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Ne jouez pas au malin!

Stéphane Barsacq publie "De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art" (Le Passeur Éditeur, 2026)


Ne jouez pas au malin!
L'écrivain Stéphane Barsacq. DR.

Ce n’est pas moi qui le dis mais François Fédier, disparu en 2021, philosophe français, spécialiste de Martin Heidegger, l’un des maitres de Stéphane Barsacq. Dans son nouvel ouvrage consacré à l’art – vaste sujet – Barsacq ne fait pas le malin, au contraire. Il est humble et avance progressivement ses pions pour nous faire comprendre l’importance de l’art, au moment même où le nihilisme dévore l’Occident sourd aux questions métaphysiques, donc aux questions qui révèlent l’essence de l’art.

Barsacq est né parmi des artistes, rappelle-t-il d’emblée. Son enfance tient donc une place prépondérante dans sa formation spirituelle. Très tôt, il a dessiné, puis peint, il a appris le grec, visité l’Acropole, la villa des Mystères à Pompéi, Venise qu’il « faut vivre » et non visiter, il a appris à aimer la beauté du visible qui ouvre les portes de l’invisible, cette « beauté qui n’est jamais vulgaire », comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, cité par Barsacq, écrivain, éditeur, critique d’art, auteur de portraits singuliers – Cioran, Rimbaud, Frison-Roche, Bonnefoy, Goudji. Mais sa « nuit pascalienne » se déroule le jour, le 2 avril 1989, à Florence, alors qu’il est lycéen à Condorcet. Il entre dans le couvent San Marco, monte l’escalier et arrivé en haut découvre l’Annonciation de Fra Angelico. C’est la révélation de « la vie de la vie ». L’expérience mystique le bouleverse car elle le place face au Mystère. Ce livre est le résultat de cet instant extatique. Ce n’est pas rien.

L’art est le fruit de ce Mystère, il nous permet de surmonter la mort ; il est l’anti-destin comme l’a conceptualisé Malraux, présent dans l’ouvrage. Ne rien comprendre à l’art, le laisser entre les mains des marchands, des pâles copistes, des idéologues ou, pire, le rejeter, nous précipite vers le vide. Le but de l’ouvrage, nourri par une érudition remarquable, qui repose sur une expérience existentielle rare, est de nous permettre de déambuler dans les couloirs d’une gigantesque galerie imaginaire, peuplée de célèbres figures votives prises « de l’intérieur », c’est-à-dire analysées à partir de ce qu’elles ont de plus intime – la fameuse fêlure fitzgéraldienne. L’un des atouts majeurs de Barsacq est d’avoir conversé avec bon nombre d’artistes présents dans l’ouvrage. Exemple le peintre Zoran Mûsič et sa vertigineuse vision : « Quand j’ai vu pour la première fois, lors d’un voyage en train, les collines alentours de Sienne, j’ai éprouvé une émotion profonde, comme si j’avais retrouvé quelque chose d’important. » Puis il décrit les collines, recouvertes d’une couleur blanchâtre, avec des plis, des « ravines creusées par la pluie, qui font penser à des côtes ». Il « voit » des corps humains. Il décide de les peindre. Mûsič : « J’ai compris que ces collines blanchâtres me rappelaient les monceaux de cadavres parmi lesquels j’avais vécu à Dachau. » La blessure de la mort érigée en système.

Barsacq ne prétend pas répondre aux questions traditionnelles, comme « qu’est-ce que l’art ? », « que peut l’art ? » ou encore « l’art devient-il mineur, voire indécent ? » Il ouvre des pistes, crée des ponts entre les artistes, les correspondances se répondent, le kitch, dénoncé par Kundera, ne résiste pas à la pertinence de son analyse. L’ensemble est novateur, revigorant même. Le glissement du texte vers le journal donne une vigueur inattendue au propos. Exemple : nous sommes le 19 avril 2019, c’est le Vendredi saint. Un incendie vient de ravager Notre-Dame de Paris. À propos de cette dévastation, Barsacq note : « L’incendie (…) a été la matérialisation apocalyptique d’une dévastation générale en cours de très longue date. A été rendu visible ce qui était invisible aux yeux de ceux qui ne voulaient pas voir – à l’endroit même du sacré le plus immémorial. » C’est aussi l’un des enjeux du livre. 

Et puis il y a le face-à-face avec l’œuvre. Pas de reproduction, aucune photo, aucun film, aucune IA, mais la rencontre, après la volonté du voyage, d’être enfin devant la toile, en pleine lumière, et d’éprouver la vibration de l’artiste, de percevoir son intériorité, et peut-être de trouver « la fonction ultime de l’art ». Barsacq : « Non seulement poser le débat entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre ce que je vois qui existe et ce que je vois qui n’existe pas, entre le sens de ce qui est proposé. » Les statuettes africaines sont-elles là pour nous révéler les puissances maléfiques et nous terroriser ou, au contraire, éloignent-elles les démons pour nous en protéger ? Ce face-à-face est plus que nécessaire. Je me revois dans un état de sidération devant la Vierge rouge du Titien au centre de l’église des Frari. Cette montée glorieuse et électrique vers le ciel, ce sentiment, soudain, de forces surnaturelles qui ouvrent la voie vers quelque chose de nouveau et d’irrépressible.

À la fin de la Semaine Sainte et à l’approche de la Résurrection du Christ, cette lecture s’impose comme la douleur ramène à l’enfance.

Stéphane Barsacq, De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur. 176 pages

De l'univers visible et invisible: Éloge de l'art

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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