Accueil Monde Quand l’Amérique éteint les Lumières

Quand l’Amérique éteint les Lumières

La branche aristocratique de l’illibéralisme


Quand l’Amérique éteint les Lumières
Le politologue Arnaud Miranda publie "Les Lumières sombres" (Gallimard) © Cevipof

Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.


En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.

Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien

A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.

Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro en kiosque: Causeur #144 Marcel Gauchet « Un spectre hante l’Europe: le populisme »

Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.

French theory de droite

Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »

Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.

A lire aussi, Charles Rojzman: Nouvelle France et nouvel antiracisme

A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».

A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Bons baisers d’Iran!
Livre à paraître : "Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel. Le sport à l'épreuve des idéologies" (FYP, mars 2026).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération