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Que voulez-vous qu’ils fassent d’une bibliothèque ?

Chronique de Didier Desrimais où il sera question de post-littérature, d’effacement de la culture, d’absence de style, de déclin de l’intelligence, et finalement, comme un concentré de tout ce qui précède, de Sciences Po.


« La France, naguère pays littéraire par excellence, n’est plus qu’une république bananière de la littérature, laquelle y est méprisée avec le plus grand sérieux par ses thuriféraires mêmes ». 

Richard Millet, Langue Fantôme

C’est l’été. Il y a quelques jours, Madame Figaro a mis en ligne un de ces papiers culturels remâchés qui font le bonheur du quidam en vacances, surtout si celui-ci prétend appartenir au club de plus en plus restreint des « grands lecteurs », ceux qui, selon les journaux, lisent plus de vingt livres par an. Intitulé « 13 livres qu’on a honte de ne pas avoir lus à 50 ans », cet article insipide présente malgré tout l’intérêt de montrer le fossé séparant l’époque qui a vu advenir la littérature de « l’âge de L’après littérature »[1] et de confirmer par conséquent le remplacement de l’art littéraire par un bric-à-brac informe vendu par des quincaillers éditoriaux, eux-mêmes soutenus par des proxénètes médiatiques se prétendant critiques littéraires.           

Après une introduction où elle affirme, sans rire, qu’à « 50 ans, on lit pour vibrer », la journaliste du Figaro propose, dans trois rubriques distinctes, les listes de « romans mythiques » que les quinquagénaires auraient, donc, honte de ne pas avoir lus. Chaque livre est agrémenté d’un commentaire soi-disant arraché à un de ces repentis ; on peut supposer que la journaliste a inventé ces lecteurs et leurs témoignages, ce qui n’a de toute façon aucune importance : on sent une parfaite affinité entre elle et certains échantillons humains rompus à l’esprit dégradé de l’époque. Rubrique « Littérature française classique », rien à dire : Les MisérablesLa RechercheLe Rouge et le NoirMadame Bovary et Les Fleurs du mal sont à l’honneur. Idem pour la rubrique « Littérature étrangère classique » qui met en exergue Guerre et PaixCrime et ChâtimentOrgueil et Préjugés et l’Ulysse de Joyce. Je vous fais grâce des commentaires, plus creux les uns que les autres.    

Cherchez l’intrus

La dernière rubrique concerne la littérature contemporaine – et c’est là que ça devient intéressant. La journaliste a sélectionné quatre livres supposément « incontournables ». Commençons tout de suite par l’intrus, c’est-à-dire le seul qu’on pourrait effectivement regretter de ne pas avoir lu : Voyage au bout de la nuit. Un dénommé Mehdi dit s’être refusé à le lire après avoir « découvert l’homme derrière l’œuvre ». En revanche, il a vraisemblablement lu les trois autres. D’abord… Les Années d’Annie Ernaux, œuvre emblématique de la sous-littérature qui encombre les librairies depuis plus de quarante ans. En 1988, Mme Ernaux affirmait souhaiter « rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature ».[2] Trente ans plus tard, elle se félicitait de son travail de sape littéraire : « Je suis contente d’avoir quand même changé des choses dans la littérature – je crois avoir fait en sorte qu’il n’y ait plus cette espèce d’admiration inconditionnelle pour la joliesse, la belle phrase, la rhétorique ».[3] Pour parvenir à cette désintégration, elle livrait son secret : « L’écriture plate me vient naturellement ». On peut dire que, de ce côté-là, c’est parfaitement réussi. L’ennui gagne dès les premières phrases des Années, mollement inspirées du Je me souviens de Perec, et ne cesse de croître au fil des pages qui, elles, restent indubitablement d’inspiration ernaussienne et donc d’un ennui mortel. Les métaphores rabâchées et les banalités bourdieusiennes se succèdent dans une langue anémiée.

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Derrière cette écriture rachitique, osseuse, fade, plate, on entrevoit un désert intellectuel et sentimental, une haine instinctive du beau, l’aigreur et le ressentiment d’une « transfuge de classe » embourgeoisée qui désire « venger sa race ». Entre deux observations égotistes, Mme Ernaux exulte devant son écran de télévision et le spectacle des pauvres êtres se jetant du haut des « symboles de la puissance américaine », les tours du World Trade Center en feu : « Les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens. […] Le prodige de l’exploit émerveillait ». Plus tard, promue au grade de commissaire politico-littéraire, Mme Ernaux rédigera l’acte d’accusation conduisant à l’exclusion de Richard Millet du comité de lecture de Gallimard. À la lecture de ce bulletin policier, d’aucuns notèrent que la commissaire Ernaux, si peu à l’aise avec le style purement littéraire, possédait en revanche une parfaite maîtrise du style stalino-jdanovien. Les mêmes ne furent donc pas surpris de la voir soutenir bruyamment Jean-Luc Mélenchon, Houria Bouteldja et tous les sympathisants décolonialistes, islamo-gauchistes et racialistes attendant leur heure révolutionnaire pour appliquer à grande échelle leur politique de terreur. Il apparut alors à tous cette vérité : l’écriture plate de Mme Ernaux n’était que le résultat d’un esprit qui se cherchait encore, qui n’avait pas trouvé sa véritable voie – une fois que celle-ci lui apparut, notre argousin nobélisé opta pour un style administratif inspiré de celui des indicateurs de police et adopta le genre qui lui seyait le mieux : la lettre de délation.                        

La journaliste du Figaro a choisi ensuite… L’Amant de Marguerite Duras, prix Goncourt 1984. Le livre est très court – ce qui, en l’occurrence, est un atout non négligeable. On y devine des envies de plonger le lecteur dans des profondeurs insondables ; malheureusement, le style superficiel, creux et répétitif de l’œuvre n’encourage guère à l’immersion – aucune houle ne vient troubler la surface des platitudes décrites à grand renfort d’inélégantes redondances. Lors de la sortie de cet opuscule débraillé, à l’écriture négligée, célébré pourtant par la plupart des médias, de rares critiques décrivirent la situation de la littérature, ce qu’elle avait été – un art – et ce qu’elle était en passe de devenir définitivement : un colifichet médiatique, un objet de contemplation nombriliste et, surtout, un redoutable parasite opportuniste profitant de l’estime que les Français portaient encore à la littérature classique, à une langue et à un style qui n’étaient déjà plus que des fantômes. Dans une vidéo estampillée France Inter, Laure Adler avoue avoir relu récemment L’Amant et découvert une histoire qu’elle n’avait pas décryptée à la première lecture, « celle de l’émancipation d’une jeune fille qui s’éloigne de l’univers du colonialisme dans lequel elle est contrainte de vivre ». Depuis qu’elle a adopté les thèses les plus absurdes du wokisme et du décolonialisme, Laure Adler s’émerveille devant ce qu’elle croit être une régénération de son système de pensée et n’est en réalité que le résultat final et fatalement déficient de ses premières amours intellectuelles et gauchisantes. Notons au passage qu’en d’autres circonstances, s’il s’était agi d’un autre auteur, d’un autre récit autobiographique, la militante féministe acharnée qu’est Mme Adler n’aurait sûrement pas hésité à soulever l’épineuse question de l’emprise et du consentement – dans le cas présent, elle avoue simplement son bonheur d’avoir goûté à nouveau les pages décrivant « la sensualité » et « les orages de désir » de cette jeune fille de quinze ans découvrant la sexualité avec un riche Chinois de treize ans son aîné. Fer de lance publicitaire de toutes les médiocrités, Mme Adler a écrit une biographie de Duras et a consacré plusieurs émissions radiophoniques et hypnotiques à Annie Ernaux et à son livre Les Années, émissions que la faculté préconise en cas d’insomnie, si la lecture de L’Amant n’a pas suffi à estourbir le patient.

De Charybde en Scylla                    

Enfin, la journaliste du Figaro rapporte (ou invente) les propos de Marc, 54 ans, journaliste lui aussi : « Pendant des mois, mon entourage ne parlait que de ce livre : dans la rédaction du journal où je travaillais, chez mes amis, au bar, à la télé… J’avais peur d’être déçu, que l’œuvre ne soit pas à la hauteur de l’engouement général. Et en même temps, je me dis que je passe à côté de l’un des grands romans de ces dernières années ». De quel roman s’agit-il ? De celui de Virginie Despentes, Vernon Subutex ! Cette pitrerie hallucinogène enthousiasme la bobocratie convaincue d’être, à l’instar de l’auteur, rebelle et dérangeante. Mme Despentes imagine en effet qu’elle est subversive parce qu’elle écrit mal, est vulgaire, dit des gros mots et décrit des scènes de partouze entre trans-machins camés – c’est-à-dire fait comme tout le petit monde culturel inspirateur du nouvel ordre moral, du nouvel Ordre tout court, celui du Grand Commencement et de l’Avenir Radieux, lesquels ne pourront aboutir qu’après que la culture occidentale, et la littérature avec elle, auront été détruites, ce à quoi tout ce petit monde travaille sans relâche. Les sujets plus ou moins subtilement abordés dans Vernon Subutex ne laissent aucun doute quant à l’idéologie dominante. L’inversion de la réalité y est systématique. Nous apprenons ainsi que « tant que les femmes consentiront à faire naître des bébés mâles, l’humanité restera un bourbier dégueulasse » ; que les Français sont homophobes, que les plus aisés d’entre eux pensent que « la place des femmes est à la maison et qu’il faut corriger celles qui sortent » ; que la France a inventé la laïcité « pour emmerder les immigrés », que les enfants de ces derniers vont malgré tout devenir le « sang neuf », l’élite de notre pays : « une élite, une vraie. Pas de la branlette de beau quartier où tout ce qui compte c’est le patrimoine de ton père » ; que des jeunes femmes se rasent la tête pour se protéger des importuns et que, malgré tout, ce sont toujours les mêmes jeunes gens qui les harcèlent : « C’est toujours les Français les plus lourds. C’est toujours eux qui font chier les filles » ; que, malheureusement, « on finit toujours par entendre Zemmour : quand ce n’est pas sur la plus grande radio de France c’est qu’il est en train d’écrire dans un quotidien à grand tirage ou qu’il est invité à parler quelque part » ; qu’aucun des terroristes du Bataclan « n’était pratiquant » et que ceux-ci ont simplement été influencés par « des films et des jeux de Hollywood » – j’en passe et des meilleurs.

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Les journalistes de Libé, du Nouvel Obs et de Télérama savourent les élucubrations de Mme Despentes ; même son écœurante déclaration d’amour aux frères Kouachi, de sinistre mémoire, ne les a pas dégoûtés : « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une Kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que vivre à genoux. J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage. J’ai aimé aussi leur désespoir ». Sur France Inter, Xavier de La Porte est convaincu, après avoir lu Vernon Subutex, que « Virginie Despentes est notre Balzac ». Les critiques du Masque et la Plume, eux, s’extasient devant des « tableaux de la France d’aujourd’hui extraordinairement percutants » comme… « les passagers dans les trains absorbés dans leurs écrans » et « la tolérance zéro qui est le stade ultime du capitalisme » – comprenne qui pourra. Ils admirent le personnage principal, Vernon, parce qu’il « ne produit rien » et « va à l’opposé des injonctions d’aujourd’hui » et « à l’encontre des qualités “viriles” ». La désopilante critique des Inrocks Nelly Kaprièlian, celle-là même qui osa qualifier la dernière miction autobiographique de notre sycophante nobélisée (Le jeune homme, 30 pages jaunâtres de mièvreries incontinentes) de « miniature parfaite concentrant tous ses livres dans un geste proustien d’une beauté époustouflante », conclut cette émission tragi-comique : « Virginie Despentes est devenue une icône populaire ». Il fallait oser !

Mais revenons à notre chroniqueuse du Figaro qui prête à Marc, le soi-disant journaliste qui regrette de ne pas avoir encore lu le pavé de Mme Despentes, les propos suivants : « Quand je croise le regard de Despentes en couverture, j’ai un peu honte de ne pas être suffisamment rock’n’roll pour l’avoir lue ». S’il existe, Marc pourra se rattraper en lisant Cher connard, le dernier « roman hyper brillant et généreux » de Virginie Despentes, dixit Nelly Kaprièlian, critique hémiplégique de gauche possédant un odorat exceptionnel mais sélectif, capable de repérer les « écrivains nauséabonds » et les livres qui « suintent le Français de souche »[4], mais nullement gêné par les effluves odorifères émanant des livres frelatés fabriqués et promus par une corporation parasitaire dont l’unique but est de remplacer la culture par un système culturel prétendument destiné à promouvoir « l’Intelligence et la Beauté » (Jack Lang), mais en réalité uniquement occupé à gaver ses parasites les plus malins, les plus opportunistes et les plus faisandés.                 

Introduites dans les programmes de l’ENS, les fumisteries sociologico-nombrilistes de Despentes et d’Ernaux sont dorénavant épandues dans les manuels scolaires, entre les oukases écologiques et les cours orientés d’éducation aux médias.  Au fil des ans, les prescripteurs du nouvel ordre moral sont parvenus à mettre en place un système dans lequel aucune tête ne doit dépasser ni penser. Rien n’échappe à cette entreprise de décérébration. Après avoir été qualifiée de « bourgeoise » par les bourdieusiens, l’ancienne littérature qui était, en plus d’un puissant stimulant spirituel, un art amoral, a été supplantée par une nouvelle prose utilitaire, idéologiquement bien-pensante et uniformément disgracieuse. « Du fait de leur méconnaissance des bons livres, les jeunes deviennent les dupes de tout ce que d’insidieux charlatans leur offrent en guise d’interprétation de leurs sentiments et leurs désirs », écrit Allan Bloom dans L’Âme désarmée. Ces jeunes gens, ajoute-t-il, sont par conséquent rendus incapables, par manque d’instruction, « de distinguer entre le sublime et la camelote, entre l’intuition et la propagande ». L’Éducation nationale, les médias gauchisants et les milieux culturels wokes ont participé, main dans la main, au triomphe des jocrisses et au massacre de notre héritage littéraire.

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En 1930, dans son Essai sur la France, le philologue allemand Ernst-Robert Curtius écrivait : « Il est impossible de comprendre la vie politique et sociale de la France si l’on ignore sa littérature. […] Celui qui veut jouer un rôle politique doit faire ses preuves littéraires. Prétendre avoir de l’influence sur la vie publique est inutile, aussi longtemps que l’on ne s’est pas rendu maître du mot parlé et écrit. Jamais les connaissances techniques et la précision scientifique ne suppléeront, en France, au manque de culture littéraire ». Ce temps-là est révolu. Pire, notre époque a vu survenir, en plus de celui de la littérature, le déclin, par défaut de transmission, des connaissances techniques et scientifiques. En quatrième de couverture de la dernière édition de cet ouvrage[5], il est rappelé une citation du critique littéraire Michel Crépu : « Cet Essai sur la France devrait figurer au programme de culture de nos politiques. S’ils ont encore une bibliothèque ». S’ils ont encore une bibliothèque… Cette phrase, écrite en 1995, annonçait un désastre qui, à cause entre autres de L’Éducation nationale, n’a fait que s’amplifier.

Dans un entretien donné au Figaro, Madeleine de Jessey, professeur de lettres en hypokhâgne, se désole d’avoir de plus en plus d’étudiants qui ont très peu lu, n’ont « aucune vision d’ensemble de l’histoire littéraire » et ne maitrisent ni l’orthographe, ni la grammaire. Mais quelle importance ! Les plus malins d’entre eux pourront toujours se mettre au globish et s’inscrire à Sciences Po. Cet IEP vient en effet de lancer la… Paris Climate School, première école européenne ayant « vocation à être un hub d’échanges universitaires » et à délivrer un « diplôme en sciences humaines et sociales dédié à la transition écologique ». Le programme du master Ecological transition, risks and governance sera bien sûr dispensé uniquement en anglais. Il est promis aux futurs diplômés des débouchés dans l’administration, les collectivités locales, les institutions européennes et internationales, les ministères. S’ils ont encore une bibliothèque… Que voulez-vous que ces
futurs parasites formés dans ce qui est devenu l’antre du wokisme, du progressisme gauchiste, de l’écologisme et de toutes les idéologies mortifères à la gloire d’une nouvelle ère postnationale, post-littéraire, post-humaine, fassent d’une bibliothèque ?


[1] Alain Finkielkraut, L’après littérature, Éditions Stock, 2021.

[2] Les femmes, Gallimard, 1988.

[3] Entretien donné au Monde le 26 avril 2019.

[4] Élisabeth Lévy, « La gauche olfactive se déchaîne », article paru dans Causeur le 6 mai 2012. Les écrivains vilipendés par Mme Kaprièlian s’appellent Renaud Camus, Richard Millet, Denis Tillinac. Mme Kaprièlian préfère lire « l’écrivain engagé » Édouard Louis, « une des voix majeures pour dire la France d’aujourd’hui », selon elle ; un des nombreux morpions cramponnés au système médiatico-culturel sus-évoqué, selon moi.

[5] Ernst-Robert Curtius, Essai sur la France, Éditions de l’aube, 2017.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Vers la fin du progressisme à l’anglaise ?

Le Premier ministre travailliste semble actuellement rétropédaler sur des questions comme l’immigration, l’ordre public et la défense en adoptant une attitude normalement incompatible avec la doxa socialiste et encore moins avec le wokisme qui, depuis 2010, fait des ravages outre-Manche. Ce rétropédalage est motivé chez Starmer par le besoin de gérer Donald Trump, mais aussi par sa compréhension de ce que veut la grande majorité de l’électorat britannique. C’est peut-être le signe que la parenthèse progressiste tire vers sa fin. Analyse.


Machine arrière. Sir Keir Starmer a visiblement compris que, s’il veut court-circuiter l’ascension vers le pouvoir du parti de droite souverainiste de Nigel Farage, Reform UK, il va devoir revoir ses positions sur l’immigration massive et autres grands projets dé-civilisationnels de la gauche progressiste. On voit en effet ternir son soutien à peine voilé aux sympathisants de l’islam politique, et l’anti-trumpisme obsessionnel de la gauche institutionnelle est définitivement enterré depuis la visite du président américain en Ecosse.

Le progressisme britannique deviendrait-il donc “vieux jeu”, old school ?

Rappelons tout de même que la tradition politique britannique n’est pas fondamentalement progressiste dans ses origines. Au contraire, elle se méfie de tout projet de construction d’un homme nouveau. Plus empiriste que rationaliste, elle se fie à l’expérience et méprise les concepts. Ses grands penseurs, comme Hobbes, Hume, ou Locke, sont des philosophes du réel, qui observent ce qui est, et non pas ce qui devrait être.

À la différence de la tradition française, héritée de l’idéal révolutionnaire de la table rase, la tradition britannique, héritée du Grand Siècle et des Lumières Écossaises, est ce que l’on pourrait appeler libérale-conservatrice : libérale dans son acceptation des mœurs de chacun et son respect de l’individu ; conservatrice dans sa volonté assumée de préserver les fruits d’une civilisation élaborée.

Seulement voilà : le progressisme, dans sa version la plus véhémente, rejette tout de go libéraux et conservateurs, qu’il n’hésite pas à amalgamer. Quiconque n’est pas progressiste est forcément réactionnaire, et quiconque ne suit pas la marche vers un monde meilleur est un hérétique qui ose ralentir le cortège.

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Il est donc assez étrange d’observer le succès de ce progressisme zélé — importé des universités américaines après avoir été conditionné, prêt à l’emploi, par la French Theory et les grands gourous de la déconstruction française — dans une société britannique qui a toujours rejeté les utopies révolutionnaires. La fièvre de 1789 n’a en effet jamais traversé la Manche et le communisme n’a jamais vraiment réussi à s’implanter dans la patrie de George Orwell.

Mais à partir de 2010, la forteresse idéologique a commencé à s’affaisser. Les tribunaux moraux ont remplacé le sens du compromis, la repentance a supplanté la fascination des Britanniques pour l’histoire, et la cancel culture a mis un terme à la coutume du débat civilisé à l’anglaise. Le cheval de Troie de cette idéologie autoritaire étant la notion de tolérance, si chère à l’éthique des Britanniques.

Là où les wokes ont été stratégiquement malins, c’est en s’attaquant non pas au pays, mais à leur capitale ultra-mondialisée, où toutes les idées sont les bienvenues (même les mauvaises) pour peu qu’un exotisme certain les rende attrayantes. On ne dira jamais assez à quel point le gouffre idéologique, économique et politique entre Londres et le reste du pays façonne le déséquilibre d’un royaume déjà morcelé en quatre nations. Londres est une cité-État richissime ; le Royaume-Uni, un territoire somme toute assez pauvre depuis la désindustrialisation.

Le progressisme autoritaire ne pouvait prendre racine que dans un microcosme fermé, urbain, riche, ouvertement mondialisé et mondialiste. À Londres, l’esprit anglais a progressivement muté en esprit Monde, avec toute l’adaptation codifiée que cela implique.

Le pouvoir de la City, érigeant une certaine idée du Progrès en idole sacrée — comme Robespierre vénérait une certaine idée de la Vertu — s’est détourné de la tradition libérale-conservatrice, lui préférant l’idéal apatride et multiculturel à la mode chez les continentaux. Londres se rêve en Singapore-on-Thames, et depuis le Brexit, l’idée d’une sécession de la métropole tentaculaire séduit autant qu’elle le ferait dans les cercles progressistes de Californie. La religion progressiste a fait de Londres une nouvelle San Francisco : une ville autrefois symbole d’équilibre, devenue laboratoire idéologique ; l’arrivée de la Big Tech n’ayant fait qu’en accélérer la mutation.

Paradoxalement, certains foyers de culture britannique résistent encore et toujours à l’envahisseur, mais bien plus loin de Westminster. Ce sont souvent de petites villes riches, peu bombardées durant la Seconde Guerre mondiale. On pense à Winchester, Bath, Stamford, Exeter, St Albans… Elles ont réussi à préserver un art de vivre local qui, pour le coup, s’inscrit totalement dans la tradition libérale-conservatrice, laquelle est en réalité plus un mode de vie qu’une forme de militantisme.

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Le libéralisme conservateur incite à vivre avec les autres sans les corriger, à pouvoir réformer sans détruire, et à respecter sans sacraliser. Une éthique du juste milieu, qui a toujours convenu à une mentalité britannique en quête d’un vrai vivre-ensemble — pas la caricature telle qu’on la connaît chez nous.

Ces villages ou ces villes médiévales, géorgiennes, développés autour d’un marché réputé, toujours vivants et joyeux, rendraient jaloux les Français, qui voient leurs campagnes et leurs villes moyennes se vider de leurs habitants. Le wokisme n’y est présent que dans les universités, éternels foyers d’endoctrinement, mais il s’arrête à la porte des pubs et des charity shops (magasins associatifs de produits de seconde main, qui animent les rues principales).

La tradition libérale-conservatrice n’a donc peut-être pas totalement dit son dernier mot au Royaume-Uni. Elle s’est retirée dans les marges. Ces marges qui pensent encore à l’avenir de leur nation. Et dont le poids électoral ne pourra plus longtemps être ignoré par les élites londoniennes.

L’esprit britannique préparerait-il son grand retour ?

Le « piano de Chopin » et le flou artistique

De même que sept villes se sont disputé l’honneur d’être le lieu de naissance du poète Homère, plus d’un piano était proposé comme étant celui sur lequel Chopin aurait composé certains de ses Préludes lors de son séjour sur l’île de Majorque. Des deux présentés à la Chartreuse de Valldemosa, celui dans la cellule n° 2, devant lequel des touristes ayant payé le privilège s’émerveillent, n’est pas authentique mais le produit d’un subterfuge. Récit.


A la Chartreuse de Valldemosa, sur l’île de Majorque, et cela pendant près d’un siècle, des centaines de milliers de touristes se sont vu présenter un piano parfaitement quelconque comme étant celui où Chopin composa nombre de ses Préludes. Un piano exposé au sein d’une cellule qu’on prétendait être celle où avait vécu le musicien. Supercherie alors fort rémunératrice, naguère dénoncée par la Justice, mais que, dans la Serra de Tramuntana, le principal massif montagnard de Majorque, on persiste à noyer dans un flou artistique.

Durant des décennies, les visiteurs accourant à la Chartreuse de Valldemosa afin d’y verser une larme attendrie à la mémoire de Frédéric Chopin et de George Sand, auront été confrontés (pour le prix d’un seul billet d’entrée, mais dans une confusion savamment entretenue sur le site comme dans les pages des guides touristiques !) à deux cellules, la 2 et la 4, où auraient vécu le compositeur, la romancière et ses enfants, lors d’un séjour romantique à souhait, du 15 décembre 1838 au 11 février 1839. Au sein d’un monastère humide et glacial en hiver qui venait d’être désaffecté par le ministre libéral Juan Álvarez Mendizábal et vendu par lots aux bourgeois de Palma. Durant tout le XIXe siècle, on ne savait plus exactement dans quelle cellule avaient séjourné Chopin, Sand et ses deux enfants, avec leur domestique. Tout permettait cependant de penser que ce n’était en aucun cas la cellule n°2, ainsi que l’atteste le témoignage écrit et daté de 1896 d’un homme se souvenant, dans son enfance, avoir rendu visite aux illustres voyageurs dans la cellule n°4 ou la cellule n°5, à l’exclusion de toute autre.

Un subterfuge

Mieux encore ! la famille Ferra, qui depuis toujours dirige le Festival Chopin au sein de la Chartreuse, puis sa présidente, la señora Rosa Capllonch-Ferra, auront fait croire aux visiteurs, du touriste ordinaire à la reine d’Espagne et au président polonais, en passant par Manuel de Falla, Alfred Cortot ou José Luis Borges, que l’instrument disposé dans la cellule n°2 était le « pauvre piano majorquin » évoqué par George Sand et loué à Palma en attendant l’arrivée de l’autre, un pianino Pleyel envoyé à Chopin de Paris.[1] Ce pauvre piano majorquin sur lequel l’artiste aurait toutefois composé nombre de ses Préludes. Or le médiocre instrument de la cellule n°2, des experts l’ont prouvé, avait été fabriqué à Majorque dans les années 1850… bien après le séjour de Chopin à Majorque. Et même après sa mort, place Vendôme, à Paris, en 1849. 

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Cependant, à deux pas, dans la cellule n°4, celle où avaient effectivement vécu les deux grandes figures du Romantisme, le piano qui y était présenté, celui envoyé de Paris par Pleyel et arrivé peu avant le départ de Chopin malade pour la France, ce piano était même un temps interdit d’existence… par décision officielle venue de Madrid.

Début des hostilités

La guerre picrocholine qui débuta en 1932 et qui aura opposé durant huit décennies les propriétaires des cellules 2 et 4, mais surtout le faux et le vrai, la supercherie et la vérité historique, si modeste au fond qu’en soient les sujets (une cellule de moine et un simple piano droit, mais lourd d’une intense charge émotionnelle et sur lequel furent composées des pages célèbres), cette guerre aurait dû être stoppée net par le jugement  courageux d’une magistrate de Palma à l’aube des années 2010. Un jugement circonstancié et sans appel, s’appuyant sur des expertises sérieuses, sur des éléments solidement documentés, parfaitement étayés, établis à la façon d’un travail universitaire. Et prouvant de façon définitive que la cellule n° 4 était bien celle où Chopin avait vécu, alors que la cellule n° 2 n’avait pas été la sienne et surtout que le piano de rencontre qu’on y avait déposé, constituait une supercherie.

Cette année 1932, sur les conseils du Français Edouard Ganche (1880-1945), alors l’un des plus éminents spécialiste de Chopin, venu en pèlerinage à Valldemosa, la cellule n°4 de la Chartreuse fut ouverte au public par son propriétaire, le señor Quetglas-Amengual, grand-père de son actuel possesseur, Gabriel Quetglas. En 1928, elle venait d’être enfin authentifiée comme étant celle qui avait abrité le musicien et ses compagnons. Et cela grâce à un dessin du fils de George Sand, le tout jeune baron Maurice Dudevant. Un dessin attestant, sans hésitation aucune, grâce à la position du campanile de la Chartreuse, qui y est représenté, que c’était bien depuis le jardin de cette cellule n°4 qu’il avait été tracé.[2] On y présenta dès lors, on y présente encore aux voyageurs, le pianino envoyé à Majorque par Pleyel à la demande de Chopin. Arrivé à grand peine sur l’île en décembre 1838, et plus difficilement encore du port de Palma à Valldemosa au début de janvier 1839, malgré les tentatives d’extorsions des douanes espagnoles, le pianino Pleyel[3] fut installé là où résidaient le Polonais et ses amis français, dans cet ensemble de trois pièces spacieuses qu’on appelle cellule, ouvrant sur un jardin clos de la même surface que celle de l’appartement, et d’où l’on découvre un paysage enchanteur bordé par la Méditerranée.

Le piano décoratif dans une cellule fantaisiste

Tout cela se fit parce qu’une dizaine d’années auparavant, les Ferra, une autre famille de Palma localement influente et propriétaire des cellules 2 et 3, avait décidé fort opportunément de les ouvrir au tourisme naissant en profitant de la confusion qui longtemps avait empêché de situer de façon sûre l’emplacement de la cellule occupée par Sand et Chopin. Pour orner la n°2 transformée en musée Chopin, cette famille fit l’acquisition d’un vieux piano qui n’était là que pour évoquer la présence du musicien. Le propriétaire de la cellule, Bartomeu Ferra, dans un opuscule consacré à Valldemosa, y précisait même brièvement que le pauvre piano majorquin évoqué par George Sand et sur lequel s’échina Chopin en attendant celui de Paris, devait être considéré comme définitivement perdu. Et qu’en aucun cas le piano exposé chez lui n’avait été celui sur lequel le compositeur polonais avait travaillé.

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Et pour cause ! Le clavier de cet instrument exhibé dans la cellule n°2 comporte 82 touches… quand ceux en usage du vivant de Chopin et sur lesquels il composa n’en comptaient encore que 78, puis 80 dès les années 1840. Ce piano à 82 touches offrede surcroît trois cordes par note alors que dans les années 1830 un marteau ne frappait que deux cordes, voire une seule s’agissant des basses. Enfin, son apparence dévoile qu’il est une copie de modèles qui n’apparurent à Paris qu’au mitan des années 1840. Il est donc aujourd’hui prouvé que ce piano de la cellule n° 2 ne fut construit par des facteurs de Majorque que dans le courant des années 1850… soit près de quinze ans ou plus après le départ de Chopin !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Des roses. Et sur les deux pianos

Toutefois, la famille fort avisée de Bartomeu Ferra fera vite disparaître le trop honnête opuscule de ce dernier afin d’en rééditer une nouvelle version amputée de la phrase importune. En outre, elle décida d’autorité que Chopin et Sand avaient occupé la cellule n°2 dont elle était justement – voyez l’heureux hasard ! – la propriétaire. Et elle décréta tout aussi impérieusement que c’est sur ce piano de rencontre que Chopin avait entrepris la composition des Préludes. Enfin, pour appuyer bien fort sur la pédale romantique, un peu comme dans les magazines pour dames ou sur les pochettes de disques de « musique de charme », on déposa artistiquement une rose sur le clavier. Une touche d’un sentimentalisme de pacotille censée attester sans doute que l’instrument était bel et bien celui joué par Chopin avant l’arrivée du Pleyel. Le pire, c’est que dans la cellule n°4, on fera de même sur le piano authentique. Mièvrerie et mauvais goût n’ont pas de camp ! De part et d’autre de surcroît la rose était accompagnée par un drapeau polonais frappé de l’aigle couronnée, ce qui fait aussi son effet sur les âmes sensibles.

 La supercherie perdure

Comment cette supercherie a-t-elle pu perdurer aussi longtemps en dépit des preuves qui s’accumulaient pour la dénoncer ? Déjà, en 1965, la musicologue polonaise Krystina Kobylanska, conservatrice du Musée de la Société Chopin, à Varsovie, s’indignait que l’on fît passer le piano et la cellule n°2 pour ce qu’ils n’étaient pas.

C’est qu’en Espagne, on se moquait éperdument de l’authenticité d’un piano et d’une cellule monacale, de ce qui relève de la vérité historique. C’est aussi qu’il est plus commode de croire à la version que veulent asséner ceux qu’elle arrange, quand ils sont localement influents. C’est que la justice, dans un pays où longtemps a régné l’arbitraire le plus absolu, est une chose toute relative. Et qu’elle est plus aimable avec les gens en place. Et l’avènement de la démocratie avec le rétablissement de la monarchie n’a pas changé en un jour les vieilles mentalités.

De Chopin au football

La señora Capllonch-Ferra, forte de sa situation de présidente et de fille de directrice du Festival Chopin de Valldemosa (très modeste festival, mais sujet de fierté locale et financé officiellement par la Communauté des Baléares) ; forte aussi de ses relations anciennes avec les sociétés Chopin du monde entier, et de celles entretenues avec la myriade de pianistes invités dont on prit bien évidemment soin ; forte enfin de l’appui de son frère, ex-président des fans du Club royal de football de Mallorca… la dite señora avait tout pour faire pencher la balance de son côté.

Après moult procès perdus et vaines démarches depuis les années 1930 pour rétablir la vérité, il aura fallu que Gabriel Quetglas, excédé par la mauvaise foi de la partie adverse et l’impunité garantie au mensonge, trouvât un nouvel angle d’attaque : il porta cette fois plainte pour publicité mensongère en pointant du doigt le panneau qui présentait le piano de la cellule n°2 comme étant le pauvre piano majorquin. Et il aura ensuite fallu une juge lucide et courageuse pour confondre enfin les mystificateurs, avec à l’appui expertises, documents, témoignages et relevés topographiques. Voilà la partie adverse sommée par décision de justice de retirer l’inauthentique piano de la cellule n°2, et interdite de faire croire, de quelque façon que ce soit, que celle-ci abrita Chopin.

Aujourd’hui le faux piano est passé dans la clandestinité. Et il n’est plus claironné qu’il fut l’instrument majorquin sur lequel aurait composé Chopin. En revanche rien n’indique clairement que la cellule n° 2 n’est pas du tout celle où vécurent Frédéric Chopin, George Sand et ses enfants.  Au visiteur interloqué de découvrir deux lieux où Chopin aurait séjourné, le personnel du musée évacue le problème en marmonnant avec une monumentale mauvaise foi que l’on n’a jamais clairement établi lequel était le vrai. Malgré des preuves irréfutables, malgré un jugement et sa publication, à la Chartreuse de Valldemosa, comme dans nombre de guides de tourisme, on cultive sciemment un flou artistique, pour ne pas en dire davantage.

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Comme rien n’est clairement indiqué à l’entrée de l’ancien monastère, bien des visiteurs ne découvrent qu’au sortir de la n° 2 la cellule n° 4, située plus loin de la porte principale. Sans rien affirmer de précis, on leur a laissé croire que le n° 2 était bien celle où avait vécu Chopin. Il leur faut alors acquérir un billet supplémentaire pour découvrir le vrai piano, le Pleyel, au cœur de la cellule où le musicien et la romancière ont réellement séjourné, ainsi que les collections qu’elle renferme, plus riches que celles qui trônent chez l’ennemi. Ce qui réduit bien évidemment le nombre de visites qui seront effectuées dans l’authentique séjour et laisse à penser que les tensions sont toujours aussi vives entre les clans, entre le vrai et la faux.

En extase devant une fraude

Qu’en est-il des parts confortables que touche le clan Ferra-Capllonch sur les billets d’entrée (entre 200 000 et 300 000 d’euros par an, semble-t-il) délivrés à la Chartreuse pour 12,50 euros, tarif ordinaire de visite, mais pouvant osciller entre 8,50 euros pour les étudiants et 18,50 euros pour les « privilégiés » ? Elles s’élèvent, ces parts, à 23,75% du prix de chaque billet car à la cellule où Chopin n’a jamais séjourné s’ajoutent l’ancienne pharmacie des religieux et une imprimerie que possède aussi le clan. Le propriétaire de l’authentique piano et de la cellule n° 4, lui, est censé en percevoir 11%. 

Au sein de la Chartreuse, tout comme dans un piano-bar d’hôtel défraîchi, cinq fois par jour durant 15 minutes, un malheureux pianiste d’animation saccage sans conviction les partitions de Frédéric Chopin devant une poignée de touristes tout frémissants à l’idée de plonger au cœur du Romantisme. Et en août, les propriétaires de la cellule no 2 relancent leur très modeste Festival Chopin depuis longtemps fort surévalué. Il accueille cette année la pianiste bulgare Dina Nedeltcheva (les 8 et 10 août) et le Polonais Mateusz Dubiel (les 23 et 24 août). Honorable affiche certes, mais bien succincte pour une manifestation qui se pare du titre ronflant de « festival » et qui ne constitue rien d’autre qu’un événement d’intérêt local.

Dès le jugement rendu au tribunal de Palma à l’aube des années 2010, un journal majorquin, brisant enfin l’omerta, avait perfidement diverti ses lecteurs en publiant les photographies d’innombrables personnalités, depuis Franco jusqu’à la reine Sophie, toutes posant devant le faux piano. L’ensemble étant titré : « Extasiados frente a un fraude ». (En extase devant une fraude).


[1] Ce pauvre piano majorquin, comme le définira George Sand, avait été loué à une famille de Palma. D’abord installé dans la maison de So’n Vent d’où Chopin et George Sand furent méchamment expulsés quand on apprit que le Polonais était phtisique, il sera transporté à Valldemosa et déposé dans la pièce principale de la cellule n°4. Revenu à ses propriétaires de Palma, c’est ce piano qui semble avoir été vendu en 1913 à la grande claveciniste Wanda Landowska comme étant celui sur lequel avait un temps travaillé Chopin. Exposé en 1937 à la Bibliothèque polonaise, à Paris où résidait Wanda Landowska, il est aujourd’hui aux Etats-Unis où l’artiste polonaise, fuyant la France occupée par les nazis, trouva refuge et mourut.

[2] L’emplacement du clocher de la Chartreuse, tel qu’on le voit apparaître sur ce dessin de Maurice Dudevant, a permis de comprendre que ledit dessin ne pouvait avoir été exécuté que du jardin de la cellule n°4 ou, à la rigueur, de l’extrême angle de celui de la n°3. Le recueil de dessins qui était la propriété d’Aurore Sand, la petite-fille de Maurice, a été racheté par les propriétaires… de la cellule n°2. Lesquels détiennent ainsi la preuve irréfutable que ce n’est pas de leur cellule qu’a été effectué ce dessin et partant que celle-ci n’a jamais abrité Chopin et Sand. Chose dont on ne fait évidemment pas étalage devant les visiteurs.

[3] A leur départ de Majorque, Chopin et Sand vendirent le pianino Pleyel à une Française, Hélène Choussat, mariée au banquier de Palma Canut, banquier par qui transitait l’argent envoyé de Paris aux deux artistes. A la mort d’Hélène, le piano passa à son fils, à la femme de celui-ci, au neveu de cette dernière, puis au grand-oncle de son actuel propriétaire, Gabriel Quetglas. Il fut en 1932 réinstallé à la Chartreuse, quand la cellule n° 4 fut ouverte au public.

So Schnell: Dominique Bagouet

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L’esprit français au passé et au présent

À la recherche de l’esprit français


J’entends dire ici et là que des ruines prochaines de notre pays, il ne restera que notre esprit. Nous avons en effet cette aptitude merveilleuse à tourner les pires situations en dérision et à en rire. Je pense à Rivarol à propos du gouverneur de la Bastille massacré le 14 juillet 1789. « Monsieur de Launay avait perdu la tête bien avant qu’on ne la lui coupe. » Nous avons l’esprit vachard, un peu mufle, pas très charitable. Il s’exerce en général aux dépens des autres. Nous sommes beaucoup trop vaniteux pour le tourner contre nous-mêmes. Les lieux communs ont la vie dure. Qu’est-ce qu’une conversation française ? De la vitesse, du décousu, des réparties à l’emporte-pièce, des saillies, des jeux de mots ou des « bons mots ». Je partage avec Benjamin Constant une certaine méfiance pour ce genre d’acrobaties. Il en parle comme d’« un coup de fusil tiré contre l’intelligence ». J’ai de l’esprit une tout autre idée. Talleyrand en donne une bonne définition dans ses Mémoires. Avoir de l’esprit selon lui, c’est avoir du tact, l’instinct et le sens de l’exacte nuance des mots prononcés à-propos, la mesure aussi des rapports de la courtoisie et de l’impertinence. Il trouvait que les femmes étaient beaucoup plus douées à cela que les hommes et citait en exemple la conversation de sa mère. « Jamais elle n’a dit un bon mot, c’était quelque chose de trop exprimé. Les bons mots se retiennent, elle ne voulait que plaire et perdre ce qu’elle disait. » Tout ceci est passé de mode. Nos récentes évolutions de société, les rapports d’intolérance que nous entretenons entre nous se prêtent de moins en moins à la nuance. Et puis, la définition de l’esprit que je préfère n’est pas française. On la doit au philosophe allemand Georg Christoph Lichtenberg en 1798 : « Un couteau sans lame à qui manque le manche. »

Rien ne passe, tout s'oublie: Souvenirs d’Histoire

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Réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) : Bruxelles se trompe de modèle

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté le 16 juillet des propositions pour une réforme de la PAC après 2027. Il y a de quoi inquiéter les agriculteurs français. Tribune libre de Gilles Lebreton, ancien député au Parlement européen (2014-2024), négociateur de la PAC pour la période 2021-2027, et membre des Horaces[1]


Les agriculteurs n’en finissent plus d’avoir de bonnes raisons de manifester leur mécontentement. On se souvient de leur explosion de colère en janvier 2024 contre diverses mesures dont le projet de règlement sur la « restauration de la nature » – amendé ensuite -, et contre l’intention de la Commission – toujours d’actualité – de ratifier le traité de libre-échange avec le Mercosur. On a aussi en mémoire leur mobilisation de mai dernier contre la suspension de la loi Duplomb, finalement votée le 8 juillet et qui permet notamment de mettre fin à certaines surtranspositions françaises du droit européen. Voilà maintenant que la présentation par Ursula von der Leyen des orientations de la nouvelle PAC, le 16 juillet, annonce une nouvelle vague de protestations.

Il faut dire qu’il y a de quoi s’inquiéter. Sur les quatre principales nouveautés présentées, trois au moins sont alarmantes pour les agriculteurs.

D’abord, le montant du budget annoncé pour la PAC est en nette régression : 300 milliards d’euros pour la période 2028-2034 contre 387 milliards pour la période 2021-2027. Cela représente une baisse de 22 % ! C’est à peine croyable à une époque où nos “élites” semblaient avoir compris, à la suite de la pandémie de covid-19 et de la guerre en Ukraine, que la sécurité alimentaire est une priorité.

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Ensuite, la structure de la PAC est profondément modifiée : fini, son budget spécifique ainsi que la répartition de celui-ci en deux fonds distincts, l’un (le FEAGA ou Fonds européen agricole de garantie) pour les aides directes aux agriculteurs, l’autre (le FEADER ou Fonds européen agricole pour le développement rural) pour le soutien au développement rural. Le budget de la PAC est désormais intégré dans un fonds plus vaste, englobant aussi la politique de cohésion, l’immigration, et même « les politiques sociales ». On voit le danger, d’ailleurs bien identifié par la ministre française de l’Agriculture, Annie Genevard, hélas impuissante à le conjurer : cette nouvelle structuration permettra de raboter la PAC « mois après mois » au gré des arbitrages politiques de Bruxelles. L’agriculture deviendra ainsi plus que jamais une variable d’ajustement, ce qu’elle était déjà lors de la négociation des traités de libre-échange. On devine sans difficulté les pressions qui seront exercées en ce sens par les États membres de l’UE qui, contrairement à la France, ne sont pas de gros consommateurs des fonds de la PAC et ont intérêt à en obtenir la réduction.

En troisième lieu, Von der Leyen veut imposer un plafonnement et une dégressivité pour les versements des aides directes aux agriculteurs. Certes, intrinsèquement l’idée n’est pas stupide, car le système actuel d’aide à l’hectare privilégie sans doute trop les grandes exploitations, et incite ainsi au regroupement des petites et moyennes exploitations, mettant en danger le modèle de l’agriculture familiale. C’est ainsi que depuis trois ans, la taille moyenne des fermes françaises est passée de 89 à 93 hectares. Quant au nombre d’exploitations de plus de 200 hectares, il progresse de 2,8% par an[2]. Mais les seuils proposés par la Commission sont manifestement trop bas : plafonnement à 100 000 euros, dégressivité de 25% entre 20 000 et 50 000 euros, de 50% entre 50 000 et 75 000 euros, et de 75% au-delà. Par comparaison, la loi américaine OBBB du 3 juillet 2025 retient un plafonnement à 155 000 dollars.

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Enfin, et c’est là à nos yeux un motif de satisfaction, la Commission souhaite accorder aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour financer leur agriculture. Cela permettra à chaque État, dans le droit-fil des plans stratégiques nationaux créés par la réforme de 2021, de fixer plus librement ses priorités en matière agricole. Le commissaire à l’agriculture, le Luxembourgeois Christophe Hansen, a ainsi expliqué que les 300 milliards d’euros fléchés pour l’agriculture sont un plancher et non un plafond : les États pourront donc dépasser le montant d’aides ainsi prévu. Bien entendu, cette liberté accrue devra être encadrée pour éviter que de trop grandes distorsions entre États membres ne finissent par vider la PAC de sa substance. Il faudra donc veiller à maintenir certaines règles existantes, comme par exemple la liste commune des pesticides interdits, et à instituer des plafonds européens de subventions pour chaque type de culture et d’élevage.

Ces quelques critiques esquissent donc ce qui pourrait constituer un contre-modèle pour la réforme de la PAC : d’abord, le maintien d’un budget PAC autonome, au moins pour la partie « aides directes » correspondant à l’actuel FEAGA, et suffisamment abondé pour éviter toute diminution forcée des aides actuelles ; ensuite, la possibilité de puiser en cas de besoin pour l’agriculture dans le nouveau fonds « cohésion » ; plafonnement et dégressivité institués à des seuils également réhaussés ; enfin, liberté accrue des États membres de fixer leurs priorités dans le cadre de leurs plans stratégiques nationaux, et de subventionner leur agriculture dans le respect de plafonds communs à instituer.


[1] Les Horaces sont un cercle de hauts fonctionnaires, hommes politiques, universitaires, entrepreneurs et intellectuels apportant leur expertise à Marine Le Pen, fondé et présidé par André Rougé, député français au Parlement européen..

[2]La France agricole, n°4122 du 11 juillet 2025 p. 19.

Un Arc de moindre Triomphe ?

La profanation de la tombe du soldat inconnu par un SDF a suscité une colère juste. Mais nous devrions réserver notre plus grande indignation pour les crimes tels que le meurtre atroce près d’Amiens d’un homme qui a été égorgé et son corps éviscéré. Chronique.


Un Sans Domicile Fixe, Hamdi Hakim, âgé de 47 ans, avec 21 mentions à son casier judiciaire, de nationalité marocaine et en situation régulière, a suscité une immense indignation parce que, franchissant les grilles, il a allumé sa cigarette le 4 août à la flamme honorant le Soldat inconnu à l’Arc de Triomphe. Après avoir accompli ce geste, il est reparti tranquillement mais une touriste lettone a filmé la scène.

Il a très rapidement été interpellé, identifié, et placé en garde à vue.

Des déclarations ministérielles et politiques ont stigmatisé cette transgression, qualifiable pénalement de « violation de sépulture vouée à rendre hommage à la mémoire de nos morts ».

Cet acte a été décrit comme « misérable » avec des dénonciations solennelles comme : « On ne bafoue pas impunément la mémoire de la France » (Le Figaro).

Une fois qu’on a exprimé son indignation, ne serait-il pas temps de s’interroger sur nos réactions ?

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Il semble que l’auteur de cette offense ne l’ait pas accomplie en pleine conscience de ce qu’elle avait au sens propre d’iconoclaste mais plutôt comme le geste réflexe d’un homme seulement inspiré par le besoin utilitaire d’allumer sa cigarette auprès de la flamme la plus proche. Cela, sans atténuer l’opprobre ni l’indignité, est de nature à les atténuer sensiblement.

Le concert d’exclamations outragées à la suite de ce qui a été communément défini comme un outrage, n’a pas empêché tous les témoins de cette péripétie de demeurer cois, tant par le verbe que par l’action.

Sans prétendre minimiser la sincérité de tous ceux qui, ministres compris – l’une a exigé « des sanctions exemplaires » -, ont exprimé leur stupéfaction indignée face à ce sacrilège républicain, il me semble que celui-ci entre dans la catégorie de ces gestes de plus en plus fréquents qui révèlent plus une instabilité, une indécence, un déséquilibre, qu’une authentique volonté de transgression pénale ou, comme en l’occurrence on aurait pu le supputer immédiatement, de profanation anarchiste. Ces comportements, même s’ils peuvent être définis comme des délits, relèvent en général d’une autre sorte d’indignation que celle engendrée par les délits et les crimes « ordinaires ».

Celui qui a été commis près d’Amiens, avec une victime éviscérée, est à inscrire dans ce long et tragique inventaire des horreurs que la morale se doit de réprouver sans nuance et la Justice de condamner avec rigueur.

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C’est sans doute à cause de ce hiatus que j’ai trouvé hypertrophiées les réactions à la suite de l’incident choquant de la flamme. L’Arc de Triomphe n’a pas été amputé de la moindre parcelle de légitimité et d’honorabilité – il résiste à tout et notamment à cet allumage réflexe – mais il a permis, par cet excès que je peux comprendre s’il est sincère, de compenser tout ce que la lutte contre l’infinité des malfaisances délictuelles et criminelles, désespérantes chaque jour, clairement horribles, a de faible et, malgré la bonne volonté des ministres concernés et des magistrats engagés, de trop limitée.

Si nous pouvions mettre la même flamme à étouffer ce qui blesse ou tue la France au quotidien, notre monde serait sauvé.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Israël, éternellement coupable…

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Des plateaux repas servis à bord d’un avion de la compagnie espagnole Iberia, aux photographies trompeuses qui circulent dans la presse internationale, l’Etat juif est la cible d’une propagande sans relâche. Où trouver la vérité? Faisons appel à la simple logique ! Tribune de Liliane Messika.


À écouter les dirigeants des démocraties molles, cités par leurs médias militants, un Martien de passage imaginerait qu’un onzième commandement a été ajouté aux Tables de la Loi : « Toujours, tu croiras Israël capable du pire et le puniras au centuple ».

Au menu du jour, la famine que l’État juif est censé organiser dans le cadre du génocide des Palestiniens. Pour mémoire, avant le pogrom du 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre actuelle, Gaza était passée de 200 000 en 1948 à 2,3 millions[1].

La propagande n’est plus ce qu’elle était 

Les maîtres en la matière, Propagandastaffel et KGB, mentaient comme des arracheurs de dents, à une époque où le public qui en était abreuvé n’avait aucun moyen d’en vérifier l’invraisemblance. Aujourd’hui, côté verre à moitié plein, l’info circule à la vitesse de la lumière. Côté verre complètement vide, la logique a été jetée avec l’eau du bain de dame Nature. Le délire touche tous les domaines : l’humanité ne se divise plus entre deux sexes mais en cent genres ; le français s’écrit illisible et imprononçable-point-e-point-x-y-z ; Mahmoud Abbas, Président palestinien qui a soufflé, en janvier dernier, la vingtième bougie de son unique mandat de quatre ans, se voit offrir, pour son jubilé, la présidence d’un État fantoche issu de la réunification de sa dictature perso avec celle de son ennemi mortel, le Hamas. 

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Il est donc illusoire de chercher du réel sous les déclarations d’amour LFIstes aux « résistants » du Hamas ou sur les affirmations humanitaires des promoteurs de la destruction de l’État juif. « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir » écrivait Proust en 1913. Sophie de Mijolla-Mellor, psychanalyste et professeur émérite à Paris VII, explique la même chose au sujet de la troisième guerre mondiale, commencée en 2001 : « L’idéologie commence lorsque le besoin de savoir se soumet au besoin de croire ». Entre les deux, Churchill : « Face à la mauvaise foi, la bonne foi ne sert à rien ».

Quand la logique parle

Les « chancelleries », qui suivent leurs opinions publiques, tout comme les médias qui les précèdent, eux-mêmes inspirés par des youtubeurs analphabètes, répètent qu’Israël tire sur des civils rassemblés en quête d’aide humanitaire et qu’il vise délibérément les femmes et les enfants.

D’un côté, mille accusations, de l’autre une seule dénégation : dans un camp, 57 pays musulmans à l’OCI, l’Organisation de la coopération islamique, 120 membres du club des non-alignés à la gauche de la gauche et toutes les démocraties molles cherchant l’apaisement de leurs zones de non-droit ; dans le camp d’en face, le peuple juif, 15 millions d’individus dans le monde. Mais nulle preuve. 

De deux choses l’une :

1) Soit les soldats israéliens tirent délibérément sur des civils.

  • Scénario ? Ils protègent l’aide humanitaire précédemment confisquée par le Hamas, officiellement pour qu’elle parvienne à ses destinataires, mais en réalité pour rassembler la population gazaouie, afin de faire des cartons sur elle.
  • Motivation ? Leur méchanceté congénitale, leur racisme anti-palestinien, leur bêtise crasse.
  • Bénéfice militaire ? Zéro.
  • Bénéfices secondaires ? Zéro.
  • Inconvénients ? Chaque mort civile est un nouveau coup porté à l’image déjà catastrophique de leur pays. Cette mauvaise image augmente le risque de leur isolement international, avec pour conséquence une pression diplomatique accrue pour contraindre Tsahal à interrompre prématurément sa lutte pour récupérer ses otages et annihiler le Hamas.

2) Soit le Hamas orchestre une saynète de propagande.

  • Scenario : Ses miliciens sortent par surprise des tunnels, se mêlent aux civils qui font la queue pour obtenir de la nourriture et se mettent à tirer sur les forces israéliennes, engageant ainsi une fusillade.
  • Motivation ? En accuser Israël, démontrer sa cruauté et le contraindre à se retirer de la bande de Gaza avec la seule arme du Hamas : la propagande.
  • Bénéfice militaire ? Faible, mais procure néanmoins une occasion de tuer au passage quelques soldats israéliens.
  • Bénéfice stratégique ? Énorme succès de l’opération « boucliers humains » : plus il y a de morts palestiniens, plus les opinions publiques occidentales se déchaînent et moins les miliciens eux-mêmes risquent leur vie, car les Israéliens ne tirent pas sur les civils. Plus il y a de « martyrs » et plus le nombre de candidatures pour remplacer les terroristes tués augmente.
  • Bénéfice politique ? Isolement accru de l’État d’Israël sur la scène internationale. Chaque mort de civil confirme sa réputation de « génocideur » impitoyable. Augmentation de la pression des « chancelleries » contre lui, pour l’empêcher de mener à son terme sa lutte contre le Hamas, qui peut ainsi conserver les otages, garantie de sa survie, voire son pouvoir au terme de la guerre.
  • Bénéfices secondaires ? Possibilité de piller la nourriture et de la distribuer aux miliciens, puis de vendre le reste au marché noir ou de le détruire afin d’accréditer la thèse de la famine.

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Conclusion

Question à Homo Logicus : qui a intérêt à fomenter des combats armés au milieu de civils ?


[1] Voir le rapport de 2016 de l’Etat palestinien et du Fonds des Nations unies pour la population : dans les deux Palestines, « depuis le milieu du XXe siècle jusqu’en 2015, la population a été multipliée par cinq, passant de 0,9 à 4,75 millions d’habitants, avec un taux de croissance annuel moyen de 2,5 % ».

Des idéologies bonnes à manger du foin

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Chroniques d'un octobre rouge à un octobre vert: 2023-2024

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La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


C’est en héritier des Lumières mâtinées de romantisme qu’Émile Sedeyn (1871-1946) a porté jusqu’au mitan du XXe siècle un regard libre et érudit sur les arts et le patrimoine. Maniant la plume en écrivain, abordant la création en collectionneur et arpentant la France en journaliste, il chemine et butine çà et là de quoi alimenter sa curiosité d’honnête homme. Son ouvrage sur Les Fontaines de Paris ne l’empêche pas de publier un récit sur les Gens et choses d’aujourd’hui, et son étude de l’œuvre de Jean Dunand, maître de l’Art déco, publiée dès 1919, n’entame en rien la pertinence de son essai sur l’histoire du Mobilier (1921) ni celui sur La Troisième République (1936). 

En outre, Sedeyn aime se balader. Avant Un Voyage par semaine (1927), il écrit en 1922 Petites villes de France. « Ce n’est pas un guide, prévient-il d’emblée, mais plutôt une collection d’images. » Et des images, l’auteur sait en brosser pour rendre au lecteur toute l’intensité de ces « derniers fiefs du temps et du silence ». Non sans humour, il s’interroge sur ce qui retient encore les habitants dans ces petites localités. Une modération atavique, la force de l’habitude ou l’insuffisance des crédits ? « Bénie soit l’insuffisance des crédits si c’est à elle que des petites villes doivent de conserver des éléments les plus expressifs de leur aspect d’autrefois, où s’inscrivent, avec la fierté des belles aventures guerrières, les souffrances des longs sièges, l’amertume des déchéances, et, par-dessus tout, cette sérénité impressionnante qui, peut-être, n’est que le masque de l’oubli. » Sedeyn note que même le chemin de fer les délaisse, les dédaigne. Alors qu’« un ingénieur n’a jamais hésité à perforer une montagne, à violer le mystère d’une forêt, à civiliser un paysage », il ne relie pas les petites villes au reste du monde ; il les « dessert » : le train ne rejoint pas directement leur centre-ville mais leur « avenue de la gare ». S’ensuit une délicieuse topographie sociologique de ce faubourg d’un genre si particulier.

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Ce chasseur d’esprit des lieux reconnaît que « quand on s’est ennuyé longtemps et sans regret dans des petites villes, on finit par les aimer, et quelques fois par les comprendre. Mais ce dernier point est fort délicat, attendu que rien ne leur est plus contraire que l’esprit d’analyse. Beaucoup n’ont à offrir au visiteur que leur vieillesse, leur pauvreté, leur solitude. Il faut y arriver en pèlerin, pourvu d’une grande patience et de quelques notions historiques. Si on les interroge sans hâte et sans bruit, on finit par déchiffrer l’énigme de leur visage ».

Richelieu, Loudun, Bergues, Cordes, Mehun-sur-Yèvre, Elne, Cassel, Arbois, Compiègne, Péronne, Chantilly sont les belles endormies à qui Émile Sedeyn tresse une guirlande littéraire, des « pages lentement écrites », parfois avant les ravages de la Première Guerre, et qu’il n’a pas souhaité remanier après, son intention étant de « peindre des visages de vieilles, non des visages de mortes ».

Ces Petites villes de France résonnent aussi comme la promotion prophétique du « tourisme de proximité », l’auteur prédisant que « lorsque l’humanité aura réalisé son rêve de parcourir le monde à tire-d’aile, un jour viendra où les habitants de la terre, mieux renseignés sur les proportions de l’univers, comprendront qu’ils ont été dupes de l’immensité »

Émile Sedeyn, Petites villes de France, Les Éditions G. Crès & Cie, 1922, 223 pages.

Petites villes de France, par Émile Sedeyn

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Julien Dray contre la gauche mollah

L’ancien député socialiste de l’Essonne compare Jean-Luc Mélenchon à ces trotskystes pacifistes qui, fin 1943, ont renvoyé dos à dos les impérialismes fasciste et américain, jusqu’à devenir collabos. Aujourd’hui, la haine des Insoumis pour les « sionistes » est telle qu’ils choisissent le camp de la République islamique.


Causeur. On dit que vous avez inspiré Baron noir, cette série télévisée dans laquelle un élu de gauche, interprété par Kad Merad, conseille dans l’ombre une ambitieuse centriste, jouée par Anna Mouglalis. Est-ce vrai ?
Julien Dray
. Je ne sais pas si j’ai inspiré cette excellente fiction, mais le surnom « Baron noir » m’a effectivement été attribué par l’équipe de Michel Rocard en 1988 au moment de la grève des infirmières.

On vous prête aussi le rôle d’éminence grise auprès de Jean-Luc Mélenchon quand, il y a trente ans, vous étiez député socialiste de l’Essonne et lui sénateur du même parti dans le même département.
Nous avons été compagnons de combat pendant plus de seize ans et avons animé ensemble un courant très dynamique qui s’appelait « La Gauche socialiste ». Après la victoire de Lionel Jospin aux législatives de 1997, Jean-Luc Mélenchon voulait être ministre. Il l’est finalement devenu en 2000, et a été un bon ministre de l’Enseignement professionnel. Mais en 2002, patatras. L’échec de la gauche aux présidentielles met notre homme sur la touche et le plonge dans une grande dépression.

Sur la touche ?
Comme il n’a pas vu venir la défaite, Mélenchon n’est plus sénateur ni autre chose. Il fait le chien fou. Il entame une sorte de traversée du désert, se marginalise à l’intérieur de l’appareil, devient la cinquième roue du carrosse de la bande de Benoît Hamon. Puis en 2005, il se rapproche de Laurent Fabius, qui a défendu comme lui le « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen… avant de perdre la primaire socialiste l’année suivante. En 2008, fatigué d’évoluer en seconde division, Mélenchon quitte le PS et crée le Parti de gauche, avec la complicité de la patronne du PCF, Marie-George Buffet, très heureuse du tort qu’une telle initiative fait à son camarade Robert Hue. Il va ainsi pouvoir se préparer à la présidentielle de 2012 et se trouver une vraie place politique. Son objectif affiché à l’époque, c’est la reconquête des classes populaires, délaissées selon lui par les autres formations de gauche. La preuve, il est candidat aux législatives dans le Pas-de-Calais où il subira un cuisant échec qui va le marquer profondément.

À l’époque, dans ses meetings, ses partisans brandissent des drapeaux français, pas palestiniens…
Mélenchon s’imprègne progressivement des théories de la philosophe Chantal Mouffe, qui table sur la rencontre entre un leader anti-establishment et le prolétariat « classique ». Sauf qu’avec un piteux score de 6,6 % aux européennes de 2014, la rencontre est ratée. C’est d’après moi cet événement qui convainc Mélenchon que les ouvriers blancs sont définitivement passés chez Le Pen, et qu’il doit chercher un nouvel eldorado.

À lire aussi : Mélenchon ou l’abandon programmé de la France

Est-ce à ce moment-là que vous coupez le lien ?
Non. On se parle encore de temps en temps pendant le quinquennat de François Hollande, dont je suis proche. Si bien qu’en 2017, lorsque, candidat à la présidentielle, Mélenchon a la divine surprise que Fillon se casse la figure et que le PS ne trouve rien de mieux que de désigner Hamon comme candidat, je lui fais une proposition. Puisqu’il a fini avec le meilleur score de toute la gauche, je lui dis qu’il a une responsabilité historique et qu’il doit tendre la main au PS, comme Hollande lui avait tendu la main, par mon entremise, cinq ans plus tôt, en lui proposant un certain nombre de circonscriptions aux législatives en échange de son soutien au second tour. Mais, que Mélenchon soit en position de faiblesse en 2012 ou de force en 2017, toute entente s’avère en réalité impossible. Il déteste trop les socialistes désormais. Et puis, à la tête de son mouvement, il a découvert les joies du pouvoir autocratique. Plus question de perdre son temps à faire la synthèse avec d’autres forces. Un jour, face à moi, brandissant son portable, il me dit : « Voilà comment je dirige ! » Et il me montre comment, sur des messageries instantanées, il constitue des groupes de conversation avec ses lieutenants et sous-lieutenants, non pas pour débattre avec eux, mais pour les engueuler ou éliminer ceux qui ne le likent pas assez sur les réseaux sociaux. Il a inventé le despotisme 2.0.

Est-il déjà en train de se concentrer sur l’électorat des cités ?
Oui. C’est au cours du mandat Hollande qu’il découvre une jeunesse de banlieue en révolte et décide de la placer au cœur de sa stratégie politique.

Vous êtes comme lui un ancien trotskyste, mais d’une autre branche. Lui était à l’OCI (Organisation communiste internationaliste, de Pierre Lambert) et vous à la LCR (la Ligue communiste révolutionnaire, d’Alain Krivine). Retrouvez-vous chez lui les réflexes lambertistes ?
L’OCI, c’était des « tristounets », comme disait la femme de Jospin, lui-même passé par le mouvement. Les lambertistes pensaient qu’ils avaient davantage le sens de l’Histoire et des responsabilités, et que nous étions des agités du bocal, des petits-bourgeois radicalisés. Est-ce que ça marque un homme ? La réponse est oui, d’autant plus que l’on peut dire que c’est Mélenchon en personne qui dirige à présent le mouvement de feu Pierre Lambert.

Ça existe encore ?
Absolument, sous le nom de POI (Parti ouvrier indépendant). Ils sortent un journal qui s’appelle Informations ouvrières, dont les locaux se trouvent à Paris, au 87, rue du Faubourg Saint-Denis, où siège aussi l’Institut La Boétie, le cercle de réflexion dirigé depuis trois ans par Mélenchon. Le plus haut gradé du POI, Jérôme Legavre, est d’ailleurs député de Seine-Saint-Denis, investi par la France insoumise.

Donc finalement Mélenchon a une colonne vertébrale…
Oui, le lambertisme. J’ai acquis la conviction personnelle qu’il n’avait jamais rompu le lien avec ce mouvement.

À lire aussi : Mélenchon devenu un «salopard d’antisémite»…

Est-ce qu’être lambertiste, c’est être antisémite ?
Pas du tout. Même si, bien sûr, Pierre Lambert n’a jamais été sioniste. Mais il avait des origines juives et il y avait beaucoup de jeunes juifs autour de lui. Dans les années 1970, l’OCI était moins hostile à Israël que la Ligue, dans laquelle je militais.

Mais alors, fait-on un mauvais procès à Mélenchon en incriminant ses positions sur le Proche-Orient ?
Non, car il faut creuser plus loin dans l’histoire de son école de pensée pour comprendre son logiciel. Il faut remonter à fin 1943, quand une partie du mouvement pacifiste, dont bon nombre de trotskystes, a fini par renvoyer dos à dos l’impérialisme anglo-saxon et l’impérialisme fasciste, estimant que les bombardements alliés étaient trop meurtriers. Résultat, certains d’entre eux ont carrément basculé dans la collaboration. On retrouve cela aujourd’hui chez les Insoumis : une haine si forte de l’impérialisme américain qu’ils sont prêts à se compromettre avec l’islamisme.

Ne s’agit-il pas dès lors davantage d’une détestation de l’Amérique que des juifs ?
Mélenchon n’est effectivement pas caricaturalement antisémite. Il voue aux gémonies l’Oncle Sam et donc l’entité sioniste, qu’il voit comme une création américaine. C’est par ce biais qu’il arrive à la conclusion que les nouveaux damnés de la terre sont les musulmans. Et qu’il ambitionne de les soustraire à l’idéologie islamiste afin de les transformer en redoutables révolutionnaires.

Enfin, tout cela c’était avant le 7 octobre 2023…
Vous avez raison. Dès les jours qui ont suivi le 7-Octobre, on a bien senti que les Insoumis ne concevaient plus les islamistes comme une masse de dominés à rééduquer, mais comme l’avant-garde de l’esprit de résistance.

Ça vous a surpris ?
Oui. Je n’aurais pas imaginé que Mélenchon irait jusque-là. C’est pour ça que j’ai écrit Qui est Mélenchon ?1. Pour montrer comment, à force de tirer sur le fil extrémiste, il a fini par être entraîné par ce fil pour se retrouver à un endroit où il ne pensait peut-être pas aller au départ, mais qu’il ne regrette pas pour autant d’occuper à présent. C’est la vieille histoire de la pente glissante.

Admettons qu’il soit, comme il le dit, antisioniste et pas antisémite. Mais il ne peut pas ignorer que ses appels à combattre les « génocidaires » constituent un permis d’antisémitisme…
C’est le prix à payer et il le paye allègrement en n’hésitant pas au passage à réécrire sa propre histoire ; l’histoire nous a montré que, quand on commence comme cela, on finit toujours très mal.

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Diriez-vous qu’il soutient carrément les mollahs aujourd’hui ?
Assurément. D’où mon rappel de l’année 1943.

Vous êtes bien le seul à gauche à faire ce parallèle historique. Parce que tous les autres, ou presque, ont une ignorance crasse du passé.
Hélas, que ce soit au PS, à LFI, au PC ou chez les écolos, la formation politique a été délaissée au profit des séminaires de communication et des think tanks de sociologie. L’histoire est la grande absente. C’est notamment pour cela que j’ai quitté le PS en 2022. Nos militants n’ont aucune référence. Ça donne des LGBT qui défendent le Hamas, alors que s’ils allaient faire un tour à Gaza, ils seraient jetés du haut des immeubles de cinq étages.

Et ça donne un PS qui ne pipe mot sur l’Iran !
L’appareil est totalement verrouillé. La question de la scission est donc désormais posée. Vous voyez bien qu’il y a des millions d’électeurs de gauche orphelins qui ne reviendront pas chez un Olivier Faure qui, lui, est persuadé que la social-démocratie est morte. Moi, je considère au contraire qu’elle a plus que jamais un rôle historique à jouer.

Vous parlez de « social-démocratie ». Ne devrait-on pas dire aujourd’hui « progressisme occidental » ?
Si vous voulez, mais à condition de définir l’Occident non pas comme la contrée de l’homme blanc, mais comme celle des Lumières et des valeurs universelles. Mélenchon, pendant des années, a du reste été le défenseur de cette vision. Il la revendiquait au nom de ses convictions franc-maçonnes.

Pourquoi ne créez-vous pas le parti qui ferait revivre ces valeurs ?
Je me contente de me mettre à la disposition des socialistes dissidents sans demander aucun poste, juste pour faire un travail de transmission, de formation. Ensuite, c’est à eux de voir.

Pas gagné…
Ils ont peur du vide. Ils théorisent en disant qu’après les municipales viendra nécessairement le temps de la clarification. C’est de la procrastination. Pendant ce temps, l’histoire continue, et au PS, au lieu de faire écho au bon sens populaire en faveur de la chute du régime iranien, on préfère regarder ailleurs. Je rappelle à cet égard que le gouvernement de Jospin a contribué à la chute des talibans en 2001-2002.

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Pas franchement une réussite !
Certes, mais parce qu’une clique de corrompus a alors pris le pouvoir à Kaboul, au lieu de promouvoir la vraie démocratie. Reste que, si l’on regarde comment se comportent les talibans aujourd’hui, on en vient à regretter Hamid Karzai et ses amis.

N’y voyez aucun rapport avec la question précédente, mais pourquoi François Hollande, que vous connaissez bien, est-il revenu en politique ?
Bien connaître Hollande, ce n’est pas toujours facile. Je dis cela comme un reproche, mais aussi comme un geste d’amitié. Je sais juste une chose : si, comme il l’a dit en privé, il pense qu’on est dans un moment décisif, s’il a l’intention de jouer un rôle décisif en 2027, il ne pourra plus se dispenser d’un retour critique sur son quinquennat.

Pour le moment, l’hypothèse la plus probable, c’est une victoire du RN en 2027. La redoutez-vous ?
Je ne ferai pas la fête ce jour-là, c’est sûr. Surtout si Marine Le Pen ou Jordan Bardella remportent le second tour de l’élection face à Jean-Luc Mélenchon. Après un choc pareil, comment gérer le pays ? Je suis sûr que, dans cette hypothèse, le Chant des partisans deviendra immédiatement le symbole de l’opposition mélenchoniste. Et que la violence constituera un élément clef de la vie politique. Avec les petits « beurgeois » radicalisés en fer de lance.

Comment expliquez-vous que cette jeunesse soit devenue politiquement si agressive ?
Je me demande si ce n’est pas la honte d’être trop gâtée. J’ai connu un phénomène avant-coureur dans l’Essonne, quand j’y étais député. Dans ma circonscription, les ouvriers de l’usine Coca-Cola, à Grigny, avaient de bons salaires. Et pourtant, un jour ils se sont mis en grève. J’ai mené ma petite enquête et j’ai fini par comprendre qu’ils avaient débrayé pour se donner une image de gauche, par peur de passer pour des privilégiés aux yeux de ceux qui n’avaient pas leur chance.

N’est-ce pas aussi de votre faute ? En créant SOS Racisme en 1984, n’avez-vous pas enseigné la haine de la France à une bonne part de notre immigration ?
Je réfute catégoriquement cette accusation. La jeunesse SOS Racisme aspirait à l’intégration et était étrangère à l’islamisme. Ce sont les enfants de la génération suivante qui se sont radicalisés. Et qui reprochent à présent à leurs parents d’avoir été de trop bons Français.

  1. Publié chez Plon en 2024. ↩︎

Vous avez dit union des droites ?

Cela fait longtemps qu’on parle de l’« union des droites » sans pouvoir la faire. Qui la ferait? Sur quel programme? Quelle part y reviendrait au libéralisme économique, défendu encore aujourd’hui par Alain Madelin? Pour la présidente du mouvement patronal ETHIC, l’étatisme reste trop fort dans les consciences même chez les politiques de droite en France. L’humeur d’été de Sophie de Menthon.


Tout le monde en rêve – même en plein été sur la plage, du moins tous ceux qui ne sont pas à gauche, mais personne ne sait concrètement de quoi et de qui il s’agit. Qui est vraiment de droite ? Ceux qui, globalement, veulent non seulement lutter contre le socialisme économique mais l’éradiquer ? Ceux qui veulent faire taire l’hystérie communautariste ou le délire écolo (rien à voir avec le respect de la nature dans son intégralité, qui est indispensable et comprise de presque tous) ? Hélas ! l’union des droites suppose au minimum un programme économique partagé et un accord sur un socle commun, accord qui s’éloigne de jour en jour. Ainsi, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de Marine Le Pen, bonne ou mauvaise, juridiquement apte ou non, il est clair que son programme est sur le plan économique de gauche, car étatiste, donc l’appellation extrême-droite n’a pas de sens ; le RN n’est ni de droite ni extrême. Par conséquent, l’union des droites ne saurait inclure le RN, non pas par rejet idéologique de faux relents d’antisémitisme, mais parce qu’il faut un consensus réformateur et économique pour sauver la France de la maladie de la dette. En revanche, Jordan Bardella semble, lui, se positionner davantage à droite sur le plan économique mais son électorat lui pardonnerait-il ? Quant à Éric Ciotti, il a repris bon nombre des propositions économiques de mouvements patronaux et on ne peut que s’en féliciter. Ses ex-copains sont furieux, les nouveaux ne le reconnaissent pas comme un des leurs… et il l’assume.

Au sein du parti Renaissance ainsi nommé (changement de nom à l’étude pour la quatrième fois), à chacun de faire le tri, car le fameux « en même temps » a provoqué des ruptures profondes entre les penchants libéraux et les penchants socialistes. Les centristes, eux, devraient logiquement rejoindre cette joyeuse troupe dite de droite, tout comme Horizons qui, par définition, voit plus loin. Les LR entendent mener le jeu : la droite, c’est eux. Tous ces politiques ont certes un point devenu commun : arrêter l’immigration inflationniste, ce qui est finalement la seule chose sur laquelle ils sont d’accord. Il y a aussi la dette mais personne ne veut la diminuer de la même façon.

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La question devient vertigineuse lorsqu’on recense la foule de ceux qui se pensent seulslégitimes à accéder à l’Élysée sous l’étiquette droitière. Citons pour l’instant : Édouard Philippe, Xavier Bertrand, Michel Barnier, David Lisnard, Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Gabriel Attal… ! Sans compter bien sûr hors LR, Marine Le Pen ou un remplaçant, et puis encore Éric Zemmour, etc. Pardon à ceux que j’ai oubliés. De surcroît, avant de faire un semblant d’unité à droite, on pourrait commencer à ne pas se diviser au sein même du parti LR, comme pour la course à la députation des Vème, VIème et VIIèmearrondissements de Paris : cela augure bien de la suite… On a une candidate qui a toutes les chances de gagner la mairie de Paris après des années de désastre, Rachida Dati, qui s’y prépare de toute son énergie. Elle est maire du VIIème, c’est son fief, et voilà-t-il pas que Michel Barnier, fort de son succès d’ancien Premier ministre, pense que c’est un bon tremplin pour être président de la République : cela fait désordre et déchaine les passions. En bon droit semble-t-il, de se sentir trahie, elle s’exprime pour le moins à haute voix : un duel mortifère.

Par ailleurs, il faut bien sûr un seul candidat, c’est le but du jeu (électoral). Le tout sans primaires, car on a vu ce que cela donnait et ce serait, paraît-il, une catastrophe. Si l’on procède ainsi, on crée des dissidents et on choisit alors celui qui a le moins de relief et qui ne fait d’ombre à personne ; pour un futur président de la République, homme providentiel par définition pour une situation désespérante sinon désespérée, « marche à l’ombre » ne semble pas la meilleure option. On peut rêver qu’au fil de l’été, nos grands ambitieux réfléchiront vraiment à l’avenir du pays et que les dirigeants de partis sauront enfin mettre leurs égos de côté en prévision d’une potentielle dissolution avant la présidentielle.  Mais là encore, le pire est quasi-certain…

A lire aussi: Le Mur des comptes

Retenons la leçon des dernières législatives et laissons au moins aux Français leur libre arbitre, faute de gouverner ensuite comme ils le demandent explicitement. Évitons le cauchemar et le meurtre démocratique des « fronts pseudo républicains » dévoyés. Non aux élections verrouillées où l’on choisit un député par défaut, mais surtout pensées pour garantir les réélections des potentats.  

Mais alors… qui ? Quelle droite ? Car même si l’on parvenait à s’accorder sur un programme commun, il faudrait encore qu’un seul s’en empare, l’incarne, et le défende. Un point commun encore, à part Alain Madelin qui s’acharne seul à construire une pensée libérale en regrettant, dit-il, que « le succès en France soit considéré comme une rupture d’égalité ». Tous sont viscéralement drogués à l’étatisme et personne n’envisage la moindre économie de l’État ou ne s’intéresse aux missions régaliennes, au moins pour les définir clairement. Je sais bien, comme le disait Clémenceau, que ce sont des oies qui ont sauvé le capitole… mais tout de même !

A paraître le 27 août :

Aux sources du modèle libéral français

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Que voulez-vous qu’ils fassent d’une bibliothèque ?

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Annie Ernaux et Jean-Luc Mélenchon au lancement de l'Institut La Boetie, Paris, le 5 février 2023. Rebecca-Alexie Langard/SIPA

Chronique de Didier Desrimais où il sera question de post-littérature, d’effacement de la culture, d’absence de style, de déclin de l’intelligence, et finalement, comme un concentré de tout ce qui précède, de Sciences Po.


« La France, naguère pays littéraire par excellence, n’est plus qu’une république bananière de la littérature, laquelle y est méprisée avec le plus grand sérieux par ses thuriféraires mêmes ». 

Richard Millet, Langue Fantôme

C’est l’été. Il y a quelques jours, Madame Figaro a mis en ligne un de ces papiers culturels remâchés qui font le bonheur du quidam en vacances, surtout si celui-ci prétend appartenir au club de plus en plus restreint des « grands lecteurs », ceux qui, selon les journaux, lisent plus de vingt livres par an. Intitulé « 13 livres qu’on a honte de ne pas avoir lus à 50 ans », cet article insipide présente malgré tout l’intérêt de montrer le fossé séparant l’époque qui a vu advenir la littérature de « l’âge de L’après littérature »[1] et de confirmer par conséquent le remplacement de l’art littéraire par un bric-à-brac informe vendu par des quincaillers éditoriaux, eux-mêmes soutenus par des proxénètes médiatiques se prétendant critiques littéraires.           

Après une introduction où elle affirme, sans rire, qu’à « 50 ans, on lit pour vibrer », la journaliste du Figaro propose, dans trois rubriques distinctes, les listes de « romans mythiques » que les quinquagénaires auraient, donc, honte de ne pas avoir lus. Chaque livre est agrémenté d’un commentaire soi-disant arraché à un de ces repentis ; on peut supposer que la journaliste a inventé ces lecteurs et leurs témoignages, ce qui n’a de toute façon aucune importance : on sent une parfaite affinité entre elle et certains échantillons humains rompus à l’esprit dégradé de l’époque. Rubrique « Littérature française classique », rien à dire : Les MisérablesLa RechercheLe Rouge et le NoirMadame Bovary et Les Fleurs du mal sont à l’honneur. Idem pour la rubrique « Littérature étrangère classique » qui met en exergue Guerre et PaixCrime et ChâtimentOrgueil et Préjugés et l’Ulysse de Joyce. Je vous fais grâce des commentaires, plus creux les uns que les autres.    

Cherchez l’intrus

La dernière rubrique concerne la littérature contemporaine – et c’est là que ça devient intéressant. La journaliste a sélectionné quatre livres supposément « incontournables ». Commençons tout de suite par l’intrus, c’est-à-dire le seul qu’on pourrait effectivement regretter de ne pas avoir lu : Voyage au bout de la nuit. Un dénommé Mehdi dit s’être refusé à le lire après avoir « découvert l’homme derrière l’œuvre ». En revanche, il a vraisemblablement lu les trois autres. D’abord… Les Années d’Annie Ernaux, œuvre emblématique de la sous-littérature qui encombre les librairies depuis plus de quarante ans. En 1988, Mme Ernaux affirmait souhaiter « rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature ».[2] Trente ans plus tard, elle se félicitait de son travail de sape littéraire : « Je suis contente d’avoir quand même changé des choses dans la littérature – je crois avoir fait en sorte qu’il n’y ait plus cette espèce d’admiration inconditionnelle pour la joliesse, la belle phrase, la rhétorique ».[3] Pour parvenir à cette désintégration, elle livrait son secret : « L’écriture plate me vient naturellement ». On peut dire que, de ce côté-là, c’est parfaitement réussi. L’ennui gagne dès les premières phrases des Années, mollement inspirées du Je me souviens de Perec, et ne cesse de croître au fil des pages qui, elles, restent indubitablement d’inspiration ernaussienne et donc d’un ennui mortel. Les métaphores rabâchées et les banalités bourdieusiennes se succèdent dans une langue anémiée.

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Derrière cette écriture rachitique, osseuse, fade, plate, on entrevoit un désert intellectuel et sentimental, une haine instinctive du beau, l’aigreur et le ressentiment d’une « transfuge de classe » embourgeoisée qui désire « venger sa race ». Entre deux observations égotistes, Mme Ernaux exulte devant son écran de télévision et le spectacle des pauvres êtres se jetant du haut des « symboles de la puissance américaine », les tours du World Trade Center en feu : « Les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre. On ne parvenait pas à sortir de la sidération, on en jouissait via les portables avec le maximum de gens. […] Le prodige de l’exploit émerveillait ». Plus tard, promue au grade de commissaire politico-littéraire, Mme Ernaux rédigera l’acte d’accusation conduisant à l’exclusion de Richard Millet du comité de lecture de Gallimard. À la lecture de ce bulletin policier, d’aucuns notèrent que la commissaire Ernaux, si peu à l’aise avec le style purement littéraire, possédait en revanche une parfaite maîtrise du style stalino-jdanovien. Les mêmes ne furent donc pas surpris de la voir soutenir bruyamment Jean-Luc Mélenchon, Houria Bouteldja et tous les sympathisants décolonialistes, islamo-gauchistes et racialistes attendant leur heure révolutionnaire pour appliquer à grande échelle leur politique de terreur. Il apparut alors à tous cette vérité : l’écriture plate de Mme Ernaux n’était que le résultat d’un esprit qui se cherchait encore, qui n’avait pas trouvé sa véritable voie – une fois que celle-ci lui apparut, notre argousin nobélisé opta pour un style administratif inspiré de celui des indicateurs de police et adopta le genre qui lui seyait le mieux : la lettre de délation.                        

La journaliste du Figaro a choisi ensuite… L’Amant de Marguerite Duras, prix Goncourt 1984. Le livre est très court – ce qui, en l’occurrence, est un atout non négligeable. On y devine des envies de plonger le lecteur dans des profondeurs insondables ; malheureusement, le style superficiel, creux et répétitif de l’œuvre n’encourage guère à l’immersion – aucune houle ne vient troubler la surface des platitudes décrites à grand renfort d’inélégantes redondances. Lors de la sortie de cet opuscule débraillé, à l’écriture négligée, célébré pourtant par la plupart des médias, de rares critiques décrivirent la situation de la littérature, ce qu’elle avait été – un art – et ce qu’elle était en passe de devenir définitivement : un colifichet médiatique, un objet de contemplation nombriliste et, surtout, un redoutable parasite opportuniste profitant de l’estime que les Français portaient encore à la littérature classique, à une langue et à un style qui n’étaient déjà plus que des fantômes. Dans une vidéo estampillée France Inter, Laure Adler avoue avoir relu récemment L’Amant et découvert une histoire qu’elle n’avait pas décryptée à la première lecture, « celle de l’émancipation d’une jeune fille qui s’éloigne de l’univers du colonialisme dans lequel elle est contrainte de vivre ». Depuis qu’elle a adopté les thèses les plus absurdes du wokisme et du décolonialisme, Laure Adler s’émerveille devant ce qu’elle croit être une régénération de son système de pensée et n’est en réalité que le résultat final et fatalement déficient de ses premières amours intellectuelles et gauchisantes. Notons au passage qu’en d’autres circonstances, s’il s’était agi d’un autre auteur, d’un autre récit autobiographique, la militante féministe acharnée qu’est Mme Adler n’aurait sûrement pas hésité à soulever l’épineuse question de l’emprise et du consentement – dans le cas présent, elle avoue simplement son bonheur d’avoir goûté à nouveau les pages décrivant « la sensualité » et « les orages de désir » de cette jeune fille de quinze ans découvrant la sexualité avec un riche Chinois de treize ans son aîné. Fer de lance publicitaire de toutes les médiocrités, Mme Adler a écrit une biographie de Duras et a consacré plusieurs émissions radiophoniques et hypnotiques à Annie Ernaux et à son livre Les Années, émissions que la faculté préconise en cas d’insomnie, si la lecture de L’Amant n’a pas suffi à estourbir le patient.

De Charybde en Scylla                    

Enfin, la journaliste du Figaro rapporte (ou invente) les propos de Marc, 54 ans, journaliste lui aussi : « Pendant des mois, mon entourage ne parlait que de ce livre : dans la rédaction du journal où je travaillais, chez mes amis, au bar, à la télé… J’avais peur d’être déçu, que l’œuvre ne soit pas à la hauteur de l’engouement général. Et en même temps, je me dis que je passe à côté de l’un des grands romans de ces dernières années ». De quel roman s’agit-il ? De celui de Virginie Despentes, Vernon Subutex ! Cette pitrerie hallucinogène enthousiasme la bobocratie convaincue d’être, à l’instar de l’auteur, rebelle et dérangeante. Mme Despentes imagine en effet qu’elle est subversive parce qu’elle écrit mal, est vulgaire, dit des gros mots et décrit des scènes de partouze entre trans-machins camés – c’est-à-dire fait comme tout le petit monde culturel inspirateur du nouvel ordre moral, du nouvel Ordre tout court, celui du Grand Commencement et de l’Avenir Radieux, lesquels ne pourront aboutir qu’après que la culture occidentale, et la littérature avec elle, auront été détruites, ce à quoi tout ce petit monde travaille sans relâche. Les sujets plus ou moins subtilement abordés dans Vernon Subutex ne laissent aucun doute quant à l’idéologie dominante. L’inversion de la réalité y est systématique. Nous apprenons ainsi que « tant que les femmes consentiront à faire naître des bébés mâles, l’humanité restera un bourbier dégueulasse » ; que les Français sont homophobes, que les plus aisés d’entre eux pensent que « la place des femmes est à la maison et qu’il faut corriger celles qui sortent » ; que la France a inventé la laïcité « pour emmerder les immigrés », que les enfants de ces derniers vont malgré tout devenir le « sang neuf », l’élite de notre pays : « une élite, une vraie. Pas de la branlette de beau quartier où tout ce qui compte c’est le patrimoine de ton père » ; que des jeunes femmes se rasent la tête pour se protéger des importuns et que, malgré tout, ce sont toujours les mêmes jeunes gens qui les harcèlent : « C’est toujours les Français les plus lourds. C’est toujours eux qui font chier les filles » ; que, malheureusement, « on finit toujours par entendre Zemmour : quand ce n’est pas sur la plus grande radio de France c’est qu’il est en train d’écrire dans un quotidien à grand tirage ou qu’il est invité à parler quelque part » ; qu’aucun des terroristes du Bataclan « n’était pratiquant » et que ceux-ci ont simplement été influencés par « des films et des jeux de Hollywood » – j’en passe et des meilleurs.

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Les journalistes de Libé, du Nouvel Obs et de Télérama savourent les élucubrations de Mme Despentes ; même son écœurante déclaration d’amour aux frères Kouachi, de sinistre mémoire, ne les a pas dégoûtés : « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une Kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que vivre à genoux. J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage. J’ai aimé aussi leur désespoir ». Sur France Inter, Xavier de La Porte est convaincu, après avoir lu Vernon Subutex, que « Virginie Despentes est notre Balzac ». Les critiques du Masque et la Plume, eux, s’extasient devant des « tableaux de la France d’aujourd’hui extraordinairement percutants » comme… « les passagers dans les trains absorbés dans leurs écrans » et « la tolérance zéro qui est le stade ultime du capitalisme » – comprenne qui pourra. Ils admirent le personnage principal, Vernon, parce qu’il « ne produit rien » et « va à l’opposé des injonctions d’aujourd’hui » et « à l’encontre des qualités “viriles” ». La désopilante critique des Inrocks Nelly Kaprièlian, celle-là même qui osa qualifier la dernière miction autobiographique de notre sycophante nobélisée (Le jeune homme, 30 pages jaunâtres de mièvreries incontinentes) de « miniature parfaite concentrant tous ses livres dans un geste proustien d’une beauté époustouflante », conclut cette émission tragi-comique : « Virginie Despentes est devenue une icône populaire ». Il fallait oser !

Mais revenons à notre chroniqueuse du Figaro qui prête à Marc, le soi-disant journaliste qui regrette de ne pas avoir encore lu le pavé de Mme Despentes, les propos suivants : « Quand je croise le regard de Despentes en couverture, j’ai un peu honte de ne pas être suffisamment rock’n’roll pour l’avoir lue ». S’il existe, Marc pourra se rattraper en lisant Cher connard, le dernier « roman hyper brillant et généreux » de Virginie Despentes, dixit Nelly Kaprièlian, critique hémiplégique de gauche possédant un odorat exceptionnel mais sélectif, capable de repérer les « écrivains nauséabonds » et les livres qui « suintent le Français de souche »[4], mais nullement gêné par les effluves odorifères émanant des livres frelatés fabriqués et promus par une corporation parasitaire dont l’unique but est de remplacer la culture par un système culturel prétendument destiné à promouvoir « l’Intelligence et la Beauté » (Jack Lang), mais en réalité uniquement occupé à gaver ses parasites les plus malins, les plus opportunistes et les plus faisandés.                 

Introduites dans les programmes de l’ENS, les fumisteries sociologico-nombrilistes de Despentes et d’Ernaux sont dorénavant épandues dans les manuels scolaires, entre les oukases écologiques et les cours orientés d’éducation aux médias.  Au fil des ans, les prescripteurs du nouvel ordre moral sont parvenus à mettre en place un système dans lequel aucune tête ne doit dépasser ni penser. Rien n’échappe à cette entreprise de décérébration. Après avoir été qualifiée de « bourgeoise » par les bourdieusiens, l’ancienne littérature qui était, en plus d’un puissant stimulant spirituel, un art amoral, a été supplantée par une nouvelle prose utilitaire, idéologiquement bien-pensante et uniformément disgracieuse. « Du fait de leur méconnaissance des bons livres, les jeunes deviennent les dupes de tout ce que d’insidieux charlatans leur offrent en guise d’interprétation de leurs sentiments et leurs désirs », écrit Allan Bloom dans L’Âme désarmée. Ces jeunes gens, ajoute-t-il, sont par conséquent rendus incapables, par manque d’instruction, « de distinguer entre le sublime et la camelote, entre l’intuition et la propagande ». L’Éducation nationale, les médias gauchisants et les milieux culturels wokes ont participé, main dans la main, au triomphe des jocrisses et au massacre de notre héritage littéraire.

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En 1930, dans son Essai sur la France, le philologue allemand Ernst-Robert Curtius écrivait : « Il est impossible de comprendre la vie politique et sociale de la France si l’on ignore sa littérature. […] Celui qui veut jouer un rôle politique doit faire ses preuves littéraires. Prétendre avoir de l’influence sur la vie publique est inutile, aussi longtemps que l’on ne s’est pas rendu maître du mot parlé et écrit. Jamais les connaissances techniques et la précision scientifique ne suppléeront, en France, au manque de culture littéraire ». Ce temps-là est révolu. Pire, notre époque a vu survenir, en plus de celui de la littérature, le déclin, par défaut de transmission, des connaissances techniques et scientifiques. En quatrième de couverture de la dernière édition de cet ouvrage[5], il est rappelé une citation du critique littéraire Michel Crépu : « Cet Essai sur la France devrait figurer au programme de culture de nos politiques. S’ils ont encore une bibliothèque ». S’ils ont encore une bibliothèque… Cette phrase, écrite en 1995, annonçait un désastre qui, à cause entre autres de L’Éducation nationale, n’a fait que s’amplifier.

Dans un entretien donné au Figaro, Madeleine de Jessey, professeur de lettres en hypokhâgne, se désole d’avoir de plus en plus d’étudiants qui ont très peu lu, n’ont « aucune vision d’ensemble de l’histoire littéraire » et ne maitrisent ni l’orthographe, ni la grammaire. Mais quelle importance ! Les plus malins d’entre eux pourront toujours se mettre au globish et s’inscrire à Sciences Po. Cet IEP vient en effet de lancer la… Paris Climate School, première école européenne ayant « vocation à être un hub d’échanges universitaires » et à délivrer un « diplôme en sciences humaines et sociales dédié à la transition écologique ». Le programme du master Ecological transition, risks and governance sera bien sûr dispensé uniquement en anglais. Il est promis aux futurs diplômés des débouchés dans l’administration, les collectivités locales, les institutions européennes et internationales, les ministères. S’ils ont encore une bibliothèque… Que voulez-vous que ces
futurs parasites formés dans ce qui est devenu l’antre du wokisme, du progressisme gauchiste, de l’écologisme et de toutes les idéologies mortifères à la gloire d’une nouvelle ère postnationale, post-littéraire, post-humaine, fassent d’une bibliothèque ?


[1] Alain Finkielkraut, L’après littérature, Éditions Stock, 2021.

[2] Les femmes, Gallimard, 1988.

[3] Entretien donné au Monde le 26 avril 2019.

[4] Élisabeth Lévy, « La gauche olfactive se déchaîne », article paru dans Causeur le 6 mai 2012. Les écrivains vilipendés par Mme Kaprièlian s’appellent Renaud Camus, Richard Millet, Denis Tillinac. Mme Kaprièlian préfère lire « l’écrivain engagé » Édouard Louis, « une des voix majeures pour dire la France d’aujourd’hui », selon elle ; un des nombreux morpions cramponnés au système médiatico-culturel sus-évoqué, selon moi.

[5] Ernst-Robert Curtius, Essai sur la France, Éditions de l’aube, 2017.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Vers la fin du progressisme à l’anglaise ?

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Donald Trump et sir Keir Starmer sur le chemin entre le golf Trump Turnberry et l'aéroport de Glasgow Prestwick, Ecosse, le 28 juillet 2025. White House/ZUMA/SIPA

Le Premier ministre travailliste semble actuellement rétropédaler sur des questions comme l’immigration, l’ordre public et la défense en adoptant une attitude normalement incompatible avec la doxa socialiste et encore moins avec le wokisme qui, depuis 2010, fait des ravages outre-Manche. Ce rétropédalage est motivé chez Starmer par le besoin de gérer Donald Trump, mais aussi par sa compréhension de ce que veut la grande majorité de l’électorat britannique. C’est peut-être le signe que la parenthèse progressiste tire vers sa fin. Analyse.


Machine arrière. Sir Keir Starmer a visiblement compris que, s’il veut court-circuiter l’ascension vers le pouvoir du parti de droite souverainiste de Nigel Farage, Reform UK, il va devoir revoir ses positions sur l’immigration massive et autres grands projets dé-civilisationnels de la gauche progressiste. On voit en effet ternir son soutien à peine voilé aux sympathisants de l’islam politique, et l’anti-trumpisme obsessionnel de la gauche institutionnelle est définitivement enterré depuis la visite du président américain en Ecosse.

Le progressisme britannique deviendrait-il donc “vieux jeu”, old school ?

Rappelons tout de même que la tradition politique britannique n’est pas fondamentalement progressiste dans ses origines. Au contraire, elle se méfie de tout projet de construction d’un homme nouveau. Plus empiriste que rationaliste, elle se fie à l’expérience et méprise les concepts. Ses grands penseurs, comme Hobbes, Hume, ou Locke, sont des philosophes du réel, qui observent ce qui est, et non pas ce qui devrait être.

À la différence de la tradition française, héritée de l’idéal révolutionnaire de la table rase, la tradition britannique, héritée du Grand Siècle et des Lumières Écossaises, est ce que l’on pourrait appeler libérale-conservatrice : libérale dans son acceptation des mœurs de chacun et son respect de l’individu ; conservatrice dans sa volonté assumée de préserver les fruits d’une civilisation élaborée.

Seulement voilà : le progressisme, dans sa version la plus véhémente, rejette tout de go libéraux et conservateurs, qu’il n’hésite pas à amalgamer. Quiconque n’est pas progressiste est forcément réactionnaire, et quiconque ne suit pas la marche vers un monde meilleur est un hérétique qui ose ralentir le cortège.

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Il est donc assez étrange d’observer le succès de ce progressisme zélé — importé des universités américaines après avoir été conditionné, prêt à l’emploi, par la French Theory et les grands gourous de la déconstruction française — dans une société britannique qui a toujours rejeté les utopies révolutionnaires. La fièvre de 1789 n’a en effet jamais traversé la Manche et le communisme n’a jamais vraiment réussi à s’implanter dans la patrie de George Orwell.

Mais à partir de 2010, la forteresse idéologique a commencé à s’affaisser. Les tribunaux moraux ont remplacé le sens du compromis, la repentance a supplanté la fascination des Britanniques pour l’histoire, et la cancel culture a mis un terme à la coutume du débat civilisé à l’anglaise. Le cheval de Troie de cette idéologie autoritaire étant la notion de tolérance, si chère à l’éthique des Britanniques.

Là où les wokes ont été stratégiquement malins, c’est en s’attaquant non pas au pays, mais à leur capitale ultra-mondialisée, où toutes les idées sont les bienvenues (même les mauvaises) pour peu qu’un exotisme certain les rende attrayantes. On ne dira jamais assez à quel point le gouffre idéologique, économique et politique entre Londres et le reste du pays façonne le déséquilibre d’un royaume déjà morcelé en quatre nations. Londres est une cité-État richissime ; le Royaume-Uni, un territoire somme toute assez pauvre depuis la désindustrialisation.

Le progressisme autoritaire ne pouvait prendre racine que dans un microcosme fermé, urbain, riche, ouvertement mondialisé et mondialiste. À Londres, l’esprit anglais a progressivement muté en esprit Monde, avec toute l’adaptation codifiée que cela implique.

Le pouvoir de la City, érigeant une certaine idée du Progrès en idole sacrée — comme Robespierre vénérait une certaine idée de la Vertu — s’est détourné de la tradition libérale-conservatrice, lui préférant l’idéal apatride et multiculturel à la mode chez les continentaux. Londres se rêve en Singapore-on-Thames, et depuis le Brexit, l’idée d’une sécession de la métropole tentaculaire séduit autant qu’elle le ferait dans les cercles progressistes de Californie. La religion progressiste a fait de Londres une nouvelle San Francisco : une ville autrefois symbole d’équilibre, devenue laboratoire idéologique ; l’arrivée de la Big Tech n’ayant fait qu’en accélérer la mutation.

Paradoxalement, certains foyers de culture britannique résistent encore et toujours à l’envahisseur, mais bien plus loin de Westminster. Ce sont souvent de petites villes riches, peu bombardées durant la Seconde Guerre mondiale. On pense à Winchester, Bath, Stamford, Exeter, St Albans… Elles ont réussi à préserver un art de vivre local qui, pour le coup, s’inscrit totalement dans la tradition libérale-conservatrice, laquelle est en réalité plus un mode de vie qu’une forme de militantisme.

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Le libéralisme conservateur incite à vivre avec les autres sans les corriger, à pouvoir réformer sans détruire, et à respecter sans sacraliser. Une éthique du juste milieu, qui a toujours convenu à une mentalité britannique en quête d’un vrai vivre-ensemble — pas la caricature telle qu’on la connaît chez nous.

Ces villages ou ces villes médiévales, géorgiennes, développés autour d’un marché réputé, toujours vivants et joyeux, rendraient jaloux les Français, qui voient leurs campagnes et leurs villes moyennes se vider de leurs habitants. Le wokisme n’y est présent que dans les universités, éternels foyers d’endoctrinement, mais il s’arrête à la porte des pubs et des charity shops (magasins associatifs de produits de seconde main, qui animent les rues principales).

La tradition libérale-conservatrice n’a donc peut-être pas totalement dit son dernier mot au Royaume-Uni. Elle s’est retirée dans les marges. Ces marges qui pensent encore à l’avenir de leur nation. Et dont le poids électoral ne pourra plus longtemps être ignoré par les élites londoniennes.

L’esprit britannique préparerait-il son grand retour ?

Le « piano de Chopin » et le flou artistique

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La Chartreuse de Valldemosa, où ont séjourné George Sand et Frederic Chopin, Majorque, Espagne, 24/12/1993. FRILET/SIPA

De même que sept villes se sont disputé l’honneur d’être le lieu de naissance du poète Homère, plus d’un piano était proposé comme étant celui sur lequel Chopin aurait composé certains de ses Préludes lors de son séjour sur l’île de Majorque. Des deux présentés à la Chartreuse de Valldemosa, celui dans la cellule n° 2, devant lequel des touristes ayant payé le privilège s’émerveillent, n’est pas authentique mais le produit d’un subterfuge. Récit.


A la Chartreuse de Valldemosa, sur l’île de Majorque, et cela pendant près d’un siècle, des centaines de milliers de touristes se sont vu présenter un piano parfaitement quelconque comme étant celui où Chopin composa nombre de ses Préludes. Un piano exposé au sein d’une cellule qu’on prétendait être celle où avait vécu le musicien. Supercherie alors fort rémunératrice, naguère dénoncée par la Justice, mais que, dans la Serra de Tramuntana, le principal massif montagnard de Majorque, on persiste à noyer dans un flou artistique.

Durant des décennies, les visiteurs accourant à la Chartreuse de Valldemosa afin d’y verser une larme attendrie à la mémoire de Frédéric Chopin et de George Sand, auront été confrontés (pour le prix d’un seul billet d’entrée, mais dans une confusion savamment entretenue sur le site comme dans les pages des guides touristiques !) à deux cellules, la 2 et la 4, où auraient vécu le compositeur, la romancière et ses enfants, lors d’un séjour romantique à souhait, du 15 décembre 1838 au 11 février 1839. Au sein d’un monastère humide et glacial en hiver qui venait d’être désaffecté par le ministre libéral Juan Álvarez Mendizábal et vendu par lots aux bourgeois de Palma. Durant tout le XIXe siècle, on ne savait plus exactement dans quelle cellule avaient séjourné Chopin, Sand et ses deux enfants, avec leur domestique. Tout permettait cependant de penser que ce n’était en aucun cas la cellule n°2, ainsi que l’atteste le témoignage écrit et daté de 1896 d’un homme se souvenant, dans son enfance, avoir rendu visite aux illustres voyageurs dans la cellule n°4 ou la cellule n°5, à l’exclusion de toute autre.

Un subterfuge

Mieux encore ! la famille Ferra, qui depuis toujours dirige le Festival Chopin au sein de la Chartreuse, puis sa présidente, la señora Rosa Capllonch-Ferra, auront fait croire aux visiteurs, du touriste ordinaire à la reine d’Espagne et au président polonais, en passant par Manuel de Falla, Alfred Cortot ou José Luis Borges, que l’instrument disposé dans la cellule n°2 était le « pauvre piano majorquin » évoqué par George Sand et loué à Palma en attendant l’arrivée de l’autre, un pianino Pleyel envoyé à Chopin de Paris.[1] Ce pauvre piano majorquin sur lequel l’artiste aurait toutefois composé nombre de ses Préludes. Or le médiocre instrument de la cellule n°2, des experts l’ont prouvé, avait été fabriqué à Majorque dans les années 1850… bien après le séjour de Chopin à Majorque. Et même après sa mort, place Vendôme, à Paris, en 1849. 

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Cependant, à deux pas, dans la cellule n°4, celle où avaient effectivement vécu les deux grandes figures du Romantisme, le piano qui y était présenté, celui envoyé de Paris par Pleyel et arrivé peu avant le départ de Chopin malade pour la France, ce piano était même un temps interdit d’existence… par décision officielle venue de Madrid.

Début des hostilités

La guerre picrocholine qui débuta en 1932 et qui aura opposé durant huit décennies les propriétaires des cellules 2 et 4, mais surtout le faux et le vrai, la supercherie et la vérité historique, si modeste au fond qu’en soient les sujets (une cellule de moine et un simple piano droit, mais lourd d’une intense charge émotionnelle et sur lequel furent composées des pages célèbres), cette guerre aurait dû être stoppée net par le jugement  courageux d’une magistrate de Palma à l’aube des années 2010. Un jugement circonstancié et sans appel, s’appuyant sur des expertises sérieuses, sur des éléments solidement documentés, parfaitement étayés, établis à la façon d’un travail universitaire. Et prouvant de façon définitive que la cellule n° 4 était bien celle où Chopin avait vécu, alors que la cellule n° 2 n’avait pas été la sienne et surtout que le piano de rencontre qu’on y avait déposé, constituait une supercherie.

Cette année 1932, sur les conseils du Français Edouard Ganche (1880-1945), alors l’un des plus éminents spécialiste de Chopin, venu en pèlerinage à Valldemosa, la cellule n°4 de la Chartreuse fut ouverte au public par son propriétaire, le señor Quetglas-Amengual, grand-père de son actuel possesseur, Gabriel Quetglas. En 1928, elle venait d’être enfin authentifiée comme étant celle qui avait abrité le musicien et ses compagnons. Et cela grâce à un dessin du fils de George Sand, le tout jeune baron Maurice Dudevant. Un dessin attestant, sans hésitation aucune, grâce à la position du campanile de la Chartreuse, qui y est représenté, que c’était bien depuis le jardin de cette cellule n°4 qu’il avait été tracé.[2] On y présenta dès lors, on y présente encore aux voyageurs, le pianino envoyé à Majorque par Pleyel à la demande de Chopin. Arrivé à grand peine sur l’île en décembre 1838, et plus difficilement encore du port de Palma à Valldemosa au début de janvier 1839, malgré les tentatives d’extorsions des douanes espagnoles, le pianino Pleyel[3] fut installé là où résidaient le Polonais et ses amis français, dans cet ensemble de trois pièces spacieuses qu’on appelle cellule, ouvrant sur un jardin clos de la même surface que celle de l’appartement, et d’où l’on découvre un paysage enchanteur bordé par la Méditerranée.

Le piano décoratif dans une cellule fantaisiste

Tout cela se fit parce qu’une dizaine d’années auparavant, les Ferra, une autre famille de Palma localement influente et propriétaire des cellules 2 et 3, avait décidé fort opportunément de les ouvrir au tourisme naissant en profitant de la confusion qui longtemps avait empêché de situer de façon sûre l’emplacement de la cellule occupée par Sand et Chopin. Pour orner la n°2 transformée en musée Chopin, cette famille fit l’acquisition d’un vieux piano qui n’était là que pour évoquer la présence du musicien. Le propriétaire de la cellule, Bartomeu Ferra, dans un opuscule consacré à Valldemosa, y précisait même brièvement que le pauvre piano majorquin évoqué par George Sand et sur lequel s’échina Chopin en attendant celui de Paris, devait être considéré comme définitivement perdu. Et qu’en aucun cas le piano exposé chez lui n’avait été celui sur lequel le compositeur polonais avait travaillé.

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Et pour cause ! Le clavier de cet instrument exhibé dans la cellule n°2 comporte 82 touches… quand ceux en usage du vivant de Chopin et sur lesquels il composa n’en comptaient encore que 78, puis 80 dès les années 1840. Ce piano à 82 touches offrede surcroît trois cordes par note alors que dans les années 1830 un marteau ne frappait que deux cordes, voire une seule s’agissant des basses. Enfin, son apparence dévoile qu’il est une copie de modèles qui n’apparurent à Paris qu’au mitan des années 1840. Il est donc aujourd’hui prouvé que ce piano de la cellule n° 2 ne fut construit par des facteurs de Majorque que dans le courant des années 1850… soit près de quinze ans ou plus après le départ de Chopin !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Des roses. Et sur les deux pianos

Toutefois, la famille fort avisée de Bartomeu Ferra fera vite disparaître le trop honnête opuscule de ce dernier afin d’en rééditer une nouvelle version amputée de la phrase importune. En outre, elle décida d’autorité que Chopin et Sand avaient occupé la cellule n°2 dont elle était justement – voyez l’heureux hasard ! – la propriétaire. Et elle décréta tout aussi impérieusement que c’est sur ce piano de rencontre que Chopin avait entrepris la composition des Préludes. Enfin, pour appuyer bien fort sur la pédale romantique, un peu comme dans les magazines pour dames ou sur les pochettes de disques de « musique de charme », on déposa artistiquement une rose sur le clavier. Une touche d’un sentimentalisme de pacotille censée attester sans doute que l’instrument était bel et bien celui joué par Chopin avant l’arrivée du Pleyel. Le pire, c’est que dans la cellule n°4, on fera de même sur le piano authentique. Mièvrerie et mauvais goût n’ont pas de camp ! De part et d’autre de surcroît la rose était accompagnée par un drapeau polonais frappé de l’aigle couronnée, ce qui fait aussi son effet sur les âmes sensibles.

 La supercherie perdure

Comment cette supercherie a-t-elle pu perdurer aussi longtemps en dépit des preuves qui s’accumulaient pour la dénoncer ? Déjà, en 1965, la musicologue polonaise Krystina Kobylanska, conservatrice du Musée de la Société Chopin, à Varsovie, s’indignait que l’on fît passer le piano et la cellule n°2 pour ce qu’ils n’étaient pas.

C’est qu’en Espagne, on se moquait éperdument de l’authenticité d’un piano et d’une cellule monacale, de ce qui relève de la vérité historique. C’est aussi qu’il est plus commode de croire à la version que veulent asséner ceux qu’elle arrange, quand ils sont localement influents. C’est que la justice, dans un pays où longtemps a régné l’arbitraire le plus absolu, est une chose toute relative. Et qu’elle est plus aimable avec les gens en place. Et l’avènement de la démocratie avec le rétablissement de la monarchie n’a pas changé en un jour les vieilles mentalités.

De Chopin au football

La señora Capllonch-Ferra, forte de sa situation de présidente et de fille de directrice du Festival Chopin de Valldemosa (très modeste festival, mais sujet de fierté locale et financé officiellement par la Communauté des Baléares) ; forte aussi de ses relations anciennes avec les sociétés Chopin du monde entier, et de celles entretenues avec la myriade de pianistes invités dont on prit bien évidemment soin ; forte enfin de l’appui de son frère, ex-président des fans du Club royal de football de Mallorca… la dite señora avait tout pour faire pencher la balance de son côté.

Après moult procès perdus et vaines démarches depuis les années 1930 pour rétablir la vérité, il aura fallu que Gabriel Quetglas, excédé par la mauvaise foi de la partie adverse et l’impunité garantie au mensonge, trouvât un nouvel angle d’attaque : il porta cette fois plainte pour publicité mensongère en pointant du doigt le panneau qui présentait le piano de la cellule n°2 comme étant le pauvre piano majorquin. Et il aura ensuite fallu une juge lucide et courageuse pour confondre enfin les mystificateurs, avec à l’appui expertises, documents, témoignages et relevés topographiques. Voilà la partie adverse sommée par décision de justice de retirer l’inauthentique piano de la cellule n°2, et interdite de faire croire, de quelque façon que ce soit, que celle-ci abrita Chopin.

Aujourd’hui le faux piano est passé dans la clandestinité. Et il n’est plus claironné qu’il fut l’instrument majorquin sur lequel aurait composé Chopin. En revanche rien n’indique clairement que la cellule n° 2 n’est pas du tout celle où vécurent Frédéric Chopin, George Sand et ses enfants.  Au visiteur interloqué de découvrir deux lieux où Chopin aurait séjourné, le personnel du musée évacue le problème en marmonnant avec une monumentale mauvaise foi que l’on n’a jamais clairement établi lequel était le vrai. Malgré des preuves irréfutables, malgré un jugement et sa publication, à la Chartreuse de Valldemosa, comme dans nombre de guides de tourisme, on cultive sciemment un flou artistique, pour ne pas en dire davantage.

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Comme rien n’est clairement indiqué à l’entrée de l’ancien monastère, bien des visiteurs ne découvrent qu’au sortir de la n° 2 la cellule n° 4, située plus loin de la porte principale. Sans rien affirmer de précis, on leur a laissé croire que le n° 2 était bien celle où avait vécu Chopin. Il leur faut alors acquérir un billet supplémentaire pour découvrir le vrai piano, le Pleyel, au cœur de la cellule où le musicien et la romancière ont réellement séjourné, ainsi que les collections qu’elle renferme, plus riches que celles qui trônent chez l’ennemi. Ce qui réduit bien évidemment le nombre de visites qui seront effectuées dans l’authentique séjour et laisse à penser que les tensions sont toujours aussi vives entre les clans, entre le vrai et la faux.

En extase devant une fraude

Qu’en est-il des parts confortables que touche le clan Ferra-Capllonch sur les billets d’entrée (entre 200 000 et 300 000 d’euros par an, semble-t-il) délivrés à la Chartreuse pour 12,50 euros, tarif ordinaire de visite, mais pouvant osciller entre 8,50 euros pour les étudiants et 18,50 euros pour les « privilégiés » ? Elles s’élèvent, ces parts, à 23,75% du prix de chaque billet car à la cellule où Chopin n’a jamais séjourné s’ajoutent l’ancienne pharmacie des religieux et une imprimerie que possède aussi le clan. Le propriétaire de l’authentique piano et de la cellule n° 4, lui, est censé en percevoir 11%. 

Au sein de la Chartreuse, tout comme dans un piano-bar d’hôtel défraîchi, cinq fois par jour durant 15 minutes, un malheureux pianiste d’animation saccage sans conviction les partitions de Frédéric Chopin devant une poignée de touristes tout frémissants à l’idée de plonger au cœur du Romantisme. Et en août, les propriétaires de la cellule no 2 relancent leur très modeste Festival Chopin depuis longtemps fort surévalué. Il accueille cette année la pianiste bulgare Dina Nedeltcheva (les 8 et 10 août) et le Polonais Mateusz Dubiel (les 23 et 24 août). Honorable affiche certes, mais bien succincte pour une manifestation qui se pare du titre ronflant de « festival » et qui ne constitue rien d’autre qu’un événement d’intérêt local.

Dès le jugement rendu au tribunal de Palma à l’aube des années 2010, un journal majorquin, brisant enfin l’omerta, avait perfidement diverti ses lecteurs en publiant les photographies d’innombrables personnalités, depuis Franco jusqu’à la reine Sophie, toutes posant devant le faux piano. L’ensemble étant titré : « Extasiados frente a un fraude ». (En extase devant une fraude).


[1] Ce pauvre piano majorquin, comme le définira George Sand, avait été loué à une famille de Palma. D’abord installé dans la maison de So’n Vent d’où Chopin et George Sand furent méchamment expulsés quand on apprit que le Polonais était phtisique, il sera transporté à Valldemosa et déposé dans la pièce principale de la cellule n°4. Revenu à ses propriétaires de Palma, c’est ce piano qui semble avoir été vendu en 1913 à la grande claveciniste Wanda Landowska comme étant celui sur lequel avait un temps travaillé Chopin. Exposé en 1937 à la Bibliothèque polonaise, à Paris où résidait Wanda Landowska, il est aujourd’hui aux Etats-Unis où l’artiste polonaise, fuyant la France occupée par les nazis, trouva refuge et mourut.

[2] L’emplacement du clocher de la Chartreuse, tel qu’on le voit apparaître sur ce dessin de Maurice Dudevant, a permis de comprendre que ledit dessin ne pouvait avoir été exécuté que du jardin de la cellule n°4 ou, à la rigueur, de l’extrême angle de celui de la n°3. Le recueil de dessins qui était la propriété d’Aurore Sand, la petite-fille de Maurice, a été racheté par les propriétaires… de la cellule n°2. Lesquels détiennent ainsi la preuve irréfutable que ce n’est pas de leur cellule qu’a été effectué ce dessin et partant que celle-ci n’a jamais abrité Chopin et Sand. Chose dont on ne fait évidemment pas étalage devant les visiteurs.

[3] A leur départ de Majorque, Chopin et Sand vendirent le pianino Pleyel à une Française, Hélène Choussat, mariée au banquier de Palma Canut, banquier par qui transitait l’argent envoyé de Paris aux deux artistes. A la mort d’Hélène, le piano passa à son fils, à la femme de celui-ci, au neveu de cette dernière, puis au grand-oncle de son actuel propriétaire, Gabriel Quetglas. Il fut en 1932 réinstallé à la Chartreuse, quand la cellule n° 4 fut ouverte au public.

So Schnell: Dominique Bagouet

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L’esprit français au passé et au présent

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Emmanuel de Waresquiel © Hannah Assouline/Causeur

À la recherche de l’esprit français


J’entends dire ici et là que des ruines prochaines de notre pays, il ne restera que notre esprit. Nous avons en effet cette aptitude merveilleuse à tourner les pires situations en dérision et à en rire. Je pense à Rivarol à propos du gouverneur de la Bastille massacré le 14 juillet 1789. « Monsieur de Launay avait perdu la tête bien avant qu’on ne la lui coupe. » Nous avons l’esprit vachard, un peu mufle, pas très charitable. Il s’exerce en général aux dépens des autres. Nous sommes beaucoup trop vaniteux pour le tourner contre nous-mêmes. Les lieux communs ont la vie dure. Qu’est-ce qu’une conversation française ? De la vitesse, du décousu, des réparties à l’emporte-pièce, des saillies, des jeux de mots ou des « bons mots ». Je partage avec Benjamin Constant une certaine méfiance pour ce genre d’acrobaties. Il en parle comme d’« un coup de fusil tiré contre l’intelligence ». J’ai de l’esprit une tout autre idée. Talleyrand en donne une bonne définition dans ses Mémoires. Avoir de l’esprit selon lui, c’est avoir du tact, l’instinct et le sens de l’exacte nuance des mots prononcés à-propos, la mesure aussi des rapports de la courtoisie et de l’impertinence. Il trouvait que les femmes étaient beaucoup plus douées à cela que les hommes et citait en exemple la conversation de sa mère. « Jamais elle n’a dit un bon mot, c’était quelque chose de trop exprimé. Les bons mots se retiennent, elle ne voulait que plaire et perdre ce qu’elle disait. » Tout ceci est passé de mode. Nos récentes évolutions de société, les rapports d’intolérance que nous entretenons entre nous se prêtent de moins en moins à la nuance. Et puis, la définition de l’esprit que je préfère n’est pas française. On la doit au philosophe allemand Georg Christoph Lichtenberg en 1798 : « Un couteau sans lame à qui manque le manche. »

Rien ne passe, tout s'oublie: Souvenirs d’Histoire

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Réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) : Bruxelles se trompe de modèle

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Manifestation organisée par les syndicats FNSEA et Jeunes Agriculteurs devant l'Assemblée nationale, Paris, le 26 mai 2025, avant un débat sur le projet de loi Duplomb. Stephane Lemouton/SIPA

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté le 16 juillet des propositions pour une réforme de la PAC après 2027. Il y a de quoi inquiéter les agriculteurs français. Tribune libre de Gilles Lebreton, ancien député au Parlement européen (2014-2024), négociateur de la PAC pour la période 2021-2027, et membre des Horaces[1]


Les agriculteurs n’en finissent plus d’avoir de bonnes raisons de manifester leur mécontentement. On se souvient de leur explosion de colère en janvier 2024 contre diverses mesures dont le projet de règlement sur la « restauration de la nature » – amendé ensuite -, et contre l’intention de la Commission – toujours d’actualité – de ratifier le traité de libre-échange avec le Mercosur. On a aussi en mémoire leur mobilisation de mai dernier contre la suspension de la loi Duplomb, finalement votée le 8 juillet et qui permet notamment de mettre fin à certaines surtranspositions françaises du droit européen. Voilà maintenant que la présentation par Ursula von der Leyen des orientations de la nouvelle PAC, le 16 juillet, annonce une nouvelle vague de protestations.

Il faut dire qu’il y a de quoi s’inquiéter. Sur les quatre principales nouveautés présentées, trois au moins sont alarmantes pour les agriculteurs.

D’abord, le montant du budget annoncé pour la PAC est en nette régression : 300 milliards d’euros pour la période 2028-2034 contre 387 milliards pour la période 2021-2027. Cela représente une baisse de 22 % ! C’est à peine croyable à une époque où nos “élites” semblaient avoir compris, à la suite de la pandémie de covid-19 et de la guerre en Ukraine, que la sécurité alimentaire est une priorité.

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Ensuite, la structure de la PAC est profondément modifiée : fini, son budget spécifique ainsi que la répartition de celui-ci en deux fonds distincts, l’un (le FEAGA ou Fonds européen agricole de garantie) pour les aides directes aux agriculteurs, l’autre (le FEADER ou Fonds européen agricole pour le développement rural) pour le soutien au développement rural. Le budget de la PAC est désormais intégré dans un fonds plus vaste, englobant aussi la politique de cohésion, l’immigration, et même « les politiques sociales ». On voit le danger, d’ailleurs bien identifié par la ministre française de l’Agriculture, Annie Genevard, hélas impuissante à le conjurer : cette nouvelle structuration permettra de raboter la PAC « mois après mois » au gré des arbitrages politiques de Bruxelles. L’agriculture deviendra ainsi plus que jamais une variable d’ajustement, ce qu’elle était déjà lors de la négociation des traités de libre-échange. On devine sans difficulté les pressions qui seront exercées en ce sens par les États membres de l’UE qui, contrairement à la France, ne sont pas de gros consommateurs des fonds de la PAC et ont intérêt à en obtenir la réduction.

En troisième lieu, Von der Leyen veut imposer un plafonnement et une dégressivité pour les versements des aides directes aux agriculteurs. Certes, intrinsèquement l’idée n’est pas stupide, car le système actuel d’aide à l’hectare privilégie sans doute trop les grandes exploitations, et incite ainsi au regroupement des petites et moyennes exploitations, mettant en danger le modèle de l’agriculture familiale. C’est ainsi que depuis trois ans, la taille moyenne des fermes françaises est passée de 89 à 93 hectares. Quant au nombre d’exploitations de plus de 200 hectares, il progresse de 2,8% par an[2]. Mais les seuils proposés par la Commission sont manifestement trop bas : plafonnement à 100 000 euros, dégressivité de 25% entre 20 000 et 50 000 euros, de 50% entre 50 000 et 75 000 euros, et de 75% au-delà. Par comparaison, la loi américaine OBBB du 3 juillet 2025 retient un plafonnement à 155 000 dollars.

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Enfin, et c’est là à nos yeux un motif de satisfaction, la Commission souhaite accorder aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour financer leur agriculture. Cela permettra à chaque État, dans le droit-fil des plans stratégiques nationaux créés par la réforme de 2021, de fixer plus librement ses priorités en matière agricole. Le commissaire à l’agriculture, le Luxembourgeois Christophe Hansen, a ainsi expliqué que les 300 milliards d’euros fléchés pour l’agriculture sont un plancher et non un plafond : les États pourront donc dépasser le montant d’aides ainsi prévu. Bien entendu, cette liberté accrue devra être encadrée pour éviter que de trop grandes distorsions entre États membres ne finissent par vider la PAC de sa substance. Il faudra donc veiller à maintenir certaines règles existantes, comme par exemple la liste commune des pesticides interdits, et à instituer des plafonds européens de subventions pour chaque type de culture et d’élevage.

Ces quelques critiques esquissent donc ce qui pourrait constituer un contre-modèle pour la réforme de la PAC : d’abord, le maintien d’un budget PAC autonome, au moins pour la partie « aides directes » correspondant à l’actuel FEAGA, et suffisamment abondé pour éviter toute diminution forcée des aides actuelles ; ensuite, la possibilité de puiser en cas de besoin pour l’agriculture dans le nouveau fonds « cohésion » ; plafonnement et dégressivité institués à des seuils également réhaussés ; enfin, liberté accrue des États membres de fixer leurs priorités dans le cadre de leurs plans stratégiques nationaux, et de subventionner leur agriculture dans le respect de plafonds communs à instituer.


[1] Les Horaces sont un cercle de hauts fonctionnaires, hommes politiques, universitaires, entrepreneurs et intellectuels apportant leur expertise à Marine Le Pen, fondé et présidé par André Rougé, député français au Parlement européen..

[2]La France agricole, n°4122 du 11 juillet 2025 p. 19.

Un Arc de moindre Triomphe ?

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La tombe du soldat inconnu a l'Arc de Triomphe lors de la cérémonie du 106e anniversaire de l'Armistice de 1918, Paris, le 11 novembre 2024. Christian Liewig -POOL/SIPA

La profanation de la tombe du soldat inconnu par un SDF a suscité une colère juste. Mais nous devrions réserver notre plus grande indignation pour les crimes tels que le meurtre atroce près d’Amiens d’un homme qui a été égorgé et son corps éviscéré. Chronique.


Un Sans Domicile Fixe, Hamdi Hakim, âgé de 47 ans, avec 21 mentions à son casier judiciaire, de nationalité marocaine et en situation régulière, a suscité une immense indignation parce que, franchissant les grilles, il a allumé sa cigarette le 4 août à la flamme honorant le Soldat inconnu à l’Arc de Triomphe. Après avoir accompli ce geste, il est reparti tranquillement mais une touriste lettone a filmé la scène.

Il a très rapidement été interpellé, identifié, et placé en garde à vue.

Des déclarations ministérielles et politiques ont stigmatisé cette transgression, qualifiable pénalement de « violation de sépulture vouée à rendre hommage à la mémoire de nos morts ».

Cet acte a été décrit comme « misérable » avec des dénonciations solennelles comme : « On ne bafoue pas impunément la mémoire de la France » (Le Figaro).

Une fois qu’on a exprimé son indignation, ne serait-il pas temps de s’interroger sur nos réactions ?

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Il semble que l’auteur de cette offense ne l’ait pas accomplie en pleine conscience de ce qu’elle avait au sens propre d’iconoclaste mais plutôt comme le geste réflexe d’un homme seulement inspiré par le besoin utilitaire d’allumer sa cigarette auprès de la flamme la plus proche. Cela, sans atténuer l’opprobre ni l’indignité, est de nature à les atténuer sensiblement.

Le concert d’exclamations outragées à la suite de ce qui a été communément défini comme un outrage, n’a pas empêché tous les témoins de cette péripétie de demeurer cois, tant par le verbe que par l’action.

Sans prétendre minimiser la sincérité de tous ceux qui, ministres compris – l’une a exigé « des sanctions exemplaires » -, ont exprimé leur stupéfaction indignée face à ce sacrilège républicain, il me semble que celui-ci entre dans la catégorie de ces gestes de plus en plus fréquents qui révèlent plus une instabilité, une indécence, un déséquilibre, qu’une authentique volonté de transgression pénale ou, comme en l’occurrence on aurait pu le supputer immédiatement, de profanation anarchiste. Ces comportements, même s’ils peuvent être définis comme des délits, relèvent en général d’une autre sorte d’indignation que celle engendrée par les délits et les crimes « ordinaires ».

Celui qui a été commis près d’Amiens, avec une victime éviscérée, est à inscrire dans ce long et tragique inventaire des horreurs que la morale se doit de réprouver sans nuance et la Justice de condamner avec rigueur.

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C’est sans doute à cause de ce hiatus que j’ai trouvé hypertrophiées les réactions à la suite de l’incident choquant de la flamme. L’Arc de Triomphe n’a pas été amputé de la moindre parcelle de légitimité et d’honorabilité – il résiste à tout et notamment à cet allumage réflexe – mais il a permis, par cet excès que je peux comprendre s’il est sincère, de compenser tout ce que la lutte contre l’infinité des malfaisances délictuelles et criminelles, désespérantes chaque jour, clairement horribles, a de faible et, malgré la bonne volonté des ministres concernés et des magistrats engagés, de trop limitée.

Si nous pouvions mettre la même flamme à étouffer ce qui blesse ou tue la France au quotidien, notre monde serait sauvé.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Israël, éternellement coupable…

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Manifestation pro-Gaza à Utrecht, Pays Bas, le 3 août 2025. Dimitris Aspiotis/Shutterstock/SIPA

Des plateaux repas servis à bord d’un avion de la compagnie espagnole Iberia, aux photographies trompeuses qui circulent dans la presse internationale, l’Etat juif est la cible d’une propagande sans relâche. Où trouver la vérité? Faisons appel à la simple logique ! Tribune de Liliane Messika.


À écouter les dirigeants des démocraties molles, cités par leurs médias militants, un Martien de passage imaginerait qu’un onzième commandement a été ajouté aux Tables de la Loi : « Toujours, tu croiras Israël capable du pire et le puniras au centuple ».

Au menu du jour, la famine que l’État juif est censé organiser dans le cadre du génocide des Palestiniens. Pour mémoire, avant le pogrom du 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre actuelle, Gaza était passée de 200 000 en 1948 à 2,3 millions[1].

La propagande n’est plus ce qu’elle était 

Les maîtres en la matière, Propagandastaffel et KGB, mentaient comme des arracheurs de dents, à une époque où le public qui en était abreuvé n’avait aucun moyen d’en vérifier l’invraisemblance. Aujourd’hui, côté verre à moitié plein, l’info circule à la vitesse de la lumière. Côté verre complètement vide, la logique a été jetée avec l’eau du bain de dame Nature. Le délire touche tous les domaines : l’humanité ne se divise plus entre deux sexes mais en cent genres ; le français s’écrit illisible et imprononçable-point-e-point-x-y-z ; Mahmoud Abbas, Président palestinien qui a soufflé, en janvier dernier, la vingtième bougie de son unique mandat de quatre ans, se voit offrir, pour son jubilé, la présidence d’un État fantoche issu de la réunification de sa dictature perso avec celle de son ennemi mortel, le Hamas. 

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Il est donc illusoire de chercher du réel sous les déclarations d’amour LFIstes aux « résistants » du Hamas ou sur les affirmations humanitaires des promoteurs de la destruction de l’État juif. « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir » écrivait Proust en 1913. Sophie de Mijolla-Mellor, psychanalyste et professeur émérite à Paris VII, explique la même chose au sujet de la troisième guerre mondiale, commencée en 2001 : « L’idéologie commence lorsque le besoin de savoir se soumet au besoin de croire ». Entre les deux, Churchill : « Face à la mauvaise foi, la bonne foi ne sert à rien ».

Quand la logique parle

Les « chancelleries », qui suivent leurs opinions publiques, tout comme les médias qui les précèdent, eux-mêmes inspirés par des youtubeurs analphabètes, répètent qu’Israël tire sur des civils rassemblés en quête d’aide humanitaire et qu’il vise délibérément les femmes et les enfants.

D’un côté, mille accusations, de l’autre une seule dénégation : dans un camp, 57 pays musulmans à l’OCI, l’Organisation de la coopération islamique, 120 membres du club des non-alignés à la gauche de la gauche et toutes les démocraties molles cherchant l’apaisement de leurs zones de non-droit ; dans le camp d’en face, le peuple juif, 15 millions d’individus dans le monde. Mais nulle preuve. 

De deux choses l’une :

1) Soit les soldats israéliens tirent délibérément sur des civils.

  • Scénario ? Ils protègent l’aide humanitaire précédemment confisquée par le Hamas, officiellement pour qu’elle parvienne à ses destinataires, mais en réalité pour rassembler la population gazaouie, afin de faire des cartons sur elle.
  • Motivation ? Leur méchanceté congénitale, leur racisme anti-palestinien, leur bêtise crasse.
  • Bénéfice militaire ? Zéro.
  • Bénéfices secondaires ? Zéro.
  • Inconvénients ? Chaque mort civile est un nouveau coup porté à l’image déjà catastrophique de leur pays. Cette mauvaise image augmente le risque de leur isolement international, avec pour conséquence une pression diplomatique accrue pour contraindre Tsahal à interrompre prématurément sa lutte pour récupérer ses otages et annihiler le Hamas.

2) Soit le Hamas orchestre une saynète de propagande.

  • Scenario : Ses miliciens sortent par surprise des tunnels, se mêlent aux civils qui font la queue pour obtenir de la nourriture et se mettent à tirer sur les forces israéliennes, engageant ainsi une fusillade.
  • Motivation ? En accuser Israël, démontrer sa cruauté et le contraindre à se retirer de la bande de Gaza avec la seule arme du Hamas : la propagande.
  • Bénéfice militaire ? Faible, mais procure néanmoins une occasion de tuer au passage quelques soldats israéliens.
  • Bénéfice stratégique ? Énorme succès de l’opération « boucliers humains » : plus il y a de morts palestiniens, plus les opinions publiques occidentales se déchaînent et moins les miliciens eux-mêmes risquent leur vie, car les Israéliens ne tirent pas sur les civils. Plus il y a de « martyrs » et plus le nombre de candidatures pour remplacer les terroristes tués augmente.
  • Bénéfice politique ? Isolement accru de l’État d’Israël sur la scène internationale. Chaque mort de civil confirme sa réputation de « génocideur » impitoyable. Augmentation de la pression des « chancelleries » contre lui, pour l’empêcher de mener à son terme sa lutte contre le Hamas, qui peut ainsi conserver les otages, garantie de sa survie, voire son pouvoir au terme de la guerre.
  • Bénéfices secondaires ? Possibilité de piller la nourriture et de la distribuer aux miliciens, puis de vendre le reste au marché noir ou de le détruire afin d’accréditer la thèse de la famine.

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Conclusion

Question à Homo Logicus : qui a intérêt à fomenter des combats armés au milieu de civils ?


[1] Voir le rapport de 2016 de l’Etat palestinien et du Fonds des Nations unies pour la population : dans les deux Palestines, « depuis le milieu du XXe siècle jusqu’en 2015, la population a été multipliée par cinq, passant de 0,9 à 4,75 millions d’habitants, avec un taux de croissance annuel moyen de 2,5 % ».

Des idéologies bonnes à manger du foin

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Chroniques d'un octobre rouge à un octobre vert: 2023-2024

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La boîte du bouquiniste

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« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


C’est en héritier des Lumières mâtinées de romantisme qu’Émile Sedeyn (1871-1946) a porté jusqu’au mitan du XXe siècle un regard libre et érudit sur les arts et le patrimoine. Maniant la plume en écrivain, abordant la création en collectionneur et arpentant la France en journaliste, il chemine et butine çà et là de quoi alimenter sa curiosité d’honnête homme. Son ouvrage sur Les Fontaines de Paris ne l’empêche pas de publier un récit sur les Gens et choses d’aujourd’hui, et son étude de l’œuvre de Jean Dunand, maître de l’Art déco, publiée dès 1919, n’entame en rien la pertinence de son essai sur l’histoire du Mobilier (1921) ni celui sur La Troisième République (1936). 

En outre, Sedeyn aime se balader. Avant Un Voyage par semaine (1927), il écrit en 1922 Petites villes de France. « Ce n’est pas un guide, prévient-il d’emblée, mais plutôt une collection d’images. » Et des images, l’auteur sait en brosser pour rendre au lecteur toute l’intensité de ces « derniers fiefs du temps et du silence ». Non sans humour, il s’interroge sur ce qui retient encore les habitants dans ces petites localités. Une modération atavique, la force de l’habitude ou l’insuffisance des crédits ? « Bénie soit l’insuffisance des crédits si c’est à elle que des petites villes doivent de conserver des éléments les plus expressifs de leur aspect d’autrefois, où s’inscrivent, avec la fierté des belles aventures guerrières, les souffrances des longs sièges, l’amertume des déchéances, et, par-dessus tout, cette sérénité impressionnante qui, peut-être, n’est que le masque de l’oubli. » Sedeyn note que même le chemin de fer les délaisse, les dédaigne. Alors qu’« un ingénieur n’a jamais hésité à perforer une montagne, à violer le mystère d’une forêt, à civiliser un paysage », il ne relie pas les petites villes au reste du monde ; il les « dessert » : le train ne rejoint pas directement leur centre-ville mais leur « avenue de la gare ». S’ensuit une délicieuse topographie sociologique de ce faubourg d’un genre si particulier.

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Ce chasseur d’esprit des lieux reconnaît que « quand on s’est ennuyé longtemps et sans regret dans des petites villes, on finit par les aimer, et quelques fois par les comprendre. Mais ce dernier point est fort délicat, attendu que rien ne leur est plus contraire que l’esprit d’analyse. Beaucoup n’ont à offrir au visiteur que leur vieillesse, leur pauvreté, leur solitude. Il faut y arriver en pèlerin, pourvu d’une grande patience et de quelques notions historiques. Si on les interroge sans hâte et sans bruit, on finit par déchiffrer l’énigme de leur visage ».

Richelieu, Loudun, Bergues, Cordes, Mehun-sur-Yèvre, Elne, Cassel, Arbois, Compiègne, Péronne, Chantilly sont les belles endormies à qui Émile Sedeyn tresse une guirlande littéraire, des « pages lentement écrites », parfois avant les ravages de la Première Guerre, et qu’il n’a pas souhaité remanier après, son intention étant de « peindre des visages de vieilles, non des visages de mortes ».

Ces Petites villes de France résonnent aussi comme la promotion prophétique du « tourisme de proximité », l’auteur prédisant que « lorsque l’humanité aura réalisé son rêve de parcourir le monde à tire-d’aile, un jour viendra où les habitants de la terre, mieux renseignés sur les proportions de l’univers, comprendront qu’ils ont été dupes de l’immensité »

Émile Sedeyn, Petites villes de France, Les Éditions G. Crès & Cie, 1922, 223 pages.

Petites villes de France, par Émile Sedeyn

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Julien Dray contre la gauche mollah

Julien Dray © Hannah Assouline

L’ancien député socialiste de l’Essonne compare Jean-Luc Mélenchon à ces trotskystes pacifistes qui, fin 1943, ont renvoyé dos à dos les impérialismes fasciste et américain, jusqu’à devenir collabos. Aujourd’hui, la haine des Insoumis pour les « sionistes » est telle qu’ils choisissent le camp de la République islamique.


Causeur. On dit que vous avez inspiré Baron noir, cette série télévisée dans laquelle un élu de gauche, interprété par Kad Merad, conseille dans l’ombre une ambitieuse centriste, jouée par Anna Mouglalis. Est-ce vrai ?
Julien Dray
. Je ne sais pas si j’ai inspiré cette excellente fiction, mais le surnom « Baron noir » m’a effectivement été attribué par l’équipe de Michel Rocard en 1988 au moment de la grève des infirmières.

On vous prête aussi le rôle d’éminence grise auprès de Jean-Luc Mélenchon quand, il y a trente ans, vous étiez député socialiste de l’Essonne et lui sénateur du même parti dans le même département.
Nous avons été compagnons de combat pendant plus de seize ans et avons animé ensemble un courant très dynamique qui s’appelait « La Gauche socialiste ». Après la victoire de Lionel Jospin aux législatives de 1997, Jean-Luc Mélenchon voulait être ministre. Il l’est finalement devenu en 2000, et a été un bon ministre de l’Enseignement professionnel. Mais en 2002, patatras. L’échec de la gauche aux présidentielles met notre homme sur la touche et le plonge dans une grande dépression.

Sur la touche ?
Comme il n’a pas vu venir la défaite, Mélenchon n’est plus sénateur ni autre chose. Il fait le chien fou. Il entame une sorte de traversée du désert, se marginalise à l’intérieur de l’appareil, devient la cinquième roue du carrosse de la bande de Benoît Hamon. Puis en 2005, il se rapproche de Laurent Fabius, qui a défendu comme lui le « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen… avant de perdre la primaire socialiste l’année suivante. En 2008, fatigué d’évoluer en seconde division, Mélenchon quitte le PS et crée le Parti de gauche, avec la complicité de la patronne du PCF, Marie-George Buffet, très heureuse du tort qu’une telle initiative fait à son camarade Robert Hue. Il va ainsi pouvoir se préparer à la présidentielle de 2012 et se trouver une vraie place politique. Son objectif affiché à l’époque, c’est la reconquête des classes populaires, délaissées selon lui par les autres formations de gauche. La preuve, il est candidat aux législatives dans le Pas-de-Calais où il subira un cuisant échec qui va le marquer profondément.

À l’époque, dans ses meetings, ses partisans brandissent des drapeaux français, pas palestiniens…
Mélenchon s’imprègne progressivement des théories de la philosophe Chantal Mouffe, qui table sur la rencontre entre un leader anti-establishment et le prolétariat « classique ». Sauf qu’avec un piteux score de 6,6 % aux européennes de 2014, la rencontre est ratée. C’est d’après moi cet événement qui convainc Mélenchon que les ouvriers blancs sont définitivement passés chez Le Pen, et qu’il doit chercher un nouvel eldorado.

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Est-ce à ce moment-là que vous coupez le lien ?
Non. On se parle encore de temps en temps pendant le quinquennat de François Hollande, dont je suis proche. Si bien qu’en 2017, lorsque, candidat à la présidentielle, Mélenchon a la divine surprise que Fillon se casse la figure et que le PS ne trouve rien de mieux que de désigner Hamon comme candidat, je lui fais une proposition. Puisqu’il a fini avec le meilleur score de toute la gauche, je lui dis qu’il a une responsabilité historique et qu’il doit tendre la main au PS, comme Hollande lui avait tendu la main, par mon entremise, cinq ans plus tôt, en lui proposant un certain nombre de circonscriptions aux législatives en échange de son soutien au second tour. Mais, que Mélenchon soit en position de faiblesse en 2012 ou de force en 2017, toute entente s’avère en réalité impossible. Il déteste trop les socialistes désormais. Et puis, à la tête de son mouvement, il a découvert les joies du pouvoir autocratique. Plus question de perdre son temps à faire la synthèse avec d’autres forces. Un jour, face à moi, brandissant son portable, il me dit : « Voilà comment je dirige ! » Et il me montre comment, sur des messageries instantanées, il constitue des groupes de conversation avec ses lieutenants et sous-lieutenants, non pas pour débattre avec eux, mais pour les engueuler ou éliminer ceux qui ne le likent pas assez sur les réseaux sociaux. Il a inventé le despotisme 2.0.

Est-il déjà en train de se concentrer sur l’électorat des cités ?
Oui. C’est au cours du mandat Hollande qu’il découvre une jeunesse de banlieue en révolte et décide de la placer au cœur de sa stratégie politique.

Vous êtes comme lui un ancien trotskyste, mais d’une autre branche. Lui était à l’OCI (Organisation communiste internationaliste, de Pierre Lambert) et vous à la LCR (la Ligue communiste révolutionnaire, d’Alain Krivine). Retrouvez-vous chez lui les réflexes lambertistes ?
L’OCI, c’était des « tristounets », comme disait la femme de Jospin, lui-même passé par le mouvement. Les lambertistes pensaient qu’ils avaient davantage le sens de l’Histoire et des responsabilités, et que nous étions des agités du bocal, des petits-bourgeois radicalisés. Est-ce que ça marque un homme ? La réponse est oui, d’autant plus que l’on peut dire que c’est Mélenchon en personne qui dirige à présent le mouvement de feu Pierre Lambert.

Ça existe encore ?
Absolument, sous le nom de POI (Parti ouvrier indépendant). Ils sortent un journal qui s’appelle Informations ouvrières, dont les locaux se trouvent à Paris, au 87, rue du Faubourg Saint-Denis, où siège aussi l’Institut La Boétie, le cercle de réflexion dirigé depuis trois ans par Mélenchon. Le plus haut gradé du POI, Jérôme Legavre, est d’ailleurs député de Seine-Saint-Denis, investi par la France insoumise.

Donc finalement Mélenchon a une colonne vertébrale…
Oui, le lambertisme. J’ai acquis la conviction personnelle qu’il n’avait jamais rompu le lien avec ce mouvement.

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Est-ce qu’être lambertiste, c’est être antisémite ?
Pas du tout. Même si, bien sûr, Pierre Lambert n’a jamais été sioniste. Mais il avait des origines juives et il y avait beaucoup de jeunes juifs autour de lui. Dans les années 1970, l’OCI était moins hostile à Israël que la Ligue, dans laquelle je militais.

Mais alors, fait-on un mauvais procès à Mélenchon en incriminant ses positions sur le Proche-Orient ?
Non, car il faut creuser plus loin dans l’histoire de son école de pensée pour comprendre son logiciel. Il faut remonter à fin 1943, quand une partie du mouvement pacifiste, dont bon nombre de trotskystes, a fini par renvoyer dos à dos l’impérialisme anglo-saxon et l’impérialisme fasciste, estimant que les bombardements alliés étaient trop meurtriers. Résultat, certains d’entre eux ont carrément basculé dans la collaboration. On retrouve cela aujourd’hui chez les Insoumis : une haine si forte de l’impérialisme américain qu’ils sont prêts à se compromettre avec l’islamisme.

Ne s’agit-il pas dès lors davantage d’une détestation de l’Amérique que des juifs ?
Mélenchon n’est effectivement pas caricaturalement antisémite. Il voue aux gémonies l’Oncle Sam et donc l’entité sioniste, qu’il voit comme une création américaine. C’est par ce biais qu’il arrive à la conclusion que les nouveaux damnés de la terre sont les musulmans. Et qu’il ambitionne de les soustraire à l’idéologie islamiste afin de les transformer en redoutables révolutionnaires.

Enfin, tout cela c’était avant le 7 octobre 2023…
Vous avez raison. Dès les jours qui ont suivi le 7-Octobre, on a bien senti que les Insoumis ne concevaient plus les islamistes comme une masse de dominés à rééduquer, mais comme l’avant-garde de l’esprit de résistance.

Ça vous a surpris ?
Oui. Je n’aurais pas imaginé que Mélenchon irait jusque-là. C’est pour ça que j’ai écrit Qui est Mélenchon ?1. Pour montrer comment, à force de tirer sur le fil extrémiste, il a fini par être entraîné par ce fil pour se retrouver à un endroit où il ne pensait peut-être pas aller au départ, mais qu’il ne regrette pas pour autant d’occuper à présent. C’est la vieille histoire de la pente glissante.

Admettons qu’il soit, comme il le dit, antisioniste et pas antisémite. Mais il ne peut pas ignorer que ses appels à combattre les « génocidaires » constituent un permis d’antisémitisme…
C’est le prix à payer et il le paye allègrement en n’hésitant pas au passage à réécrire sa propre histoire ; l’histoire nous a montré que, quand on commence comme cela, on finit toujours très mal.

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Diriez-vous qu’il soutient carrément les mollahs aujourd’hui ?
Assurément. D’où mon rappel de l’année 1943.

Vous êtes bien le seul à gauche à faire ce parallèle historique. Parce que tous les autres, ou presque, ont une ignorance crasse du passé.
Hélas, que ce soit au PS, à LFI, au PC ou chez les écolos, la formation politique a été délaissée au profit des séminaires de communication et des think tanks de sociologie. L’histoire est la grande absente. C’est notamment pour cela que j’ai quitté le PS en 2022. Nos militants n’ont aucune référence. Ça donne des LGBT qui défendent le Hamas, alors que s’ils allaient faire un tour à Gaza, ils seraient jetés du haut des immeubles de cinq étages.

Et ça donne un PS qui ne pipe mot sur l’Iran !
L’appareil est totalement verrouillé. La question de la scission est donc désormais posée. Vous voyez bien qu’il y a des millions d’électeurs de gauche orphelins qui ne reviendront pas chez un Olivier Faure qui, lui, est persuadé que la social-démocratie est morte. Moi, je considère au contraire qu’elle a plus que jamais un rôle historique à jouer.

Vous parlez de « social-démocratie ». Ne devrait-on pas dire aujourd’hui « progressisme occidental » ?
Si vous voulez, mais à condition de définir l’Occident non pas comme la contrée de l’homme blanc, mais comme celle des Lumières et des valeurs universelles. Mélenchon, pendant des années, a du reste été le défenseur de cette vision. Il la revendiquait au nom de ses convictions franc-maçonnes.

Pourquoi ne créez-vous pas le parti qui ferait revivre ces valeurs ?
Je me contente de me mettre à la disposition des socialistes dissidents sans demander aucun poste, juste pour faire un travail de transmission, de formation. Ensuite, c’est à eux de voir.

Pas gagné…
Ils ont peur du vide. Ils théorisent en disant qu’après les municipales viendra nécessairement le temps de la clarification. C’est de la procrastination. Pendant ce temps, l’histoire continue, et au PS, au lieu de faire écho au bon sens populaire en faveur de la chute du régime iranien, on préfère regarder ailleurs. Je rappelle à cet égard que le gouvernement de Jospin a contribué à la chute des talibans en 2001-2002.

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Pas franchement une réussite !
Certes, mais parce qu’une clique de corrompus a alors pris le pouvoir à Kaboul, au lieu de promouvoir la vraie démocratie. Reste que, si l’on regarde comment se comportent les talibans aujourd’hui, on en vient à regretter Hamid Karzai et ses amis.

N’y voyez aucun rapport avec la question précédente, mais pourquoi François Hollande, que vous connaissez bien, est-il revenu en politique ?
Bien connaître Hollande, ce n’est pas toujours facile. Je dis cela comme un reproche, mais aussi comme un geste d’amitié. Je sais juste une chose : si, comme il l’a dit en privé, il pense qu’on est dans un moment décisif, s’il a l’intention de jouer un rôle décisif en 2027, il ne pourra plus se dispenser d’un retour critique sur son quinquennat.

Pour le moment, l’hypothèse la plus probable, c’est une victoire du RN en 2027. La redoutez-vous ?
Je ne ferai pas la fête ce jour-là, c’est sûr. Surtout si Marine Le Pen ou Jordan Bardella remportent le second tour de l’élection face à Jean-Luc Mélenchon. Après un choc pareil, comment gérer le pays ? Je suis sûr que, dans cette hypothèse, le Chant des partisans deviendra immédiatement le symbole de l’opposition mélenchoniste. Et que la violence constituera un élément clef de la vie politique. Avec les petits « beurgeois » radicalisés en fer de lance.

Comment expliquez-vous que cette jeunesse soit devenue politiquement si agressive ?
Je me demande si ce n’est pas la honte d’être trop gâtée. J’ai connu un phénomène avant-coureur dans l’Essonne, quand j’y étais député. Dans ma circonscription, les ouvriers de l’usine Coca-Cola, à Grigny, avaient de bons salaires. Et pourtant, un jour ils se sont mis en grève. J’ai mené ma petite enquête et j’ai fini par comprendre qu’ils avaient débrayé pour se donner une image de gauche, par peur de passer pour des privilégiés aux yeux de ceux qui n’avaient pas leur chance.

N’est-ce pas aussi de votre faute ? En créant SOS Racisme en 1984, n’avez-vous pas enseigné la haine de la France à une bonne part de notre immigration ?
Je réfute catégoriquement cette accusation. La jeunesse SOS Racisme aspirait à l’intégration et était étrangère à l’islamisme. Ce sont les enfants de la génération suivante qui se sont radicalisés. Et qui reprochent à présent à leurs parents d’avoir été de trop bons Français.

  1. Publié chez Plon en 2024. ↩︎

Vous avez dit union des droites ?

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L'ancien ministre de l'économie Alain Madelin présente son projet "Kairos", un outil qui combine l'IA et la doctrine économique libérale, à Marseille, le 10 juillet 2025. Alain ROBERT/SIPA

Cela fait longtemps qu’on parle de l’« union des droites » sans pouvoir la faire. Qui la ferait? Sur quel programme? Quelle part y reviendrait au libéralisme économique, défendu encore aujourd’hui par Alain Madelin? Pour la présidente du mouvement patronal ETHIC, l’étatisme reste trop fort dans les consciences même chez les politiques de droite en France. L’humeur d’été de Sophie de Menthon.


Tout le monde en rêve – même en plein été sur la plage, du moins tous ceux qui ne sont pas à gauche, mais personne ne sait concrètement de quoi et de qui il s’agit. Qui est vraiment de droite ? Ceux qui, globalement, veulent non seulement lutter contre le socialisme économique mais l’éradiquer ? Ceux qui veulent faire taire l’hystérie communautariste ou le délire écolo (rien à voir avec le respect de la nature dans son intégralité, qui est indispensable et comprise de presque tous) ? Hélas ! l’union des droites suppose au minimum un programme économique partagé et un accord sur un socle commun, accord qui s’éloigne de jour en jour. Ainsi, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de Marine Le Pen, bonne ou mauvaise, juridiquement apte ou non, il est clair que son programme est sur le plan économique de gauche, car étatiste, donc l’appellation extrême-droite n’a pas de sens ; le RN n’est ni de droite ni extrême. Par conséquent, l’union des droites ne saurait inclure le RN, non pas par rejet idéologique de faux relents d’antisémitisme, mais parce qu’il faut un consensus réformateur et économique pour sauver la France de la maladie de la dette. En revanche, Jordan Bardella semble, lui, se positionner davantage à droite sur le plan économique mais son électorat lui pardonnerait-il ? Quant à Éric Ciotti, il a repris bon nombre des propositions économiques de mouvements patronaux et on ne peut que s’en féliciter. Ses ex-copains sont furieux, les nouveaux ne le reconnaissent pas comme un des leurs… et il l’assume.

Au sein du parti Renaissance ainsi nommé (changement de nom à l’étude pour la quatrième fois), à chacun de faire le tri, car le fameux « en même temps » a provoqué des ruptures profondes entre les penchants libéraux et les penchants socialistes. Les centristes, eux, devraient logiquement rejoindre cette joyeuse troupe dite de droite, tout comme Horizons qui, par définition, voit plus loin. Les LR entendent mener le jeu : la droite, c’est eux. Tous ces politiques ont certes un point devenu commun : arrêter l’immigration inflationniste, ce qui est finalement la seule chose sur laquelle ils sont d’accord. Il y a aussi la dette mais personne ne veut la diminuer de la même façon.

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La question devient vertigineuse lorsqu’on recense la foule de ceux qui se pensent seulslégitimes à accéder à l’Élysée sous l’étiquette droitière. Citons pour l’instant : Édouard Philippe, Xavier Bertrand, Michel Barnier, David Lisnard, Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Gabriel Attal… ! Sans compter bien sûr hors LR, Marine Le Pen ou un remplaçant, et puis encore Éric Zemmour, etc. Pardon à ceux que j’ai oubliés. De surcroît, avant de faire un semblant d’unité à droite, on pourrait commencer à ne pas se diviser au sein même du parti LR, comme pour la course à la députation des Vème, VIème et VIIèmearrondissements de Paris : cela augure bien de la suite… On a une candidate qui a toutes les chances de gagner la mairie de Paris après des années de désastre, Rachida Dati, qui s’y prépare de toute son énergie. Elle est maire du VIIème, c’est son fief, et voilà-t-il pas que Michel Barnier, fort de son succès d’ancien Premier ministre, pense que c’est un bon tremplin pour être président de la République : cela fait désordre et déchaine les passions. En bon droit semble-t-il, de se sentir trahie, elle s’exprime pour le moins à haute voix : un duel mortifère.

Par ailleurs, il faut bien sûr un seul candidat, c’est le but du jeu (électoral). Le tout sans primaires, car on a vu ce que cela donnait et ce serait, paraît-il, une catastrophe. Si l’on procède ainsi, on crée des dissidents et on choisit alors celui qui a le moins de relief et qui ne fait d’ombre à personne ; pour un futur président de la République, homme providentiel par définition pour une situation désespérante sinon désespérée, « marche à l’ombre » ne semble pas la meilleure option. On peut rêver qu’au fil de l’été, nos grands ambitieux réfléchiront vraiment à l’avenir du pays et que les dirigeants de partis sauront enfin mettre leurs égos de côté en prévision d’une potentielle dissolution avant la présidentielle.  Mais là encore, le pire est quasi-certain…

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Retenons la leçon des dernières législatives et laissons au moins aux Français leur libre arbitre, faute de gouverner ensuite comme ils le demandent explicitement. Évitons le cauchemar et le meurtre démocratique des « fronts pseudo républicains » dévoyés. Non aux élections verrouillées où l’on choisit un député par défaut, mais surtout pensées pour garantir les réélections des potentats.  

Mais alors… qui ? Quelle droite ? Car même si l’on parvenait à s’accorder sur un programme commun, il faudrait encore qu’un seul s’en empare, l’incarne, et le défende. Un point commun encore, à part Alain Madelin qui s’acharne seul à construire une pensée libérale en regrettant, dit-il, que « le succès en France soit considéré comme une rupture d’égalité ». Tous sont viscéralement drogués à l’étatisme et personne n’envisage la moindre économie de l’État ou ne s’intéresse aux missions régaliennes, au moins pour les définir clairement. Je sais bien, comme le disait Clémenceau, que ce sont des oies qui ont sauvé le capitole… mais tout de même !

A paraître le 27 août :

Aux sources du modèle libéral français

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