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Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

Par notre envoyé spécial à Helsinki


Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?
Le chef d'orchestre et violoncelliste finlandais Klaus Mäkelä © Mathias Benguigui

La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.


Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…

Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants  (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.

L’Eldorado des bords de la Baltique

Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.

Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !

Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?

Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.

Une formidable épopée

Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.

En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.

Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.

L’identité nationale des Finlandais

Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.            

Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à  mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.

Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.

Trente orchestres, d’innombrables chorales

Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.

Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.

«  Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».

Liberté de pensée

Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?

« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ». 

A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.

Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places

Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.

Dommage que le climat soit si rude en Finlande.

Le Kalevala: Épopée des Finnois

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