeur” des hommes de ce temps », aujourd’hui sur les divorcés remariés, l’homosexualité ou le concubinage, demain peut-être sur le célibat des prêtres ou sur la contraception, n’y changera rien, si ce n’est peut-être de gagner une courte faveur médiatique, destinée à s’éteindre rapidement comme tout ce qui est médiatique. Mais il est vain d’en attendre un renouveau de ferveur religieuse, quand les foules modernes n’en concluront qu’une chose : que l’Église n’a rien à leur apporter qu’elles ne sachent déjà. Car ce que les hommes de ce temps attendent de l’Église, ce n’est pas un discours de compréhension béate, mais une exigence ; ce n’est pas de les rejoindre “là où ils en sont”, mais de les guider vers le Ciel. Ce qu’ils attendent des apôtres du Christ, ce n’est pas qu’ils se coulent dans la logorrhée ambiante, mais qu’ils les emmènent vers un radical ailleurs, qu’ils témoignent de l’étrangeté fondamentale du Royaume de Dieu.

A la modernisation de la pastorale, à l’écoute docile des “signes des temps”, le pontificat de Benoît XVI avait préféré le rappel incessant des vérités transcendantes de la théologie chrétienne, et la puissance mystérieuse et silencieuse de l’Adoration. Ce n’est certes pas ce que les “pulsations de l’époque” réclamaient, mais c’est ce dont les enfants de Dieu ont un besoin pressant. On est en droit de penser que c’est plus essentiel.

*Photo : Vatican/Pool/Galazka/SIPA. 00695908_000004. 

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Laurent Dandrieu
Laurent Dandrieu est rédacteur en chef adjoint à Valeurs actuelles, où il suit notamment les questions religieuses. Il vient de publier “La Compagnie des anges. Petite Vie de Fra Angelico” (éditions du Cerf).
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