EELV : pas de pitié pour les décroissants!

EELV : pas de pitié pour les décroissants!

verts eelv decroissance

Quand vient la fin de l’été, le journaliste en quête d’une ultime échappatoire au bureau voit arriver comme une bénédiction les universités précisément dites « d’été » organisées par toutes les boutiques politiques et associatives dignes de ce nom. C’est la politique à la plage : le militant y va pour draguer, passer des soirées arrosées avec ses copains, voir les chefs en short, mettre son grain de sel dans les bagarres internes, parfois pour parler politique ou même pour écouter de longues et sérieuses interventions sur les grands problèmes du monde – le dosage entre ces différentes activités semblant varier en fonction de la taille et de l’orientation politique de l’organisation : à « gauche de la gauche », on prend encore les questions idéologiques au sérieux. Voilà un terrain qui me va : je ne suis pas très bon pour la sociabilité de vacances et de bistrot. Je veux bien prendre l’air, mais si je suis sûr de pouvoir passer un bon nombre d’heures dans des amphis.

Je procède par éliminations et me décide pour  une virée chez les Verts qui organisent leur grand-messe à Bordeaux. Je pourrais y débusquer des décroissants qui m’aideraient à nourrir le dossier sur ce sujet que j’ai vendu au politburo de Causeur – et à préciser mes idées sur le sujet –je suis tenté par certaines propositions des théories de la décroissance, mais peut-être plus encore par l’économie psychique de l’ascétisme ou au moins de la sobriété à laquelle on les associe spontanément. On peut penser qu’une réunion d’EELV n’est pas forcément le meilleur endroit pour rencontrer des gens qui réfléchissent à l’écologie, mais il doit bien s’en trouver quelques-uns. Et puis, j’aurai le plaisir de ferrailler avec des militants écolos et de les confronter à la contradiction qu’il y a entre leur hédonisme gentillet de l’extension des droits et leur détestation pour le méchant capitalisme destructeur de planète.

Mon périple en terre écolo commence dans la petite salle de l’université de Pessac où se tient l’atelier « La démographie, un enjeu pour l’écologie politique ». Ici, on est chez les frondeurs. Ancien ministre de Jospin, Yves Cochet ouvre les hostilités : « Cet atelier a bien failli ne pas se tenir. Tout débat sur la démographie est systématiquement censuré par la direction du parti mais Michel, qui est beaucoup plus opiniâtre et emmerdeur que moi, a finalement obtenu gain de cause ». L’« emmerdeur », c’est Michel Sourrouille, la soixantaine, chauve et barbu en short et t-shirt, directeur d’un essai collectif au titre explicite : Moins nombreux, plus heureux ![1. Editions du sang de La Terre, 2014.] préfacé par Cochet. « Ecolo depuis 1974 et son premier vote pour René Dumont», avec ses faux airs de Philippulus le prophète[2. Personnage des aventures de Tintin (L’étoile mystérieuse) qui annonce la fin du monde, avec son tocsin et sa toge.], Sourrouille déroule un argumentaire mathématiquement imparable : 20% de la population mondiale consomme 86% des ressources de la planète. « Malthusien depuis 1969 et la lecture de La bombe P  de Paul R. Ehrlich », il se réfère constamment à son maître Thomas Malthus, célèbre pasteur anglican qui a prophétisé notre sombre avenir dans l’Essai sur le principe de population (1798), dont la thèse explosive tient en deux courbes. Ancien prof de lycée Sourrouille l’expose simplement: la population mondiale progressant beaucoup plus vite que la production alimentaire, on ne pourra bientôt plus nourrir tout le monde. La conclusion s’impose : « puisqu’on ne peut pas accroître la production agricole, il faut maîtriser la natalité » et organiser le rationnement à l’échelle mondiale, sans quoi « c’est la planète qui nous rationnera et ça se passera très mal ». De son siège dans le public, Yves Cochet fait chorus en rappelant sa proposition de réduire les allocations familiales dès le troisième enfant – cette version verte de la politique chinoise de l’enfant unique avait fait scandale chez les Verts. L’arbitre de la conférence, un sympathique militant en sandales, avait prévenu : « C’est un sujet sensible, certains diraient tabou (…) Attention à ne pas provoquer par vos propos ». Je songe que Sourrouille et Cochet n’égalent pas le radicalisme du chanteur Didier Super, auteur du tube punk « Les enfants, faut les brûler ! ». [access capability=”lire_inedits”]

Trêve de plaisanterie. À la tribune, Cyrielle Chatelain, jeune militante spécialiste de la protection sociale, émet quelques réserves: « Notre politique d’allocations familiale est très nataliste, et fondée modèle très sexiste : pendant que l’homme travaille, la femme est censée rester au foyer (…) Mais il est préférable de responsabiliser plutôt que de contraindre. En Chine, la politique de l’enfant unique s’est révélée très efficace mais pose un problème de liberté et de responsabilité. Il y a des enfants cachés sous les lits… » Cochet consterné, soupire et regarde ses baskets blanches… avant d’entamer un vibrant plaidoyer pour le troisième âge qui tranche avec le jeunisme, voire l’infantilisme ambiant: « Une société de vieux serait beaucoup plus heureuse que la nôtre. Les vieux rendent beaucoup de services non monétarisés, garantissent par exemple deux tiers des gardes d’enfants (…) De plus, les sociétés de jeunes sont plus guerrières que les pays de vieux. » La vieillesse, c’est la paix ! – voilà un slogan pour l’époque…

Pour convaincre l’auditoire plutôt circonspect, Michel Sourrouille brandit les Saintes écritures – le rapport Meadows publié par le Club de Rome en 1972, qui annonçait l’épuisement des gisements fossiles à l’horizon 2030.  Puis il abat sa dernière carte, René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle de 1974, qui préconisait « l’abrogation de toutes les mesures qui visent à maximiser le nombre de Français ». L’évocation du grand ancêtre semble faire mouche.

Questions du public. Un spectateur se proclame malthusien côté cour, et père de deux enfants nés de deux femmes différentes côté jardin. Lorsqu’une dénommée « Cécile » demande la parole, Yves Cochet ironise : « « Cécile Duflot, 4 enfants ! » Arrive le tour de Joël, biogénéticien entre deux âges, professeur en fac de médecine, qui synthétise brillamment l’éternel dilemme des Verts, tiraillés entre écologie et progressisme débridé : « Peu d’entre nous ont compris qu’il y avait des limites dans cette planète. Résultat, nous continuons à soutenir les revendications de libertés individuelles comme le droit à l’enfant. » Sa tirade me donne le courage de sortir du placard. Avouant ma qualité de journaliste, je descends dans l’arène et demande si le soutien officiel des Verts à la PMA pour tous, voire bientôt à la GPA, ne condamne pas à l’avance toute perspective malthusienne. Soudain, un sosie de Pierre Vaneck m’interrompt d’un air indigné : « ça n’a rien à voir, c’est un autre sujet ! » À deux doigts de dire son fait à ce malappris, je laisse Michel Sourrouille me répondre : « Le désir d’enfant à tout prix pose des questions écologiques et démographiques mais cela n’a pas été pensé. EELV envisage la question de façon absolument superficielle, comme d’ailleurs l’immigration. Notre commission immigration se contente d’être une annexe des associations de sans-papiers, contre lesquels je n’ai rien, mais elle ne réfléchit pas à la question migratoire. Nous souffrons d’un vide conceptuel. Le social et l’économique ont complètement étouffé notre fibre écologiste. » Je comprends pourquoi ceux-là ne sont pas en odeur de sainteté avec la direction qui considère que « l’enfant pour tous » est la prochaine Bastille à conquérir, même si, comme le rappelle Cyrielle, en bonne apparatchik, EELV est officiellement favorable à l’extension tous azimuts de la PMA, mais sans opinion sur la GPA.

Dans la cour, un jeune homme me complimente sur mon intervention. Avec ses tongs et son short, on a du mal à imaginer que Clément, 29 ans, est ingénieur dans une grande entreprise française de pneumatiques. Un verre dans le nez, il confesse un « petit côté Jean-Pierre Pernaut, dans la défense des savoir-faire régionaux », mais quand la conversation roule sur le résultat des Européennes, il récite le catéchisme : le succès du Front national n’a rien à voir avec l’immigration, laquelle est «  une chance pour la France », d’ailleurs « Nous sommes six milliards d’étrangers sur Terre ! » – slogan particulièrement bêta des Jeunes écolos.

Je lui fausse compagnie en voyant Yves Cochet surgir à quelques mètres : «  Il n’y a presque plus de courant décroissant chez EELV, j’en fais partie d’une certaine façon » me glisse-t-il, pressé de se commander une crêpe. Il coupe court à mes questions sur la transition énergétique : « Croire qu’on va créer des emplois avec l’industrie verte est une illusion partagée par le PS et la direction des Verts. D’ailleurs, le projet de loi sur la transition énergétique s’appelle « pour une croissance verte », ce qui est un non-sens complet ». Dans ses intonations, on sent le dépit et la lassitude du général vaincu.

Il me reste une demi-heure pour manger avant le début du grand forum justement consacré à la loi « croissance verte » que Ségolène Royal devrait présenter en octobre. Ici, le chaland affamé a deux moyens de se caler l’estomac : dépenser son bon alimentation de 10 euros en boissons fermentées, ou ingérer un cocktail de fruits et de crêpes-sandwich-paninis qui n’ont pas l’air plus bio que les merguez de la Fête de l’Huma. Un militant vert morigéner le vendeur de crêpes au Nutella : « C’est plein de trucs carrément dégueulasses pour la santé ! » Ben oui, mais mon bon monsieur, lui répond en substance le cuistot, c’est ce que les gens demandent en premier ! Loin des babas mangeurs de quinoa, ces bobos seraient plutôt biberonnés à la junk food…

Je n’ai pas le temps de digérer, que le grand soir commence. Dans l’amphi, une journaliste de Mediapart arbitre un « débat » entre « personnalités qui sont globalement d’accord entre elles » – le genre de débats qu’on adore à Mediapart. On sait que la loi ne lésinera pas sur les objectifs chiffrés aussi ambitieux que les échéances sont lointaines : d’ici 2050, l’émission de gaz à effet de serre devra baisser de 40% et la consommation totale d’énergie ainsi diminuer de moitié, de même que la part du nucléaire dans l’électricité française. A échéance moins lointaine, on se contente plus prudemment de prévoir (ou d’espérer) la création de 100 000 « emplois durables » d’ici trois ans, ainsi qu’une augmentation d’un tiers du poids de l’énergie renouvelable dans la production d’électricité. Fantasme ou escroquerie, si j’en crois Thierry Jaccaud, directeur du journal L’Ecologiste, contacté à mon retour de Bordeaux : « On ment aux gens en leur disant que l’énergie éolienne terrestre va remplacer le nucléaire. J’ai fait le calcul : cela ne remplacera même pas un demi-réacteur nucléaire. » Après le départ mouvementé du gouvernement des ministres Duflot et Canfin, Hollande a jeté cet os très rhétorique à ronger aux Verts. Denis Baupin, député co-rapporteur du projet de loi, peut ainsi pavoiser devant un amphi plein, sous les yeux de sa compagne Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV. Dans l’aréopage réuni sur l’estrade, la tonalité générale est à l’autosatisfaction, nonobstant les craintes exprimées çà et là par les représentants d’ONG écolos (« La France est douée pour se fixer des objectifs, moins pour les atteindre. ») qui s’alarment du manque criant de moyens. Avec un lyrisme un peu incongru pour évoquer des tractations de coulisses, le sénateur vert Ronan Dantec se dit même « fier de la séquence politique qui a abouti à ce projet de loi », dans la droite ligne de l’accord PS/EELV « signé sur un coin de table » en novembre 2011 par Martine Aubry et Cécile Duflot. Tout bien pesé, malgré les rodomontades de son ex-ministre du Logement, les hiérarques verts s’avèrent plus accommodants avec l’exécutif que les frondeurs du PS. La direction du parti, comme la majorité des militants, se contente en effet de promesses de verdir l’industrie et le nucléaire, comme naguère Sarkozy avec le Grenelle de l’environnement, à des années-lumière de tout questionnement sur l’impératif de croissance lui-même. « Quand on parle de convertir l’industrie à l’écologie, c’est manifestement l’inverse qui est visé », écrivait il y a déjà trente ans l’Encyclopédie des nuisances[3. Article « Abracadabrant », Jaime Semprun, EDN, avril 1992.]. C’est toujours l’opinion de cette trentenaire qui a adhéré en 2009, l’année du pic aux Européennes (16% !). « Il y a quelques années, les objecteurs de croissance représentaient 30-40% des militants. Aujourd’hui, nous sommes très peu, la motion décroissante Alternative écolo n’a recueilli que 10 % des votes au dernier congrès. En dehors des jeunes et de quelques vieux, c’est un parti de bobos. » Dans la cour, le groupe de rock local massacre à coups de riffs ratés les tubes pop-rock des deux dernières décennies, dont L’homme pressé de Noir désir – clin d’œil lourdingue à Mme Duflot-Cantat ou simple solidarité bordelaise ?

Le lendemain, un jeune « cochiste »  me présente l’un des derniers décroissants du parti. A la différence de son mentor Cochet, Thierry ne s’intéresse pas tant aux questions démographiques. Son dada, c’est plutôt l’énergie : « Cela parle davantage aux gens, de leur dire qu’ils ne pourront bientôt plus prendre l’avion ou leur voiture, ou alors à des prix exorbitants, que de leur annoncer un changement climatique qu’ils ont encore du mal à se figurer» Depuis son adhésion en 2008, Thierry martèle que nous assistons à la fin d’un monde. Assis sur un transat, il me démontre qu’on a besoin de plus en plus énergie pour extraire de l’énergie. Et comme ni le nucléaire ni l’éolien ne compenseront la raréfaction du pétrole, dit-il, la décroissance n’est pas une option mais l’avenir inéluctable. S’inspirant d’un rapport anglais, Thierry chante les vertus d’un programme de « décroissance scientifique », une sorte de saint-simonisme inversé. Il faudrait créer des quotas énergétiques négociables qu’entreprises et particuliers échangeraient sur le marché, de façon à ne pas crever le plafond de nos ressources en énergie, me dit-il. A priori, ce rationnement ne sonne pas très social, puisque les gros pourront racheter les parts des petits, mais on ne peut pas tout exiger, « la redistribution des richesses doit se faire par d’autres biais ». Sans langue de bois, il m’expose l’une des contradictions principales de ce parti excessivement « technophile » : « Les Verts n’osent pas aller contre les demandes sociales des citoyens. On a participé aux manifs sur les retraites par démagogie, pour montrer qu’on était bien « degôche », alors qu’une société rationnée devra inévitablement repousser l’âge de sortie de la vie active.

Le surmoi progressiste des Verts, je le retrouve un peu plus tard, au cours de la réunion du nouveau courant « Restaurons l’écologie à EELV » à laquelle je me suis incrusté. Et si les Verts parlaient d’écologie ? En v’là une idée qu’elle est bonne ! Un manifeste en circulation invite le parti à retrouver sa vocation première, sous le titre  « Gauche/droite : quand le cap est le même » – ça ne vous rappelle rien ? Le tropisme productiviste de la gauche française ainsi que la dérive sociétale des Verts y sont corrigés à la machette.

Mais ce qui provoque l’indignation d’une bonne partie de la salle, c’est cette phrase que j’aurais pu écrire : « Le mythe d’une « vraie » gauche, qui seule pourrait incarner l’écologie, ne s’appuie sur aucune base historique ou idéologique : qu’il s’agisse du nucléaire, du dogme de la croissance, de la compétitivité ou de la relance par l’offre ou la consommation, le clivage gauche droite n’a pas l’épaisseur d’une feuille de cannabis. » Or, chez bien des militants la gauche, c’est l’Eglise qu’on ne saurait quitter. De rares inconscients bravent l’interdit : « On est la troisième voie. La gauche a toujours été productiviste comme la droite. En entrant au gouvernement, on est devenu gestionnaire d’un système qu’on abhorre. Je me fous d’être de droite ou de gauche, ce que je veux, c’est que l’écologie gagne !», ose un adhérent girondin. Poussés par leur base, les rédacteurs du manifeste crient au malentendu et remettent un jeton dans la grande lessiveuse « degôche ». Si je ne m’étais pas fait aussi petit qu’une souris dans cette séance de thérapie collective, j’aurais peut-être eu le cran de me lever et de citer La France contre les robots, le plus grand texte écologique et anti-industriel qu’il m’ait été donné de lire, signé d’un certain Georges Bernanos, peu suspect de gauchisme…

Le samedi matin, je manque de sécher l’atelier « Gestation pour autrui : pratique altruiste ou exploitation ? », pour cause de panne d’oreiller. C’eût été dommage de rater ma chère Marie-Jo Bonnet, ex du MLF et des « Gouines rouges », en pleine disputatio avec une jeune femme médecin. Candice pratique une « GPA non marchande » dans sa clinique bruxelloise, dont elle expose les « principes éthiques ». Cette sémillante wallonne ne laisse pas de rassurer son auditoire hétéroclite, qu’elle assaille de détails sur la concertation entre futurs parents, mère porteuse et psy. Aux usines à bébés indiennes, Candice préfère le luxe du sur-mesure : en quinze ans, elle n’a accepté de ne résoudre que 52 « situations », qui ont entraîné 28 grossesses, ayant produit 19 enfants.  « Dans 85% des cas, on a recours à une mère porteuse affective, souvent une amie du couple. Le reste du temps, on fait appel à des mères biologiques extérieures, la plupart du temps recrutées par Internet, sans rémunération. » –  neuf mois de grossesse pour aider une inconnue, c’est peut-être du vice…Petit hic,  en l’absence de loi spécifique, la mère porteuse peut garder l’enfant si elle change d’avis. L’auditoire a compris : une loi GPA, vite ! Initialement inscrite sur le programme, l’ex-députée verte Anny Poursinoff a choisi de céder la parole à son amie Marie-Jo. En sus du décapant Adieu les rebelles (Flammarion, 2014), la féministe a co-signé une « Lettre ouverte au Président de la République » publiée le 14 juillet dans Libération dans laquelle des personnalités de gauche (Lionel Jospin, Jacques Delors, Yvette Roudy, Catherine Tasca, etc.) exhortent François Hollande à résister au jugement de la Cour européenne de Justice qui condamne la France pour sa prohibition de la GPA. Parmi ces partisans d’une convention internationale interdisant les mères porteuses, Marie-Jo Bonnet se distingue par ses positions libertaires anti-mariage et anti-GPA, qu’elle reformule opportunément en termes écolo-compatibles : « Chez les femmes, le désir d’enfants est devenu injonctif. Pourquoi ne pas s’accepter comme on est ? Je suis née avec 1.55m, lesbienne et j’ai accepté ma différence. On a perdu de vue les limites intrinsèques à notre condition humaine !»  N’en déplaise à Candice, « la GPA gratuite n’existe pas, poursuit-elle. Cette fuite en avant technologique ne va jamais sans dédommagements ». Dans le public, la lutte des âges bat son plein. Un gouffre sépare les féministes post-soixante-huitardes qui s’offusquent de l’« exploitation du corps de la femme dans sa fonction maternelle archaïque » des jeunes qui rêvent de « GPA non-marchande », parce que le marché c’est mal, sans se risquer à la moindre réflexion sur les effets de la technique elle-même. En public, Joël, le biogénéticien grisonnant de l’atelier démographie avoue son scepticisme à mots couverts : « Je suis un écolo, confronté à un problème de limites. C’est bien beau de vouloir faire des gamins mais… ». En privé, il se montrera plus volubile : « La GPA comme la PMA me posent problème. Il y a des possibilités techniques positives liées à l’évolution de la science, comme réparer une jambe cassée. Mais, pour le reste, quelles frontières poser ? » Les jeunes jonglent avec le langage des droits individuels. Je crois parfois entendre Pierre Bergé – : « Que je sache, un ouvrier, son corps est aussi exploité. Porter un enfant ne traumatise pas une femme » – ou Najat Vallaud-Belkacem – tel Gregory qui s’insurge d’un « discours naturaliste, contre-progressiste et assez conservateur. Comme si la Nature était forcément quelque chose de bien ! » L’assistance semble insensible à la cocasserie de ce cri du cœur anti-Nature dans la bouche d’un militant écolo. Je me demande bien combien savent que les journaux La Décroissance et L’Ecologiste se sont opposés à la loi Taubira par refus de l’artificialisme né du droit et de la technique… Marie-Jo Bonnet encaisse cette volée de bois vert (humour…) sans se départir de son calme olympien, mais je crains fort que Candice ait conquis le cœur des cadets, tout acquis à la cause pourtoussiste.

Voilà, c’est fini. Ou presque. Reste un hommage aux précurseurs de l’écologie Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994), en présence de Simon, le fils du premier, venu de la Dordogne voisine, accompagné de deux universitaires spécialistes du second. « Un atelier-croupion », déplore d’emblée ce petit homme débonnaire à l’accent chantant, aussi libre et inclassable que les deux figures du personnalisme gascon à l’honneur ce vendredi après-midi. Europe-Ecologie-Les Verts célébrant deux critiques radicaux de la technologie, dont l’un fut un théologien protestant habitant Pessac et enseigna dans les murs de cette fac bétonnée, c’est un peu l’hommage du vice à la vertu. Contre-modernes, Ellul et Charbonneau ne sont-ils pas victimes de récupération par leurs héritiers verts autoproclamés qui occultent la part conservatrice de leur pensée ? Un jeune philosophe de l’EHESS me répond par l’affirmative. Un ange passe lorsque Simon Charbonneau demande qui a lu les œuvres de son père : sur la cinquantaine de spectateurs de l’assistance, nous sommes trois ou quatre à lever le bras ! Mais nul n’a besoin de se documenter pour s’indigner. Un quadra à t-shirt s’élève contre « certains écolos, je l’espère minoritaires,  qui vont jusqu’à remettre en cause le Progrès, la modernité, les Lumières On ne va pas revenir à ce qu’il y avait avant, c’est-à-dire les ténèbres. » Le passé, voilà l’ennemi ! À la sortie, je me sens rincé par ces trois jours passés avec ces gens accueillants qui lavent leur linge sale en dehors de leur famille.

A l’arrêt du tramway, j’ai la chance de retrouver Simon Charbonneau, dont c’était la première (et peut-être la dernière) apparition chez les Verts. Sur le chemin de la gare Saint-Jean, il m’offre ce bon mot : « Les Verts sont atteints du syndrome du circaète Jean-le-Blanc, un rapace de nos régions qui se nourrit… de couleuvres.»[/access]

*Photo : DR.

Octobre 2014 #17

Article extrait du Magazine Causeur


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Ferguson : ne tirez pas sur la police
Next article «Fleur» de culture
est journaliste.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération