Accueil Édition Abonné Avril 2026 Tant qu’il y aura des films

Tant qu’il y aura des films

L’Œuvre invisible, d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov / Holding Liat, de Brandon Kramer / The Mad Dog of Europe, de Rubika Shah


Tant qu’il y aura des films
Holding Liat © L'Atelier Distribution

Quand la fiction fait défaut, on peut toujours se tourner vers le documentaire, source inépuisable de pépites en tous genres, du plus sérieux jusqu’au réjouissant poisson d’avril.


Fantôme

L’Œuvre invisible, d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov
Sortie le 8 avril

Connaissez-vous le cinéaste Alexandre Trannoy ? Non, et c’est bien compréhensible. Après trente ans de projets et de tournages inachevés, aucun de ses films n’a vu le jour. L’Œuvre invisible est donc, selon ses deux auteurs Avril Tembouret et Vladimir Riodionov, « une enquête haletante sur un rêveur sublime ». Leur objectif est parfaitement atteint, avec ce qu’il faut d’enquête et ce qu’il faut de rêve…Tout a commencé, nous dit-on, avec Jean Rochefort qui a été l’ami de Trannoy dans sa jeunesse. L’acteur lance les deux réalisateurs sur sa piste. Ils sont alors convaincus d’avoir mis la main sur une sorte de trésor caché du cinéma français. Avec un paradoxe des plus stimulants à la clé : plus l’enquête progresse, plus les témoins abondent, moins les traces cinématographiques émergent. On ne trouve pas la moindre bobine de ses films avortés. Rien. Des bribes de vie apparaissent au fil des entretiens : il aurait tourné avec Belmondo et avec Ventura. Trannoy aurait fait un passage remarqué en Italie. Il serait même passé par Hollywood. « C’était, racontent les auteurs, comme découvrir un continent oublié, impression renforcée par l’absence du personnage, disparu depuis longtemps. » Le temps s’est d’ailleurs invité dans la partie puisque le tournage a duré quinze ans ! Le projet a plusieurs fois été arrêté, faute de financement notamment, car les producteurs trouvaient décourageant de retracer le destin d’un perdant. Les réalisateurs le trouvaient au contraire « magnifique dans son excès d’échecs », n’hésitant pas à le qualifier de « Don Quichotte du cinéma ». Il semble d’ailleurs que c’est aussi là-dessus que s’est construite sa carrière, sur une zone de fantasmes qu’il parvenait à créer dans l’esprit de chacun, producteurs, comédiens ou critiques. À l’époque, dans les années 1960, tout le monde savait que Trannoy n’arrivait pas à terminer ses films. Mais les gens le suivaient malgré tout : il parvenait à les convaincre avec autre chose que ses films eux-mêmes. Avec du charme, de la ferveur, voire une sorte de folie communicative proche de l’inconscience.

Un incroyable casting vient appuyer cette enquête. Au premier rang se trouve donc Jean Rochefort, qui témoigne face caméra de son amitié pour Trannoy qui lui avait juré qu’il serait l’acteur principal de tous ses films. Promesse non tenue, comme bien d’autres. Mais le comédien ne paraît pas amer, tout juste nostalgique, et c’est le souvenir d’un ami qu’il a emporté dans sa tombe. D’autres disparus témoignent ainsi de leur amitié ou de leur lien professionnel avec Trannoy. C’est le cas de l’actrice Anouk Aimée, contactée pour jouer dans un film qui ne sera jamais tourné. On croise également le scénariste Jean-Claude Carrière, ravi de parler de Trannoy avec, comme toujours, un fond de malice dans les yeux. Ou encore l’acteur et producteur Jacques Perrin. Sans oublier le très regretté critique Michel Boujut qui avait mis une fois pour toutes les rieurs de son côté en adoptant cette phrase sublime comme viatique : « Je ne vais pas voir les films dont je parle, ça pourrait m’influencer. » Dans le cas de Trannoy, cela prend tout son relief. En parrain inoxydable du cinéma français, Claude Lelouch se souvient aussi du cinéaste fantôme. Et cerise sur le gâteau, il revient à Édouard Baer de parachever l’ensemble avec son tourbillonnant « bavardage » propre à rafler définitivement la mise. En une heure et 11 minutes, L’Œuvre invisible fait ainsi le tour d’une personnalité à nulle autre pareille, et pour cause. Étrange situation en vérité que de parler d’un film bien visible sur une filmographie qui ne l’est pas. Les surréalistes auraient assurément adoré cette sorte de « cadavre exquis » dont chaque contribution chasse la précédente tout en la prolongeant… Peut-être même auraient-ils été sensibles à sa date de sortie, un 8 avril, sept jours après la date fatidique du 1er. Le temps, dit-on, de créer un monde.


Disparus

Holding Liat, de Brandon Kramer
Sortie le 1er avril

Le 7 octobre 2023, Liat Beirin Atzili, une institutrice, épouse et mère de famille, est enlevée avec son mari Aviv dans le kibboutz de Nir Oz où ils habitent. C’est le point de départ de Holding Liat, documentaire bouleversant réalisé par l’Américain Brandon Kramer. Passé la sidération de l’annonce de l’enlèvement terroriste, commence pour la famille de Liat (ses parents, sa sœur et son fils) une angoissante course contre la montre. Refusant un pathos trop facile, le film révèle rapidement l’assassinat d’Aviv et la libération potentielle de son épouse Liat. C’est le combat pour cette libération qui est ici raconté avec son lot de doutes, de contradictions et de frictions familiales inévitables – notamment entre un père aux fortes convictions pacifistes qui se démène et va aux États-Unis pour rencontrer des parlementaires de tous bords et un fils dévasté et débordant de colère. Le mot de la fin revient à Liat, elle-même, et c’est une parole qu’il faut impérativement entendre.


Fantôme (bis)

The Mad Dog of Europe, de Rubika Shah
Sortie le 15 avril

Derrière le génial scénario de Citizen Kane réalisé par Orson Welles se cache un scénariste, Herman J. Mankiewicz (le frère du cinéaste Joseph L. Mankiewicz). En 1932, il écrit un script intitulé The Mad Dog of Europe, soit un texte absolument visionnaire, dénonçant la nocivité de la montée du nazisme en Allemagne. Reprenant ce même titre, le documentaire de Rubika Shah s’avère passionnant. Il lève le voile de ce scénario qui est hélas resté dans les cartons. Entre pressions diplomatiques attentistes et intérêts économiques bien compris, les studios hollywoodiens ont préféré enterrer sans bruit un tel projet iconoclaste. Les censeurs de l’époque ne reculèrent devant rien pour empêcher le film de se faire, allant même jusqu’à évoquer l’antisémitisme ambiant, comme dans cette note écrite à l’époque : « On accusera les Juifs, en tant que groupe, d’être à l’origine d’un film antihitlérien et d’utiliser le cinéma à des fins de propagande personnelle. » Glaçant.

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

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