Leurs noms mutins et bucoliques sont une invitation au jeu du berger et de la bergère. Chanteloup-les-Vignes et Conflans-Sainte-Honorine, communes des Yvelines enlacées dans des bras de Seine, ont une sonorité libertine. C’est ainsi. Mais les malheurs de la crise, ont réduit, chez Sophie, le champ des possibles. Devenue grande, elle n’a pas la tête à batifoler. Pas plus que ne l’ont Farida, Paul ou Joao, ses voisins, « parents » ou « parent seul ». La bagatelle c’est bien joli, mais quand elle est suivie d’effet, il faut faire garder bébé. Ce n’est pas mépriser la France nataliste que de dire cela. C’est s’inscrire dans la trame d’une histoire pas si vieille que cela, en l’occurrence celle de la libération de la femme, dont le film Norma Rae, qui raconte le combat d’une ouvrière, veuve, mère de deux enfants, syndicaliste dans une usine textile de l’Amérique des années 1970, est un condensé haletant des luttes féministes.

Natalia Baleato est de la trempe des « sacrées bonnes femmes ». D’origine chilienne, elle a fui avec son mari l’Amérique du Sud du temps des dictatures et trouvé refuge en France en 1977. La crèche associative Baby Loup qu’elle a créé et qu’elle dirige, est un peu l’héritière de ces batailles contre la domination masculine et l’ordre capitaliste – les guillemets sont en option – menées et remportées pour certaines d’entre elles contre les conservateurs d’alors.

Au XXIe siècle, on prend les mêmes mais on renverse la vapeur. Dans son conflit avec une employée musulmane qui avait contrevenu à la charte laïque de l’association en revenant vêtue d’une tenue islamique sur son lieu de travail après un congé parental, Baby Loup a certes été victorieuse en droit, mais elle a en quelque sorte perdu dans les faits : fin 2013, après vingt-deux ans de présence dans la cité Noé, la crèche a préféré quitter « Chanteloup » plutôt que de continuer d’y subir des « pressions ». « Les derniers temps, confie Natalia Baleato, c’est la communauté noire du quartier qui nous protégeait des actes malveillants de certains musulmans. C’est dire le degré de communautarisme atteint ici. Toute notre démarche est bâtie contre cela. La vraie mixité, elle est chez Baby Loup. »

Symbole de « la laïcité en danger », la crèche a emménagé à sept kilomètres de là, à Conflans-Sainte-Honorine, longtemps le fief de Michel Rocard, accueillie par un maire militant laïque, le PRG Philippe Esnol, qui n’est plus aujourd’hui que sénateur. Mais voilà qu’aux municipales de mars, ce « bastion de la gauche » a basculé à droite en raison de divisions au sein de l’ancienne majorité. L’équipe a changé. Manifestement, les codes aussi.

La crèche Baby Loup pourrait fermer ses portes à la fin de l’année ou devoir procéder à des licenciements, alerte sa directrice, en butte aux tracasseries du nouveau maire, Laurent Brosse, 28 ans, marié, un enfant, UMP. De cette génération montante à l’UMP, mais pas que là, qu’on pourrait qualifier de post-laïque, plus malthusienne que redistributive, moins irresponsable diraient les pragmatiques. Cette classe d’âge-là est visiblement peu réceptive aux combats des « pionnières de la cause des femmes », des personnes comme surgies d’un passé louche, n’hésitons pas, des ténèbres. A l’inverse, sur la photo, les cadets du parti dont le jeune Brosse est issu, affichent une fraîcheur de promise-keepers.

L’élu n’a pas souhaité parler à Causeur, son directeur de cabinet appelant tel un supérieur de petit séminaire pour dire que cela ne se faisait pas de joindre le maire, avocat en droit social dans un cabinet de Neuilly-sur-Seine, sur son poste professionnel. Il se peut aussi que Laurent Brosse estime que l’ancienne majorité s’est trop avancée en faisant des promesses à Baby Loup, et veuille couper dans les dépenses communales pour rendre du « pouvoir d’achat » aux Conflanais, ce dont semble témoigner sa décision de porter de 20 à 30 minutes la durée quotidienne de gratuité des parkings de la ville pour les automobilistes locaux.

Rien, dans l’aspect de la crèche Baby Loup, n’évoque un passé louche. L’endroit aurait plutôt un côté « tourné vers l’avenir », à tout le moins « en phase avec son temps ». Ne cherchez plus le modèle scandinave, il est là : un calme inattendu dans un tel endroit, une propreté maniaque, une décoration joyeuse mais sobre, à l’extérieur un potager, des produits frais cuisinés chaque jour. Si l’on osait, un monastère de la petite enfance. La grande particularité de la crèche est d’être ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Elle fonctionne avec des horaires décalés, héberge momentanément des femmes en détresse, œuvre à l’insertion d’adultes déclassés. L’adresse n’est pas qu’une garderie, elle aide aussi des vies à se réaliser.

Situé à deux cents mètres de la gare des trains de Conflans-Sainte-Honorine, le bâtiment de plain-pied avec sous-sol abritant la crèche, était auparavant celui de la Sécurité sociale, qui l’a mis en vente. L’association Baby Loup l’a racheté environ 700 000 euros, contractant pour ce faire un emprunt de 500 000 euros « sur vingt ans ». Ce changement de propriétaire et d’affectation est semble-t-il passé relativement inaperçu dans un quartier à la fois résidentiel et de transit, composé de pavillons et de petits immeubles, la place Romagné, de facture plus récente, à l’une des deux sorties de la gare, apportant la touche moderne et citoyenne que lui confère son dessin en forum.

Au « Ponte Da Barca », un tabac-presse qui a vue sur la crèche, le tenancier, portugais comme le nom de son bar, nourrit des regrets : « C’était mieux quand il y a avait la Sécu, ça nous rapportait des clients », dit-il, la radio branchée sur un canal lusitanien d’où volute le beau timbre d’Aznavour. L’homme est au courant du conflit, qui tourne autour des chiffres : « Le précédent maire avait promis une subvention de 400 000 euros par an à la crèche, mais le nouveau ne veut pas donner plus de 90 000. »

C’est un problème. « Le budget annuel s’élève à 1,14 million d’euros, indique la directrice générale de Baby Loup, Natalia Baleato. Les pouvoirs publics participent au financement de l’association à hauteur de 80%, la part des familles se situe entre 10% et 15%, le reste étant constitué de dons. Notre loyer suite à notre emprunt bancaire est de 2800 euros par mois. Nous employons vingt-cinq salariés, dont trois temps partiels. Deux-tiers des heures d’accueil vont aux enfants conflanais. En tout, nous recevons une centaine d’enfants par mois, certains venant de communes environnantes. Comment voulez-vous qu’on s’en sorte sans la subvention conflanaise initialement prévue ? » Certes, Baby Loup a reçu de l’argent de donateurs, des grosses et des petites sommes, lorsqu’il est apparu que la crèche ne resterait pas à Chanteloup-les-Vignes. Mais le fonctionnement de l’association ne peut pas dépendre exclusivement de la générosité de personnes privées ; pour sa pérennité, il doit reposer principalement sur un financement public, affirme la directrice.

Le maire Laurent Brosse dit souhaiter maintenir une égalité de traitement entre les crèches municipales relevant de son autorité et l’établissement Baby Loup. Soit une subvention unique de 2,34 euros par heure et par enfant, alors que 4 euros pour Baby Loup avaient été convenus par son prédécesseur Philippe Esnol. Natalia Baleato plaide encore une fois la spécificité de sa crèche, que le maire s’obstinerait à ne pas voir : les heures de nuit, celles du dimanche, le remboursement du déménagement et de la réfection du bâtiment de l’ancienne-Sécu, un coût afférant au budget ordinaire de Baby Loup, quand il relève d’un compte distinct pour des travaux semblables effectués dans les crèches municipales, fait valoir la directrice. Qui n’est pas au bout de ses peines.

Natalia Baleato se heurte en effet au refus du Conseil général des Yvelines, tenu par la droite, de lui accorder l’agrément qui permettrait d’accueillir « en simultané » trente-huit enfants au lieu de vingt actuellement. Pour délivrer cette autorisation, le Département exige de la personne dirigeant la crèche un diplôme d’éducateur de jeunes enfants. Or Natalia Baleato est sage-femme, pas éducatrice. Ce qui est aujourd’hui une condition n’en était apparemment pas une lorsque Baby Loup œuvrait à Chanteloup-les-Vignes.

A ce stade, autant poser la question : veut-on la mort de Baby Loup ? Dit autrement et avec des nuances : portée aux nues il n’y a pas si longtemps encore par tout ce que droite et gauche réunissaient de défenseurs de la laïcité, Baby Loup gênerait-elle à présent les politiques ? « Pour les gens de droite, on fait trop de social, pour les gens de gauche, pas assez de multiculturel », analyse Natalia Baleato d’une formule. Fervent soutien de la crèche, Elisabeth Badinter observe une inversion de la perception, les « coupables » changeant de camp : « Les défenseurs de la laïcité sont devenus des sectaires, voilà comment on nous voit, se désole-t-elle. Comme si on entérinait l’idée diffusée par l’extrême-gauche que la laïcité serait de l’islamophobie. » Ex-tête-de-liste PS aux dernières élections municipales à Conflans-Sainte-Honorine – Philippe Esnol, son compagnon dans la vie, ne s’étant pas représenté –, Fanny Ervera, qui se décrit comme « une laïque pur jus, mère, femme et féministe », estime que « dans ce dossier, il n’y a que des coups à prendre ».

C’est qu’en démocratie, les voix comptent. Le dernier scrutin municipal aura peut-être servi de leçon aux socialistes et d’avertissement à la droite. Les réformes ou expérimentations sociétales que sont le « mariage pour tous » et les « ABCD de l’égalité filles-garçons » initialement destinés aux élèves du primaire, auront certainement aliéné aux premiers une bonne partie de l’« électorat musulman » des banlieues, traditionnellement proche du PS. Les changements sur la question des mœurs, d’une part, et, d’autre part, la défense de la laïcité, sont perçus par de nombreux musulmans comme des tentatives de les acculturer totalement, ce à quoi ils résistent.

Formant un socle électoral important, le « bloc musulman », qu’on sait toutefois hétérogène, est en mesure de se faire entendre des politiques. Pour une partie de ces derniers, la victoire vaut apparemment le sacrifice d’un des principes républicains les plus « sacrés », du moins sa refonte en quelque chose de « plus souple ». Pourquoi se gêneraient-ils, quand la société, pas que l’islamique, la chrétienne aussi et les couches populaires déboussolées par la même occasion, semblent entamer un virage puritain ? Le député Benoît Hamon, président de la Fédération socialiste des Yvelines, très prudent en ces domaines, n’a pas donné suite aux demandes d’entretien de Causeur.

La députée des Yvelines Valérie Pécresse a en revanche bien voulu s’exprimer. L’élue, chef du groupe UMP au conseil régional d’Île-de-France, donne l’impression d’être la seule chez les politiques à « se bouger » pour la crèche Baby Loup. Attachée au « respect de la laïcité », elle est, dans cette affaire, prise en porte-à-faux par le positionnement de Laurent Brosse, auquel elle a apporté son franc concours durant les municipales. Elle en appelle à « l’union nationale » pour sauver Baby Loup de la faillite et bat la campagne yvelinoise pour tenter de boucler un tour de table. Elle dit avoir obtenu du maire conflanais une augmentation de la subvention municipale, qui passerait de 90 000 à 125 000 euros.

Dans un courrier daté du 13 octobre envoyé au président de région, le socialiste Jean-Paul Huchon, elle écrit qu’il manque à Baby Loup « 275 000 € pour l’année », indiquant que « le président du conseil général [l’UMP] Pierre Bédier [lui a] confirmé sa volonté de soutenir la crèche, bien que les ressources financières du département soient aujourd’hui beaucoup plus contraintes que celles de la région ». Pour Henri Guaino, autre député UMP des Yvelines, « la crèche Baby Loup est devenue un symbole, il est important qu’elle survive ».

C’est l’intention du comité de parents constitué début octobre et qui compte bien donner de la voix. Il a créé à cet effet une page Facebook, ainsi qu’un compte Twitter et lancé par ailleurs une pétition sur la plateforme Avaaz appelant à exercer une certaine pression sur le maire de Conflans-Sainte-Honorine afin qu’il débloque les fonds jugés nécessaires au développement de l’activité de la crèche. « Notre initiative n’a rien de politique en termes d’affiliation partisane », affirme Mathieu Frappier, l’un des représentants du comité, père d’une petite Léonie de 2 ans inscrite à Baby Loup. Trois parents dudit comité rencontreront le maire aujourd’hui 27 octobre, à 16 heures.

« Cette crèche, c’est vraiment l’idéal, pour ma femme et moi, témoigne Mathieu Frappier. Je suis pompier professionnel à Houilles, j’ai parfois des gardes de vingt-quatre heures. Ma compagne est chef de produit en entreprise, elle doit s’absenter jusqu’à trois nuits par semaine en raison de ses déplacements professionnels. Je ne sais pas comment nous ferions si la crèche fermait. Il faudrait prendre une nounou, et ça ne serait pas facile d’en trouver une avec nos horaires de travail décalés. » A Baby Loup, les parents paient en moyenne 1 euro par enfant et par heure de garde. Les coûts sont fonction du revenu parental et peuvent descendre à 26 centimes.

Il est 17h30 en ce jour de semaine. Des parents viennent récupérer leur progéniture. Maeva habite seule à Achères avec sa fille Alycia. Elle a signé un contrat d’avenir à la RATP, qui la forme à différents métiers, la conduite de véhicules comme la relation avec la clientèle. « Avant, je confiais ma fille à une assistante maternelle en plus d’un placement en crèche, explique-t-elle. J’y laissais la moitié de ma paie, maintenant, c’est 10%. » Bastien, concepteur dans un bureau d’étude automobile, a récemment emménagé à Conflans-Sainte-Honorine. « Ma femme est infirmière, en horaires décalés, c’est elle qui a choisi Baby Loup. Nous payons 200 euros par mois. Sans cela, il faudrait prendre une nounou mais ça nous coûterait trois fois plus. » Natalia Baleato ne pouvait rêver plus belle publicité que ces témoignages-là, livrés spontanément, précisons-le. Et ce n’est pas fini.

Pedro, un Portugais ouvrier dans le bâtiment, installé depuis deux ans en France, arrive ce soir-là du travail et retrouve Duarte, son petit garçon de 8 mois. Sa femme, du Portugal aussi, est opticienne. Tous deux exercent leur activité professionnelle à Paris mais résident à Conflans-Sainte-Honorine. Farida est la maman de Jasmine, 13 mois. Elle travaille à la Banque postale, « le samedi matin compris ». « J’étais contente d’apprendre que Baby Loup s’installe à Conflans, depuis, je revis, ça met de la zen attitude dans ma vie, souffle-t-elle. On ne peut pas laisser tomber cette crèche comme ça, c’est un très bon concept. Comme mère seule, je ne sais pas comment je ferais si ça devait fermer. »

Sara est une « ancienne de Chanteloup ». Elle y avait placé l’un de ses enfants. Aujourd’hui elle en a trois. « Je vis seule avec eux depuis 2012, raconte-t-elle. Elle, c’est Merveille, elle a 16 mois, et elle, c’est Colombe, elle a deux ans et demi. Toutes deux sont à la crèche. Le troisième, Etienne, 4 ans, est dans la voiture. Baby Loup m’a aidé à retrouver du travail depuis la naissance de Merveille. Je suis laborantine à la station d’épuration d’Achères. » Valérie Pécresse a rendu visite à la crèche dimanche 26 octobre en fin de matinée. Elle en a retiré de « très bonnes impressions ». « Il y avait une douzaine d’enfants et un certain nombre de parents venus pour des activités d’éveil », raconte-t-elle. « Je me demande, ajoute-t-elle, si, par mesure d’économies, il ne serait pas judicieux de regrouper à Baby Loup l’accueil des femmes battues – l’une des missions de la crèche – résidant dans les Yvelines et dans le Val-d’Oise limitrophe de Conflans-Sainte-Honorine. »

Mercredi 29 octobre, un « sommet départemental » s’annonçant décisif, se penchera sur l’avenir de Baby Loup. Outre Natalia Baleato pour le conseil d’administration de la crèche, il réunira le sous-préfet, le président du Conseil général, le maire de Conflans-Sainte-Honorine, ainsi qu’un représentant de la Caisse des allocations familiales. Comme disait gaillardement une ancienne élue de la Ville de Lausanne, en Suisse : ce n’est pas le moment de mollir.