Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne et moi (contrairement à ce qu’ont pu penser certains lecteurs, cette dernière n’a pas été enlevée ; ils s’inquiétaient car je ne parlais pas d’elle dans ma dernière chronique), avons été invités à Fort-Mahon, par des amis chers et accueillants. C’était un beau dimanche de fin juillet ; il faisait doux et chaud comme dans le cou de ma chérie. Après les fruits de mer dégustés au cours du déjeuner, nous fîmes une longue promenade dans la fameuse station balnéaire que je n’avais pas visitée depuis plusieurs années. En passant devant le casino, je me revoyais en juillet 1974 avec Purin, le groupe de blues-rock de Tergnier dans lequel j’officiais en tant que guitariste et harmoniciste. Il s’agissait de la première date d’une tournée qui devait nous mener ensuite en Bretagne. Les parents d’une amie de Fred (qui deviendra son épouse quelques années plus tard) possédaient une villa dans l’une des rues du bourg maritime. Nous campions dans le jardin ; Gérard Gabet et Thierry Langlet, nos chauffeurs, y avaient stationnés leurs voitures. Nous devions être l’un des seuls groupes de blues qui campait pendant ses tournées. Nous n’en avions cure ; nous étions jeunes, si jeunes. La vie nous semblait belle, joyeuse, interminable, lumineuse comme cet été-là. La bière pression coulait dans nos tendres veines comme l’eau blonde du petit fleuve Authie dans la Manche ; rien ne semblait pouvoir arrêter son cours.
Le soir du concert au Casino, nous devions être légèrement ivres. Bertrand (batterie), Gérard dit Dadack (RIP ; basse), Patrick (chant), Fred (RIP ; guitare Gibson SG) et moi (harmonica et guitare Burns prêtée par un copain de Saint-Gobain car j’avais brisé accidentellement le manche de la Gibson Lespaul Deluxe que je venais d’acheter en Belgique ; elle était en réparation chez Jacobacci, le luthier parisien aux mains d’or), nous nous appliquions sur les douze mesures de « Sam All Over » de Canned Heat, « Crawlin’ King Snake » des Doors, et « Bullfrog Blues » de Rory Gallagher. Nous distillions une blues-rock brutal alors que la mode musicale eût voulu que nous nous adonnâmes au jazz rock ou au rock progressif froid comme la corde mi grave de la Gibson double manche de John Mc Laughin.
Nous ne le savions mais nous étions dans la mouvance d’un pub rock britannique qui se transformerait, dès 1976, en punk rock virulent et salvateur. Je revoyais tout ça, en arpentant la rue principale de Fort-Mahon. J’entendais les rires lointains, si lointains, de Dadack et de Fred qui se perdaient dans les sables roux et mous des dunes ainsi que les voix toutes aussi lointaines d’Al Wilson (RIP), de Rory Gallagher (RIP) et de Jim Morrison (RIP). Au loin, vers la plage, le soleil couleur de miel et de sang s’enfonçait doucement dans une mer d’opaline. On eût dit qu’il tirait sa révérence devant les années mortes de nos jeunesses consumées.
Monsieur Nostalgie poursuit sa galerie de portraits d’écrivains hors des guildes. Il s’arrête aujourd’hui sur Arnaud Le Guern, pré-quinqua d’origine bretonne, éditeur et romancier, qui rend la mélancolie de la fin des étés enfin supportable…
Je suis un homme de tradition. Je suis sensible aux bornes temporelles. C’est pourquoi, comme jadis Alexandre Vialatte ou Jules Renard, les almanachs rythment mes saisons. Il y a plusieurs sortes d’écrivains pour chaque météo du temps présent, les plumes d’hiver molletonnées, duveteuses, presque spongieuses, on s’engouffre dans leur livre aux premiers flocons, on recouvre nos nuits de leur épaisse couette d’oie sauvage, on part pour longtemps en leur compagnie, on traversera l’Atlantique ou le Pôle Nord dans leur silence et leur lenteur ; au printemps, je préfère plutôt les essais acides, les accélérations nerveuses, les novellas mal foutues sur le fond et aguicheuses sur la forme, les déclarations éphémères, ces souvenirs de godelureaux comprimés en une centaine de pages, quand tout renaît dans la nature, quand tout bat plus vite, je veux sentir la gifle du renouveau, une mauvaise foi rieuse ou un amour tempétueux, je veux que ces auteurs-là me sortent de l’hibernation. Et puis, plus rare, plus délicat, plus snob aussi, ne supportant pas les fortes chaleurs ou les froidures intenses, il y a l’écrivain de la fin de l’été. Quand les garçons de plage plient les transats, quand les amoureux se quittent sur un non-dit et que les flirts laissent ces petites meurtrissures qui sont nos palmes académiques de la rentrée. Durant le mois de septembre, dans la cour du lycée ou dans les cafés embués, on les porte en étendard et puis on les oublie car ainsi va la vie.
Arnaud Le Guern, encore dans la quarantaine rugissante, la barbe fleurie et le cheveu en pétard, éternel visage d’étudiant qui aurait beaucoup vécu, fait partie de ces hommes en proie à une mélancolie abrasive. Des fantômes dansent dans son regard, je les ai vus. Il travaille sur le fil, en apnée douce, sur de la matière friable, il écrit à l’unilatéral, cuisson rapide et chair à vif, c’est terriblement casse-gueule de ne pas tirer à la ligne, de refuser les longs tunnels de la narration, tant d’autres romanciers bavards se laissent emporter par leur prose brouillonne ; Le Guern, en phrases perlantes, attentif à la mélodie du ruissellement, tente de retenir le suc de l’existence. Il foule les sous-ensembles flous avec une pudeur élitiste et nous parle de ses chagrins en bandoulière, c’est encore le meilleur moyen de passer le temps.
Cette année encore, j’attendrai son roman de fin août où les filles aux longues jambes cherchent l’amour défendu et les enfants tristes se consolent à l’ombre des pins parasols. Car Arnaud Le Guern a quelque peu délaissé le roman d’atmosphère pour se consacrer à sa carrière d’éditeur notamment au Rocher. Il fait aujourd’hui briller les mots des autres mais je n’oublierai pas ses bouteilles à la mer. Il nous les lançait avec autant de désinvolture que d’amour propre. Il n’avait pas peur de ses sentiments ; avec lui, je visitais la pointe du Finistère, les lacs de Savoie, le souffle au cœur et les corps moites. J’espère qu’il reviendra en librairie car mes étés n’ont plus le même éclat ébréché, la même lumière poudrée. Il était ce copain d’école, mystérieux et rêveur, qui avait choisi les mots dans un monde perclus de chiffres.
Avant, je savais que les vacances scolaires étaient encadrées par deux faits majeurs, la percée de la Patrouille de France au-dessus de Paris lors des cérémonies du 14 juillet et la lecture d’un court roman d’Arnaud, après le 15 août. Je me souviens de son Adieu aux espadrilles qui figura sur les listes de Prix, l’un des plus beaux titres de ces vingt dernières années et d’Une Jeunesse en fuite. J’attendais ses textes qui nous sortaient d’une littérature linéaire. Ils manquent à mes rêveries d’automne. Le Guern a la nostalgie des choses non vécues, ce qui nous fait un point commun, on fantasme, on extrapole, on presse le passé pour ne pas l’oublier. Le Guern aime les séducteurs en équilibre très instable, il a écrit sur Roger Vadim, Jean-Edern Hallier et Paul Gégauff, sur les chanteurs de variété et les femmes fatales. Il aime les figures étranges et iconoclastes ce qui est le plus sûr moyen de devenir un écrivain classique. De loin en loin, il suit les traces de Toulet. Et j’attends sa prochaine carte postale à la manière de Levet.
Le professeur des universités Alexandre Gady dirige la mission de préfiguration du musée du Grand Siècle. L’établissement actuellement en chantier exposera de remarquables œuvres d’art ainsi que divers objets du quotidien pour cerner une civilisation aujourd’hui méconnue : celle de la France du XVIIe siècle.
Le musée du Grand Siècle ouvrira ses portes fin 2027 à Saint-Cloud. Ce projet ambitieux, né de la donation de la collection Pierre Rosenberg et de la volonté de Patrick Devedjian d’offrir aux Hauts-de-Seine, dont il présidait le conseil départemental, un musée d’art ancien, a été confié à Alexandre Gady. Dans une caserne militaire bicentenaire réhabilitée par l’architecte Rudy Ricciotti, toutes les facettes du XVIIe siècle français seront présentées au grand public.
Causeur. Il existe déjà plus de deux cents musées en Île-de-France, pourquoi y en ouvrir un nouveau ? Alexandre Gady. C’est la question que m’a posée le patron du Louvre quand je suis allé le voir au début de l’aventure ! Je faisais la tournée des directeurs de grands musées pour leur présenter mon projet et leur demander s’ils étaient prêts à nous accompagner sous la forme de dépôts d’œuvres, notamment. Jean-Luc Martinez, alors à la tête du Louvre, m’a dit que c’était une folie d’ouvrir un nouveau musée car « les musées sont vides » – ce qui était, dans la bouche du président-directeur du Louvre, une stimulante provocation. Mais c’est une vraie question. La donation Pierre Rosenberg devait d’abord se faire en province, dans l’Eure, dans un endroit merveilleux, Les Andelys, qu’il avait choisi parce que c’est le village natal de Poussin. Mais ses amis s’inquiétaient, car la commune n’est accessible qu’en voiture. On craignait donc que cette donation généreuse ne devienne l’un de ces petits musées charmants mais isolés et de ce fait, peu fréquentés. À l’initiative de Patrick Devedjian, au printemps 2019, la donation s’est faite dans les Hauts-de-Seine, dont il présidait alors le conseil départemental. Et la problématique s’est inversée : nous arrivions dans une région qu’on qualifierait, dans le jargon économique, d’« hyper concurrentielle ». Toutefois, ce projet est plus qu’un musée car, outre l’histoire du Grand Siècle, c’est un lieu dédié aux collectionneurs et au collectionnisme – cette maladie délicieuse propre à la race humaine –, ainsi qu’à la recherche fondamentale. L’ensemble comprendra en effet un centre ouvert aux étudiants et aux chercheurs, permettant de consulter la fabuleuse documentation de Pierre Rosenberg, ainsi que sa bibliothèque, soit plus de 50 000 ouvrages. Tout cela nous a donc semblé légitimer la création d’un musée, qui sera le quatrième du département1. Enfin, je pense que le musée est un instrument de civilisation : au vu de l’état général de notre société, c’est un luxe particulièrement utile.
Peut-on dire qu’il est l’« œuvre » de Patrick Devedjian ? Dans sa grande politique culturelle, celui-ci voulait en effet créer un musée d’art ancien, après avoir beaucoup fait pour l’art contemporain (le rachat et la restauration de la Tour aux figures de Dubuffet, ou encore l’installation de sculptures dans l’espace public à La Défense). On savait la passion de cet ancien élève de Raymond Aron pour l’histoire politique du XIXe siècle – ce collaborateur de Commentaire était aussi un grand lecteur ; on savait sa passion pour la musique, qui a abouti à la construction de la Seine musicale dans l’île Seguin ; toutefois, on connaissait moins son goût pour le xviie siècle, son goût des dessins et des tableaux qu’il a commencé à admirer en compagnie d’Antoine Schnapper, gendre d’Aron, grand historien de l’art, spécialiste de la peinture française du XVIIe. S’est ainsi constituée une petite famille d’amateurs et d’historiens de l’art : c’est avec Schnapper qu’il allait chiner aux Puces et à Drouot, comme le faisaient tous les historiens de l’art de cette génération. La rencontre entre Pierre Rosenberg et Patrick Devedjian s’est bâtie sur ce substrat, sur ce goût, sur cet œil. La fusion entre les deux hommes s’explique peut-être aussi par une hypersensibilité aux drames du XXe siècle, le génocide arménien pour Patrick Devedjian et le génocide juif pour Pierre Rosenberg.
Comment le musée présentera-t-il le Grand Siècle, ce XVIIe français ? C’est un vaste sujet… Lorsqu’on a reçu la donation de la collection Rosenberg, il a fallu rédiger ce qu’on appelle dans les musées un PSC (projet scientifique et culturel). Il ne fallait pas trahir la donation, mais il n’a jamais été question non plus que ce soit un « musée Pierre Rosenberg ». La donation, composée de trois corpus, est généreuse et diverse : 694 peintures, 3 500 dessins et 680 animaux de verre de Murano, auxquels s’ajoutent la bibliothèque de 50 000 ouvrages et sa documentation. J’ai donc tiré trois fils structurant cette collection qui couvre quatre siècles. Le premier est le xviie français (même si Pierre Rosenberg est aussi un grand spécialiste de la peinture des XVIIIe et XIXe siècles), le deuxième est la recherche fondamentale qui a marqué toute sa carrière, et le troisième est le collectionneur, lui-même se définissant comme un « brocanteur compulsif ». Il achète sans cesse et a fini par créer chez lui un univers où tous les objets se parlent entre eux. C’est une partie que nous ne voulions pas perdre afin que le public puisse entrer dans l’intimité du collectionneur, avec ses goûts, ses dégoûts, ses mauvais goûts, un accrochage dense qui n’est pas classé par école ou par style, provoquant des courts-circuits stimulants. Nous n’allons pas pouvoir transposer exactement son accrochage, mais tâcher d’en conserver l’esprit dans la partie autonome, appelée le « cabinet des collectionneurs » – pluriel qui implique, nous l’espérons, d’autres dons à venir !
Mais qu’avons-nous à dire sur le XVIIe siècle aujourd’hui ? Nous avons d’abord voulu présenter un « grand » XVIIe siècle, dans l’acception du Dictionnaire de François Bluche (1989), qui commence à Henri IV et qui s’achève à la Régence de Philippe d’Orléans. Ce n’est pas un « musée Louis XIV ». Ensuite, nous nous sommes concentrés sur la France, non par chauvinisme mais pour des raisons de moyens. Constituer une collection internationale demanderait des sommes colossales pour être actifs sur les marchés de l’art anglais, allemand, italien, espagnol… ce qui est impossible pour un musée départemental, même si nous avons de grandes ambitions. Enfin s’est posée la question du propos même du musée. Étant situé non loin du Louvre, qui a la plus belle collection de peintures françaises du XVIIe, et du château de Versailles, où le roi a vécu, nous ne pouvions prétendre être un musée de site, avec une mémoire à raconter, ni un musée des beaux-arts. J’ai donc proposé un musée thématique, sur une base historienne, pour raconter une civilisation. Le musée du Grand Siècle est un musée de civilisation qui, de ce fait, parlera de tout le monde, du roi au paysan, du marin à l’esclave, de Paris au fin fond de la province… Outre le fonds Rosenberg, notre politique d’acquisition vise ainsi tous les médiums : sculptures, mobiliers, objets d’art, objets religieux, scientifiques et de la vie quotidienne, mais aussi estampes, livres, pièces et médailles… Réunir tout ce qui fait le Grand Siècle et développer un discours thématisé. Les œuvres et les objets seront présentés dans cinq séquences, tout au long des 24 salles, sur un parcours d’environ 2 900 mètres carrés.
Êtes-vous sûr que le Grand Siècle parle à tout le monde ? Si on n’est pas versé dans l’art ancien et ses complexités, un musée des beaux-arts est soit une délectation, soit une expérience anxiogène : que veulent dire ces tableaux, qui sont ces personnages, quelle est cette scène, qui est ce roi… ? Si on déplore un certain effondrement de la culture générale, ou si on constate simplement que la société a changé, il est illusoire de faire un musée pour expliquer au public que Le Sueur est plus important que Champaigne ou que Champaigne est plus intéressant que La Hyre… En s’appuyant sur l’histoire, ce musée s’adresse donc à tout le monde, aux Français d’aujourd’hui, aux étrangers, aux jeunes qui ne savent rien comme aux vieux qui ont tout oublié…
Mais comment toucher tous ces gens en même temps ? En considérant d’abord qu’il n’y a pas d’évidence. La sensibilisation commence par là, et le musée du Grand Siècle a un rôle à jouer, un vide à combler. Dans ma jeunesse et encore plus dans celle de mes parents, on était plutôt à l’aise avec la Comédie-Française, Molière, les Gobelins, Louis XIV, les Fables de La Fontaine, les Sermons de Bossuet, Pascal… C’était la culture française traditionnelle, une culture littéraire partagée. J’ai appris Le Cid en classe de CM2, j’espère que cela se pratique encore… on s’est sans doute éloigné de tout cela. Mais pour moi, ce n’est pas si grave car on peut désormais parier sur l’attirance du lointain, la curiosité de ce qui est devenu « exotique » à notre modernité, pour faire venir le public. Il ne faut pas chercher à porter un discours complexe. Il faut fuir l’entre-soi et porter une véritable démarche d’historien qui veut transmettre son discours sans a priori. C’est le but de nos salles thématiques.
Par exemple ? La première séquence du parcours, composée de cinq salles, est consacrée aux deux pouvoirs verticaux qui structuraient la société du XVIIe siècle : le roi et l’Église. En apparence, l’inverse de notre société, même si nous avons depuis 1962 un président de la République omnipotent dans une « monarchie républicaine ». Des clins d’œil sont possibles… Le principe des salles thématiques permet d’en passer une si son thème ne vous intéresse pas, sans pour autant perdre le fil de la présentation générale. Cela est permis grâce au formidable bâtiment qu’on nous a donné, cette caserne royale voulue par Charles X, à Saint-Cloud, dont on fête cette année le bicentenaire. Le bâtiment ne mesurant que 13 mètres de large, les salles s’enchaînent, on est pris par la main de l’entrée à la sortie… ce qui permet de construire un discours articulé pour aborder le plus de sujets possible : la religion, la politique, la famille royale, la fabrique de l’image du pouvoir, la guerre, la paix, le commerce, le premier empire colonial, les manufactures, la misère… et des parties plus attendues dans un musée, avec les arts décoratifs, un moment de l’art de cette période-clef. Nous allons notamment reconstituer un appartement du Grand Siècle permettant d’illustrer concrètement la notion de distribution, qu’il est important de faire comprendre au public en lui faisant traverser l’appartement (antichambre, chambre, cabinet, garde-robe, oratoire, etc.) plutôt qu’en lui faisant lire un plan.
Les arts vivants seront-ils aussi présents ? Bien sûr, avec le théâtre, la musique, la danse et l’opéra. Ainsi que la relation ambiguë à l’Italie, à la Rome antique et contemporaine. Le voyage raté du Bernin en 1665, ou Poussin surnommé le « Français de Rome ». Un mécène nous a d’ailleurs offert une toile de Poussin. Il y aura aussi une grande salle sur l’aménagement du territoire, qui est vraiment un sujet français, avec Vauban, le canal du Midi et surtout les villes neuves : Charleville, Richelieu, Versailles, Rochefort… Le parcours s’achèvera sur les sciences et tous les apports que l’on doit au Grand Siècle. Sauf en médecine ! Molière a tout dit à ce sujet. En revanche, des progrès considérables ont été faits sur la mesure du temps et de l’espace, ainsi que sur la connaissance du règne animal. C’est à travers ce cheminement que nous pourrons aborder le plus largement possible la civilisation du Grand Siècle.
L’architecte Rudy Ricciotti signe la réhabilitation de cette caserne Charles X. Par quoi se distingue-t-elle ? Le projet de Rudy Ricciotti respecte remarquablement bien le patrimoine militaire du site – on sait son rapport militant à l’armée ! –, jusqu’à préserver le grand vide de la cour et à abattre des milliers de mètres carrés de bâtiments sans valeur archéologique pour rendre au lieu toute sa majesté. Ensuite, son geste contemporain n’est pas une gesticulation. Il fallait un bâtiment moderne en plus des édifices historiques : il a dessiné un bâtiment discret mais doté d’une vraie personnalité architecturale grâce à une colonnade d’arbres en « Befup », sa spécialité : il s’agit d’un béton moulé, ici blanc et non pas noir comme au Mucem de Marseille. Son projet était également le meilleur en termes de préoccupations énergétiques pour préserver notre chère planète. Enfin, il était le moins cher des trois présentés au concours. Avec le scénographe Frédéric Casanova, qui a imaginé des salles d’un calme spectaculaire, on est arrivé à un point d’équilibre. Parfaitement moderne et parfaitement classique. La juste mesure, une vertu… du Grand Siècle.
À voir Avant l’ouverture du musée fin 2027, les acquisitions faites pour le musée du Grand Siècle depuis 2020 sont exposées au Petit Château de Sceaux. Entrée gratuite les vendredi, samedi et dimanche. museedugrandsiecle.hauts-de-seine.fr/reouverture-du-petit-chateau-de-sceaux
. Qui compte déjà le château de Sceaux, le musée Albert Kahn et la maison de Chateaubriand. ↩︎
Le plus jeune fils du président Sarkozy se portera-t-il candidat aux prochaines élections municipales de la ville de Menton? On pourrait penser que ce n’est qu’un énième « fils de », mais il est réellement passionné de politique. Pourtant, il lui faudra avoir le cuir dur face aux attaques et moqueries dont il sera la cible dans les médias.
La France est un pays formidable puisqu’elle permet dans une même journée de soutenir la cause de Louis Sarkozy – le fils de l’ancien président Nicolas Sarkozy et de son ex-épouse Cécilia – et de se moquer de lui.
Louis Sarkozy est, paraît-il, « déjà en campagne pour la mairie de Menton » et ses chances seraient sérieuses face à la députée RN Alexandra Masson. Il serait soutenu par la droite, même si rien n’est encore officiel. On verra si LR lui accorde son investiture. Je parie qu’il l’aura. On légitimera son ambition. Même s’il n’a jamais directement profité de l’influence de son père, il est clair qu’elle favorisera ses desseins (Le Parisien).
Son ambition, je le répète, est légitime. Passionné de politique, il espère accomplir un pas décisif à Menton.
S’il était gangrené par la moindre vanité, la moindre surestimation de son rôle, il n’aurait qu’à lire Marianne et notamment une double page où le dessinateur de cet hebdomadaire, Xavier Lacombe, fait la campagne présidentielle d’un candidat people (n° 1482, 7-13 août 2025). Celle de Louis Sarkozy en l’occurrence. Les dessins et les légendes sont hilarants, ils tournent en dérision non pas Louis Sarkozy lui-même mais tout ce qui, d’une certaine manière, semble lui avoir facilité son destin politique en se moquant sans méchanceté, par une synthèse partiale, des éléments d’une campagne possible.
Aurait-il envie de se prendre au sérieux et d’oublier les ombres et les lumières d’un parcours politique ambitieux, même précoce, que les traits de Lacombe lui rappelleraient que rien n’est jamais sûr, qu’il faut s’habituer en France au contraste médiatique et avoir le cuir dur.
Il l’aura. Entre ambition et dérision, celle qu’il a, celle dont on l’accable, il comprendra que c’est cela, la France. Un pays qui vous rabaisse quand vous êtes haut, qui vous aime quand vous allez mal.
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (6)
Je crois en avoir fini avec Duras, et puis non, je pense à elle, j’ouvre un de ses romans, je replonge dans son univers hypnotique, je suis sous le charme de la scansion de sa phrase, je vois les ficelles dont elle use et abuse, mais ça ne fait rien, je la relis, et le charme agit toujours, comme l’alcoolique qui croyait en avoir fini avec l’alcool, qui touchait sa petite pièce quand il salivait devant un Campari, il tenait bon, et il cédait, entrait au Central et s’en jetait un au comptoir en zinc.
Il aura suffi d’une promenade sur la plage qui conduit aux Roches Noires pour se jeter sur n’importe quel livre de Duras.
Derrière la fenêtre en ogive, elle regarde « la mer jusqu’au rien », plus précisément la procession des pétroliers vers le cap d’Antifer. Est-elle avec Yann Andréa ? Je ne peux le dire, mais c’est probable. Nous sommes en 1980, l’été 80 précisément. Serge July lui a proposé pour son journal, Libération, une chronique régulière. Elle a fini par dire que c’était possible, mais une chronique le temps de l’été, une fois par semaine, pas plus. Elle voulait disposer de ses journées tout entières ouvertes sur rien, sinon il y aurait l’angoisse, et ensuite l’alcool. Elle a dit qu’elle ne collerait pas à l’actualité, celle qui s’imposait à tous. Elle a dit que ce serait l’actualité qu’elle considérait comme importante à ses yeux. Alors elle a parlé de ce qu’elle voyait de sa fenêtre, comme maintenant où je la devine derrière les carreaux légèrement opacifiés par les embruns, elle a parlé de l’enfant au vêtement rouge, qui la regardait, elle, le cerf-volant au-dessus de la mer, la mer elle-même. « Ses yeux étaient plus clairs que d’habitude, plus effrayants aussi à cause de l’amplitude aveugle de ce qu’il y avait à voir ». Elle a parlé de l’été survenu d’un coup, de la chaleur, de l’orage qui crèvent sur la Manche, et du soleil plus brûlant après. « Il ne dissipe pas la tristesse de la plage », elle écrit. « Rien ne peut le faire », elle précise. Puis elle a parlé de l’actualité tandis que le cargo blanc attendait à l’horizon, vers la raffinerie immense. Elle écrit cette phrase, dans un autre livre. Cette phrase, la voici : « C’est bien connu que c’est dans les ports qu’on trouve le plus grand nombre de secrets ». Ça résume l’histoire de mon nouveau roman[1] à paraître à l’automne. J’aurais pu la placer dans le récit, dire que c’était une citation de Duras mais je ne m’en souviens que maintenant sur la plage.
Elle a parlé d’Anouar el Sadate qui venait d’enterrer l’empereur d’Iran. Elle dit la raison : « […] au cours de la guerre de 73 ce même empereur avait rendu un service inoubliable au peuple égyptien ». Le shah d’Iran est mort en exil, en Égypte. Nixon, qu’elle traite de «voyou», a assisté aux obsèques, au Caire. À Persépolis dans les bons jours, au Caire dans les jours sombres. Passer outre les crimes du shah – en attendant pire avec les mollahs. Elle affirme : « De Gaulle serait allé au Caire. Ça doit être très rare de ne faire qu’un avec sa fonction, d’oser, d’être le même individu face à l’État et face à sa vie ». Duras gaulliste, le disant dans Libération. Eh oui. Ses souvenirs d’enfance se mêlent à ceux du Havre, à la chaleur, la mer basse. « On entend à peine le halètement de la retombée des vagues, dans le silence de loin en loin, son souffle ». C’est exactement ça, là, devant les Roches Noires.
Après il y a le calme de la nuit, le calme pour écrire, pour dire que c’est le matin qui apporte le calme de la nuit. Ces chroniques devaient être éditées. L’été 80 est devenu un livre, sur ce qui, par essence, est éphémère : l’actualité dans un journal qu’on finit toujours par jeter. Un livre écrit par Duras qui a transformé l’actualité en littérature.
Et puis l’été a fini ; « l’été est devenu gris, le soleil est passé. Les pétroliers d’Antifer étaient toujours en ligne dans cet axe du Havre, rentreront cette nuit avec la marée haute, en resteront là par nous abandonnés dans l’agonie des derniers jours ». Et puis il a fallu se tenir dans la chambre noire, ouvrir les yeux sur le noir de la chambre, il a fallu écrire, parce que c’était l’unique possibilité de fixer l’enfant, le cerf-volant, l’été 80.
Marguerite Duras, L’été 80, Les Éditions de Minuit.112 pages
Le célèbre auteur de science fiction s’attaque à l’histoire de la Grèce à travers une oeuvre de vulgarisation très touffue. De l’époque archaïque à l’après-1945, le romancier démontre une érudition remarquable. Le texte, parfois d’une grande densité, est allégé par les belles illustrations de l’artiste Benjamin Van Blancke.
Après La République romaine puis L’Empire romain, diptyque dédié à l’histoire de la Rome antique, voilà qu’en avril dernier feu le manitou de la SF Isaac Asimov (1920-1992), auteur chéri d’Elon Musk – cf. le cycle Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation…- se rappelait à nous avec, inédit en traduction française, un nouveau volume sobrement intitulé Les Grecs, mais dont le sous-titre annonce « une aventure grandiose » : digest haut en couleur, que votre serviteur avait mis de côté, s’en réservant la lecture pour les sables de l’été.
Changé en essayiste, le génial romancier y fait montre une fois encore de sa stupéfiante érudition : condensant les millénaires qui séparent l’ère mycénienne, Sparte, la guerre du Péloponnèse, la pax romana, la domination ottomane, etc., des modernes Hellènes réchappés des deux guerres mondiales puis de la dictature militaire, désormais assagis et rentrés en bon ordre dans le rang des démocraties européennes. Enfin, pas tout à fait encore, du temps où Asimov publie son essai, en 1965, dédié « A John Fitzgerald Kennedy, 35ème président des États-Unis ».
Un puissant tropisme nord-américain sous-tend d’ailleurs sa prose : celle-ci s’adressait clairement à un lectorat autochtone, pas nécessairement féru de culture attique. D’où les raccourcis, aussi saisissants que savoureux, dont elle est émaillée, telle un moderne épitomé. Cet abrégé goûteux compte tout de même 350 pages – et plutôt denses ! On y apprendra par exemple que « le territoire d’Athènes était de la taille de celui de Rhode Island, le plus petit état des États-Unis. Celui de Sparte faisait celui de Rhode Island plus celui du Delaware, les deux plus petits états des Etats-Unis ». Tout au long, la volonté didactique le dispute au détail anecdotique, non sans un certain prosaïsme. Ainsi, autour de l’Acropole, « la peine de mort était prévue pour plusieurs délits contre la propriété, même légers. On pouvait ainsi être condamné à mort pour avoir volé un chou et à quelqu’un qui lui demandait pourquoi, Dracon [que, trois lignes plus haut, Asimov a soin de relier au mot « draconien »] aurait répondu : ‘parce que je n’ai pas trouvé de châtiment plus sévère’ ».
Les Grecs pour les nuls ? Lecture faite, vous n’ignorerez plus rien de Thémistocle, de Darius, de Xerxès ou de Périclès ; vous saurez de source sûre qu’« en octobre 356 av. J.-C., l’Artémision fut détruit par le feu et il s’avéra que l’incendie était volontaire » ; qu’« après la bataille de Gaugamèles, Alexandre s’empara sans résistance de Babylone et, quelques mois plus tard, arrivait à Suse, au cœur de la Perse » ; ou encore que « l’Empire séleucide continua de décliner après la révolte judéenne » [ au deuxième siècle avant J.-C.]. Bref, pour le lecteur ingénu tout à fait ignorant de l’histoire antique et de ses prolongements, l’ouvrage invite à un profitable exercice de mémoire. Esprits paresseux, s’abstenir !
C’est donc fort judicieusement qu’insérées au fil des chapitres, un certain nombre de cartes se rappellent aux cerveaux rebelles à la géographie, ou sans aptitude particulière à placer sans se tromper les cités de Thèbes, de Marathon ou de Chalcis. Flanquée d’un index, une intimidante chronologie referme, sur 12 pages, ce récit aux mille visages et aux cent lieux, de la Perse à la Sicile, dont la visée vulgarisatrice ne préserve pas absolument du risque de perdre pied dans la touffeur de ses linéaments.
Quoiqu’il en soit, à l’élégance de cette belle édition participent au premier chef les capiteux dessins à l’encre noire signés du jeune artiste bruxellois Benjamin Van Blancke, de longue date illustrateur maison aux Belles lettres, lesquels accompagnent le texte d’Asimov : ponctuation imaginative, délectable et sensuelle, à la limite du kitch, aussi évocatrice des mœurs antiques que le furent, en leur temps, pour la Rome de Jules César, les bandes dessinées d’Alix telles que tracées au trait par le regretté Jacques Martin.
A lire : Les Grecs, une aventure grandiose, essai historique de Isaac Asimov. Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet. Illustrations de Benjamin Van Blanke. 386p., Les Belles Lettres, Paris, 2025.
Les « incivilités » et les « débordements de jeunesse », en France comme ailleurs en Europe, ne représentent pas qu’un désordre social ponctuel, mais sont les signes une lutte généralisée et diffuse. Une certaine jeunesse se révolte contre l’autorité, la démocratie et la civilisation occidentale, sous l’influence de l’idéologie islamiste qui, par la religion, légitime le retour d’une forme de violence rédemptrice.
Ce que l’on désigne, avec les précautions linguistiques d’usage, sous les termes d’«incivilités», de «violences urbaines», ou de «débordements de jeunesse», constitue en réalité l’un des symptômes les plus alarmants d’un phénomène qui excède de loin les limites du fait divers ou du désordre social ponctuel. Il s’agit, à l’échelle de nos sociétés européennes, et singulièrement en France, d’une insurrection diffuse, intermittente mais persistante, menée par une partie significative de la jeunesse issue de l’immigration musulmane contre les institutions représentatives de l’ordre démocratique. L’on parlera ici, sans détour, d’intifada intérieure, non par goût de la provocation, mais parce que le terme dit ce qu’il doit dire : un soulèvement contre un pouvoir perçu comme illégitime, étranger, hostile, oppressif.
La référence quasi obsessionnelle à la cause palestinienne, l’identification affective au combat contre l’« occupant israélien », l’usage des drapeaux, des symboles, des mots d’ordre, montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’un mimétisme géopolitique ou d’une solidarité abstraite. Ce qui se joue là, c’est la transposition, dans le théâtre intérieur des nations européennes, d’un imaginaire de lutte structuré par la détestation de l’Occident, de ses principes et de son univers symbolique.
I. De l’économie matérielle à l’économie symbolique de la conflictualité
Il importe de déconstruire ici une lecture qui demeure hégémonique malgré les preuves de son inadéquation : celle qui attribue les violences à des facteurs strictement sociaux – chômage, discriminations, relégation urbaine. Ces éléments sont réels, bien sûr, mais ne suffisent pas à expliquer le saut dans la haine et la volonté destructrice. Nombre de groupes sociaux marginalisés dans l’histoire n’ont pas épousé de tels schémas de confrontation. Ce qui distingue la situation présente, c’est l’articulation entre un vide existentiel, un ressentiment historique, et une grille de lecture idéologique fournie par la religion dans sa forme radicalisée.
Ce que Wilhelm Reich appelait la « peste émotionnelle » permet ici de saisir ce nouvel agencement du pathos collectif : un enchevêtrement de traumatismes, souvent transmis, parfois imaginés, qui sert de matériau à la construction d’une identité victimaire. L’histoire y est réécrite comme un catalogue de blessures subies, sélectionnées selon un usage stratégique de la mémoire. Loin de permettre la sortie de la condition victimaire par l’élaboration du passé, cette mémoire fige les sujets dans un état d’humiliation permanente, propice à toutes les manipulations.
Nous ne sommes plus dans un monde structuré uniquement par l’économie de la production matérielle, mais dans une économie du sens où l’information, les récits et les mythes jouent un rôle aussi décisif que l’accès à l’emploi ou au logement. C’est pourquoi l’intervention thérapeutique, sociale ou politique qui négligerait cette dimension symbolique et imaginaire de la conflictualité s’exposerait à l’échec.
II. Une crise de la transmission : la dissolution du père
Il est impossible de comprendre ce phénomène sans interroger la métamorphose des structures familiales et des figures de l’autorité. Le passage du père travailleur, porteur d’une forme d’autorité verticale, au père déchu, humilié, au statut marginal, a produit une rupture générationnelle sans précédent. L’autorité n’est plus située dans la transmission intergénérationnelle, mais dans la bande, dans la fratrie, dans la loi du groupe.
Ce renversement a une conséquence anthropologique majeure : l’impossibilité de traverser le conflit œdipien, qui est pourtant la condition même de l’entrée dans l’ordre symbolique. En l’absence d’un père identifiable comme figure tierce, la mère devient l’image de l’omnipotence frustrante : l’État, la République, la société tout entière prennent alors le visage d’une mère archaïque, castratrice et oppressive, contre laquelle l’agressivité ne connaît plus de limites.
Ce phénomène, loin d’être pathologique au sens strict, relève d’une logique identifiable : celle d’une pathologie du politique née de la défaillance du symbolique. La société démocratique, fondée sur l’autonomie du sujet, présuppose un travail d’appropriation de la loi. Là où la loi n’est plus transmise, elle est rejetée. Elle apparaît comme une violence étrangère, une occupation. D’où la facilité avec laquelle la société française est perçue non pas comme le cadre commun, mais comme une force d’hostilité à combattre.
III. Narcissisme blessé et régression identitaire
La crise identitaire à laquelle nous assistons n’est pas seulement personnelle, elle est collective et civilisationnelle. Toute société confrontée à l’échec de son projet historique développe des mécanismes compensatoires. C’est ce qu’a connu l’Allemagne dans les années 1930 avec le mythe du Reich perdu. C’est ce que vivent aujourd’hui de nombreuses sociétés musulmanes avec le mythe du califat ou de la grandeur islamique disparue. Ce mythe fonctionne comme réparation d’un narcissisme collectif blessé, mais aussi comme modèle de projection dans un avenir reconquis, imaginaire mais mobilisateur.
Dans ce cadre, l’islam radical se substitue à la vieille gauche révolutionnaire, dont il recycle à sa manière les postures anti-impérialistes, les rhétoriques de l’émancipation, mais en les subordonnant à une vision totalitaire du monde. Là où la gauche rêvait d’un homme nouveau libéré de l’exploitation, l’islamisme promet un croyant purifié, lavé des souillures de l’Occident et du doute démocratique. Il ne s’agit plus de transformer la société, mais de la purifier par le feu du sacré retrouvé.
Ce déplacement n’est pas anodin : il indique que le sacré a fait retour là où la démocratie avait cru l’avoir désarmé. Et ce sacré n’est plus fondateur d’un ordre commun, il est mobilisé contre l’ordre existant. C’est là l’une des formes les plus profondes de la crise contemporaine du politique : le retour du religieux dans sa fonction de dénonciation absolue, comme légitimation d’une violence qui se veut rédemptrice.
IV. Le rituel de la violence et la quête d’un âge d’or
Là où l’intégration échoue, là où l’espoir se défait, là où la parole publique se délite, surgit une réponse archaïque : la violence sacralisée. Elle devient langage, rituel, preuve d’existence. Comme dans les sociétés primitives étudiées par les anthropologues, la mise à mort symbolique ou réelle d’un ennemi désigné est vécue comme moyen de rétablir un ordre brisé. Mais dans nos sociétés sécularisées, cet usage de la violence comme sacré substitutif ne peut que conduire à la destruction réciproque.
C’est pourquoi la violence qui s’exprime dans les quartiers sensibles ne relève pas du seul désespoir, mais d’une construction idéologique et psychique complexe, qui mêle sentiment d’abandon, humiliation paternelle, quête d’un cadre structurant, et identification à un combat globalisé. Le résultat est cette haine d’autant plus dangereuse qu’elle est vécue comme moralement justifiée. L’État devient l’occupant. Le policier, le professeur, le médecin deviennent des figures de l’ennemi. La République devient une fiction hostile, usurpatrice.
V. Le retour du religieux armé et la crise de la démocratie universaliste
Ce qui se joue dans les flambées de violence que nous observons en France et ailleurs en Europe dépasse largement la sphère du social, du psychologique ou même du politique au sens classique. Nous avons affaire à une délocalisation d’un conflit global, à une forme de projection intérieure d’une guerre idéologique dont la cause palestinienne constitue le levier symbolique majeur, mais non l’origine réelle.
Il faut cesser de croire que l’antisionisme est un simple avatar de l’anticolonialisme. Il est devenu, dans l’idéologie islamiste mondialisée, l’élément moteur d’un récit global de l’humiliation musulmane, unificateur, mobilisateur, affectivement chargé, apte à souder dans une même rage identitaire les déshérités des cités françaises et les stratèges des Frères musulmans. L’hostilité à Israël, dans ce cadre, n’a pas pour finalité une solution politique au conflit israélo-palestinien, mais l’effondrement symbolique du modèle occidental incarné, aux yeux de ses ennemis, par l’État juif.
Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est donc la convergence entre un ressentiment postcolonial mal élaboré, une faillite de la transmission culturelle, et une entreprise idéologique extérieure à visée totalisante. L’islamisme, en tant qu’idéologie politique mondiale, a repris à son compte le rêve d’une revanche sur l’histoire, abandonné par les anciennes gauches révolutionnaires. Mais, là où celles-ci croyaient encore au progrès et à la raison, l’islamisme postule la régression comme restauration : retour à un âge d’or mythifié, purification par le sang et la loi divine, refus de toute altérité.
Ce phénomène met la démocratie devant une alternative qu’elle n’avait pas anticipée : soit elle persiste à se concevoir comme un espace neutre et indifférencié, au nom d’un universalisme abstrait, et elle sera bientôt submergée par des contre-cultures organisées autour de la haine du monde qu’elle incarne ; soit elle accepte de se penser comme civilisation – c’est-à-dire comme une forme historique déterminée, avec ses valeurs, ses principes, ses exigences – et elle pourra alors opposer à la logique de la destruction une résistance consciente d’elle-même, de ses limites mais aussi de sa légitimité.
Le choix qui s’impose n’est pas celui d’une guerre civile souhaitée par certains. C’est le choix d’une lucidité politique. Non pour exclure, mais pour désarmer symboliquement ceux qui rêvent de substituer à la démocratie la théocratie, au conflit réglé la guerre sainte, à la mémoire partagée le mythe de l’anéantissement de l’autre.
L’apocalypse est devant nous, à en croire François Bayrou. Encore faut-il se figurer exactement vers où nous entraîne le poids de la dette, et envisager quelques solutions radicales pour éponger notre déficit chronique : helléniste distingué qui s’est rendu maintes fois en Grèce, notre chroniqueur évoque la purge imposée par l’UE, le FMI et autres instances forcément démocratiques au pays d’Homère. Le prix payé par les Grecs pour réduire leur dette abyssale serait-il acceptable chez nous ?
Tout va mieux à Athènes, à en croire les dernières nouvelles du front économique : « Depuis 2020, écrit Basile Dekonink, correspondant à Athènes des Echos, la dette publique grecque a connu une chute spectaculaire de plus de 50 points, de 207,6 % du PIB en 2020 à 152,5 % au premier trimestre 2025. D’après les calculs du gouvernement grec, l’endettement du pays pourrait même descendre sous la barre des 140 % en 2027, et croiser la courbe de l’Italie dès cette année-là ».
Ouais… Quand on sillonne le pays, on voit partout des maisons superbes abandonnées, et des chantiers arrêtés depuis des années (la croissance des herbes folles est un indicateur fiable) : si vous rêvez de vous offrir une belle résidence en bord de mer, c’est le pays idéal, et les Allemands, féroces gardiens de l’orthodoxie bruxelloise (il faut se rappeler les diatribes de Wolfgang Schäuble contre ces écervelés de Grecs), les Teutons ont eu bien du plaisir à se venger du fait que les Grecs les aient refoulés en 1944 sans même daigner faire appel aux Américains. Partout on vous raconte des histoires de retraités acculés au suicide par la réduction (jusqu’à 50%) de leurs pensions, à l’image de Dimítris Christoúlas. De familles regroupées vivotant avec un seul maigre salaire. Et vous vivez en Grèce assez largement, parce que pour le moment vous avez encore les moyens, même en étant Français, de bien vivre dans un pays à l’inflation galopante.
Quels seraient les ingrédients d’une recette grecque appliquée à la France ? Quelles sont justement les extrémités que Bayrou voudrait éviter ?
Il y a bien sûr le bon vieux recours à l’impôt — mais c’est un puits sans fond, tant que l’État vit au-dessus de ses moyens. Ou une réduction drastique des pensions — disons 30% pour commencer, sur toutes les pensions. La suppression de deux jours fériés agitée comme écran de fumée est une plaisanterie : il faut en revenir à 40 heures hebdomadaires, et à 4 semaines de congés payés. Et porter l’âge de la retraite à 45 annuités de cotisations, ce qui permettrait aux jeunes de la génération Z de comprendre qu’elle n’abordera pas la retraite, de fait, avant 70 ans, surtout si elle a cru bon de passer quelques années à ne rien faire dans les universités. Back to work !
Après tout, j’ai cotisé 156 trimestres, et fait cours pendant 45 ans, en partant à 67 ans achevés. Bon, enseignant est un travail moyennement physique.
Je ne suis pas un monstre : faisons quelques exceptions pour ceux qui ont commencé à travailler à 14 ans et qui ont passé leur vie à porter des sacs de ciment. Il serait de même abusif d’imposer à des sexagénaires de réprimer manu militari les manifestations de l’ultra-gauche et autres privilégiés de la bourgeoisie.
Mais accorder aux agents de la SNCF (vous savez, ces gens si souvent en grève, ou en retard, et qui seraient révoqués séance tenante s’ils travaillaient pour le shinkansen japonais) des avantages de même nature est certainement abusif.
Il faut supprimer ces gouffres sans fond que sont le RSA et autres aides au non-emploi. Réviser d’urgence les aides à motif médical généreusement octroyées par des médecins compatissants — ou soucieux de ne pas perdre la clientèle de familles nombreuses. Privatiser d’urgence la Sécurité sociale, sur le modèle américain : si vous êtes pauvres, vous mourrez plus vite, autant de pensions que l’on n’aura plus à payer.
Puisqu’on nous rebat les oreilles avec les prodiges de l’Intelligence Artificielle, pourquoi ne pas l’utiliser pour remplacer, entre autres, tous les enseignants absents ou manquants ? Un algorithme ne se met pas en grève, et ne se syndicalise pas. Ou même demander à quelques profs de qualité (il en reste pas mal, parmi les retraités justement) d’enregistrer des cours une fois pour toutes, et les diffuser devant les élèves ébahis ? On les paierait une fois pour toutes, et leur enseignement se déroulerait ad libitum.
On expliquera aux syndicats qu’il ne sert à rien de gueuler — et on supprimera les aides qui leur sont versées, à eux et aux partis politiques, aux journaux, aux entreprises culturelles et autres suceurs de subventions. L’avance sur recettes, par exemple, qui sert essentiellement à financer, à fonds perdus parce que jamais les recettes ne comblent l’avance de trésorerie, des films nullissimes qui rassemblent dix pingouins dans des salles vides. La France est le seul pays à avoir un « ministère de la Culture » — comme si la Culture avait un jour eu besoin d’être administrée pour produire des chefs d’œuvre.
Il faut bien sûr réduire le train de vie de l’État : à quoi sert le Sénat, par exemple ? Ces gros pleins de soupe assoupis au palais du Luxembourg ne sont même pas élus au suffrage universel. Quant aux députés, réfléchissons une fois pour toutes : avons-nous besoin de 577 députés et d’une quarantaine de ministres, dont plusieurs « ministres d’État » ? Un Comité de Salut Public suffit largement, parce que la patrie est aujourd’hui en danger, comme elle l’était en 1793 : entre faillite économique, menaces étrangères alimentées par une politique dispendieuse d’immigration à motif humanitaire, et sécessions intérieures, il est plus que temps de reprendre les choses en main. Avec énergie.
Et d’instaurer des cours spéciales pour juger les profiteurs et les saboteurs de la République. Il y a des places en grand nombre dans les rizières de Camargue.
Ces mesures nationales doivent être imposées à ces autres sources de déficit que sont les Régions, dont on vient de s’apercevoir qu’elles versaient des salaires à une foultitude de cadres qui n’ont pas d’emploi réel, et ont créé des emplois fictifs à une clientèle toujours plus avide. Ouvrons des laogai français plutôt que de chouchouter les narco-trafiquants dans des prisons 5 étoiles !
Enfin, la politique de l’emploi doit être revue de fond en comble. Comment accepter que des postulants refusent des postes sous prétexte qu’ils impliquent de rentrer tard chez soi — comme dans la restauration ? Vous ne voulez pas bosser ? N’attendez rien en retour — et rien de vos parents, réduits pendant ce temps à la portion congrue.
Ce sont là quelques idées immédiatement évidentes, qu’il faudrait souffler au Premier ministre. J’attends des alertes lecteurs de Causeur leurs suggestions — ou éventuellement leurs critiques.
Les deux premiers romans de Claude Simon reparaissent en un volume. Le Tricheur et La Corde raide sont la matrice d’une œuvre envoûtante où s’entremêlent souvenirs d’enfance et mémoires de guerre.
Claude Simon (1913-2005) publie ses deux premiers livres après la Seconde Guerre mondiale. D’abord Le Tricheur, ensuite La Corde raide. Les deux ouvrages sont édités au Sagittaire, puis par Minuit. Ils viennent d’être réédités en un seul volume. C’est en soi un événement littéraire, car l’auteur n’avait pas souhaité qu’ils reparaissent, considérant qu’ils n’étaient pas aboutis. On retrouve déjà, dans les deux récits, les thèmes chers à l’écrivain : l’enfance traumatisante à l’internat – évocation d’une tentative de viol par un prêtre –, la maladie de la mère avec la transformation hideuse de son visage, l’ancêtre régicide, la recherche morbide de la mère – encore elle – de la tombe de son mari, le père de Claude, capitaine héroïque tombé au champ d’honneur en 1914, la clandestinité du trafiquant d’armes en Espagne, en 1936, le soldat à cheval se battant contre l’aviation en 1940, la captivité en Allemagne puis l’évasion, l’acacia enfin. Une corde raide pour arrimer le puzzle que va s’évertuer à reconstituer Simon à chaque livre. La mémoire est donc l’enjeu principal de son œuvre ; une œuvre organique où la sensualité du style envoûte le lecteur attentif ; une œuvre autobiographique, avec points d’ancrage solides, au milieu d’un mouvement permanent de fuite. Car Simon rejette la famille, la religion, l’école, l’armée, pour jouir durablement des sensations qui nourrissent son écriture. Une œuvre morcelée, modifiée sans cesse par le travail méticuleux de l’écrivain, sans concession, couronnée par le prix Nobel en 1985.
Le Tricheur, donc, livre renié, mais pas complètement, par un écrivain qui mériterait d’être en plein soleil, un Catalan dont l’hôtel familial se situe à Perpignan, rue de la Cloche d’or, héritier d’un domaine viticole qui lui a permis de ne jamais voir une facture de sa vie. L’histoire débute par une fugue de deux amoureux, Louis et Belle. Peut-être le garçon l’a-t-il kidnappée. Elle est mineure. Ils sont en cavale, le train dans le lointain permet de prolonger l’escapade. Le lecteur est happé par la phrase sèche et sinueuse de l’auteur. Le récit n’est pas toujours aisé à comprendre. Il y a des interruptions, un morceau de souvenir surgit de la mémoire. La réminiscence est enchâssée dans le système narratif sans cesse en expansion métaphorique. Mais finalement l’ensemble s’impose, et de quelle façon. Claude Simon est un corps vigoureux qui donne à « sentir » sa réalité. La suite ne peut être que tragique, on s’en doute.
La dédicataire de ce texte d’apprentissage se nomme Renée, compagne de Claude Simon qui s’est suicidée le 7 octobre 1944. Il ne peut supporter ce geste dont il se sent responsable. Il ne le commentera jamais. L’écriture, seule, tente de combler le vide laissé par la disparition de la femme aimée. Mais l’absence ouvre sur les ténèbres et semble insurmontable. On comprend alors pourquoi Claude Simon ne voulait pas que fussent réédités ces deux textes pourtant maîtrisés.
Le Tricheur et La Corde raide, Claude Simon, Les Éditions de Minuit, 2025, 464 pages.
Beaucoup de médias occidentaux ont publié la photographie du jeune Muhammad al-Matouq qu’ils ont présenté comme la victime d’une famine, sans préciser qu’il souffrait d’autres conditions médicales. En revanche, le traitement par beaucoup de médias des images des deux otages israéliens, Rom Braslavski et Evyatar David, rendues publiques par le Hamas, a été très différent. Preuve que ce sont moins les images qui mentent que ceux qui les publient.
No Jews, no news. Cette phrase, qui est elle-même devenue un cliché, j’y ai pensé en visitant le Musée Nicéphore Niepce, inventeur de la photographie, à Chalon sur Saône où m’avaient amené des pérégrinations estivales.
Nicéphore cherchait à fixer l’image produite par la lumière traversant l’orifice, le sténopé, d’une chambre noire. Avec du papier recouvert d’argent, cette image s’effaçait trop vite échecs aussi avec la pierre, le verre ou le cuivre, mais il finit par trouver une substance qui, étalée sur une plaque de métal, remplissait les conditions exigées : les zones exposées à la lumière durcissent alors que les zones sombres restent molles. Il suffisait de les évacuer en rinçant la plaque pour que l’image soit fixée définitivement. Cette substance que Niepce connaissait car il y a des gisements près de Chalon, porte un nom exotique ; on la trouve près de la Mer Morte et elle aurait servi à imperméabiliser l’arche de Noé et la corbeille du bébé Moïse. On l’appelle le bitume de Judée ; il fut vite remplacé par les sels d’argent, mais on lui doit la première photographie de l’histoire. Cette photographie était évidemment un négatif. Je me suis demandé si c’est pour cela que personne n’avait proposé de le renommer bitume de Palestine…
Cette découverte a eu des conséquences gigantesques : que serait le monde d’aujourd’hui sans la circulation des images ? Niepce voulait figer la vérité d’un instant, mais l’image peut véhiculer l’émotion plus encore que l’information, et la manipulation de ces émotions influence largement les sociétés contemporaines.
Le 23 juillet 2025, le Daily Express, un tabloïd britannique, a publié en une la photo dramatique d’un bébé gazaoui squelettique dans les bras de sa mère. Quelques heures plus tard la BBC, Sky News, CNN, le Guardian, le Daily Mail et le New York Times reprennent la photo, comme preuve de la famine massive à Gaza. On a vite établi que le bébé souffrait d’une anomalie génétique gravissime, mais aucun de ces médias prestigieux ne s’est excusé. Bien au contraire, le New York Times qui a signalé ce détail une semaine plus tard, a félicité ses journalistes d’apporter cette nouvelle précision. Encore plus grave, personne n’a mentionné que la photo avait été recoupée d’un plan plus large où apparaissait un frère plus âgé, parfaitement nourri en apparence. C’est ce qu’on appelle la vérité du contexte, classique mensonge du journalisme idéologique. Une enquête du journal allemand Bild révèle comment des images trafiquées de Gaza aboutissent aux journaux occidentaux. Le maitre d’œuvre en serait l’agence de presse turque Anadolu, profondément antisémite. En Judée, il n’y a pas que le bitume qui soit un repositoire du négatif…
Les vidéos de Rom Braslavski et Evyatar David sont malheureusement authentiques. Pourtant, devenue pour une fois prudente quant à ses sources, la chaine américaine NBC a prétendu ne pas garantir leur origine. Aucun journal, et en particulier ceux qui s’étaient précipités sur la photo de l’enfant gazaoui, n’a mis en une les photos des Israéliens décharnés. Certains ont eu le culot de prétendre qu’ils s’en étaient abstenus par respect pour les familles. La BBC quant à elle, parle des deux Israéliens comme de simples prisonniers et, comme le Guardian, un autre bastion de la détestation anti-israélienne, suggère que leur état représente peut-être celui de la population de Gaza en général, mettant en doute la volonté du Hamas de les affamer. Il est difficile de faire plus dans la manipulation vicieuse de l’information visuelle.
Les motivations de l’organisation terroriste à diffuser ces vidéos sont multiples. Outre qu’elle cherche à engendrer des pressions sur le gouvernement israélien, elle veut montrer au monde que le Hamas continue d’être le maitre des horloges malgré les déclarations israéliennes sur son affaiblissement. Mais il ne faut pas négliger la volonté d’humiliation. Celle-ci est omniprésente dans la rhétorique de l’organisation, qui s’exprime noir sur blanc dans sa charte et les déclarations de ses dirigeants.
Cette semaine a montré en France les effets de cette rhétorique et cette fois, il s’agit d’écrits et pas d’images.
Nour Attala a, en même temps que 37 autres étudiants et étudiantes de Gaza, été sélectionnée par le Consulat de Jérusalem et le quai d’Orsay pour son excellence académique. A son arrivée à Lille, le directeur de Sciences Po lui a obligeamment prêté son propre appartement, ce qui ne doit pas arriver à tous les étudiants boursiers.
Il a fallu que ce soit le compte X Sword of Salomon qui exhume les textes de glorification de Hitler et du 7 octobre dont Mlle Atala était coutumière. Ces textes sont-ils passés sous le radar des services diplomatiques censés donner les garanties de sécurité, ou bien ces déclarations ont-elles été considérées comme si généralisées qu’elles ne méritaient pas de considération particulière ?Car la réalité que tant de nos décideurs apparemment bien intentionnés tiennent à laisser sous le tapis, c’est que sous l’effet de l’endoctrinement auquel contribuent d’innombrables et ignobles vidéos infantiles, la haine des Juifs est depuis des dizaines d’années une façon d’être dans la société gazaouie. C’est probablement là une cause majeure du dramatique échec de l’armée israélienne à libérer les otages. C’est à coup sûr un poison à longue durée dont l’effet ne disparaitra pas avec la reconnaissance française d’un Etat palestinien…
Ricardo Boimare, CC BY-SA 3.0 Les étendues de sable de Fort-Mahon-Plage : plage et digue-promenade en front de mer. 4 February 2007.
, via Wikimedia Commons
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne et moi (contrairement à ce qu’ont pu penser certains lecteurs, cette dernière n’a pas été enlevée ; ils s’inquiétaient car je ne parlais pas d’elle dans ma dernière chronique), avons été invités à Fort-Mahon, par des amis chers et accueillants. C’était un beau dimanche de fin juillet ; il faisait doux et chaud comme dans le cou de ma chérie. Après les fruits de mer dégustés au cours du déjeuner, nous fîmes une longue promenade dans la fameuse station balnéaire que je n’avais pas visitée depuis plusieurs années. En passant devant le casino, je me revoyais en juillet 1974 avec Purin, le groupe de blues-rock de Tergnier dans lequel j’officiais en tant que guitariste et harmoniciste. Il s’agissait de la première date d’une tournée qui devait nous mener ensuite en Bretagne. Les parents d’une amie de Fred (qui deviendra son épouse quelques années plus tard) possédaient une villa dans l’une des rues du bourg maritime. Nous campions dans le jardin ; Gérard Gabet et Thierry Langlet, nos chauffeurs, y avaient stationnés leurs voitures. Nous devions être l’un des seuls groupes de blues qui campait pendant ses tournées. Nous n’en avions cure ; nous étions jeunes, si jeunes. La vie nous semblait belle, joyeuse, interminable, lumineuse comme cet été-là. La bière pression coulait dans nos tendres veines comme l’eau blonde du petit fleuve Authie dans la Manche ; rien ne semblait pouvoir arrêter son cours.
Le soir du concert au Casino, nous devions être légèrement ivres. Bertrand (batterie), Gérard dit Dadack (RIP ; basse), Patrick (chant), Fred (RIP ; guitare Gibson SG) et moi (harmonica et guitare Burns prêtée par un copain de Saint-Gobain car j’avais brisé accidentellement le manche de la Gibson Lespaul Deluxe que je venais d’acheter en Belgique ; elle était en réparation chez Jacobacci, le luthier parisien aux mains d’or), nous nous appliquions sur les douze mesures de « Sam All Over » de Canned Heat, « Crawlin’ King Snake » des Doors, et « Bullfrog Blues » de Rory Gallagher. Nous distillions une blues-rock brutal alors que la mode musicale eût voulu que nous nous adonnâmes au jazz rock ou au rock progressif froid comme la corde mi grave de la Gibson double manche de John Mc Laughin.
Nous ne le savions mais nous étions dans la mouvance d’un pub rock britannique qui se transformerait, dès 1976, en punk rock virulent et salvateur. Je revoyais tout ça, en arpentant la rue principale de Fort-Mahon. J’entendais les rires lointains, si lointains, de Dadack et de Fred qui se perdaient dans les sables roux et mous des dunes ainsi que les voix toutes aussi lointaines d’Al Wilson (RIP), de Rory Gallagher (RIP) et de Jim Morrison (RIP). Au loin, vers la plage, le soleil couleur de miel et de sang s’enfonçait doucement dans une mer d’opaline. On eût dit qu’il tirait sa révérence devant les années mortes de nos jeunesses consumées.
Arnaud Le Guern, capture d'écran de la chaîne YouTube des Editions du Rocher, 29/6/22. D.R.
Monsieur Nostalgie poursuit sa galerie de portraits d’écrivains hors des guildes. Il s’arrête aujourd’hui sur Arnaud Le Guern, pré-quinqua d’origine bretonne, éditeur et romancier, qui rend la mélancolie de la fin des étés enfin supportable…
Je suis un homme de tradition. Je suis sensible aux bornes temporelles. C’est pourquoi, comme jadis Alexandre Vialatte ou Jules Renard, les almanachs rythment mes saisons. Il y a plusieurs sortes d’écrivains pour chaque météo du temps présent, les plumes d’hiver molletonnées, duveteuses, presque spongieuses, on s’engouffre dans leur livre aux premiers flocons, on recouvre nos nuits de leur épaisse couette d’oie sauvage, on part pour longtemps en leur compagnie, on traversera l’Atlantique ou le Pôle Nord dans leur silence et leur lenteur ; au printemps, je préfère plutôt les essais acides, les accélérations nerveuses, les novellas mal foutues sur le fond et aguicheuses sur la forme, les déclarations éphémères, ces souvenirs de godelureaux comprimés en une centaine de pages, quand tout renaît dans la nature, quand tout bat plus vite, je veux sentir la gifle du renouveau, une mauvaise foi rieuse ou un amour tempétueux, je veux que ces auteurs-là me sortent de l’hibernation. Et puis, plus rare, plus délicat, plus snob aussi, ne supportant pas les fortes chaleurs ou les froidures intenses, il y a l’écrivain de la fin de l’été. Quand les garçons de plage plient les transats, quand les amoureux se quittent sur un non-dit et que les flirts laissent ces petites meurtrissures qui sont nos palmes académiques de la rentrée. Durant le mois de septembre, dans la cour du lycée ou dans les cafés embués, on les porte en étendard et puis on les oublie car ainsi va la vie.
Arnaud Le Guern, encore dans la quarantaine rugissante, la barbe fleurie et le cheveu en pétard, éternel visage d’étudiant qui aurait beaucoup vécu, fait partie de ces hommes en proie à une mélancolie abrasive. Des fantômes dansent dans son regard, je les ai vus. Il travaille sur le fil, en apnée douce, sur de la matière friable, il écrit à l’unilatéral, cuisson rapide et chair à vif, c’est terriblement casse-gueule de ne pas tirer à la ligne, de refuser les longs tunnels de la narration, tant d’autres romanciers bavards se laissent emporter par leur prose brouillonne ; Le Guern, en phrases perlantes, attentif à la mélodie du ruissellement, tente de retenir le suc de l’existence. Il foule les sous-ensembles flous avec une pudeur élitiste et nous parle de ses chagrins en bandoulière, c’est encore le meilleur moyen de passer le temps.
Cette année encore, j’attendrai son roman de fin août où les filles aux longues jambes cherchent l’amour défendu et les enfants tristes se consolent à l’ombre des pins parasols. Car Arnaud Le Guern a quelque peu délaissé le roman d’atmosphère pour se consacrer à sa carrière d’éditeur notamment au Rocher. Il fait aujourd’hui briller les mots des autres mais je n’oublierai pas ses bouteilles à la mer. Il nous les lançait avec autant de désinvolture que d’amour propre. Il n’avait pas peur de ses sentiments ; avec lui, je visitais la pointe du Finistère, les lacs de Savoie, le souffle au cœur et les corps moites. J’espère qu’il reviendra en librairie car mes étés n’ont plus le même éclat ébréché, la même lumière poudrée. Il était ce copain d’école, mystérieux et rêveur, qui avait choisi les mots dans un monde perclus de chiffres.
Avant, je savais que les vacances scolaires étaient encadrées par deux faits majeurs, la percée de la Patrouille de France au-dessus de Paris lors des cérémonies du 14 juillet et la lecture d’un court roman d’Arnaud, après le 15 août. Je me souviens de son Adieu aux espadrilles qui figura sur les listes de Prix, l’un des plus beaux titres de ces vingt dernières années et d’Une Jeunesse en fuite. J’attendais ses textes qui nous sortaient d’une littérature linéaire. Ils manquent à mes rêveries d’automne. Le Guern a la nostalgie des choses non vécues, ce qui nous fait un point commun, on fantasme, on extrapole, on presse le passé pour ne pas l’oublier. Le Guern aime les séducteurs en équilibre très instable, il a écrit sur Roger Vadim, Jean-Edern Hallier et Paul Gégauff, sur les chanteurs de variété et les femmes fatales. Il aime les figures étranges et iconoclastes ce qui est le plus sûr moyen de devenir un écrivain classique. De loin en loin, il suit les traces de Toulet. Et j’attends sa prochaine carte postale à la manière de Levet.
Le professeur des universités Alexandre Gady dirige la mission de préfiguration du musée du Grand Siècle. L’établissement actuellement en chantier exposera de remarquables œuvres d’art ainsi que divers objets du quotidien pour cerner une civilisation aujourd’hui méconnue : celle de la France du XVIIe siècle.
Le musée du Grand Siècle ouvrira ses portes fin 2027 à Saint-Cloud. Ce projet ambitieux, né de la donation de la collection Pierre Rosenberg et de la volonté de Patrick Devedjian d’offrir aux Hauts-de-Seine, dont il présidait le conseil départemental, un musée d’art ancien, a été confié à Alexandre Gady. Dans une caserne militaire bicentenaire réhabilitée par l’architecte Rudy Ricciotti, toutes les facettes du XVIIe siècle français seront présentées au grand public.
Causeur. Il existe déjà plus de deux cents musées en Île-de-France, pourquoi y en ouvrir un nouveau ? Alexandre Gady. C’est la question que m’a posée le patron du Louvre quand je suis allé le voir au début de l’aventure ! Je faisais la tournée des directeurs de grands musées pour leur présenter mon projet et leur demander s’ils étaient prêts à nous accompagner sous la forme de dépôts d’œuvres, notamment. Jean-Luc Martinez, alors à la tête du Louvre, m’a dit que c’était une folie d’ouvrir un nouveau musée car « les musées sont vides » – ce qui était, dans la bouche du président-directeur du Louvre, une stimulante provocation. Mais c’est une vraie question. La donation Pierre Rosenberg devait d’abord se faire en province, dans l’Eure, dans un endroit merveilleux, Les Andelys, qu’il avait choisi parce que c’est le village natal de Poussin. Mais ses amis s’inquiétaient, car la commune n’est accessible qu’en voiture. On craignait donc que cette donation généreuse ne devienne l’un de ces petits musées charmants mais isolés et de ce fait, peu fréquentés. À l’initiative de Patrick Devedjian, au printemps 2019, la donation s’est faite dans les Hauts-de-Seine, dont il présidait alors le conseil départemental. Et la problématique s’est inversée : nous arrivions dans une région qu’on qualifierait, dans le jargon économique, d’« hyper concurrentielle ». Toutefois, ce projet est plus qu’un musée car, outre l’histoire du Grand Siècle, c’est un lieu dédié aux collectionneurs et au collectionnisme – cette maladie délicieuse propre à la race humaine –, ainsi qu’à la recherche fondamentale. L’ensemble comprendra en effet un centre ouvert aux étudiants et aux chercheurs, permettant de consulter la fabuleuse documentation de Pierre Rosenberg, ainsi que sa bibliothèque, soit plus de 50 000 ouvrages. Tout cela nous a donc semblé légitimer la création d’un musée, qui sera le quatrième du département1. Enfin, je pense que le musée est un instrument de civilisation : au vu de l’état général de notre société, c’est un luxe particulièrement utile.
Peut-on dire qu’il est l’« œuvre » de Patrick Devedjian ? Dans sa grande politique culturelle, celui-ci voulait en effet créer un musée d’art ancien, après avoir beaucoup fait pour l’art contemporain (le rachat et la restauration de la Tour aux figures de Dubuffet, ou encore l’installation de sculptures dans l’espace public à La Défense). On savait la passion de cet ancien élève de Raymond Aron pour l’histoire politique du XIXe siècle – ce collaborateur de Commentaire était aussi un grand lecteur ; on savait sa passion pour la musique, qui a abouti à la construction de la Seine musicale dans l’île Seguin ; toutefois, on connaissait moins son goût pour le xviie siècle, son goût des dessins et des tableaux qu’il a commencé à admirer en compagnie d’Antoine Schnapper, gendre d’Aron, grand historien de l’art, spécialiste de la peinture française du XVIIe. S’est ainsi constituée une petite famille d’amateurs et d’historiens de l’art : c’est avec Schnapper qu’il allait chiner aux Puces et à Drouot, comme le faisaient tous les historiens de l’art de cette génération. La rencontre entre Pierre Rosenberg et Patrick Devedjian s’est bâtie sur ce substrat, sur ce goût, sur cet œil. La fusion entre les deux hommes s’explique peut-être aussi par une hypersensibilité aux drames du XXe siècle, le génocide arménien pour Patrick Devedjian et le génocide juif pour Pierre Rosenberg.
Comment le musée présentera-t-il le Grand Siècle, ce XVIIe français ? C’est un vaste sujet… Lorsqu’on a reçu la donation de la collection Rosenberg, il a fallu rédiger ce qu’on appelle dans les musées un PSC (projet scientifique et culturel). Il ne fallait pas trahir la donation, mais il n’a jamais été question non plus que ce soit un « musée Pierre Rosenberg ». La donation, composée de trois corpus, est généreuse et diverse : 694 peintures, 3 500 dessins et 680 animaux de verre de Murano, auxquels s’ajoutent la bibliothèque de 50 000 ouvrages et sa documentation. J’ai donc tiré trois fils structurant cette collection qui couvre quatre siècles. Le premier est le xviie français (même si Pierre Rosenberg est aussi un grand spécialiste de la peinture des XVIIIe et XIXe siècles), le deuxième est la recherche fondamentale qui a marqué toute sa carrière, et le troisième est le collectionneur, lui-même se définissant comme un « brocanteur compulsif ». Il achète sans cesse et a fini par créer chez lui un univers où tous les objets se parlent entre eux. C’est une partie que nous ne voulions pas perdre afin que le public puisse entrer dans l’intimité du collectionneur, avec ses goûts, ses dégoûts, ses mauvais goûts, un accrochage dense qui n’est pas classé par école ou par style, provoquant des courts-circuits stimulants. Nous n’allons pas pouvoir transposer exactement son accrochage, mais tâcher d’en conserver l’esprit dans la partie autonome, appelée le « cabinet des collectionneurs » – pluriel qui implique, nous l’espérons, d’autres dons à venir !
Mais qu’avons-nous à dire sur le XVIIe siècle aujourd’hui ? Nous avons d’abord voulu présenter un « grand » XVIIe siècle, dans l’acception du Dictionnaire de François Bluche (1989), qui commence à Henri IV et qui s’achève à la Régence de Philippe d’Orléans. Ce n’est pas un « musée Louis XIV ». Ensuite, nous nous sommes concentrés sur la France, non par chauvinisme mais pour des raisons de moyens. Constituer une collection internationale demanderait des sommes colossales pour être actifs sur les marchés de l’art anglais, allemand, italien, espagnol… ce qui est impossible pour un musée départemental, même si nous avons de grandes ambitions. Enfin s’est posée la question du propos même du musée. Étant situé non loin du Louvre, qui a la plus belle collection de peintures françaises du XVIIe, et du château de Versailles, où le roi a vécu, nous ne pouvions prétendre être un musée de site, avec une mémoire à raconter, ni un musée des beaux-arts. J’ai donc proposé un musée thématique, sur une base historienne, pour raconter une civilisation. Le musée du Grand Siècle est un musée de civilisation qui, de ce fait, parlera de tout le monde, du roi au paysan, du marin à l’esclave, de Paris au fin fond de la province… Outre le fonds Rosenberg, notre politique d’acquisition vise ainsi tous les médiums : sculptures, mobiliers, objets d’art, objets religieux, scientifiques et de la vie quotidienne, mais aussi estampes, livres, pièces et médailles… Réunir tout ce qui fait le Grand Siècle et développer un discours thématisé. Les œuvres et les objets seront présentés dans cinq séquences, tout au long des 24 salles, sur un parcours d’environ 2 900 mètres carrés.
Êtes-vous sûr que le Grand Siècle parle à tout le monde ? Si on n’est pas versé dans l’art ancien et ses complexités, un musée des beaux-arts est soit une délectation, soit une expérience anxiogène : que veulent dire ces tableaux, qui sont ces personnages, quelle est cette scène, qui est ce roi… ? Si on déplore un certain effondrement de la culture générale, ou si on constate simplement que la société a changé, il est illusoire de faire un musée pour expliquer au public que Le Sueur est plus important que Champaigne ou que Champaigne est plus intéressant que La Hyre… En s’appuyant sur l’histoire, ce musée s’adresse donc à tout le monde, aux Français d’aujourd’hui, aux étrangers, aux jeunes qui ne savent rien comme aux vieux qui ont tout oublié…
Mais comment toucher tous ces gens en même temps ? En considérant d’abord qu’il n’y a pas d’évidence. La sensibilisation commence par là, et le musée du Grand Siècle a un rôle à jouer, un vide à combler. Dans ma jeunesse et encore plus dans celle de mes parents, on était plutôt à l’aise avec la Comédie-Française, Molière, les Gobelins, Louis XIV, les Fables de La Fontaine, les Sermons de Bossuet, Pascal… C’était la culture française traditionnelle, une culture littéraire partagée. J’ai appris Le Cid en classe de CM2, j’espère que cela se pratique encore… on s’est sans doute éloigné de tout cela. Mais pour moi, ce n’est pas si grave car on peut désormais parier sur l’attirance du lointain, la curiosité de ce qui est devenu « exotique » à notre modernité, pour faire venir le public. Il ne faut pas chercher à porter un discours complexe. Il faut fuir l’entre-soi et porter une véritable démarche d’historien qui veut transmettre son discours sans a priori. C’est le but de nos salles thématiques.
Par exemple ? La première séquence du parcours, composée de cinq salles, est consacrée aux deux pouvoirs verticaux qui structuraient la société du XVIIe siècle : le roi et l’Église. En apparence, l’inverse de notre société, même si nous avons depuis 1962 un président de la République omnipotent dans une « monarchie républicaine ». Des clins d’œil sont possibles… Le principe des salles thématiques permet d’en passer une si son thème ne vous intéresse pas, sans pour autant perdre le fil de la présentation générale. Cela est permis grâce au formidable bâtiment qu’on nous a donné, cette caserne royale voulue par Charles X, à Saint-Cloud, dont on fête cette année le bicentenaire. Le bâtiment ne mesurant que 13 mètres de large, les salles s’enchaînent, on est pris par la main de l’entrée à la sortie… ce qui permet de construire un discours articulé pour aborder le plus de sujets possible : la religion, la politique, la famille royale, la fabrique de l’image du pouvoir, la guerre, la paix, le commerce, le premier empire colonial, les manufactures, la misère… et des parties plus attendues dans un musée, avec les arts décoratifs, un moment de l’art de cette période-clef. Nous allons notamment reconstituer un appartement du Grand Siècle permettant d’illustrer concrètement la notion de distribution, qu’il est important de faire comprendre au public en lui faisant traverser l’appartement (antichambre, chambre, cabinet, garde-robe, oratoire, etc.) plutôt qu’en lui faisant lire un plan.
Les arts vivants seront-ils aussi présents ? Bien sûr, avec le théâtre, la musique, la danse et l’opéra. Ainsi que la relation ambiguë à l’Italie, à la Rome antique et contemporaine. Le voyage raté du Bernin en 1665, ou Poussin surnommé le « Français de Rome ». Un mécène nous a d’ailleurs offert une toile de Poussin. Il y aura aussi une grande salle sur l’aménagement du territoire, qui est vraiment un sujet français, avec Vauban, le canal du Midi et surtout les villes neuves : Charleville, Richelieu, Versailles, Rochefort… Le parcours s’achèvera sur les sciences et tous les apports que l’on doit au Grand Siècle. Sauf en médecine ! Molière a tout dit à ce sujet. En revanche, des progrès considérables ont été faits sur la mesure du temps et de l’espace, ainsi que sur la connaissance du règne animal. C’est à travers ce cheminement que nous pourrons aborder le plus largement possible la civilisation du Grand Siècle.
L’architecte Rudy Ricciotti signe la réhabilitation de cette caserne Charles X. Par quoi se distingue-t-elle ? Le projet de Rudy Ricciotti respecte remarquablement bien le patrimoine militaire du site – on sait son rapport militant à l’armée ! –, jusqu’à préserver le grand vide de la cour et à abattre des milliers de mètres carrés de bâtiments sans valeur archéologique pour rendre au lieu toute sa majesté. Ensuite, son geste contemporain n’est pas une gesticulation. Il fallait un bâtiment moderne en plus des édifices historiques : il a dessiné un bâtiment discret mais doté d’une vraie personnalité architecturale grâce à une colonnade d’arbres en « Befup », sa spécialité : il s’agit d’un béton moulé, ici blanc et non pas noir comme au Mucem de Marseille. Son projet était également le meilleur en termes de préoccupations énergétiques pour préserver notre chère planète. Enfin, il était le moins cher des trois présentés au concours. Avec le scénographe Frédéric Casanova, qui a imaginé des salles d’un calme spectaculaire, on est arrivé à un point d’équilibre. Parfaitement moderne et parfaitement classique. La juste mesure, une vertu… du Grand Siècle.
À voir Avant l’ouverture du musée fin 2027, les acquisitions faites pour le musée du Grand Siècle depuis 2020 sont exposées au Petit Château de Sceaux. Entrée gratuite les vendredi, samedi et dimanche. museedugrandsiecle.hauts-de-seine.fr/reouverture-du-petit-chateau-de-sceaux
. Qui compte déjà le château de Sceaux, le musée Albert Kahn et la maison de Chateaubriand. ↩︎
Louis Sarkozy sur LCI lors de la publication d'"Une envie de désaccord(s)" avec sa mère, Cécilia Attias, Paris, le 29 octobre 2019. IBO/SIPA
Le plus jeune fils du président Sarkozy se portera-t-il candidat aux prochaines élections municipales de la ville de Menton? On pourrait penser que ce n’est qu’un énième « fils de », mais il est réellement passionné de politique. Pourtant, il lui faudra avoir le cuir dur face aux attaques et moqueries dont il sera la cible dans les médias.
La France est un pays formidable puisqu’elle permet dans une même journée de soutenir la cause de Louis Sarkozy – le fils de l’ancien président Nicolas Sarkozy et de son ex-épouse Cécilia – et de se moquer de lui.
Louis Sarkozy est, paraît-il, « déjà en campagne pour la mairie de Menton » et ses chances seraient sérieuses face à la députée RN Alexandra Masson. Il serait soutenu par la droite, même si rien n’est encore officiel. On verra si LR lui accorde son investiture. Je parie qu’il l’aura. On légitimera son ambition. Même s’il n’a jamais directement profité de l’influence de son père, il est clair qu’elle favorisera ses desseins (Le Parisien).
Son ambition, je le répète, est légitime. Passionné de politique, il espère accomplir un pas décisif à Menton.
S’il était gangrené par la moindre vanité, la moindre surestimation de son rôle, il n’aurait qu’à lire Marianne et notamment une double page où le dessinateur de cet hebdomadaire, Xavier Lacombe, fait la campagne présidentielle d’un candidat people (n° 1482, 7-13 août 2025). Celle de Louis Sarkozy en l’occurrence. Les dessins et les légendes sont hilarants, ils tournent en dérision non pas Louis Sarkozy lui-même mais tout ce qui, d’une certaine manière, semble lui avoir facilité son destin politique en se moquant sans méchanceté, par une synthèse partiale, des éléments d’une campagne possible.
Aurait-il envie de se prendre au sérieux et d’oublier les ombres et les lumières d’un parcours politique ambitieux, même précoce, que les traits de Lacombe lui rappelleraient que rien n’est jamais sûr, qu’il faut s’habituer en France au contraste médiatique et avoir le cuir dur.
Il l’aura. Entre ambition et dérision, celle qu’il a, celle dont on l’accable, il comprendra que c’est cela, la France. Un pays qui vous rabaisse quand vous êtes haut, qui vous aime quand vous allez mal.
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (6)
Je crois en avoir fini avec Duras, et puis non, je pense à elle, j’ouvre un de ses romans, je replonge dans son univers hypnotique, je suis sous le charme de la scansion de sa phrase, je vois les ficelles dont elle use et abuse, mais ça ne fait rien, je la relis, et le charme agit toujours, comme l’alcoolique qui croyait en avoir fini avec l’alcool, qui touchait sa petite pièce quand il salivait devant un Campari, il tenait bon, et il cédait, entrait au Central et s’en jetait un au comptoir en zinc.
Il aura suffi d’une promenade sur la plage qui conduit aux Roches Noires pour se jeter sur n’importe quel livre de Duras.
Derrière la fenêtre en ogive, elle regarde « la mer jusqu’au rien », plus précisément la procession des pétroliers vers le cap d’Antifer. Est-elle avec Yann Andréa ? Je ne peux le dire, mais c’est probable. Nous sommes en 1980, l’été 80 précisément. Serge July lui a proposé pour son journal, Libération, une chronique régulière. Elle a fini par dire que c’était possible, mais une chronique le temps de l’été, une fois par semaine, pas plus. Elle voulait disposer de ses journées tout entières ouvertes sur rien, sinon il y aurait l’angoisse, et ensuite l’alcool. Elle a dit qu’elle ne collerait pas à l’actualité, celle qui s’imposait à tous. Elle a dit que ce serait l’actualité qu’elle considérait comme importante à ses yeux. Alors elle a parlé de ce qu’elle voyait de sa fenêtre, comme maintenant où je la devine derrière les carreaux légèrement opacifiés par les embruns, elle a parlé de l’enfant au vêtement rouge, qui la regardait, elle, le cerf-volant au-dessus de la mer, la mer elle-même. « Ses yeux étaient plus clairs que d’habitude, plus effrayants aussi à cause de l’amplitude aveugle de ce qu’il y avait à voir ». Elle a parlé de l’été survenu d’un coup, de la chaleur, de l’orage qui crèvent sur la Manche, et du soleil plus brûlant après. « Il ne dissipe pas la tristesse de la plage », elle écrit. « Rien ne peut le faire », elle précise. Puis elle a parlé de l’actualité tandis que le cargo blanc attendait à l’horizon, vers la raffinerie immense. Elle écrit cette phrase, dans un autre livre. Cette phrase, la voici : « C’est bien connu que c’est dans les ports qu’on trouve le plus grand nombre de secrets ». Ça résume l’histoire de mon nouveau roman[1] à paraître à l’automne. J’aurais pu la placer dans le récit, dire que c’était une citation de Duras mais je ne m’en souviens que maintenant sur la plage.
Elle a parlé d’Anouar el Sadate qui venait d’enterrer l’empereur d’Iran. Elle dit la raison : « […] au cours de la guerre de 73 ce même empereur avait rendu un service inoubliable au peuple égyptien ». Le shah d’Iran est mort en exil, en Égypte. Nixon, qu’elle traite de «voyou», a assisté aux obsèques, au Caire. À Persépolis dans les bons jours, au Caire dans les jours sombres. Passer outre les crimes du shah – en attendant pire avec les mollahs. Elle affirme : « De Gaulle serait allé au Caire. Ça doit être très rare de ne faire qu’un avec sa fonction, d’oser, d’être le même individu face à l’État et face à sa vie ». Duras gaulliste, le disant dans Libération. Eh oui. Ses souvenirs d’enfance se mêlent à ceux du Havre, à la chaleur, la mer basse. « On entend à peine le halètement de la retombée des vagues, dans le silence de loin en loin, son souffle ». C’est exactement ça, là, devant les Roches Noires.
Après il y a le calme de la nuit, le calme pour écrire, pour dire que c’est le matin qui apporte le calme de la nuit. Ces chroniques devaient être éditées. L’été 80 est devenu un livre, sur ce qui, par essence, est éphémère : l’actualité dans un journal qu’on finit toujours par jeter. Un livre écrit par Duras qui a transformé l’actualité en littérature.
Et puis l’été a fini ; « l’été est devenu gris, le soleil est passé. Les pétroliers d’Antifer étaient toujours en ligne dans cet axe du Havre, rentreront cette nuit avec la marée haute, en resteront là par nous abandonnés dans l’agonie des derniers jours ». Et puis il a fallu se tenir dans la chambre noire, ouvrir les yeux sur le noir de la chambre, il a fallu écrire, parce que c’était l’unique possibilité de fixer l’enfant, le cerf-volant, l’été 80.
Marguerite Duras, L’été 80, Les Éditions de Minuit.112 pages
Le célèbre auteur de science fiction s’attaque à l’histoire de la Grèce à travers une oeuvre de vulgarisation très touffue. De l’époque archaïque à l’après-1945, le romancier démontre une érudition remarquable. Le texte, parfois d’une grande densité, est allégé par les belles illustrations de l’artiste Benjamin Van Blancke.
Après La République romaine puis L’Empire romain, diptyque dédié à l’histoire de la Rome antique, voilà qu’en avril dernier feu le manitou de la SF Isaac Asimov (1920-1992), auteur chéri d’Elon Musk – cf. le cycle Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation…- se rappelait à nous avec, inédit en traduction française, un nouveau volume sobrement intitulé Les Grecs, mais dont le sous-titre annonce « une aventure grandiose » : digest haut en couleur, que votre serviteur avait mis de côté, s’en réservant la lecture pour les sables de l’été.
Changé en essayiste, le génial romancier y fait montre une fois encore de sa stupéfiante érudition : condensant les millénaires qui séparent l’ère mycénienne, Sparte, la guerre du Péloponnèse, la pax romana, la domination ottomane, etc., des modernes Hellènes réchappés des deux guerres mondiales puis de la dictature militaire, désormais assagis et rentrés en bon ordre dans le rang des démocraties européennes. Enfin, pas tout à fait encore, du temps où Asimov publie son essai, en 1965, dédié « A John Fitzgerald Kennedy, 35ème président des États-Unis ».
Un puissant tropisme nord-américain sous-tend d’ailleurs sa prose : celle-ci s’adressait clairement à un lectorat autochtone, pas nécessairement féru de culture attique. D’où les raccourcis, aussi saisissants que savoureux, dont elle est émaillée, telle un moderne épitomé. Cet abrégé goûteux compte tout de même 350 pages – et plutôt denses ! On y apprendra par exemple que « le territoire d’Athènes était de la taille de celui de Rhode Island, le plus petit état des États-Unis. Celui de Sparte faisait celui de Rhode Island plus celui du Delaware, les deux plus petits états des Etats-Unis ». Tout au long, la volonté didactique le dispute au détail anecdotique, non sans un certain prosaïsme. Ainsi, autour de l’Acropole, « la peine de mort était prévue pour plusieurs délits contre la propriété, même légers. On pouvait ainsi être condamné à mort pour avoir volé un chou et à quelqu’un qui lui demandait pourquoi, Dracon [que, trois lignes plus haut, Asimov a soin de relier au mot « draconien »] aurait répondu : ‘parce que je n’ai pas trouvé de châtiment plus sévère’ ».
Les Grecs pour les nuls ? Lecture faite, vous n’ignorerez plus rien de Thémistocle, de Darius, de Xerxès ou de Périclès ; vous saurez de source sûre qu’« en octobre 356 av. J.-C., l’Artémision fut détruit par le feu et il s’avéra que l’incendie était volontaire » ; qu’« après la bataille de Gaugamèles, Alexandre s’empara sans résistance de Babylone et, quelques mois plus tard, arrivait à Suse, au cœur de la Perse » ; ou encore que « l’Empire séleucide continua de décliner après la révolte judéenne » [ au deuxième siècle avant J.-C.]. Bref, pour le lecteur ingénu tout à fait ignorant de l’histoire antique et de ses prolongements, l’ouvrage invite à un profitable exercice de mémoire. Esprits paresseux, s’abstenir !
C’est donc fort judicieusement qu’insérées au fil des chapitres, un certain nombre de cartes se rappellent aux cerveaux rebelles à la géographie, ou sans aptitude particulière à placer sans se tromper les cités de Thèbes, de Marathon ou de Chalcis. Flanquée d’un index, une intimidante chronologie referme, sur 12 pages, ce récit aux mille visages et aux cent lieux, de la Perse à la Sicile, dont la visée vulgarisatrice ne préserve pas absolument du risque de perdre pied dans la touffeur de ses linéaments.
Quoiqu’il en soit, à l’élégance de cette belle édition participent au premier chef les capiteux dessins à l’encre noire signés du jeune artiste bruxellois Benjamin Van Blancke, de longue date illustrateur maison aux Belles lettres, lesquels accompagnent le texte d’Asimov : ponctuation imaginative, délectable et sensuelle, à la limite du kitch, aussi évocatrice des mœurs antiques que le furent, en leur temps, pour la Rome de Jules César, les bandes dessinées d’Alix telles que tracées au trait par le regretté Jacques Martin.
A lire : Les Grecs, une aventure grandiose, essai historique de Isaac Asimov. Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet. Illustrations de Benjamin Van Blanke. 386p., Les Belles Lettres, Paris, 2025.
Les « incivilités » et les « débordements de jeunesse », en France comme ailleurs en Europe, ne représentent pas qu’un désordre social ponctuel, mais sont les signes une lutte généralisée et diffuse. Une certaine jeunesse se révolte contre l’autorité, la démocratie et la civilisation occidentale, sous l’influence de l’idéologie islamiste qui, par la religion, légitime le retour d’une forme de violence rédemptrice.
Ce que l’on désigne, avec les précautions linguistiques d’usage, sous les termes d’«incivilités», de «violences urbaines», ou de «débordements de jeunesse», constitue en réalité l’un des symptômes les plus alarmants d’un phénomène qui excède de loin les limites du fait divers ou du désordre social ponctuel. Il s’agit, à l’échelle de nos sociétés européennes, et singulièrement en France, d’une insurrection diffuse, intermittente mais persistante, menée par une partie significative de la jeunesse issue de l’immigration musulmane contre les institutions représentatives de l’ordre démocratique. L’on parlera ici, sans détour, d’intifada intérieure, non par goût de la provocation, mais parce que le terme dit ce qu’il doit dire : un soulèvement contre un pouvoir perçu comme illégitime, étranger, hostile, oppressif.
La référence quasi obsessionnelle à la cause palestinienne, l’identification affective au combat contre l’« occupant israélien », l’usage des drapeaux, des symboles, des mots d’ordre, montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’un mimétisme géopolitique ou d’une solidarité abstraite. Ce qui se joue là, c’est la transposition, dans le théâtre intérieur des nations européennes, d’un imaginaire de lutte structuré par la détestation de l’Occident, de ses principes et de son univers symbolique.
I. De l’économie matérielle à l’économie symbolique de la conflictualité
Il importe de déconstruire ici une lecture qui demeure hégémonique malgré les preuves de son inadéquation : celle qui attribue les violences à des facteurs strictement sociaux – chômage, discriminations, relégation urbaine. Ces éléments sont réels, bien sûr, mais ne suffisent pas à expliquer le saut dans la haine et la volonté destructrice. Nombre de groupes sociaux marginalisés dans l’histoire n’ont pas épousé de tels schémas de confrontation. Ce qui distingue la situation présente, c’est l’articulation entre un vide existentiel, un ressentiment historique, et une grille de lecture idéologique fournie par la religion dans sa forme radicalisée.
Ce que Wilhelm Reich appelait la « peste émotionnelle » permet ici de saisir ce nouvel agencement du pathos collectif : un enchevêtrement de traumatismes, souvent transmis, parfois imaginés, qui sert de matériau à la construction d’une identité victimaire. L’histoire y est réécrite comme un catalogue de blessures subies, sélectionnées selon un usage stratégique de la mémoire. Loin de permettre la sortie de la condition victimaire par l’élaboration du passé, cette mémoire fige les sujets dans un état d’humiliation permanente, propice à toutes les manipulations.
Nous ne sommes plus dans un monde structuré uniquement par l’économie de la production matérielle, mais dans une économie du sens où l’information, les récits et les mythes jouent un rôle aussi décisif que l’accès à l’emploi ou au logement. C’est pourquoi l’intervention thérapeutique, sociale ou politique qui négligerait cette dimension symbolique et imaginaire de la conflictualité s’exposerait à l’échec.
II. Une crise de la transmission : la dissolution du père
Il est impossible de comprendre ce phénomène sans interroger la métamorphose des structures familiales et des figures de l’autorité. Le passage du père travailleur, porteur d’une forme d’autorité verticale, au père déchu, humilié, au statut marginal, a produit une rupture générationnelle sans précédent. L’autorité n’est plus située dans la transmission intergénérationnelle, mais dans la bande, dans la fratrie, dans la loi du groupe.
Ce renversement a une conséquence anthropologique majeure : l’impossibilité de traverser le conflit œdipien, qui est pourtant la condition même de l’entrée dans l’ordre symbolique. En l’absence d’un père identifiable comme figure tierce, la mère devient l’image de l’omnipotence frustrante : l’État, la République, la société tout entière prennent alors le visage d’une mère archaïque, castratrice et oppressive, contre laquelle l’agressivité ne connaît plus de limites.
Ce phénomène, loin d’être pathologique au sens strict, relève d’une logique identifiable : celle d’une pathologie du politique née de la défaillance du symbolique. La société démocratique, fondée sur l’autonomie du sujet, présuppose un travail d’appropriation de la loi. Là où la loi n’est plus transmise, elle est rejetée. Elle apparaît comme une violence étrangère, une occupation. D’où la facilité avec laquelle la société française est perçue non pas comme le cadre commun, mais comme une force d’hostilité à combattre.
III. Narcissisme blessé et régression identitaire
La crise identitaire à laquelle nous assistons n’est pas seulement personnelle, elle est collective et civilisationnelle. Toute société confrontée à l’échec de son projet historique développe des mécanismes compensatoires. C’est ce qu’a connu l’Allemagne dans les années 1930 avec le mythe du Reich perdu. C’est ce que vivent aujourd’hui de nombreuses sociétés musulmanes avec le mythe du califat ou de la grandeur islamique disparue. Ce mythe fonctionne comme réparation d’un narcissisme collectif blessé, mais aussi comme modèle de projection dans un avenir reconquis, imaginaire mais mobilisateur.
Dans ce cadre, l’islam radical se substitue à la vieille gauche révolutionnaire, dont il recycle à sa manière les postures anti-impérialistes, les rhétoriques de l’émancipation, mais en les subordonnant à une vision totalitaire du monde. Là où la gauche rêvait d’un homme nouveau libéré de l’exploitation, l’islamisme promet un croyant purifié, lavé des souillures de l’Occident et du doute démocratique. Il ne s’agit plus de transformer la société, mais de la purifier par le feu du sacré retrouvé.
Ce déplacement n’est pas anodin : il indique que le sacré a fait retour là où la démocratie avait cru l’avoir désarmé. Et ce sacré n’est plus fondateur d’un ordre commun, il est mobilisé contre l’ordre existant. C’est là l’une des formes les plus profondes de la crise contemporaine du politique : le retour du religieux dans sa fonction de dénonciation absolue, comme légitimation d’une violence qui se veut rédemptrice.
IV. Le rituel de la violence et la quête d’un âge d’or
Là où l’intégration échoue, là où l’espoir se défait, là où la parole publique se délite, surgit une réponse archaïque : la violence sacralisée. Elle devient langage, rituel, preuve d’existence. Comme dans les sociétés primitives étudiées par les anthropologues, la mise à mort symbolique ou réelle d’un ennemi désigné est vécue comme moyen de rétablir un ordre brisé. Mais dans nos sociétés sécularisées, cet usage de la violence comme sacré substitutif ne peut que conduire à la destruction réciproque.
C’est pourquoi la violence qui s’exprime dans les quartiers sensibles ne relève pas du seul désespoir, mais d’une construction idéologique et psychique complexe, qui mêle sentiment d’abandon, humiliation paternelle, quête d’un cadre structurant, et identification à un combat globalisé. Le résultat est cette haine d’autant plus dangereuse qu’elle est vécue comme moralement justifiée. L’État devient l’occupant. Le policier, le professeur, le médecin deviennent des figures de l’ennemi. La République devient une fiction hostile, usurpatrice.
V. Le retour du religieux armé et la crise de la démocratie universaliste
Ce qui se joue dans les flambées de violence que nous observons en France et ailleurs en Europe dépasse largement la sphère du social, du psychologique ou même du politique au sens classique. Nous avons affaire à une délocalisation d’un conflit global, à une forme de projection intérieure d’une guerre idéologique dont la cause palestinienne constitue le levier symbolique majeur, mais non l’origine réelle.
Il faut cesser de croire que l’antisionisme est un simple avatar de l’anticolonialisme. Il est devenu, dans l’idéologie islamiste mondialisée, l’élément moteur d’un récit global de l’humiliation musulmane, unificateur, mobilisateur, affectivement chargé, apte à souder dans une même rage identitaire les déshérités des cités françaises et les stratèges des Frères musulmans. L’hostilité à Israël, dans ce cadre, n’a pas pour finalité une solution politique au conflit israélo-palestinien, mais l’effondrement symbolique du modèle occidental incarné, aux yeux de ses ennemis, par l’État juif.
Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est donc la convergence entre un ressentiment postcolonial mal élaboré, une faillite de la transmission culturelle, et une entreprise idéologique extérieure à visée totalisante. L’islamisme, en tant qu’idéologie politique mondiale, a repris à son compte le rêve d’une revanche sur l’histoire, abandonné par les anciennes gauches révolutionnaires. Mais, là où celles-ci croyaient encore au progrès et à la raison, l’islamisme postule la régression comme restauration : retour à un âge d’or mythifié, purification par le sang et la loi divine, refus de toute altérité.
Ce phénomène met la démocratie devant une alternative qu’elle n’avait pas anticipée : soit elle persiste à se concevoir comme un espace neutre et indifférencié, au nom d’un universalisme abstrait, et elle sera bientôt submergée par des contre-cultures organisées autour de la haine du monde qu’elle incarne ; soit elle accepte de se penser comme civilisation – c’est-à-dire comme une forme historique déterminée, avec ses valeurs, ses principes, ses exigences – et elle pourra alors opposer à la logique de la destruction une résistance consciente d’elle-même, de ses limites mais aussi de sa légitimité.
Le choix qui s’impose n’est pas celui d’une guerre civile souhaitée par certains. C’est le choix d’une lucidité politique. Non pour exclure, mais pour désarmer symboliquement ceux qui rêvent de substituer à la démocratie la théocratie, au conflit réglé la guerre sainte, à la mémoire partagée le mythe de l’anéantissement de l’autre.
Le Premier ministre François Bayrou parle aux Français. Capture d'écran de la chaîne YouTube FB Direct D.R.
L’apocalypse est devant nous, à en croire François Bayrou. Encore faut-il se figurer exactement vers où nous entraîne le poids de la dette, et envisager quelques solutions radicales pour éponger notre déficit chronique : helléniste distingué qui s’est rendu maintes fois en Grèce, notre chroniqueur évoque la purge imposée par l’UE, le FMI et autres instances forcément démocratiques au pays d’Homère. Le prix payé par les Grecs pour réduire leur dette abyssale serait-il acceptable chez nous ?
Tout va mieux à Athènes, à en croire les dernières nouvelles du front économique : « Depuis 2020, écrit Basile Dekonink, correspondant à Athènes des Echos, la dette publique grecque a connu une chute spectaculaire de plus de 50 points, de 207,6 % du PIB en 2020 à 152,5 % au premier trimestre 2025. D’après les calculs du gouvernement grec, l’endettement du pays pourrait même descendre sous la barre des 140 % en 2027, et croiser la courbe de l’Italie dès cette année-là ».
Ouais… Quand on sillonne le pays, on voit partout des maisons superbes abandonnées, et des chantiers arrêtés depuis des années (la croissance des herbes folles est un indicateur fiable) : si vous rêvez de vous offrir une belle résidence en bord de mer, c’est le pays idéal, et les Allemands, féroces gardiens de l’orthodoxie bruxelloise (il faut se rappeler les diatribes de Wolfgang Schäuble contre ces écervelés de Grecs), les Teutons ont eu bien du plaisir à se venger du fait que les Grecs les aient refoulés en 1944 sans même daigner faire appel aux Américains. Partout on vous raconte des histoires de retraités acculés au suicide par la réduction (jusqu’à 50%) de leurs pensions, à l’image de Dimítris Christoúlas. De familles regroupées vivotant avec un seul maigre salaire. Et vous vivez en Grèce assez largement, parce que pour le moment vous avez encore les moyens, même en étant Français, de bien vivre dans un pays à l’inflation galopante.
Quels seraient les ingrédients d’une recette grecque appliquée à la France ? Quelles sont justement les extrémités que Bayrou voudrait éviter ?
Il y a bien sûr le bon vieux recours à l’impôt — mais c’est un puits sans fond, tant que l’État vit au-dessus de ses moyens. Ou une réduction drastique des pensions — disons 30% pour commencer, sur toutes les pensions. La suppression de deux jours fériés agitée comme écran de fumée est une plaisanterie : il faut en revenir à 40 heures hebdomadaires, et à 4 semaines de congés payés. Et porter l’âge de la retraite à 45 annuités de cotisations, ce qui permettrait aux jeunes de la génération Z de comprendre qu’elle n’abordera pas la retraite, de fait, avant 70 ans, surtout si elle a cru bon de passer quelques années à ne rien faire dans les universités. Back to work !
Après tout, j’ai cotisé 156 trimestres, et fait cours pendant 45 ans, en partant à 67 ans achevés. Bon, enseignant est un travail moyennement physique.
Je ne suis pas un monstre : faisons quelques exceptions pour ceux qui ont commencé à travailler à 14 ans et qui ont passé leur vie à porter des sacs de ciment. Il serait de même abusif d’imposer à des sexagénaires de réprimer manu militari les manifestations de l’ultra-gauche et autres privilégiés de la bourgeoisie.
Mais accorder aux agents de la SNCF (vous savez, ces gens si souvent en grève, ou en retard, et qui seraient révoqués séance tenante s’ils travaillaient pour le shinkansen japonais) des avantages de même nature est certainement abusif.
Il faut supprimer ces gouffres sans fond que sont le RSA et autres aides au non-emploi. Réviser d’urgence les aides à motif médical généreusement octroyées par des médecins compatissants — ou soucieux de ne pas perdre la clientèle de familles nombreuses. Privatiser d’urgence la Sécurité sociale, sur le modèle américain : si vous êtes pauvres, vous mourrez plus vite, autant de pensions que l’on n’aura plus à payer.
Puisqu’on nous rebat les oreilles avec les prodiges de l’Intelligence Artificielle, pourquoi ne pas l’utiliser pour remplacer, entre autres, tous les enseignants absents ou manquants ? Un algorithme ne se met pas en grève, et ne se syndicalise pas. Ou même demander à quelques profs de qualité (il en reste pas mal, parmi les retraités justement) d’enregistrer des cours une fois pour toutes, et les diffuser devant les élèves ébahis ? On les paierait une fois pour toutes, et leur enseignement se déroulerait ad libitum.
On expliquera aux syndicats qu’il ne sert à rien de gueuler — et on supprimera les aides qui leur sont versées, à eux et aux partis politiques, aux journaux, aux entreprises culturelles et autres suceurs de subventions. L’avance sur recettes, par exemple, qui sert essentiellement à financer, à fonds perdus parce que jamais les recettes ne comblent l’avance de trésorerie, des films nullissimes qui rassemblent dix pingouins dans des salles vides. La France est le seul pays à avoir un « ministère de la Culture » — comme si la Culture avait un jour eu besoin d’être administrée pour produire des chefs d’œuvre.
Il faut bien sûr réduire le train de vie de l’État : à quoi sert le Sénat, par exemple ? Ces gros pleins de soupe assoupis au palais du Luxembourg ne sont même pas élus au suffrage universel. Quant aux députés, réfléchissons une fois pour toutes : avons-nous besoin de 577 députés et d’une quarantaine de ministres, dont plusieurs « ministres d’État » ? Un Comité de Salut Public suffit largement, parce que la patrie est aujourd’hui en danger, comme elle l’était en 1793 : entre faillite économique, menaces étrangères alimentées par une politique dispendieuse d’immigration à motif humanitaire, et sécessions intérieures, il est plus que temps de reprendre les choses en main. Avec énergie.
Et d’instaurer des cours spéciales pour juger les profiteurs et les saboteurs de la République. Il y a des places en grand nombre dans les rizières de Camargue.
Ces mesures nationales doivent être imposées à ces autres sources de déficit que sont les Régions, dont on vient de s’apercevoir qu’elles versaient des salaires à une foultitude de cadres qui n’ont pas d’emploi réel, et ont créé des emplois fictifs à une clientèle toujours plus avide. Ouvrons des laogai français plutôt que de chouchouter les narco-trafiquants dans des prisons 5 étoiles !
Enfin, la politique de l’emploi doit être revue de fond en comble. Comment accepter que des postulants refusent des postes sous prétexte qu’ils impliquent de rentrer tard chez soi — comme dans la restauration ? Vous ne voulez pas bosser ? N’attendez rien en retour — et rien de vos parents, réduits pendant ce temps à la portion congrue.
Ce sont là quelques idées immédiatement évidentes, qu’il faudrait souffler au Premier ministre. J’attends des alertes lecteurs de Causeur leurs suggestions — ou éventuellement leurs critiques.
Les deux premiers romans de Claude Simon reparaissent en un volume. Le Tricheur et La Corde raide sont la matrice d’une œuvre envoûtante où s’entremêlent souvenirs d’enfance et mémoires de guerre.
Claude Simon (1913-2005) publie ses deux premiers livres après la Seconde Guerre mondiale. D’abord Le Tricheur, ensuite La Corde raide. Les deux ouvrages sont édités au Sagittaire, puis par Minuit. Ils viennent d’être réédités en un seul volume. C’est en soi un événement littéraire, car l’auteur n’avait pas souhaité qu’ils reparaissent, considérant qu’ils n’étaient pas aboutis. On retrouve déjà, dans les deux récits, les thèmes chers à l’écrivain : l’enfance traumatisante à l’internat – évocation d’une tentative de viol par un prêtre –, la maladie de la mère avec la transformation hideuse de son visage, l’ancêtre régicide, la recherche morbide de la mère – encore elle – de la tombe de son mari, le père de Claude, capitaine héroïque tombé au champ d’honneur en 1914, la clandestinité du trafiquant d’armes en Espagne, en 1936, le soldat à cheval se battant contre l’aviation en 1940, la captivité en Allemagne puis l’évasion, l’acacia enfin. Une corde raide pour arrimer le puzzle que va s’évertuer à reconstituer Simon à chaque livre. La mémoire est donc l’enjeu principal de son œuvre ; une œuvre organique où la sensualité du style envoûte le lecteur attentif ; une œuvre autobiographique, avec points d’ancrage solides, au milieu d’un mouvement permanent de fuite. Car Simon rejette la famille, la religion, l’école, l’armée, pour jouir durablement des sensations qui nourrissent son écriture. Une œuvre morcelée, modifiée sans cesse par le travail méticuleux de l’écrivain, sans concession, couronnée par le prix Nobel en 1985.
Le Tricheur, donc, livre renié, mais pas complètement, par un écrivain qui mériterait d’être en plein soleil, un Catalan dont l’hôtel familial se situe à Perpignan, rue de la Cloche d’or, héritier d’un domaine viticole qui lui a permis de ne jamais voir une facture de sa vie. L’histoire débute par une fugue de deux amoureux, Louis et Belle. Peut-être le garçon l’a-t-il kidnappée. Elle est mineure. Ils sont en cavale, le train dans le lointain permet de prolonger l’escapade. Le lecteur est happé par la phrase sèche et sinueuse de l’auteur. Le récit n’est pas toujours aisé à comprendre. Il y a des interruptions, un morceau de souvenir surgit de la mémoire. La réminiscence est enchâssée dans le système narratif sans cesse en expansion métaphorique. Mais finalement l’ensemble s’impose, et de quelle façon. Claude Simon est un corps vigoureux qui donne à « sentir » sa réalité. La suite ne peut être que tragique, on s’en doute.
La dédicataire de ce texte d’apprentissage se nomme Renée, compagne de Claude Simon qui s’est suicidée le 7 octobre 1944. Il ne peut supporter ce geste dont il se sent responsable. Il ne le commentera jamais. L’écriture, seule, tente de combler le vide laissé par la disparition de la femme aimée. Mais l’absence ouvre sur les ténèbres et semble insurmontable. On comprend alors pourquoi Claude Simon ne voulait pas que fussent réédités ces deux textes pourtant maîtrisés.
Le Tricheur et La Corde raide, Claude Simon, Les Éditions de Minuit, 2025, 464 pages.
Le Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône, 20/07/2016.
JEAN-CLAUDE TARDIVON/SIPA
Beaucoup de médias occidentaux ont publié la photographie du jeune Muhammad al-Matouq qu’ils ont présenté comme la victime d’une famine, sans préciser qu’il souffrait d’autres conditions médicales. En revanche, le traitement par beaucoup de médias des images des deux otages israéliens, Rom Braslavski et Evyatar David, rendues publiques par le Hamas, a été très différent. Preuve que ce sont moins les images qui mentent que ceux qui les publient.
No Jews, no news. Cette phrase, qui est elle-même devenue un cliché, j’y ai pensé en visitant le Musée Nicéphore Niepce, inventeur de la photographie, à Chalon sur Saône où m’avaient amené des pérégrinations estivales.
Nicéphore cherchait à fixer l’image produite par la lumière traversant l’orifice, le sténopé, d’une chambre noire. Avec du papier recouvert d’argent, cette image s’effaçait trop vite échecs aussi avec la pierre, le verre ou le cuivre, mais il finit par trouver une substance qui, étalée sur une plaque de métal, remplissait les conditions exigées : les zones exposées à la lumière durcissent alors que les zones sombres restent molles. Il suffisait de les évacuer en rinçant la plaque pour que l’image soit fixée définitivement. Cette substance que Niepce connaissait car il y a des gisements près de Chalon, porte un nom exotique ; on la trouve près de la Mer Morte et elle aurait servi à imperméabiliser l’arche de Noé et la corbeille du bébé Moïse. On l’appelle le bitume de Judée ; il fut vite remplacé par les sels d’argent, mais on lui doit la première photographie de l’histoire. Cette photographie était évidemment un négatif. Je me suis demandé si c’est pour cela que personne n’avait proposé de le renommer bitume de Palestine…
Cette découverte a eu des conséquences gigantesques : que serait le monde d’aujourd’hui sans la circulation des images ? Niepce voulait figer la vérité d’un instant, mais l’image peut véhiculer l’émotion plus encore que l’information, et la manipulation de ces émotions influence largement les sociétés contemporaines.
Le 23 juillet 2025, le Daily Express, un tabloïd britannique, a publié en une la photo dramatique d’un bébé gazaoui squelettique dans les bras de sa mère. Quelques heures plus tard la BBC, Sky News, CNN, le Guardian, le Daily Mail et le New York Times reprennent la photo, comme preuve de la famine massive à Gaza. On a vite établi que le bébé souffrait d’une anomalie génétique gravissime, mais aucun de ces médias prestigieux ne s’est excusé. Bien au contraire, le New York Times qui a signalé ce détail une semaine plus tard, a félicité ses journalistes d’apporter cette nouvelle précision. Encore plus grave, personne n’a mentionné que la photo avait été recoupée d’un plan plus large où apparaissait un frère plus âgé, parfaitement nourri en apparence. C’est ce qu’on appelle la vérité du contexte, classique mensonge du journalisme idéologique. Une enquête du journal allemand Bild révèle comment des images trafiquées de Gaza aboutissent aux journaux occidentaux. Le maitre d’œuvre en serait l’agence de presse turque Anadolu, profondément antisémite. En Judée, il n’y a pas que le bitume qui soit un repositoire du négatif…
Les vidéos de Rom Braslavski et Evyatar David sont malheureusement authentiques. Pourtant, devenue pour une fois prudente quant à ses sources, la chaine américaine NBC a prétendu ne pas garantir leur origine. Aucun journal, et en particulier ceux qui s’étaient précipités sur la photo de l’enfant gazaoui, n’a mis en une les photos des Israéliens décharnés. Certains ont eu le culot de prétendre qu’ils s’en étaient abstenus par respect pour les familles. La BBC quant à elle, parle des deux Israéliens comme de simples prisonniers et, comme le Guardian, un autre bastion de la détestation anti-israélienne, suggère que leur état représente peut-être celui de la population de Gaza en général, mettant en doute la volonté du Hamas de les affamer. Il est difficile de faire plus dans la manipulation vicieuse de l’information visuelle.
Les motivations de l’organisation terroriste à diffuser ces vidéos sont multiples. Outre qu’elle cherche à engendrer des pressions sur le gouvernement israélien, elle veut montrer au monde que le Hamas continue d’être le maitre des horloges malgré les déclarations israéliennes sur son affaiblissement. Mais il ne faut pas négliger la volonté d’humiliation. Celle-ci est omniprésente dans la rhétorique de l’organisation, qui s’exprime noir sur blanc dans sa charte et les déclarations de ses dirigeants.
Cette semaine a montré en France les effets de cette rhétorique et cette fois, il s’agit d’écrits et pas d’images.
Nour Attala a, en même temps que 37 autres étudiants et étudiantes de Gaza, été sélectionnée par le Consulat de Jérusalem et le quai d’Orsay pour son excellence académique. A son arrivée à Lille, le directeur de Sciences Po lui a obligeamment prêté son propre appartement, ce qui ne doit pas arriver à tous les étudiants boursiers.
Il a fallu que ce soit le compte X Sword of Salomon qui exhume les textes de glorification de Hitler et du 7 octobre dont Mlle Atala était coutumière. Ces textes sont-ils passés sous le radar des services diplomatiques censés donner les garanties de sécurité, ou bien ces déclarations ont-elles été considérées comme si généralisées qu’elles ne méritaient pas de considération particulière ?Car la réalité que tant de nos décideurs apparemment bien intentionnés tiennent à laisser sous le tapis, c’est que sous l’effet de l’endoctrinement auquel contribuent d’innombrables et ignobles vidéos infantiles, la haine des Juifs est depuis des dizaines d’années une façon d’être dans la société gazaouie. C’est probablement là une cause majeure du dramatique échec de l’armée israélienne à libérer les otages. C’est à coup sûr un poison à longue durée dont l’effet ne disparaitra pas avec la reconnaissance française d’un Etat palestinien…