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L’homme est un virus pour l’homme

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Episode 4 : bas les masques haut les mains


30 mars 2020

Rappel

Nos familles sont démembrées. Les jeunes n’avaient pas le droit de me fréquenter, interdiction au petit chaperon rouge d’apporter un panier de délices viraux à la grand-mère mais… le loup était déjà à mon chevet. Et je l’ai battu ! Plus rien à craindre de ce côté. Comment vous dire ? Ne plus le redouter parce qu’on l’a déjà eu, c’est grisant. J’ai l’impression d’avoir reçu un brevet de bonne gestion de santé, catégorie octogénaire, comme si rien ne pourrait plus jamais me toucher. 

Les proches sont loin, pas de brunch, pas de goûter, pas de réunion autour des visites en provenance du sud, d’outre-Manche, ou transatlantique ; les ponts sont levés, les retrouvailles annulées, le déroulement des saisons, figé. Pas de seder de Pessah. Dérogation imposée. Ma nishtana hashana hazeh, en quoi cette année est-elle différente ? Tous les ans, le branlebas de combat rituel : comment gérer la grande affaire, les courses, l’exigeante préparation des plats traditionnels, la vie professionnelle qui suit son rythme laïque ? A chaque fête un petit pincement de cœur. Impossible de se réunir au complet, de transmettre dignement, de dépasser les réticences et de faire comprendre que nous sommes un peuple, pas une religion. Qui lira la Hagadah… comme il faut… en hébreu ? 

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Ce sacré virus ouvre les vannes de la souvenance. La voix immense de mon père. Et son savoir paradoxal des textes, de la langue et du business d’un self-made man. Dans un passé récent, la lecture hazak de notre sabra Y. qui récitait la Hagadah du début à la fin comme un tank traversant le Sinaï. Ils sont allés s’installer à New York, ceux-là. Chaque année c’est le miracle de la sortie de l’Egypte, tout bâclé qu’il soit, le seder se compose, c’est magnifique, mon chicken soup avec knedlach est un chef-d’œuvre, l’alliance est scellée.

Pas de seder cette année alors que les dix plaies se déroulent sous mes fenêtres. 

Pas de visites. Pas de patience récompensée. Je ne l’ai pas encore vue, mon arrière-petite-fille, première de sa génération, née à Los Angeles en octobre. Elle va franchir d’innombrables mini-étapes de sa nouvelle vie avant que je puisse la tenir dans mes bras. On fera des Skype, je la verrai sur Instagram, on lui racontera, quand elle sera plus grande, comment elle est née l’année du COVID-19. Selon les dernières informations, notre beauté recevra sa part du stimulus package de 2 mille milliards voté en fin de semaine: un chèque de $500. Moins que les milliards alloués à Boeing, fabricant d’avions avariés, mais de quoi se payer un voyage en France enfin !!! 

Mettons des zéros dans l’assiette publique 

On baisse le rideau, les bras, les vols aller-retour ; on ferme les aéroports, les frontières, les championnats. Il faut réinventer l’argent, frère, sinon on coule. Le moteur est coupé, l’engrenage lance un dernier hoquet et s’arrête, l’économie se disloque en cadavre exquis. Le buzz se tait et cette détermination dévorante d’attirer la foule se mange la queue. Sur le long chemin tracé de l’homme chasseur-cueilleur jusqu’à l’être moderne, le touriste, le curseur s’est brutalement stoppé. Prenons un moment de recul pour admirer la construction astucieuse qui nourrit son homme, cette symphonie matérialiste mais tout aussi essentielle qui roulait toute seul, perpetuum mobile, jusqu’au jour où le nano-grain de sable, le coronavirus qui se prend pour le roi de l’univers, y planta son drapeau et clac ! 

Comment faire quand il ne reste que des bouches à nourrir, quelques supermarchés, la pharmacie, l’hôpital, les stations-service et la banque ? Il faut fabriquer de l’argent. Vous êtes de ceux qui n’aiment pas la finance, la spéculation, le capitalisme en bulles et en bourse ? Tant pis, il ne nous reste que cela. De l’argent creux fait de l’argent cru qu’on pompe dans les artères du système sous perfusion.

En ce qui nous concerne, le coup d’arrêt est venu à la première heure. Le voyage annuel au Japon est toujours programmé pendant la pause entre la fin d’une saison d’athlétisme et le début de la suivante… qui devait démarrer le 11 mars avec les championnats en salle à Nanjing. Annulés. Suivis, l’un après l’autre, de toutes les manifestations sportives. (N.B. Air France : On attend toujours le remboursement du billet aller-retour Paris-Nanjing promis depuis l’annulation des liaisons avec la Chine en février.) Le voici, mon héros, l’arme au pied. Les appareils hi-tech du photographe sportif, les boitiers d’alimentation, le monopode, les objectifs gros comme des RPG… tout ce poids qu’il porte fièrement se plante, tombe, bouche bée. Pas de Diamond League, pas de rythme endiablé d’allers-retours, Doha, Shanghai, Ostrava, Oslo … pas de marathons, la course s’arrête, on ne sautera pas plus haut, on ne lancera rien, on ne rêvera plus de dépasser les limites, cette saison aux grandes promesses, car c’était la marche vers les JO 2020 à Tokyo. On attendait l’inévitable. Cette année, 2020 tombera en 2021. 

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Il me semblait, il y a un siècle au mois de février, que la perte soudaine et totale de sportifs à photographier nous mettait en péril et à part dans un monde où les autres suivraient leurs métiers. Encore heureux que le photographe soit également journaliste.

Aurait-on imaginé qu’à la mi-mars notre boulangerie serait fermée ?

Bas les masques, haut les mains 

Scotchés aux médias, on boit d’heure en heure des chiffres qui cachent ce qu’ils dévoilent. Le nombre de cas et de victimes, chez nous, chez nos voisins, au loin et par anticipation. L’épicentre du tremblement de terre est déjà passé de l’Europe aux Etats-Unis, où les pas-moi-paranos se shootent à un néo-relativisme pathétique. Gare à ceux qui tomberont un jour malades. Problème cardiaque ? Serre les dents, mon vieux, et compte les victimes du cancer du côlon. Rage de dents ? T’es pas sans connaître les ravages de l’hépatite C ?

Les chiffres qui augmentent sans ébranler les fiers sceptiques sont le solde net de la pandémie. Ce sont les infectés, les hospitalisés et les morts qu’on n’a pas pu éviter malgré les mesures draconiennes imposées. Il faudrait multiplier par dix, par cent, par mille, par centaines de milliers pour obtenir le chiffre brut qui aurait été atteint si l’on avait laissé libre cours au virus. A présent, nous ne savons pas si nous serons bientôt tirés d’affaire. Nous sommes peut-être au tout début de quelque chose qui dépasse notre entendement.

Ce pourquoi je ne participe pas aux polémiques qui circulent comme des queues de la comète coronavirale. Tout un chacun sait… quoi ? savait qu’il fallait des milliards de masques. Celui qui aurait eu l’idée de sonder la population il y a quelques mois aurait trouvé en haut de la liste de préoccupations l’approvisionnement en masques FFP2. Hmmm, on cherchait plutôt des gamètes pour satisfaire le besoin d’enfants chez les couples unisexe. Bon d’accord, ok, mais n’oublions pas les gilets jaunes qui préfiguraient la crise à venir. Vaguement, à tâtons, éclairés de sagesse populaire, ils cassaient le dos des commerces qui, aujourd’hui, sont saignés à blanc. Ils mettaient le feu n’importe où hurlant « dégage » au gouvernement qui vient, par exemple, de prendre livraison des milliards de masques expédiés en urgence de Chine. Le RIC aurait mieux fait, n’est-ce pas ? Je regarde les bus passer à vide en rappelant les longues semaines de grève des transports où j’aurais eu besoin d’un respirateur si j’avais osé monter dans un bus bondé.

Je dois ménager mon stock d’indignation ainsi que mon flacon de shampooing qui ne se vend ni en pharmacie ni au supermarché. Je la réserve, ma colère, pour mon pays d’origine. On en parlera en long et en large, c’est promis pour l’Episode 5, « Mad in the USA ».  

Suspension de la démocratie directe

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Suisse. Coronavirus oblige, les votations fédérales du 17 mai sont reportées à une date indéterminée. Coup de tonnerre : les Suisses ne s’exprimeront donc pas (encore) sur la régulation de l’immigration. En marge de l’indifférence générale, certains redoutent que la démocratie soit présentée comme un «luxe de beau temps»; d’autres pourront au contraire se réjouir du report du scrutin pour des raisons elles aussi liées au coronavirus… Explications. 


Il se pourrait bien que cette année, les Suisses soient invités à aller voter sur des objets nationaux « seulement » trois fois – et non quatre. Le coronavirus est passé par là. Dans son communiqué du 18 mars, le Conseil fédéral explique que «la tenue correcte d’une votation populaire nécessite non seulement l’organisation de la votation au sens strict […], mais implique aussi que les citoyens puissent se former librement leur opinion (art. 34 de la Constitution). Les citoyens doivent pouvoir se forger une opinion et faire leurs choix en connaissance de cause. Cela implique en particulier qu’une campagne puisse avoir lieu avant la votation».

Un vote sur l’immigration très attendu ou très redouté selon les Suisses 

Ainsi, c’est en vertu de la démocratie directe que celle-ci est suspendue. Le scrutin du 17 mai est reporté, et avec lui les trois objets sur lesquels se serait exprimé le peuple suisse : la loi sur la chasse et sur la protection des mammifères et des oiseaux sauvages ; la déduction fiscale des frais de garde des enfants par des tiers ; et la très attendue et très redoutée – c’est selon – initiative populaire « Pour une immigration modérée (initiative de limitation) » lancée par l’UDC. C’est la première fois qu’une votation populaire est ajournée depuis 1951. 

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Curieusement, le parti en question ne s’en émeut pas. «Pour le moment, les gens et les entreprises ont d’autres problèmes que s’il y a des votations oui ou non», s’exprime le président de la formation conservatrice Albert Rösti au journal télévisé de la RTS du 18 mars dernier. Or, nous parlons ici du scrutin le plus important de l’année, voire de la décennie : en cas de oui, la votation aurait pour conséquence la sortie de la Suisse des accords de libre circulation. Peut-être se réjouit-on dans les rangs de l’UDC d’avoir un peu plus de temps pour faire campagne, la faction ayant perdu passablement de sièges aux dernières élections. 

Le report du vote n’émeut pas

Si tous les partis saluent cette décision gouvernementale, c’est curieusement à la présidence des socialistes qu’une réserve est émise. Christian Levrat, interrogé dans le cadre du même reportage, déclare : « Je ne voudrais pas qu’on donne le sentiment que la démocratie, la politique, les pouvoirs élus ne servent plus en temps de crise, j’ai au contraire le sentiment que notre rôle est d’être à la tâche et de travailler ». Qui est ce « on » ? Mystère et boule de gomme. 

Plus intéressant est le « ouf » de soulagement qu’on peut imaginer chez certaines personnalités plutôt progressistes. La journaliste Chantal Tauxe voyait dans les mobilisations contre le réchauffement climatique le risque que la vague verte aide paradoxalement l’UDC à atteindre son objectif d’en finir avec les accords bilatéraux. Peut-être que, si les votations avaient été maintenues, la crise du coronavirus aurait augmenté le sentiment d’une partie de la population que le mal vient de l’extérieur. Mais c’est bien connu, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille… Déjà que tout le monde est actuellement sous cloche. 

Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie


Avec la crise sanitaire, on peut craindre une explosion des dépenses publiques. Elles sont déjà élevées et mal gérées, comme l’a cruellement démontré le manque de masques. Et comme les “eurobounds” ne vont pas tout résoudre, ça sent bon la hausse fulgurante des prélèvements obligatoires pour les dix années à venir!


Toujours fâchés avec les chiffres, surtout quand ceux-ci dépassent le million d’euros, les Français, leurs dirigeants et leurs médias, applaudissent aux centaines de milliards que l’État post-Covid-19, s’apprête à dépenser avec deux objectifs louables : sauver l’économie ; investir massivement dans l’hôpital.

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Ça sent bon la hausse fulgurante des prélèvements obligatoires pour les dix années à venir…

56% du PIB en prélèvements obligatoires, mais pas assez de masques

Il ne semble pas effleurer grand monde que la France détient déjà le titre de champion planétaire des impôts — une gloire nationale pour tous les tenants du rôle central de l’État protecteur. Là où le bât blesse, c’est que 56 % de prélèvements obligatoires ne suffisent visiblement pas à avoir des stocks de masques — y compris pour le personnel hospitalier — ni le nombre de tests adéquats pour dépister le SARS-Cov-2. Avec seulement 47 % de prélèvements — soit la bagatelle de 360 milliards de moins par an — l’Allemagne dispose en nombre de tests, de masques et de quatre fois plus de lits de réanimation que la France. Je suggère qu’on y réfléchisse à deux fois avant de porter le niveau de prélèvements à 66 %…

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Ce délabrement des services publics français ne concerne d’ailleurs pas que son système sanitaire. L’état de nos tribunaux, de nos prisons, de nos commissariats ou des toilettes de nos collèges nous rapproche plus des pays du tiers-monde que de ceux d’Europe du Nord. En France, l’État nous fournit donc au prix d’une Rolls, les services d’une Twingo à bout de souffle. Pour le niveau des impôts de la Finlande, nous avons le taux d’équipement de la Mauritanie en masques et en tests. 

Plus cigale que fourmi

Il semblerait raisonnable que les dévots de l’État providence se livrent à un minimum d’autocritique sur la faillite que le Covid-19 met en lumière. Le déversement sans fin de prestations sociales individuelles se fait au détriment des investissements collectifs (système sanitaire, judiciaire, sécuritaire). Au bout du compte, ces trente ans d’incurie menacent l’Europe et l’Euro, pourtant défendus par les progressistes drogués à la dépense publique.

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La bise est venue sous la forme d’un virus. Rejouant ad nauseam la fable de la cigale et de la fourmi, la France et l’Allemagne — mais plus généralement l’Europe du Sud et l’Europe du Nord — s’apprêtent à décider du sort de la monnaie unique. Les « coronabonds » que les Allemands refusent obstinément demeurent néanmoins la seule perspective de sauver le château branlant de l’Euro. Finlandais, Allemands ou Bataves, tous semblent pourtant avoir du mal à l’idée de payer les dettes de ce merveilleux modèle français, incapable de fournir à ses médecins des masques. Il nous restera nos superbes cinquante mille ronds-points fleuris — encore champions du monde ! – orgueil de nos gilets jaunes, que nous pourrons toujours transformer en cimetières. Combien ça représente de masques au fait un rond-point ?

Le docteur Véran donnerait-il la chloroquine à ses enfants?


Une tribune du Docteur Alain Destexhe


Malgré leur poids considérable et de plus en plus envahissant dans nos vies personnelles, les gouvernements européens, à commencer par celui de la France, n’ont pas été capables de nous protéger de la catastrophe du coronavirus.

Il faudra plus tard en comprendre les raisons. Pourquoi, alors que l’Italie comptait déjà plus d’une centaine de morts, le président Macron nous incitait-il, le 7 mars, à aller au théâtre? Pourquoi, le lendemain, à l’occasion de la Journée internationale de la femme,  le gouvernement de Pedro Sanchez encourageait-il des manifestations gigantesques dans toute l’Espagne (120 000 personnes à Madrid et 50 000 à Barcelone), avec comme conséquence une diffusion massive du virus dans tout le pays ? 

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Il est évident que ces décisions, si elles avaient été prises par des personnes privées, leur vaudraient à coup sûr d’être trainées devant les tribunaux.  Dès le 12 février, presque un mois plus tôt, le Mobile World Congress, qui devait rassembler 100 000 personnes à Barcelone avait été annulé par GSMA, son organisateur privé.

Oui, Raoult procède de façon empirique, faute de mieux

Aujourd’hui, ces mêmes gouvernements, dépassés et incapables de tester plus de quelques milliers de personnes chaque jour, refusent de mettre à la disposition des médecins généralistes, l’hydroxychloroquine, éventuellement en association avec l’azythromycine, deux médicaments pourtant bien connus et largement utilisés dans le monde. 

Il est possible que ces molécules ne soient pas efficaces. Comme tous les médicaments, elles peuvent entrainer des effets secondaires, parfois graves, dont les patients doivent évidemment être avertis. Que le Plaquénil soit contre-indiqué chez certains ne justifie pas la bronca d’une partie d’un corps médical par ailleurs bien dépourvu de remèdes.  

Le professeur Raoult et son équipe  procèdent aussi de façon empirique, faute d’aucun autre traitement. La méthode scientifique « trop complexe pour être discutée sur les plateaux de télévision » selon quelques professeurs, exige des études « en double aveugle » qui peuvent  prendre des semaines voire des mois. Il s’agit de prendre un échantillon assez grand de malades (quelques centaines et au même stade de la maladie) et de comparer les résultats entre ceux qui auraient reçu un médicament spécifique et ceux qui ne l’auraient pas reçu. Et de voir si la différence éventuelle entre les deux groupes est « statistiquement significative ».  Chacun mesure la complexité de telles études. Quand le temps est disponible, cette méthode est parfaite, mais ici il y a urgence.  

Traitement déjà dans le protocole belge

J’ignore si l’hydroxychloroquine (éventuellement en association avec un antibiotique) fonctionne ou pas. Je  sais cependant que, sur la base, de ce que je peux lire, voir (un récent débat sur LCI entre les professeurs Chabrière de Marseille et  Tubiana de Paris) ou entendre (un podcast du 24 mars de la prestigieuse revue médicale JAMA), je n’hésiterais pas à en prendre moi-même, à en donner à mes proches et à en prescrire aux patients qui le souhaiteraient. Et à en prescrire dès la première aggravation des symptômes, dès le début d’une évolution vers une dyspnée, une insuffisance respiratoire.

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En Belgique, le traitement par l’hydrochloroquine fait déjà partie du protocole officiel de traitement de malades  hospitalisés. Bien sûr, en médecine générale, il faudrait pouvoir tester avant de prescrire. Mais ce n’est ni la faute, ni la responsabilité des patients et des médecins si les tests ne sont pas disponibles en nombre suffisant. Ce n’est pas non plus du populisme d’être choqué par ces éminences (Michel Barnier, Franck Riester) qui affichent  leurs résultats positifs sur Twitter alors qu’ils ne sont pas dans les conditions médicales qui permettent au reste de la population d’être testée. 

Les politiques mal placés pour décider à la place des médecins

Que les gouvernements ne veuillent pas prendre position et se réfugient derrière le principe de précaution  (un argument qu’on n’a guère entendu lorsqu’il fallait fermer les frontières pour prévenir la flambée de la pandémie, à l’instar des pays asiatiques) et derrière  les scientifiques (dont certains se sont quand  même beaucoup trompés depuis l’apparition de l’épidémie en Chine), on peut éventuellement le comprendre.  Qu’il soit nécessaire de le réserver en priorité aux patients déjà sous traitement, par exemple contre le lupus érythémateux est une évidence. Mais, alors que le géant pharmaceutique français Sanofi ou d’autres sont capables d’en produire et distribuer massivement des millions de doses, pourquoi le gouvernement français prétend-il en interdire l’accès aux médecins généralistes qui voudraient le prescrire et à leurs patients qui décideraient de le prendre ? De quel droit ces gouvernements qui ont à ce point failli à éviter la propagation du virus prétendent-ils désormais nous empêcher de nous protéger nous-mêmes ? Et que ferait le docteur Véran, si ses enfants étaient atteints et que leur maladie évoluait vers une forme grave ?

Ladj Ly / Jeanne Balibar: Comment ils se sont disputés Montfermeil


Jeanne Balibar a réalisé Merveilles à Montfermeil avec l’appui logistique de Ladj Ly. Cette ode naïve à la diversité s’est fait éreinter par la critique puis doubler par Les Misérables. Récit d’une rivalité.


Dès la première scène de son film, Merveilles à Montfermeil, Jeanne Balibar annonce la couleur. La réalisatrice se filme dans le bureau du juge en train de se disputer… en arabe avec son futur-exépoux Kamel (Ramzy Bedia). Le spectateur na droit à aucun sous-titre, mais comprend néanmoins de quoi il retourne grâce aux quelques mots échangés en français : «Tu veux toujours parderrière ! Ça fait mal au cul!» Mine affolée des avocates dorigine maghrébine. Désorientation de la magistrate, qui ne comprend rien. Bienvenue à Montfermeil selon Balibar ! 

Quon se le dise : lavenir sera multiculturel et polyglotte. « On nous répète que les gens doivent apprendre le français. Moi jai renversé la tendance», explique lactrice-réalisatrice dans un entretien accordé au Parisien le 29 mai 2018. Et lartiste engagée de montrer dans son film des élus municipaux qui apprennent le romani, le soninké ou larabe pour converser avec des populationspar ailleurs francophones. Petit retour du refoulé colonial ? Justin1, Clichois qui a suivi le tournage, se souvient : «La première question que lon ma posée lorsque mes enfants ont voulu participer au casting, cétait de savoir quelle langue ils parlaient. Jai répondu quils parlaient français. Léquipe a insisté : vraiment, mes enfants ne parlaient pas wolof ou pular ? Jaurais sans doute dû les envoyer au casting en boubou, sexprimant en patois subsaharien» 

Le projet à la racine

Pour comprendre ce parti pris exotique, il faut remonter à la genèse du projet. Déjà en 2013, Jeanne Balibar veut tourner à Clichy-Montfermeil. Audelà de lalibi (multi)culturel quelle invoque Je naurais pas pu le tourner ailleurs. Jai limpression quil y a toute la France ici !»), le choix de Clichy-sous-Bois obéit à une motivation pratique: les Ateliers Médicis, dépendant du ministère de la Culture, sy sont installés à lété 2018. Imaginés dans le sillage des émeutes de 2005 pour introduire lart en banlieue, les Ateliers (dont le bâtiment a été conçu par lagence darchitecture Encore heureux, « collectif darchitectes [...] à la croisée des genres, au travers dun enthousiasme critique, [qui] imaginent des conditions et créent des situations pour habiter la complexité du monde ») peuvent faire office de base et de truchement dans ce territoire où lactrice a peu de repères. 

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Son scénario, qui a obtenu 450 000 euros davance sur recettes, relève davantage de la note dintention que du script abouti. Il sagit de filmer une ville dont les habitants venus des quatre coins du monde vivent, parlent et shabillent comme « au pays », cohabitent joyeusement sur fond de sieste obligatoire, dateliers relaxation et de journées kimono. 

Pour mettre au point cette utopie urbaine, Balibar a besoin dun intermédiaire et dun conseiller des banlieues. Elle choisit donc Ladj Ly (remercié au générique de Merveilles), dont lécole de cinéma Kourtraj a investi les Ateliers Médicis quelques mois après son inauguration. Un membre du tournage raconte cette collaboration très particulière: « Sur le film de Balibar, Ladj a improvisé. Pas seulement en mettant les acteurs en situation dimpro : il a vraiment pu se faire la main sur le tournage dun long-métrage. Cest même lui qui a trouvé le titre du film.» Le futur auteur des Misérables na encore que deux courts-métrages à son actif comme réalisateur solo. 

Un navet, un succès

Au passage, Ladj Ly adresse quelques clins dœil à ses copains. Par exemple, le personnage de Kamel se nomme M.Brakni – clin dœil au porte-parole du comité Adama et inlassable pourfendeur des violences policières Youcef Brakni? On peut limaginer, car ce militant est ami dun des acteurs des Misérables.

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Profitant de la dynamique impulsée par la venue de Balibar à Clichy-sous-Bois, Ladj Ly décide ex abrupto de réaliser son propre film. Son deuxième courtmétrage servira de trame de départ. Grâce au projet de Balibar, figurants et logistique sont déjà rôdés. À peine achevé le tournage de Merveilles, en juillet 2018, Ladj Ly démarre celui des Misérables. Si léquipe na reçu le scénario que quelques jours plus tôt, jusquici tout va bien.

Les choses se compliquent lorsque Balibar et Ly doivent préparer la promotion de leurs films respectifs. Les Misérables, film à petit budget, déroule en amont un puissant plan com: une soixantaine davant-premières sont prévues, tandis que le réalisateur et ses amis répètent à lenvi que le film ira à Cannes et aux Oscars. Bizarrement, aucun média ne sétonne que lauteur dun film pas encore monté nourrisse de si hautes ambitions. Lauréat du prix du jury à Cannes, Les Misérables sort en salle en novembre dernier, porté par des critiques unanimement dithyrambiques. Pourtant tourné plus tôt, Merveilles ne sort quen janvier 2020, laissant penser au public que Jeanne Balibar surfe sur la vague Ladj Ly. Dailleurs, Balibar fait une brève apparition dans Les Misérables. Mais les critiques ne sy trompent pas, détestant autant le film de Balibar quils ont adulé celui de Ly. 

En pleine promotion, la réalisatrice ne cesse de croiser le chemin des Misérables. Le 5 décembre, elle commente dans So film la déclaration attribuée à Macron, « bouleversé » par le film de Ladj Ly: « Bullshit ! » Ça ne vole pas très haut et ça fait parler du film, mais Balibar nest guère payée en retour. Consacré nanar de lannée par LExpress, son film senfonce sans que ses amis bougent une oreille. Le pompon de lhumiliation est atteint le 7 janvier dernier, sur le plateau de « Clique TV », lorsque Mouloud Achour reçoit Jeanne Balibar avec Ramzy Bedia pour la sortie de Merveilles. Une fois expédié le service promo minimum, il y est surtout question des Misérables. Membre du collectif Kourtrajmé, ayant monté les marches cannoises aux côtés de son ami Ladj Ly, Achour exhibe laffiche du film et évoque à plusieurs reprises la présence de celui-ci aux Oscars. Lanimateur doit sy reprendre à plusieurs fois pour que Balibar, visiblement crispée, se joigne au chœur des thuriféraires. Aveuglée par lidéologie, la réalisatrice a oublié une évidence: dans le 93 comme ailleurs, tout le monde peut se la faire faire à lenvers. 

Gestes barrière: le bon sens près de chez vous


Nous pouvons nous protéger et protéger autrui en nous lavant fréquemment les mains, et en évitant de se toucher le visage. Mais pas seulement. Faisons le point sur les nouveaux gestes qui sauvent, sur les masques, la distanciation sociale ou l’entretien des surfaces.


Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, on nous parle sans cesse des « gestes barrière ». Aujourd’hui, Causeur vous propose un point complet et précis sur les bonnes pratiques à adopter pour limiter la propagation du virus. 

La distanciation sociale 

Dans une épidémie à vecteur principalement respiratoire, c’est la première mesure de bon sens qui s’impose. En s’éloignant les uns des autres, en évitant de se toucher, on diminue fortement le risque de contamination. Compte tenu de la distance à laquelle sont projetées les gouttelettes de salive chargée de virus quand on tousse, éternue, ou simplement quand on parle, il faut se tenir au minimum à 1 mètre des autres personnes, et même un peu plus en milieu clos. Éviter aussi le face-à-face, notamment quand on est à table, par exemple lors du repas familial. Pour se convaincre de la puissance d’aérosolisation de la simple parole, il n’est que de regarder un acteur ou un chanteur en train de s’adonner à son art sur fond noir… Un tel spectacle vous guérit du désir de prendre un siège au premier rang ! Éviter aussi de se faire la bise et de se serrer la main, pour empêcher le transfert peau à peau du virus. L’élégante salutation des Japonais peut ici nous servir de modèle… L’épidémie fera peut-être évoluer durablement nos mœurs, et dans le bon sens !

Les gants sont inutiles

Les gants, qu’ils soient en latex ou tout autre matière, sont inutiles. En effet ils supposent une discipline qui est impossible à maintenir sur le long cours. On voit souvent dans les transports en commun des gens gantés… qui posent leurs mains sur les surfaces potentiellement contaminées (comme les barres de maintien ou les boutons de porte)… puis qui tripotent leur téléphone, se frottent les yeux, se grattent le nez ou se recoiffent avec ces même mains gantées (maintenant contaminées)… et qui se contaminent alors allègrement ! On voit aussi des policiers gantés qui prennent l’un après l’autre les justificatifs de sortie que leur tendent les citoyens dûment autorisés à se déplacer. Ou des caissières qui passent d’un client à l’autre. Tout cela n’a aucun sens ! Ni pour les citoyens en général, ni même pour la personne elle-même qui balade ses mains partout, y compris sur elle-même, et se recontamine avec ce qu’elle a touché. En vérité, le port des gants ne se conçoit que comme une parenthèse, pour un geste précis et une durée courte. Il suppose de ne rien faire d’autre que ce geste, et surtout pas de porter ses mains gantées-contaminées ailleurs, et encore moins sur soi. Dès que le geste contaminant est terminé, il faut enlever les gants en les retournant sur eux-mêmes, face extérieure à l’intérieur, et les jeter.  

Gel hydro-alcoolique: l’eau bénite de notre temps!

Venons-en au lavage des mains et aux gels hydro-alcooliques dont on a jamais entendu autant parler. Au contraire du port de gants, le lavage des mains est indispensable. Il doit être fréquent. Il vise à décontaminer les mains dans l’hypothèse, probable dans la vie quotidienne, qu’elles ont touché une surface contaminée. Le lavage des mains peut se faire à l’eau et au savon. En effet le savon exerce une action tensio-active qui est très efficace pour détruire le virus (sa surface extérieure est composée de lipides qui sont désorganisés par les tensio-actifs). Il faut bien se frotter les mains en allant dans tous les interstices, notamment entre les doigts, et en passant sur la paume et sur le dos. S’essuyer avec un papier à usage unique et le jeter. À la maison, mettre par exemple une réserve de sopalin prédécoupé à côté du lavabo. Si on n’a pas accès à du savon, notamment hors de chez soi, les gels hydro-alcooliques ont le même usage. Chacun peut en avoir une petite bouteille dans sa poche. À utiliser en sortant d’un transport en commun, par exemple. Frotter jusqu’à ce que les mains soient sèches.

C’est du propre!

Bien sûr, le nettoyage des surfaces est utile pour diminuer la contamination du milieu ambiant, qui a pu être atteint par nos fameuses gouttelettes de salive. Employer un détergent conventionnel du commerce qui a le même effet tensio-actif que le savon. Eau de javel possible, mais de maniement plus délicat. À côté des surfaces « classiques », dans la salle de bain et la cuisine, penser aussi aux poignées de porte, boutons d’ascenseur, dossiers de chaise, interrupteurs, écrans, claviers et souris d’ordinateur, téléphones, tablettes, télécommandes de télévision, etc. La durée de survie du virus sur les surfaces inertes fait encore débat. Mais il s’agit au minimum de plusieurs heures, peut-être même de plusieurs jours. 

Le masque

La polémique qui entoure le masque dit « chirurgical » ou masque simple, est tout simplement ridicule. Il suffit de regarder des images en provenance d’Asie du Sud-Est, où toute la population porte un masque, pour pouvoir répondre d’une voix assurée : le masque est évidemment un élément clé pour diminuer la diffusion du virus. Tout simplement parce qu’il est la première barrière contre ces fameuses gouttelettes de salives que nous projetons involontairement un peu partout ! Il faut le dire et le répéter : porter un masque, même rustique, même en tissu, même de fabrication artisanale, doit être une priorité absolue. On peut tout à fait le toucher avec ses propres mains non gantées puisqu’il ne s’agit pas de se protéger soi-même contre ses propres sécrétions mais de protéger les autres. Il faut bien couvrir la bouche et le nez. Le serrer suffisamment et pincer au niveau du nez pour éviter la formation de buée sur les lunettes. Et surtout ne pas l’enlever quand on parle à quelqu’un, ni quand on prend le métro, ni quand on se penche sur un ordinateur, une tablette ou un téléphone… toutes surfaces qui pourraient ensuite être utilisées par d’autres, et qui pourraient les contaminer. Avec le masque, on doit continuer à éternuer dans son coude, par précaution. Mais le risque que ce geste ne suffise pas est beaucoup diminué. À noter qu’avec le masque FFP2, il est recommandé d’éviter la barbe qui diminue son étanchéité. Dans nos hôpitaux, tous les hommes se sont rasés, sacrifiant sans hésitation la pilosité qui faisait leur fierté. Pas de notion scientifiquement étayée pour le masque simple. Mais si on ajoute la solidarité au bon sens, on peut en tirer des leçons…

La discipline gestuelle

Je parle ici de ces petits gestes involontaires que nous réalisons sans même nous en rendre compte. Se frotter le nez ou les yeux, se caresser le menton, rouler dans ses doigts une mèche de cheveux ou la mordiller… Nous pouvons porter attention à ces gestes automatiques, voire névrotiques, et les réduire. Notamment dans les situations où la contamination est à portée de main (transports, commerces, travail hors du cercle strictement privé…), faisons attention à notre gestuelle ! Je parle ici en chirurgien qui a appris, parfois dans la douleur, à contrôler ses mouvements. Quand on opère, les mains ne servent qu’à opérer. Elles ne quittent pas le champ opératoire. Ni pour gratter un nez qui démange ou une boucle de cheveux qui, sortie du calot, chatouille le front ; ni sous l’effet de la fatigue, qui les fait descendre sous le niveau de la ceinture. Nos jeunes étudiants qui entrent pour la première fois au bloc opératoire en prennent pour leur grade, je vous assure ! Mais au prix de quelques engueulades bien méritées, ils acquièrent bientôt cette discipline du corps qui est le préalable à la discipline de l’esprit.

Toutes ces mesures, de bon sens, ont pour but de diminuer la diffusion du virus autour des personnes malades, y compris les malades qui s’ignorent, qui sont en un sens les propagateurs les plus dangereux, quoique évidemment involontaires. Y compris aussi les enfants, qui sont d’excellents porteurs sains et donc de sacrés propagateurs – petits sacripants ! Elles n’ont pas pour but de protéger l’individu lui-même, et encore moins un soignant mis au contact d’un malade contagieux. Elles doivent donc s’appliquer à chacun d’entre nous… J’entends ici inclure aussi les donneurs de leçon qui, chaque jour, s’agitent sur nos écrans ! Je suis d’ailleurs choquée de voir combien les légions de journalistes et politiques qui nous haranguent prennent peu de précautions. Non masqués, ils se succèdent devant des micros collectifs qu’ils arrosent copieusement de leurs postillons d’une façon fort peu hygiénique. Souvent, ils s’agglutinent joyeusement sur le même plateau pour des débats qu’on imagine être des nids de contagion réciproque. 

Appel solennel à David Pujadas

Je veux ici lancer un appel : que toutes les personnes apparaissant sur nos médias fassent l’effort qu’ils demandent à leurs concitoyens, en particulier en portant un masque (chirurgical), exactement comme c’est le cas dans les pays asiatiques ! Si MM. Pujadas, Delahousse et autres présentateurs vedettes apparaissaient masqués au 20h, cela aurait de la gueule ! Une telle démonstration serait non seulement pédagogique, mais aussi hautement symbolique. Plus que les applaudissements à destination des soignants, cela témoignerait que personne ne s’excuse de l’effort collectif qui seul pourra venir à bout du fléau.

La redoutable diplomatie du masque chinoise


Après avoir un temps tancé les États qui osaient leur fermer les frontières et après avoir caché puis minimisé la pandémie du Covid-19, les Chinois mettent le système immunitaire géopolitique de l’Europe en danger.


Tout le monde le sait : le masque est à la fois ce qui protège et ce qui cache.

Il est naturel qu’il en soit de même pour la « diplomatie du masque » – c’est-à-dire le fait d’utiliser un produit indispensable à la prévention du nouveau coronavirus pour promouvoir son « modèle » politique et économique, et accroître son influence à l’international. La Chine a montré la voie. Côté face : Docteur Jinping et la Chine envoient matériel médical et docteurs qualifiés pour faire profiter l’Europe de leur généreuse expertise. Côté pile : Mister Xi et le Parti ont transformé une « pneumonie du Wuhan » en pandémie mondiale par leur volonté d’étouffer les voix dissidentes évoquant début janvier une maladie mortelle et transmissible.

L’Europe a tardé à fermer ses frontières

On dit que la crise médicale, sanitaire, économique et sociale actuelle démontre les limites de la mondialisation. En réalité, ce que la pandémie met en lumière (mais la lutte contre le réchauffement climatique nous l’avait déjà montré), ce sont les limites d’une globalisation où les problèmes seuls sont mondiaux tandis que les solutions, elles, restent étroitement nationales.

On dit que l’Europe a abandonné l’Italie parce qu’elle n’a pas su répondre à temps à sa demande de masques et de ventilateurs respiratoires. Mais si l’Europe a « abandonné » Rome, ce n’est pas ces deux dernières semaines quand les morts se chiffraient par milliers, c’est le 31 janvier lorsque l’Italie décida de suspendre les vols issus de Chine et qu’elle fut seule à le faire. À ce moment-là, il y a une éternité déjà, il y avait plus de cas en France (6) et Allemagne (5) qu’en Italie (2). Regardons les faits en face : Vietnam : arrêt des vols (depuis la Chine) le 23, fermeture des frontières le 27 ; bilan : 141 cas, 0 morts ; Taiwan, arrêt des vols le 27, fermeture le 5 février ; bilan : 235 cas, 2 morts. À l’inverse la Corée du Sud qui, pour maintenir ses bonnes relations avec Pékin, n’a pas voulu prendre de telles mesures de précaution : 9137 cas, 126 décès. La conclusion est assez simple : plus un pays a su contrôler tôt et suivre intelligemment les flux humains issus du Wuhan et de Chine, moins il a de morts à déplorer aujourd’hui.

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Pourquoi donc l’Europe n’a pas écouté l’Italie le 31 janvier 2020 – dont le cavalier seul était perdu d’avance – et n’a-t-elle pas pris à ce moment-là, collectivement, la mesure du problème ? Certes, étant donné que l’épidémie a commencé fort tôt en Chine (on parle du 17 novembre), un arrêt des vols fin janvier était presque déjà trop tard mais cela aurait pu aider à limiter les foyers.

Les Européens confinés

L’Europe a sans doute pensé que fermer les frontières aurait « donné un mauvais signal » alors que les partis nationalistes gagnent partout du terrain. In fine, si le refus de laisser entrer les « autres » a pour conséquence d’empêcher aux « siens » de sortir (confinement), il n’est pas sûr que le signal politique soit meilleur… Bruxelles a sans doute voulu montrer son respect des directives internationales. Homme politique éthiopien, le directeur de l’OMS Tedros Ghebreyesus (l’Éthiopie est le principal récipiendaire des investissements chinois en Afrique…) déclarait le 3 février que les restrictions de vol étaient inutiles et l’Organisation de l’aviation civile internationale (dont la directrice, Fang Liu, est chinoise), le 12, qu’elles devaient être assouplies. Pékin, qui désormais interdit l’entrée aux étrangers, vilipendait alors tous les pays se fermant aux Chinois. L’Europe, enfin, a cru en la capacité chinoise à juguler seule l’épidémie. Le 20 février, le Global Times clamait encore, bravache : « Sans les avantages uniques du système chinois, le monde pourrait être aux prises avec une pandémie dévastatrice ». Chacun peut le constater tous les jours (de sa fenêtre ou son balcon) : grâce à Mr. Xi, il n’y a pas eu du tout de pandémie dévastatrice…

Quand l’Europe se réveillera-t-elle de son sommeil géopolitique ? Le directeur de la Croix Rouge chinoise, Sun Shuopeng, le 20 mars, critique publiquement, à Milan, le gouvernement italien et le peuple d’Italie pour son laxisme. Imaginons la scène inverse : un responsable médical européen vilipendant le gouvernement chinois pour son incurie. Que n’entendrions-nous pas ! Néo-colonialisme, orientalisme, racisme… Mais, ici, tout le monde dodeline du chef et commence à battre sa coulpe : ne sommes-nous pas incapables de construire des hôpitaux en trois mois ? Des millions de masques en une semaine ? Seul la Chine le peut ! Ainsi soit-il…

La démocratique Formose plus menacée que jamais

La diplomatie du masque avance masquée. Tandis que Dr. Jinping et la Chine se posent en sauveur du monde (profitant, comme à Davos en 2017, du repli de l’Amérique de Trump), Mr. Xi et le Parti empêchent Taïwan d’accéder à l’OMS, même comme simple observateur ; pis encore, Pékin multiplie les provocations militaires : manœuvres d’encerclement par avions de chasse et bombardiers le 12 février et 17 mars, attaques d’hors-bords le 20 mars. Pendant que l’Europe a les yeux de Chimène pour le bon Dr. Jinping, Mr. Xi menace l’existence de 23 millions de personnes vivant démocratiquement en paix à Formose (la reconnaissance mondiale du succès taïwanais à contrôler l’épidémie est intolérable pour la République populaire).

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Faut-il s’étonner que le combat contre la pandémie qui fait vaciller nos libertés fondamentales en Europe voit Pékin s’engouffrer dans la brèche pour y vanter son « modèle », tout en continuant à souffler les braises en Asie ? Le 22 mars, c’était au tour de la Russie de Poutine d’envoyer masques et médecins militaires en Italie et, le 23, ce sont des médecins cubains qui arrivent : il ne manque plus que des docteurs de la Corée du Nord, et la péninsule sera définitivement « sauvée » ! 

On le voit : le SARS-CoV-2 est devenu bien plus qu’un virus ; c’est le cheval de Troie de l’illibéralisme eurasiatique. 

Grâce à lui, les Routes de la Soie (ou plutôt de la Suie – tant elles ont permis l’exportation d’usines de charbon chinoises en Asie !) sont maintenant en train de toucher toute l’Europe. Alors que Madrid vient de renvoyer à Pékin des kits de test massivement déficients et que la Hollande a dû aussi recaler 600 000 masques, faute d’anticipation, on en est donc réduit à espérer que l’aide médicale arrivant en France sera cette fois de meilleure qualité.

Descartes, reviens, nous sommes devenus fous!


Pro ou anti chloroquine, nous serions sommés de choisir un camp. C’est pas des méthodes! s’agace Jérôme Leroy.


C’est tout de même un peu fatigant de vivre, au moins virtuellement, en compagnie de dizaines de millions de spécialistes en virologie et d’infectiologues distingués. Le désormais célébrissime professeur Raoult qui est une sommité dans son domaine l’est aussi dans l’auto-publicité. Annoncer un traitement miracle en pleine crise sanitaire au risque de brouiller encore plus la communication hasardeuse du gouvernement, à moins d’être totalement inconscient, d’être froidement cynique ou d’avoir un ego démesuré, allait forcément être un coup de pied dans la fourmilière affolée et confinée qu’est devenue la France.

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Tout le monde ou presque, grâce au Big Lebowski de Marseille, s’est mis à avoir un avis très tranché sur la question. La chloroquine était la panacée ou bien un traitement parmi d’autres ou bien encore une imposture dangereuse aux effets ravageurs.

Complotisme crapoteux et escarres au derrière

À vrai dire, en ce qui me concerne, je n’en sais rien. J’étais un élève moyen en sciences naturelles et je connais la médecine essentiellement par les séries, notamment les indépassables Urgences et Docteur House. Plus généralement, c’est bien le problème de la période que nous traversons : une inflation des nouvelles et des fausses nouvelles ou des contradictions en temps réel, des polémiques qui envahissent les réseaux sociaux entre cris de colère sincère, peurs légitimes et, comme d’habitude, le complotisme crapoteux de ceux qui savent tout de la marche secrète du monde alors qu’ils finissent par attraper des escarres au fondement à force de rester derrière leur clavier. Il est tellement humain, cependant, de vouloir donner son avis, d’avoir l’impression, ne serait-ce qu’un peu, d’agir sur les évènements : le confinement illustre parfaitement l’intuition de Pascal sur la misère de l’homme sans Dieu qui a une peur panique de se retrouver face à lui-même, sans divertissement : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », ce qui est une description assez exacte de ce que nous vivons.

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Mais c’est d’un autre philosophe français du XVIIe dont nous avons besoin vraiment aujourd’hui, d’un philosophe qui nous rappelle l’usage que nous devrions faire de cette victime collatérale de l’épidémie : la raison. Descartes et son Discours de la méthode qu’on trouve gratuitement à télécharger en PDF un peu partout sur la Toile mais que visiblement plus personne ne lit, est pourtant un vade-mecum idéal quand, par exemple, il faut absolument se prononcer sur la chloroquine. 

Il est urgent d’attendre

À moins d’être pharmacien ou médecin soi-même, l’attitude la plus prudente n’est-elle de reconnaître que ce n’est pas de notre compétence et que l’on marche dans le brouillard. Ou comme l’écrivait Descartes, juste avant qu’il n’élabore sa méthode qui lui permettrait de distinguer le vrai du faux : « Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n’avançais que fort peu, je me garderais bien au moins de tomber.  » Pour le dire autrement, un peu de prudence dans les envolées pseudo-scientifiques de l’homme politique comme du citoyen ne nous ferait pas de mal et éviterait de dire n’importe quoi. Pour reprendre l’exemple révélateur du professeur Raoult et de la chloroquine, je ne sais pas s’il est un sauveur ou un gourou en mal de publicité (l’un n’excluant pas l’autre d’ailleurs). Je ne sais pas si c’est lui qui a raison ou Françoise Barré-Sinoussi qui le vaut largement et qui ne dit pas la même chose. Je pense être capable de discerner les intentions plus ou moins cachées d’un discours gouvernemental ou de celui de l’opposition, par exemple mais pas de me prononcer les effets bénéfiques d’un antipaludéen sur un virus. 

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Alors j’attends. Je pratique l’époché c’est-à-dire que je suspends mon jugement comme le recommande Descartes. Et, dans le bourdonnement médiatique constant, cela est plutôt reposant, en fait.

Discours de la méthode

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Penderecki, une âme polonaise


Le compositeur polonais Krzysztof Penderecki est décédé dimanche 29 mars des suites d’une longue maladie.


Alors que la seconde moitié du XXe siècle fut en Europe largement marquée par le divorce entre les compositeurs classiques dits « contemporains » et le public, le chef d’orchestre et compositeur polonais Krzysztof Penderecki fut l’un des seuls du continent (avec son compatriote Henryk Górecki ou l’Estonien Arvo Pärt, entre autres) à allier innovation musicale avant-gardiste et succès auprès d’un public plus large que les habitués des salles classiques, grâce notamment à de nombreuses collaborations audacieuses, y compris au grand écran.  

Prophète en son pays

en 1933 à Dębica dans les Basses-Carpates, Penderecki étudie au conservatoire de Cracovie à partir de l’âge de 18 ans. Doxa musico-intellectuelle de l’époque oblige, ses compositions des années 1950-1960 sont très marquées par le sérialisme ou dodécaphonisme, technique musicale complexe (quoique brillamment inventée et développée par Arnold Schönberg) et peu appréciée du grand public, dans laquelle s’engouffreront nombre de compositeurs européens d’après-guerre. Mais il s’en détachera rapidement pour développer une œuvre d’une originalité remarquable, souvent inclassable. Fervent catholique, il publiera de nombreuses compositions religieuses (véritables pieds-de-nez au régime communiste de l’époque) dont certaines sont d’incontestables chefs-d’œuvre (Requiem polonais, Magnificat, Passion selon Saint-Luc…). L’originalité et la qualité de son travail lui vaudront rapidement une grande estime auprès de ses compatriotes, et pas seulement ceux issus de l’intelligentsia musicale classique. 

Son morceau de jeunesse le plus emblématique reste probablement Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima (1960), une œuvre orchestrale d’environ huit minutes pour 52 instruments à cordes. Penderecki aura eu toute sa vie le souci de développer un langage unique et original, libéré de tout dogme musicologique. « Tout ce qui m’intéresse, c’est de libérer le son de toute tradition » dira-t-il d’ailleurs au musicologue polonais Mieczyslaw Tomaszewski, 

Son œuvre, très riche et auréolée de nombreux prix prestigieux, inclut notamment des symphonies, de grandes fresques orchestrales (telles Anaklasis et De Natura Sonoris), plusieurs opéras, des œuvres liturgiques, des concertos ainsi que de la musique de chambre.

Si Penderecki est si respecté en Pologne, c’est sans doute aussi parce que sa musique a joué un rôle important lors des troubles politiques des années 1980. Le syndicat Solidarnosc lui passera même commande d’une œuvre pour honorer la mémoire des ouvriers tués pendant la révolte des chantiers navals de Gdansk, en 1970. C’est ainsi que Penderecki leur remet son célèbre Lacrimosa, une œuvre poignante qui sera plus tard intégrée à son Requiem Polonais.

Une influence au-delà des milieux de la musique classique

Krzysztof Penderecki fait partie des compositeurs classiques contemporains qui ont suscité l’admiration de musiciens dans des milieux aussi divers que le post-rock, l’électro ou le free jazz ; tant par le biais de ses compositions que de son enseignement (à Yale, entre autres). Le guitariste de rock Jonny Greenwood (du groupe Radiohead) réalisa il y a quelques années un album en collaboration avec Penderecki. Une série de concerts s’ensuivit, à laquelle le DJ britannique Aphex Twin prit également partie. 

Plus récemment encore, le compositeur polonais dirigeait la célèbre 3ème symphonie de son illustre compatriote Henryk Górecki, avec en soliste la chanteuse Beth Gibbons, qui se fit connaître dans les années 1990 au sein du groupe anglais Portishead. Il ne s’agit sans doute pas de la meilleure version de cette pièce célèbre, mais l’expérience aura eu le mérite de montrer à quel point le Polonais était admiré bien au-delà des milieux du classique. Et les exemples sont légion. 

Au cinéma, ses compositions seront utilisées par des réalisateurs aussi prestigieux que Stanley Kubrick, David Lynch, Peter Weir, Martin Scorsese ou encore William Friedkin.

Hommage national

Le gouvernement polonais lui rend un hommage appuyé, le Ministre de la Culture Piotr Gliński saluant en lui « l’un des plus grands musiciens polonais, une autorité mondiale de la musique classique ». De nombreux hommages musicaux sont prévus en Pologne ainsi qu’à l’étranger en l’honneur de celui que certains dans son pays natal surnomment le « Chopin de la fin du XXème siècle » – en termes de notoriété nationale tout du moins, car Penderecki a relativement peu écrit pour le piano, instrument fétiche de son illustre prédécesseur… 

Douleur et désarroi des temps présents

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Le 12 mars 2011, s’est produit en Italie un des événements les plus émouvants et les plus incroyables auxquels on pût assister dans un théâtre. Dans le cadre des manifestations organisées à l’occasion du 150ème anniversaire de la création de l’unité italienne, le maestro Riccardo Muti dirigeait Nabucco de Verdi, au Théâtre de l’Opéra de Rome. A la 7ème minute le chœur entonna le célèbre chant des esclaves, « Va Pensiero ». Dans les premiers rangs se trouvait Silvio Berlusconi, Président du Conseil depuis 2008, un des responsables politiques les plus vulgaires de l’Italie, qui aurait pu avantageusement remplacer Jeff Koons au bras de la Cicciolina. Rappelons que c’est l’affligeante bêtise de la télévision du milliardaire italien que Fellini brocarda de façon féroce dans Ginger et Fred.

Un Président du Conseil giflé en public 

Dès la fin de ce « Va Pensiero », le public se mit à applaudir à tout rompre durant de longues minutes. Riccardo Muti dans la fosse d’orchestre, le visage éclairé par la lampe de son pupitre, attendait le retour du silence en tournant en sens contraire les pages de sa partition. Que se passait-il ? Soudain les applaudissements changèrent de tempo. Ils réclamaient un bis immédiat, quand fusa d’un balcon un « Viva Italia !». Riccardo Muti se retourna : « Si, io sono d’accordo su Viva Italia ». Silence. Puis, le visage grave, encadré des deux ailes de corbeaux de sa chevelure qui en accentuait la noblesse, il prit la parole : « Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ». Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. » 

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La baguette était restée sur le pupitre. De trois quarts face au public, les bras levés pour que puissent le suivre l’orchestre dans la fosse, le chœur sur la scène et le public jusqu’au fond du dernier balcon, Riccardo Muti relança ses musiciens et ses choristes jusqu’à ce que la douleur de ce chant gagnât la salle qui alors se leva et entonna cet air des esclaves connu de toute l’Italie. Alors que Muti, le visage bouleversé, dirigeait la grande déploration qui enflait dans l’obscurité, descendaient de tous les balcons, comme dans une boule à neige, une myriade de cartolines qui captaient comme une lueur d’espoir, le peu de lumière venue de la scène – c’était l’hommage des spectateurs à un très grand chef qui, ce soir-là, n’écoutant que sa conscience donna la gifle la plus cinglante qu’on put imaginer à un histrion parvenu au sommet de l’Etat italien.

Enivrez-vous de vin, de poésie ou de vertu

Depuis qu’ont fermé nos écoles, nos théâtres, nos restaurants et nos commerces, depuis que nous sommes tous confinés dans nos appartements ou nos maisons, et que montent au front nos médecins et nos infirmières, nos ambulanciers et nos pompiers, nos forces de sécurité et nos soldats, nos compatriotes en charge de notre approvisionnement, nous recevons sur nos téléphones portables des messages de nos proches, des informations vraies ou fausses, des dessins d’humeur parfois drôles, des plaisanteries dans lesquelles se défoulent l’inquiétude devant la contamination et le manque de confiance dans les mesures prises d’une main tremblante par le gouvernement.

Certains ont posté sur les réseaux sociaux la vidéo d’une jeune femme italienne chantant sur son balcon le célèbre « brindisi » du début de La Traviata. Elle est confinée avec son petit garçon, qui tient fièrement près d’elle l’appareil où se trouve enregistrée la partie orchestrale de l’opéra de Verdi. Son mari la filme, tandis qu’elle invite d’un large geste du bras toutes les fenêtres ouvertes sur la nuit à reprendre en chœur ce toast à la joie de vivre.

Les musiciens de l’orchestre du Théâtre national de Serbie, de son côté, ont eu la belle idée de soutenir dans l’épreuve leurs amis de l’autre côté de l’Adriatique avec le fameux Bella Ciao. Ce vieux chant de révolte des paysans de la plaine du Pô, devenu en 1944 celui des résistants italiens, est pour le monde entier un hymne à la résistance. Également tenus dans leur pays par des mesures de confinement, les musiciens serbes l’ont enregistré en se filmant chacun chez soi, puis l’ont monté à l’aide d’une application et mis en scène dans une sorte de calendrier de l’Avent où chacun apparaît jouant dans une fenêtre.

Le violoniste Renaud Capuçon, lui, a décidé d’offrir à son public, devenu imaginaire et incertain, des mini-concerts qu’il enregistre chaque matin et met en ligne sur son compte Twitter. Ainsi a-t-on pu le voir interpréter, debout devant le mur de CD de son salon, le prélude de la Partita n°3 de Bach. Interprétation, hélas ! tronquée, mais d’autant plus émouvante qu’on l’écoute comme un prisonnier s’évade par le coin de ciel bleu de la lucarne de sa cellule.

Un internaute a fait circuler un document de l’INA, en noir et blanc, où l’on voit Serge Reggiani réciter un poème de Baudelaire et ajouter pour finir : « J’aime beaucoup ça ».  Il s’agit du poème en prose « Enivrez-vous », tiré du Spleen de Paris : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. » »

C’était la vocation du ministère « André Malraux »

Les commentateurs de ce poème, souvent donné à étudier, se rejoignent tous, bien entendu, sur le thème de l’ivresse comme remède à l’angoisse devant la fuite du temps – ivresse par le vin, la poésie ou la vertu. Mais jamais ils n’attirèrent l’attention des lecteurs sur le fait que s’y trouve la finalité de toute politique culturelle. Du moins, telle que la concevait André Malraux qui fut un lecteur assidu de Baudelaire. « N’oubliez pas, disait-il à Jean Vilar, que j’appartiens à cette génération qui a vu Les Fleurs du Mal entrer dans le domaine public ». Il avait 16 ans en 1917. Ses textes sur l’art, ses discours, ses inaugurations, ses interventions au Parlement, sont émaillés de références ou d’allusions au poète. En 1967, pour commémorer le centenaire de la mort de celui-ci, il souhaita que, dans l’exposition organisée au Petit Palais, l’accent fût mis sur le Baudelaire critique d’art. Il avait également écrit à Picasso pour lui faire part de son souhait d’ériger, à la pointe de l’Île Saint-Louis, un « monument aux Fleurs du Mal » qui eût été l’agrandissement monumental du Faucheur, sa plus belle sculpture. « Le dur faucheur avec sa large lame avance / Pensif et pas à pas vers le reste du blé ». Cette sculpture, ces deux vers de Victor Hugo, autre poète cher au ministre qui souvent le citait, sont appelés par le poème de Baudelaire mais aussi par la douleur et le désarroi des temps présents. Ils donnent également une profondeur au chant des esclaves que Riccardo Muti jeta un soir au visage de l’imposteur.

L’appel à s’enivrer de poésie fut durant dix ans la raison d’être de l’action du ministre. On a célébré en 2019 le cinquantième anniversaire du décret fondateur qu’il avait rédigé de sa main : « Le ministère chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent»

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Il n’appartient pas à la nature d’un décret de donner la raison essentielle d’une décision prise ou d’une orientation donnée. Aussi, Malraux s’efforça-t-il d’expliquer aux Français, dans chacune de ses interventions, la raison d’être fondamentale du nouveau ministère, sa véritable finalité. Elle était d’ordre métaphysique ou, si l’on préfère, existentiel, ou même spirituel. Les mots n’ont guère d’importance ; ce qui compte, c’est la direction qu’ils indiquent, et à laquelle furent insensibles ses successeurs qui laissèrent, par démagogie, l’imposture s’installer rue de Valois.

Dans tous ses aspects, la vie de Malraux – jusque dans l’affaire du vol des sculptures khmères dans la région d’Angkor en 1923 – fut animée par l’injonction pressante de Baudelaire. Elle lui apparaissait secourable, en un sens presque religieux : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question ». Laissons de côté le vin et la vertu pour ne retenir que la poésie qui désormais désignera le domaine de l’art ou de la culture.

Face au destin, la présence bienfaisante des œuvres de l’esprit

Dans une civilisation chrétienne en voie de déchristianisation progressive depuis au moins le XVIIIème siècle, dans une civilisation où le matérialisme historique crut remplacer avantageusement le finalisme religieux, dans une civilisation où le développement des sciences et du machinisme n’a fait qu’étendre à l’infini le domaine de ce qu’autrefois l’on appelait la tentation, dans une civilisation où la « mort de Dieu » a vidé l’espoir de toute perspective secourable et où l’homme demeure cependant aux prises avec l’inévitable question du sens de sa vie, la seule manière de rester debout et ne pas trop se laisser accabler par « l’horrible fardeau du Temps qui brise [nos] épaules et [nous] penche vers la terre », la seule façon d’oublier, au moins momentanément, le destin aveugle qui nous mit sur terre et qui, après la vaine alternance des rires et des larmes, nous mettra en terre, le seul moyen de vivre face à ce que Baudelaire et Malraux appellent ensemble l’ « Irrémédiable », le seul « anti-destin », pour reprendre l’expression de l’auteur des Voix du silence, c’est la présence d’œuvres qui nous bouleversent avec une force de révélation. La présence n’est pas une catégorie du temps ; elle est au contraire ce qui fait que des œuvres du passé ne sont pas des œuvres passées. Elle est ce qui, dans la suite irrémédiable des siècles, leur a mystérieusement échappé. La Bethsabée de Rembrandt, n’est pas un meuble hollandais du XVIIème siècle ; si elle appartient, comme lui, à son époque, elle lui échappe précisément par cette présence qui en fait notre contemporaine. Si le passé, le présent et le futur sont trois catégories du temps, la présence est l’unique catégorie de l’intemporel. Suspendant le vol du temps, elle ajourne le tragique de notre condition.

A propos des Grandes Danseuses vertes de Degas qu’il découvrit dans l’atelier du peintre au lendemain de sa mort en 1917, Malraux écrit dans L’Intemporel : « Je comprenais mal « ce que cela voulait dire », mais très bien que cela entrait mystérieusement dans ma vie ». Cela doit s’éprouver à propos de toute œuvre picturale, de Vermeer, de Seurat, de Braque ou de Matisse ; de toute œuvre musicale, de Bach, de Mozart, de Beethoven ou de Ravel ; de toute œuvre littéraire, de Molière, de Balzac, de Flaubert ou de Bernanos. Quand les œuvres ne sont pas présentes, quand elles n’entrent pas dans notre vie, quand elles ne l’enivrent pas, quand, pour reprendre l’expression magnifique de Péguy, nous ne « mouillons » pas devant elles à la « grâce », alors nous ne faisons que nous cultiver dans le sens le plus terne qui soit. Malraux était à mille lieues de cette culture-là, que l’on peut dire bourgeoise et qui fut l’objet – d’où leurs limites – des analyses de Bourdieu.

La culture à laquelle Malraux s’efforçait de permettre l’accès « au plus grand nombre possible de Français », n’avait rien à voir avec un rébarbatif programme scolaire. Ce n’est pas un hasard s’il quitta l’école sans passer son baccalauréat. Il s’agissait avant tout, pour lui, d’un trésor d’émotions : « Pauvre exposition menacée encore par les bombardements ! Mais où se trouvaient, côte à côte, la Kermesse de Rubens, le Bœuf écorché de Rembrandt et la Pietà d’Avignon, j’ai oublié les autres tableaux (le Gilles ?), non mon souffle coupé par le bondissement de ces cloches profondes qui s’accordaient dans mon cœur ».

Des sénateurs qui n’ont pas honte

Certains ont cru que, pour Malraux, l’art comme « anti-destin » était un succédané du secours de la religion. Peut-être, pour n’en avoir pas fait l’expérience, n’entendirent-ils pas correctement la notion de présence. Malraux avait certes déclaré en 1945 : « Je suis en art comme on est en religion ». Il ne s’agissait point d’une équivalence mais d’une simple analogie relative à la fois à la dimension métaphysique de sa relation aux œuvres d’art et à la ferveur de cette relation. Si, en effet, pour l’homme de foi le Credo est une réponse à l’Irrémédiable, si l’espérance de la Résurrection en est le remède, si le salut par le sacrifice du Fils de Dieu en délivre, pour Malraux la présence des œuvres est ivresse mystérieuse face à l’Irrémédiable, ivresse sans consolation. 

Comprendra-t-on un jour la vocation métaphysique du ministère Malraux ? Comprendra-t-on un jour l’inquiétude de ce ministre d’Etat qui avait compris que seule une ferveur tournée vers les œuvres de l’esprit serait un rempart pour empêcher l’homme de se laisser envahir par le sexe et le sang, pour le mettre à l’abri de la submersion des forces obscures de la vie organique que toutes les religions, autour desquelles se sont agrégées les grandes civilisations, s’efforcèrent d’endiguer ?

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On ne s’étendra pas sur la manière inquiétante dont l’amicale gaulliste du Sénat célébra en novembre dernier le 60ème anniversaire de la création du ministère des Affaires culturelles. Inviter un obscur universitaire pour raconter aux sénateurs, prétendument gaullistes, que « Malraux avait une faille dans son raisonnement sur le rayonnement culturel de la France », il fallait y penser ! Le fondateur du ministère n’avait pas imaginé, apprenait-on ce jour-là, que le manga des Misérables aurait pu être, de par le monde, une introduction à la lecture de l’œuvre originale de Victor Hugo.

Comme si la médiocrité pouvait être la première marche de la qualité, comme s’il n’y avait pas de différence de nature entre la puérilité d’une insignifiante BD et la noblesse d’un grand roman, comme si la vulgarité pouvait être l’ambassadrice d’un chef-d’œuvre ! L’invitation d’un intervenant qui ne savait ni de quoi ni de qui il parlait et surtout l’absence de toute protestation dans le parterre de parlementaires et d’anciens ministres sont symptomatiques de la dégringolade de notre pays. Mais il n’y a là rien d’étonnant, puisqu’une sénatrice, élue sur la liste de Gérard Larcher, qui deviendra assez rapidement Présidente de commission, n’avait rien trouvé de mieux à répondre à quelqu’un qui s’indignait un jour devant des branchages qu’un des maires de son département exposait avec force publicité aux fenêtres d’un centre d’art contemporain : « Qui sait ? Le Greco en ferait peut-être autant aujourd’hui ». Et Victor Hugo écrirait des mangas ! Et Bach composerait bien entendu du rap ! Un tel niveau de réponse laisse imaginer que sur d’autres sujets la sénatrice est susceptible de laisser passer n’importe quoi pour ne pas déplaire à certains grands électeurs. 

Leur canot de sauvetage

On peut toujours estimer que la politique culturelle n’est pas plus importante pour un pays que le montant du budget qui lui est réservé par l’Etat et les collectivités territoriales. Mais quand on voit la crise sanitaire dans laquelle le pays est plongé aujourd’hui, on est en droit de se demander si nos responsables politiques – comme en témoigne, depuis quarante ans, la gabegie des expositions affligeantes d’art contemporain, des équipements pour les accueillir et des personnels pour les organiser – ne se sont pas, durant toutes ces années, entraînés à l’irresponsabilité et à la lâcheté ?

« On peut, après tout, écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch, vivre (…) sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien ». Et sans responsables politiques à la hauteur de leurs mandats, comment un pays peut-il vivre ? se demandent les Français en découvrant chaque soir les chiffres de la progression de la pandémie et l’augmentation du nombre des morts. Qui à l’ouïe fine ne peut être que révolté par les déclarations mensongères de la majorité gouvernementale et les commentaires d’une opposition tout aussi peu crédible, car derrière l’appel récurrent à la nécessaire unité nationale, il entend le bruit sourd des scies, des rabots et des marteaux : la classe politique, aidée par les médias, construit son grand canot de sauvetage. Le temps presse… c’était dans la nuit du 14 au 15 avril – il y un peu plus d’un siècle – que coulait le Titanic.

L’homme est un virus pour l’homme

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Numéro de reportage : AP22443418_000049 © Daniel Cole/AP/SIPA

Episode 4 : bas les masques haut les mains


30 mars 2020

Rappel

Nos familles sont démembrées. Les jeunes n’avaient pas le droit de me fréquenter, interdiction au petit chaperon rouge d’apporter un panier de délices viraux à la grand-mère mais… le loup était déjà à mon chevet. Et je l’ai battu ! Plus rien à craindre de ce côté. Comment vous dire ? Ne plus le redouter parce qu’on l’a déjà eu, c’est grisant. J’ai l’impression d’avoir reçu un brevet de bonne gestion de santé, catégorie octogénaire, comme si rien ne pourrait plus jamais me toucher. 

Les proches sont loin, pas de brunch, pas de goûter, pas de réunion autour des visites en provenance du sud, d’outre-Manche, ou transatlantique ; les ponts sont levés, les retrouvailles annulées, le déroulement des saisons, figé. Pas de seder de Pessah. Dérogation imposée. Ma nishtana hashana hazeh, en quoi cette année est-elle différente ? Tous les ans, le branlebas de combat rituel : comment gérer la grande affaire, les courses, l’exigeante préparation des plats traditionnels, la vie professionnelle qui suit son rythme laïque ? A chaque fête un petit pincement de cœur. Impossible de se réunir au complet, de transmettre dignement, de dépasser les réticences et de faire comprendre que nous sommes un peuple, pas une religion. Qui lira la Hagadah… comme il faut… en hébreu ? 

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Ce sacré virus ouvre les vannes de la souvenance. La voix immense de mon père. Et son savoir paradoxal des textes, de la langue et du business d’un self-made man. Dans un passé récent, la lecture hazak de notre sabra Y. qui récitait la Hagadah du début à la fin comme un tank traversant le Sinaï. Ils sont allés s’installer à New York, ceux-là. Chaque année c’est le miracle de la sortie de l’Egypte, tout bâclé qu’il soit, le seder se compose, c’est magnifique, mon chicken soup avec knedlach est un chef-d’œuvre, l’alliance est scellée.

Pas de seder cette année alors que les dix plaies se déroulent sous mes fenêtres. 

Pas de visites. Pas de patience récompensée. Je ne l’ai pas encore vue, mon arrière-petite-fille, première de sa génération, née à Los Angeles en octobre. Elle va franchir d’innombrables mini-étapes de sa nouvelle vie avant que je puisse la tenir dans mes bras. On fera des Skype, je la verrai sur Instagram, on lui racontera, quand elle sera plus grande, comment elle est née l’année du COVID-19. Selon les dernières informations, notre beauté recevra sa part du stimulus package de 2 mille milliards voté en fin de semaine: un chèque de $500. Moins que les milliards alloués à Boeing, fabricant d’avions avariés, mais de quoi se payer un voyage en France enfin !!! 

Mettons des zéros dans l’assiette publique 

On baisse le rideau, les bras, les vols aller-retour ; on ferme les aéroports, les frontières, les championnats. Il faut réinventer l’argent, frère, sinon on coule. Le moteur est coupé, l’engrenage lance un dernier hoquet et s’arrête, l’économie se disloque en cadavre exquis. Le buzz se tait et cette détermination dévorante d’attirer la foule se mange la queue. Sur le long chemin tracé de l’homme chasseur-cueilleur jusqu’à l’être moderne, le touriste, le curseur s’est brutalement stoppé. Prenons un moment de recul pour admirer la construction astucieuse qui nourrit son homme, cette symphonie matérialiste mais tout aussi essentielle qui roulait toute seul, perpetuum mobile, jusqu’au jour où le nano-grain de sable, le coronavirus qui se prend pour le roi de l’univers, y planta son drapeau et clac ! 

Comment faire quand il ne reste que des bouches à nourrir, quelques supermarchés, la pharmacie, l’hôpital, les stations-service et la banque ? Il faut fabriquer de l’argent. Vous êtes de ceux qui n’aiment pas la finance, la spéculation, le capitalisme en bulles et en bourse ? Tant pis, il ne nous reste que cela. De l’argent creux fait de l’argent cru qu’on pompe dans les artères du système sous perfusion.

En ce qui nous concerne, le coup d’arrêt est venu à la première heure. Le voyage annuel au Japon est toujours programmé pendant la pause entre la fin d’une saison d’athlétisme et le début de la suivante… qui devait démarrer le 11 mars avec les championnats en salle à Nanjing. Annulés. Suivis, l’un après l’autre, de toutes les manifestations sportives. (N.B. Air France : On attend toujours le remboursement du billet aller-retour Paris-Nanjing promis depuis l’annulation des liaisons avec la Chine en février.) Le voici, mon héros, l’arme au pied. Les appareils hi-tech du photographe sportif, les boitiers d’alimentation, le monopode, les objectifs gros comme des RPG… tout ce poids qu’il porte fièrement se plante, tombe, bouche bée. Pas de Diamond League, pas de rythme endiablé d’allers-retours, Doha, Shanghai, Ostrava, Oslo … pas de marathons, la course s’arrête, on ne sautera pas plus haut, on ne lancera rien, on ne rêvera plus de dépasser les limites, cette saison aux grandes promesses, car c’était la marche vers les JO 2020 à Tokyo. On attendait l’inévitable. Cette année, 2020 tombera en 2021. 

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Il me semblait, il y a un siècle au mois de février, que la perte soudaine et totale de sportifs à photographier nous mettait en péril et à part dans un monde où les autres suivraient leurs métiers. Encore heureux que le photographe soit également journaliste.

Aurait-on imaginé qu’à la mi-mars notre boulangerie serait fermée ?

Bas les masques, haut les mains 

Scotchés aux médias, on boit d’heure en heure des chiffres qui cachent ce qu’ils dévoilent. Le nombre de cas et de victimes, chez nous, chez nos voisins, au loin et par anticipation. L’épicentre du tremblement de terre est déjà passé de l’Europe aux Etats-Unis, où les pas-moi-paranos se shootent à un néo-relativisme pathétique. Gare à ceux qui tomberont un jour malades. Problème cardiaque ? Serre les dents, mon vieux, et compte les victimes du cancer du côlon. Rage de dents ? T’es pas sans connaître les ravages de l’hépatite C ?

Les chiffres qui augmentent sans ébranler les fiers sceptiques sont le solde net de la pandémie. Ce sont les infectés, les hospitalisés et les morts qu’on n’a pas pu éviter malgré les mesures draconiennes imposées. Il faudrait multiplier par dix, par cent, par mille, par centaines de milliers pour obtenir le chiffre brut qui aurait été atteint si l’on avait laissé libre cours au virus. A présent, nous ne savons pas si nous serons bientôt tirés d’affaire. Nous sommes peut-être au tout début de quelque chose qui dépasse notre entendement.

Ce pourquoi je ne participe pas aux polémiques qui circulent comme des queues de la comète coronavirale. Tout un chacun sait… quoi ? savait qu’il fallait des milliards de masques. Celui qui aurait eu l’idée de sonder la population il y a quelques mois aurait trouvé en haut de la liste de préoccupations l’approvisionnement en masques FFP2. Hmmm, on cherchait plutôt des gamètes pour satisfaire le besoin d’enfants chez les couples unisexe. Bon d’accord, ok, mais n’oublions pas les gilets jaunes qui préfiguraient la crise à venir. Vaguement, à tâtons, éclairés de sagesse populaire, ils cassaient le dos des commerces qui, aujourd’hui, sont saignés à blanc. Ils mettaient le feu n’importe où hurlant « dégage » au gouvernement qui vient, par exemple, de prendre livraison des milliards de masques expédiés en urgence de Chine. Le RIC aurait mieux fait, n’est-ce pas ? Je regarde les bus passer à vide en rappelant les longues semaines de grève des transports où j’aurais eu besoin d’un respirateur si j’avais osé monter dans un bus bondé.

Je dois ménager mon stock d’indignation ainsi que mon flacon de shampooing qui ne se vend ni en pharmacie ni au supermarché. Je la réserve, ma colère, pour mon pays d’origine. On en parlera en long et en large, c’est promis pour l’Episode 5, « Mad in the USA ».  

Suspension de la démocratie directe

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Numéro de reportage: 00742619_000010 © EMMANUEL JOFFET/SIPA

Suisse. Coronavirus oblige, les votations fédérales du 17 mai sont reportées à une date indéterminée. Coup de tonnerre : les Suisses ne s’exprimeront donc pas (encore) sur la régulation de l’immigration. En marge de l’indifférence générale, certains redoutent que la démocratie soit présentée comme un «luxe de beau temps»; d’autres pourront au contraire se réjouir du report du scrutin pour des raisons elles aussi liées au coronavirus… Explications. 


Il se pourrait bien que cette année, les Suisses soient invités à aller voter sur des objets nationaux « seulement » trois fois – et non quatre. Le coronavirus est passé par là. Dans son communiqué du 18 mars, le Conseil fédéral explique que «la tenue correcte d’une votation populaire nécessite non seulement l’organisation de la votation au sens strict […], mais implique aussi que les citoyens puissent se former librement leur opinion (art. 34 de la Constitution). Les citoyens doivent pouvoir se forger une opinion et faire leurs choix en connaissance de cause. Cela implique en particulier qu’une campagne puisse avoir lieu avant la votation».

Un vote sur l’immigration très attendu ou très redouté selon les Suisses 

Ainsi, c’est en vertu de la démocratie directe que celle-ci est suspendue. Le scrutin du 17 mai est reporté, et avec lui les trois objets sur lesquels se serait exprimé le peuple suisse : la loi sur la chasse et sur la protection des mammifères et des oiseaux sauvages ; la déduction fiscale des frais de garde des enfants par des tiers ; et la très attendue et très redoutée – c’est selon – initiative populaire « Pour une immigration modérée (initiative de limitation) » lancée par l’UDC. C’est la première fois qu’une votation populaire est ajournée depuis 1951. 

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Curieusement, le parti en question ne s’en émeut pas. «Pour le moment, les gens et les entreprises ont d’autres problèmes que s’il y a des votations oui ou non», s’exprime le président de la formation conservatrice Albert Rösti au journal télévisé de la RTS du 18 mars dernier. Or, nous parlons ici du scrutin le plus important de l’année, voire de la décennie : en cas de oui, la votation aurait pour conséquence la sortie de la Suisse des accords de libre circulation. Peut-être se réjouit-on dans les rangs de l’UDC d’avoir un peu plus de temps pour faire campagne, la faction ayant perdu passablement de sièges aux dernières élections. 

Le report du vote n’émeut pas

Si tous les partis saluent cette décision gouvernementale, c’est curieusement à la présidence des socialistes qu’une réserve est émise. Christian Levrat, interrogé dans le cadre du même reportage, déclare : « Je ne voudrais pas qu’on donne le sentiment que la démocratie, la politique, les pouvoirs élus ne servent plus en temps de crise, j’ai au contraire le sentiment que notre rôle est d’être à la tâche et de travailler ». Qui est ce « on » ? Mystère et boule de gomme. 

Plus intéressant est le « ouf » de soulagement qu’on peut imaginer chez certaines personnalités plutôt progressistes. La journaliste Chantal Tauxe voyait dans les mobilisations contre le réchauffement climatique le risque que la vague verte aide paradoxalement l’UDC à atteindre son objectif d’en finir avec les accords bilatéraux. Peut-être que, si les votations avaient été maintenues, la crise du coronavirus aurait augmenté le sentiment d’une partie de la population que le mal vient de l’extérieur. Mais c’est bien connu, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille… Déjà que tout le monde est actuellement sous cloche. 

Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

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Mardi 31 mars, sur le site de l'entreprise Kolmi-Hopen, près d'Angers, le chef de l'État Emmanuel Macron a dit vouloir atteindre «l'indépendance pleine et entière» de la France dans la production de masques à la fin de l'année © LOIC VENANCE-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00953165_000006

Avec la crise sanitaire, on peut craindre une explosion des dépenses publiques. Elles sont déjà élevées et mal gérées, comme l’a cruellement démontré le manque de masques. Et comme les “eurobounds” ne vont pas tout résoudre, ça sent bon la hausse fulgurante des prélèvements obligatoires pour les dix années à venir!


Toujours fâchés avec les chiffres, surtout quand ceux-ci dépassent le million d’euros, les Français, leurs dirigeants et leurs médias, applaudissent aux centaines de milliards que l’État post-Covid-19, s’apprête à dépenser avec deux objectifs louables : sauver l’économie ; investir massivement dans l’hôpital.

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Ça sent bon la hausse fulgurante des prélèvements obligatoires pour les dix années à venir…

56% du PIB en prélèvements obligatoires, mais pas assez de masques

Il ne semble pas effleurer grand monde que la France détient déjà le titre de champion planétaire des impôts — une gloire nationale pour tous les tenants du rôle central de l’État protecteur. Là où le bât blesse, c’est que 56 % de prélèvements obligatoires ne suffisent visiblement pas à avoir des stocks de masques — y compris pour le personnel hospitalier — ni le nombre de tests adéquats pour dépister le SARS-Cov-2. Avec seulement 47 % de prélèvements — soit la bagatelle de 360 milliards de moins par an — l’Allemagne dispose en nombre de tests, de masques et de quatre fois plus de lits de réanimation que la France. Je suggère qu’on y réfléchisse à deux fois avant de porter le niveau de prélèvements à 66 %…

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Ce délabrement des services publics français ne concerne d’ailleurs pas que son système sanitaire. L’état de nos tribunaux, de nos prisons, de nos commissariats ou des toilettes de nos collèges nous rapproche plus des pays du tiers-monde que de ceux d’Europe du Nord. En France, l’État nous fournit donc au prix d’une Rolls, les services d’une Twingo à bout de souffle. Pour le niveau des impôts de la Finlande, nous avons le taux d’équipement de la Mauritanie en masques et en tests. 

Plus cigale que fourmi

Il semblerait raisonnable que les dévots de l’État providence se livrent à un minimum d’autocritique sur la faillite que le Covid-19 met en lumière. Le déversement sans fin de prestations sociales individuelles se fait au détriment des investissements collectifs (système sanitaire, judiciaire, sécuritaire). Au bout du compte, ces trente ans d’incurie menacent l’Europe et l’Euro, pourtant défendus par les progressistes drogués à la dépense publique.

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La bise est venue sous la forme d’un virus. Rejouant ad nauseam la fable de la cigale et de la fourmi, la France et l’Allemagne — mais plus généralement l’Europe du Sud et l’Europe du Nord — s’apprêtent à décider du sort de la monnaie unique. Les « coronabonds » que les Allemands refusent obstinément demeurent néanmoins la seule perspective de sauver le château branlant de l’Euro. Finlandais, Allemands ou Bataves, tous semblent pourtant avoir du mal à l’idée de payer les dettes de ce merveilleux modèle français, incapable de fournir à ses médecins des masques. Il nous restera nos superbes cinquante mille ronds-points fleuris — encore champions du monde ! – orgueil de nos gilets jaunes, que nous pourrons toujours transformer en cimetières. Combien ça représente de masques au fait un rond-point ?

Le docteur Véran donnerait-il la chloroquine à ses enfants?

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Olivier Veran, ministre de la santé © ERIC DESSONS/JDD/SIPA Numéro de reportage: 00952706_000021

Une tribune du Docteur Alain Destexhe


Malgré leur poids considérable et de plus en plus envahissant dans nos vies personnelles, les gouvernements européens, à commencer par celui de la France, n’ont pas été capables de nous protéger de la catastrophe du coronavirus.

Il faudra plus tard en comprendre les raisons. Pourquoi, alors que l’Italie comptait déjà plus d’une centaine de morts, le président Macron nous incitait-il, le 7 mars, à aller au théâtre? Pourquoi, le lendemain, à l’occasion de la Journée internationale de la femme,  le gouvernement de Pedro Sanchez encourageait-il des manifestations gigantesques dans toute l’Espagne (120 000 personnes à Madrid et 50 000 à Barcelone), avec comme conséquence une diffusion massive du virus dans tout le pays ? 

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Il est évident que ces décisions, si elles avaient été prises par des personnes privées, leur vaudraient à coup sûr d’être trainées devant les tribunaux.  Dès le 12 février, presque un mois plus tôt, le Mobile World Congress, qui devait rassembler 100 000 personnes à Barcelone avait été annulé par GSMA, son organisateur privé.

Oui, Raoult procède de façon empirique, faute de mieux

Aujourd’hui, ces mêmes gouvernements, dépassés et incapables de tester plus de quelques milliers de personnes chaque jour, refusent de mettre à la disposition des médecins généralistes, l’hydroxychloroquine, éventuellement en association avec l’azythromycine, deux médicaments pourtant bien connus et largement utilisés dans le monde. 

Il est possible que ces molécules ne soient pas efficaces. Comme tous les médicaments, elles peuvent entrainer des effets secondaires, parfois graves, dont les patients doivent évidemment être avertis. Que le Plaquénil soit contre-indiqué chez certains ne justifie pas la bronca d’une partie d’un corps médical par ailleurs bien dépourvu de remèdes.  

Le professeur Raoult et son équipe  procèdent aussi de façon empirique, faute d’aucun autre traitement. La méthode scientifique « trop complexe pour être discutée sur les plateaux de télévision » selon quelques professeurs, exige des études « en double aveugle » qui peuvent  prendre des semaines voire des mois. Il s’agit de prendre un échantillon assez grand de malades (quelques centaines et au même stade de la maladie) et de comparer les résultats entre ceux qui auraient reçu un médicament spécifique et ceux qui ne l’auraient pas reçu. Et de voir si la différence éventuelle entre les deux groupes est « statistiquement significative ».  Chacun mesure la complexité de telles études. Quand le temps est disponible, cette méthode est parfaite, mais ici il y a urgence.  

Traitement déjà dans le protocole belge

J’ignore si l’hydroxychloroquine (éventuellement en association avec un antibiotique) fonctionne ou pas. Je  sais cependant que, sur la base, de ce que je peux lire, voir (un récent débat sur LCI entre les professeurs Chabrière de Marseille et  Tubiana de Paris) ou entendre (un podcast du 24 mars de la prestigieuse revue médicale JAMA), je n’hésiterais pas à en prendre moi-même, à en donner à mes proches et à en prescrire aux patients qui le souhaiteraient. Et à en prescrire dès la première aggravation des symptômes, dès le début d’une évolution vers une dyspnée, une insuffisance respiratoire.

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En Belgique, le traitement par l’hydrochloroquine fait déjà partie du protocole officiel de traitement de malades  hospitalisés. Bien sûr, en médecine générale, il faudrait pouvoir tester avant de prescrire. Mais ce n’est ni la faute, ni la responsabilité des patients et des médecins si les tests ne sont pas disponibles en nombre suffisant. Ce n’est pas non plus du populisme d’être choqué par ces éminences (Michel Barnier, Franck Riester) qui affichent  leurs résultats positifs sur Twitter alors qu’ils ne sont pas dans les conditions médicales qui permettent au reste de la population d’être testée. 

Les politiques mal placés pour décider à la place des médecins

Que les gouvernements ne veuillent pas prendre position et se réfugient derrière le principe de précaution  (un argument qu’on n’a guère entendu lorsqu’il fallait fermer les frontières pour prévenir la flambée de la pandémie, à l’instar des pays asiatiques) et derrière  les scientifiques (dont certains se sont quand  même beaucoup trompés depuis l’apparition de l’épidémie en Chine), on peut éventuellement le comprendre.  Qu’il soit nécessaire de le réserver en priorité aux patients déjà sous traitement, par exemple contre le lupus érythémateux est une évidence. Mais, alors que le géant pharmaceutique français Sanofi ou d’autres sont capables d’en produire et distribuer massivement des millions de doses, pourquoi le gouvernement français prétend-il en interdire l’accès aux médecins généralistes qui voudraient le prescrire et à leurs patients qui décideraient de le prendre ? De quel droit ces gouvernements qui ont à ce point failli à éviter la propagation du virus prétendent-ils désormais nous empêcher de nous protéger nous-mêmes ? Et que ferait le docteur Véran, si ses enfants étaient atteints et que leur maladie évoluait vers une forme grave ?

Ladj Ly / Jeanne Balibar: Comment ils se sont disputés Montfermeil

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Merveilles à Montfermeil, un film de Jeanne Balibar. © Les films du Losange

Jeanne Balibar a réalisé Merveilles à Montfermeil avec l’appui logistique de Ladj Ly. Cette ode naïve à la diversité s’est fait éreinter par la critique puis doubler par Les Misérables. Récit d’une rivalité.


Dès la première scène de son film, Merveilles à Montfermeil, Jeanne Balibar annonce la couleur. La réalisatrice se filme dans le bureau du juge en train de se disputer… en arabe avec son futur-exépoux Kamel (Ramzy Bedia). Le spectateur na droit à aucun sous-titre, mais comprend néanmoins de quoi il retourne grâce aux quelques mots échangés en français : «Tu veux toujours parderrière ! Ça fait mal au cul!» Mine affolée des avocates dorigine maghrébine. Désorientation de la magistrate, qui ne comprend rien. Bienvenue à Montfermeil selon Balibar ! 

Quon se le dise : lavenir sera multiculturel et polyglotte. « On nous répète que les gens doivent apprendre le français. Moi jai renversé la tendance», explique lactrice-réalisatrice dans un entretien accordé au Parisien le 29 mai 2018. Et lartiste engagée de montrer dans son film des élus municipaux qui apprennent le romani, le soninké ou larabe pour converser avec des populationspar ailleurs francophones. Petit retour du refoulé colonial ? Justin1, Clichois qui a suivi le tournage, se souvient : «La première question que lon ma posée lorsque mes enfants ont voulu participer au casting, cétait de savoir quelle langue ils parlaient. Jai répondu quils parlaient français. Léquipe a insisté : vraiment, mes enfants ne parlaient pas wolof ou pular ? Jaurais sans doute dû les envoyer au casting en boubou, sexprimant en patois subsaharien» 

Le projet à la racine

Pour comprendre ce parti pris exotique, il faut remonter à la genèse du projet. Déjà en 2013, Jeanne Balibar veut tourner à Clichy-Montfermeil. Audelà de lalibi (multi)culturel quelle invoque Je naurais pas pu le tourner ailleurs. Jai limpression quil y a toute la France ici !»), le choix de Clichy-sous-Bois obéit à une motivation pratique: les Ateliers Médicis, dépendant du ministère de la Culture, sy sont installés à lété 2018. Imaginés dans le sillage des émeutes de 2005 pour introduire lart en banlieue, les Ateliers (dont le bâtiment a été conçu par lagence darchitecture Encore heureux, « collectif darchitectes [...] à la croisée des genres, au travers dun enthousiasme critique, [qui] imaginent des conditions et créent des situations pour habiter la complexité du monde ») peuvent faire office de base et de truchement dans ce territoire où lactrice a peu de repères. 

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Son scénario, qui a obtenu 450 000 euros davance sur recettes, relève davantage de la note dintention que du script abouti. Il sagit de filmer une ville dont les habitants venus des quatre coins du monde vivent, parlent et shabillent comme « au pays », cohabitent joyeusement sur fond de sieste obligatoire, dateliers relaxation et de journées kimono. 

Pour mettre au point cette utopie urbaine, Balibar a besoin dun intermédiaire et dun conseiller des banlieues. Elle choisit donc Ladj Ly (remercié au générique de Merveilles), dont lécole de cinéma Kourtraj a investi les Ateliers Médicis quelques mois après son inauguration. Un membre du tournage raconte cette collaboration très particulière: « Sur le film de Balibar, Ladj a improvisé. Pas seulement en mettant les acteurs en situation dimpro : il a vraiment pu se faire la main sur le tournage dun long-métrage. Cest même lui qui a trouvé le titre du film.» Le futur auteur des Misérables na encore que deux courts-métrages à son actif comme réalisateur solo. 

Un navet, un succès

Au passage, Ladj Ly adresse quelques clins dœil à ses copains. Par exemple, le personnage de Kamel se nomme M.Brakni – clin dœil au porte-parole du comité Adama et inlassable pourfendeur des violences policières Youcef Brakni? On peut limaginer, car ce militant est ami dun des acteurs des Misérables.

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Profitant de la dynamique impulsée par la venue de Balibar à Clichy-sous-Bois, Ladj Ly décide ex abrupto de réaliser son propre film. Son deuxième courtmétrage servira de trame de départ. Grâce au projet de Balibar, figurants et logistique sont déjà rôdés. À peine achevé le tournage de Merveilles, en juillet 2018, Ladj Ly démarre celui des Misérables. Si léquipe na reçu le scénario que quelques jours plus tôt, jusquici tout va bien.

Les choses se compliquent lorsque Balibar et Ly doivent préparer la promotion de leurs films respectifs. Les Misérables, film à petit budget, déroule en amont un puissant plan com: une soixantaine davant-premières sont prévues, tandis que le réalisateur et ses amis répètent à lenvi que le film ira à Cannes et aux Oscars. Bizarrement, aucun média ne sétonne que lauteur dun film pas encore monté nourrisse de si hautes ambitions. Lauréat du prix du jury à Cannes, Les Misérables sort en salle en novembre dernier, porté par des critiques unanimement dithyrambiques. Pourtant tourné plus tôt, Merveilles ne sort quen janvier 2020, laissant penser au public que Jeanne Balibar surfe sur la vague Ladj Ly. Dailleurs, Balibar fait une brève apparition dans Les Misérables. Mais les critiques ne sy trompent pas, détestant autant le film de Balibar quils ont adulé celui de Ly. 

En pleine promotion, la réalisatrice ne cesse de croiser le chemin des Misérables. Le 5 décembre, elle commente dans So film la déclaration attribuée à Macron, « bouleversé » par le film de Ladj Ly: « Bullshit ! » Ça ne vole pas très haut et ça fait parler du film, mais Balibar nest guère payée en retour. Consacré nanar de lannée par LExpress, son film senfonce sans que ses amis bougent une oreille. Le pompon de lhumiliation est atteint le 7 janvier dernier, sur le plateau de « Clique TV », lorsque Mouloud Achour reçoit Jeanne Balibar avec Ramzy Bedia pour la sortie de Merveilles. Une fois expédié le service promo minimum, il y est surtout question des Misérables. Membre du collectif Kourtrajmé, ayant monté les marches cannoises aux côtés de son ami Ladj Ly, Achour exhibe laffiche du film et évoque à plusieurs reprises la présence de celui-ci aux Oscars. Lanimateur doit sy reprendre à plusieurs fois pour que Balibar, visiblement crispée, se joigne au chœur des thuriféraires. Aveuglée par lidéologie, la réalisatrice a oublié une évidence: dans le 93 comme ailleurs, tout le monde peut se la faire faire à lenvers. 

Gestes barrière: le bon sens près de chez vous

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Un homme portant un masque à Ryazan en Russie, le 30 mars 2020 © Alexander Ryumin/TASS/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30210350_000018

Nous pouvons nous protéger et protéger autrui en nous lavant fréquemment les mains, et en évitant de se toucher le visage. Mais pas seulement. Faisons le point sur les nouveaux gestes qui sauvent, sur les masques, la distanciation sociale ou l’entretien des surfaces.


Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, on nous parle sans cesse des « gestes barrière ». Aujourd’hui, Causeur vous propose un point complet et précis sur les bonnes pratiques à adopter pour limiter la propagation du virus. 

La distanciation sociale 

Dans une épidémie à vecteur principalement respiratoire, c’est la première mesure de bon sens qui s’impose. En s’éloignant les uns des autres, en évitant de se toucher, on diminue fortement le risque de contamination. Compte tenu de la distance à laquelle sont projetées les gouttelettes de salive chargée de virus quand on tousse, éternue, ou simplement quand on parle, il faut se tenir au minimum à 1 mètre des autres personnes, et même un peu plus en milieu clos. Éviter aussi le face-à-face, notamment quand on est à table, par exemple lors du repas familial. Pour se convaincre de la puissance d’aérosolisation de la simple parole, il n’est que de regarder un acteur ou un chanteur en train de s’adonner à son art sur fond noir… Un tel spectacle vous guérit du désir de prendre un siège au premier rang ! Éviter aussi de se faire la bise et de se serrer la main, pour empêcher le transfert peau à peau du virus. L’élégante salutation des Japonais peut ici nous servir de modèle… L’épidémie fera peut-être évoluer durablement nos mœurs, et dans le bon sens !

Les gants sont inutiles

Les gants, qu’ils soient en latex ou tout autre matière, sont inutiles. En effet ils supposent une discipline qui est impossible à maintenir sur le long cours. On voit souvent dans les transports en commun des gens gantés… qui posent leurs mains sur les surfaces potentiellement contaminées (comme les barres de maintien ou les boutons de porte)… puis qui tripotent leur téléphone, se frottent les yeux, se grattent le nez ou se recoiffent avec ces même mains gantées (maintenant contaminées)… et qui se contaminent alors allègrement ! On voit aussi des policiers gantés qui prennent l’un après l’autre les justificatifs de sortie que leur tendent les citoyens dûment autorisés à se déplacer. Ou des caissières qui passent d’un client à l’autre. Tout cela n’a aucun sens ! Ni pour les citoyens en général, ni même pour la personne elle-même qui balade ses mains partout, y compris sur elle-même, et se recontamine avec ce qu’elle a touché. En vérité, le port des gants ne se conçoit que comme une parenthèse, pour un geste précis et une durée courte. Il suppose de ne rien faire d’autre que ce geste, et surtout pas de porter ses mains gantées-contaminées ailleurs, et encore moins sur soi. Dès que le geste contaminant est terminé, il faut enlever les gants en les retournant sur eux-mêmes, face extérieure à l’intérieur, et les jeter.  

Gel hydro-alcoolique: l’eau bénite de notre temps!

Venons-en au lavage des mains et aux gels hydro-alcooliques dont on a jamais entendu autant parler. Au contraire du port de gants, le lavage des mains est indispensable. Il doit être fréquent. Il vise à décontaminer les mains dans l’hypothèse, probable dans la vie quotidienne, qu’elles ont touché une surface contaminée. Le lavage des mains peut se faire à l’eau et au savon. En effet le savon exerce une action tensio-active qui est très efficace pour détruire le virus (sa surface extérieure est composée de lipides qui sont désorganisés par les tensio-actifs). Il faut bien se frotter les mains en allant dans tous les interstices, notamment entre les doigts, et en passant sur la paume et sur le dos. S’essuyer avec un papier à usage unique et le jeter. À la maison, mettre par exemple une réserve de sopalin prédécoupé à côté du lavabo. Si on n’a pas accès à du savon, notamment hors de chez soi, les gels hydro-alcooliques ont le même usage. Chacun peut en avoir une petite bouteille dans sa poche. À utiliser en sortant d’un transport en commun, par exemple. Frotter jusqu’à ce que les mains soient sèches.

C’est du propre!

Bien sûr, le nettoyage des surfaces est utile pour diminuer la contamination du milieu ambiant, qui a pu être atteint par nos fameuses gouttelettes de salive. Employer un détergent conventionnel du commerce qui a le même effet tensio-actif que le savon. Eau de javel possible, mais de maniement plus délicat. À côté des surfaces « classiques », dans la salle de bain et la cuisine, penser aussi aux poignées de porte, boutons d’ascenseur, dossiers de chaise, interrupteurs, écrans, claviers et souris d’ordinateur, téléphones, tablettes, télécommandes de télévision, etc. La durée de survie du virus sur les surfaces inertes fait encore débat. Mais il s’agit au minimum de plusieurs heures, peut-être même de plusieurs jours. 

Le masque

La polémique qui entoure le masque dit « chirurgical » ou masque simple, est tout simplement ridicule. Il suffit de regarder des images en provenance d’Asie du Sud-Est, où toute la population porte un masque, pour pouvoir répondre d’une voix assurée : le masque est évidemment un élément clé pour diminuer la diffusion du virus. Tout simplement parce qu’il est la première barrière contre ces fameuses gouttelettes de salives que nous projetons involontairement un peu partout ! Il faut le dire et le répéter : porter un masque, même rustique, même en tissu, même de fabrication artisanale, doit être une priorité absolue. On peut tout à fait le toucher avec ses propres mains non gantées puisqu’il ne s’agit pas de se protéger soi-même contre ses propres sécrétions mais de protéger les autres. Il faut bien couvrir la bouche et le nez. Le serrer suffisamment et pincer au niveau du nez pour éviter la formation de buée sur les lunettes. Et surtout ne pas l’enlever quand on parle à quelqu’un, ni quand on prend le métro, ni quand on se penche sur un ordinateur, une tablette ou un téléphone… toutes surfaces qui pourraient ensuite être utilisées par d’autres, et qui pourraient les contaminer. Avec le masque, on doit continuer à éternuer dans son coude, par précaution. Mais le risque que ce geste ne suffise pas est beaucoup diminué. À noter qu’avec le masque FFP2, il est recommandé d’éviter la barbe qui diminue son étanchéité. Dans nos hôpitaux, tous les hommes se sont rasés, sacrifiant sans hésitation la pilosité qui faisait leur fierté. Pas de notion scientifiquement étayée pour le masque simple. Mais si on ajoute la solidarité au bon sens, on peut en tirer des leçons…

La discipline gestuelle

Je parle ici de ces petits gestes involontaires que nous réalisons sans même nous en rendre compte. Se frotter le nez ou les yeux, se caresser le menton, rouler dans ses doigts une mèche de cheveux ou la mordiller… Nous pouvons porter attention à ces gestes automatiques, voire névrotiques, et les réduire. Notamment dans les situations où la contamination est à portée de main (transports, commerces, travail hors du cercle strictement privé…), faisons attention à notre gestuelle ! Je parle ici en chirurgien qui a appris, parfois dans la douleur, à contrôler ses mouvements. Quand on opère, les mains ne servent qu’à opérer. Elles ne quittent pas le champ opératoire. Ni pour gratter un nez qui démange ou une boucle de cheveux qui, sortie du calot, chatouille le front ; ni sous l’effet de la fatigue, qui les fait descendre sous le niveau de la ceinture. Nos jeunes étudiants qui entrent pour la première fois au bloc opératoire en prennent pour leur grade, je vous assure ! Mais au prix de quelques engueulades bien méritées, ils acquièrent bientôt cette discipline du corps qui est le préalable à la discipline de l’esprit.

Toutes ces mesures, de bon sens, ont pour but de diminuer la diffusion du virus autour des personnes malades, y compris les malades qui s’ignorent, qui sont en un sens les propagateurs les plus dangereux, quoique évidemment involontaires. Y compris aussi les enfants, qui sont d’excellents porteurs sains et donc de sacrés propagateurs – petits sacripants ! Elles n’ont pas pour but de protéger l’individu lui-même, et encore moins un soignant mis au contact d’un malade contagieux. Elles doivent donc s’appliquer à chacun d’entre nous… J’entends ici inclure aussi les donneurs de leçon qui, chaque jour, s’agitent sur nos écrans ! Je suis d’ailleurs choquée de voir combien les légions de journalistes et politiques qui nous haranguent prennent peu de précautions. Non masqués, ils se succèdent devant des micros collectifs qu’ils arrosent copieusement de leurs postillons d’une façon fort peu hygiénique. Souvent, ils s’agglutinent joyeusement sur le même plateau pour des débats qu’on imagine être des nids de contagion réciproque. 

Appel solennel à David Pujadas

Je veux ici lancer un appel : que toutes les personnes apparaissant sur nos médias fassent l’effort qu’ils demandent à leurs concitoyens, en particulier en portant un masque (chirurgical), exactement comme c’est le cas dans les pays asiatiques ! Si MM. Pujadas, Delahousse et autres présentateurs vedettes apparaissaient masqués au 20h, cela aurait de la gueule ! Une telle démonstration serait non seulement pédagogique, mais aussi hautement symbolique. Plus que les applaudissements à destination des soignants, cela témoignerait que personne ne s’excuse de l’effort collectif qui seul pourra venir à bout du fléau.

La redoutable diplomatie du masque chinoise

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Emmanuel Macron en visioconférence avec ses homologues européens, le 26 mars 2020 © Lemouton / POOL/SIPA Numéro de reportage: 00952239_000004

Après avoir un temps tancé les États qui osaient leur fermer les frontières et après avoir caché puis minimisé la pandémie du Covid-19, les Chinois mettent le système immunitaire géopolitique de l’Europe en danger.


Tout le monde le sait : le masque est à la fois ce qui protège et ce qui cache.

Il est naturel qu’il en soit de même pour la « diplomatie du masque » – c’est-à-dire le fait d’utiliser un produit indispensable à la prévention du nouveau coronavirus pour promouvoir son « modèle » politique et économique, et accroître son influence à l’international. La Chine a montré la voie. Côté face : Docteur Jinping et la Chine envoient matériel médical et docteurs qualifiés pour faire profiter l’Europe de leur généreuse expertise. Côté pile : Mister Xi et le Parti ont transformé une « pneumonie du Wuhan » en pandémie mondiale par leur volonté d’étouffer les voix dissidentes évoquant début janvier une maladie mortelle et transmissible.

L’Europe a tardé à fermer ses frontières

On dit que la crise médicale, sanitaire, économique et sociale actuelle démontre les limites de la mondialisation. En réalité, ce que la pandémie met en lumière (mais la lutte contre le réchauffement climatique nous l’avait déjà montré), ce sont les limites d’une globalisation où les problèmes seuls sont mondiaux tandis que les solutions, elles, restent étroitement nationales.

On dit que l’Europe a abandonné l’Italie parce qu’elle n’a pas su répondre à temps à sa demande de masques et de ventilateurs respiratoires. Mais si l’Europe a « abandonné » Rome, ce n’est pas ces deux dernières semaines quand les morts se chiffraient par milliers, c’est le 31 janvier lorsque l’Italie décida de suspendre les vols issus de Chine et qu’elle fut seule à le faire. À ce moment-là, il y a une éternité déjà, il y avait plus de cas en France (6) et Allemagne (5) qu’en Italie (2). Regardons les faits en face : Vietnam : arrêt des vols (depuis la Chine) le 23, fermeture des frontières le 27 ; bilan : 141 cas, 0 morts ; Taiwan, arrêt des vols le 27, fermeture le 5 février ; bilan : 235 cas, 2 morts. À l’inverse la Corée du Sud qui, pour maintenir ses bonnes relations avec Pékin, n’a pas voulu prendre de telles mesures de précaution : 9137 cas, 126 décès. La conclusion est assez simple : plus un pays a su contrôler tôt et suivre intelligemment les flux humains issus du Wuhan et de Chine, moins il a de morts à déplorer aujourd’hui.

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Pourquoi donc l’Europe n’a pas écouté l’Italie le 31 janvier 2020 – dont le cavalier seul était perdu d’avance – et n’a-t-elle pas pris à ce moment-là, collectivement, la mesure du problème ? Certes, étant donné que l’épidémie a commencé fort tôt en Chine (on parle du 17 novembre), un arrêt des vols fin janvier était presque déjà trop tard mais cela aurait pu aider à limiter les foyers.

Les Européens confinés

L’Europe a sans doute pensé que fermer les frontières aurait « donné un mauvais signal » alors que les partis nationalistes gagnent partout du terrain. In fine, si le refus de laisser entrer les « autres » a pour conséquence d’empêcher aux « siens » de sortir (confinement), il n’est pas sûr que le signal politique soit meilleur… Bruxelles a sans doute voulu montrer son respect des directives internationales. Homme politique éthiopien, le directeur de l’OMS Tedros Ghebreyesus (l’Éthiopie est le principal récipiendaire des investissements chinois en Afrique…) déclarait le 3 février que les restrictions de vol étaient inutiles et l’Organisation de l’aviation civile internationale (dont la directrice, Fang Liu, est chinoise), le 12, qu’elles devaient être assouplies. Pékin, qui désormais interdit l’entrée aux étrangers, vilipendait alors tous les pays se fermant aux Chinois. L’Europe, enfin, a cru en la capacité chinoise à juguler seule l’épidémie. Le 20 février, le Global Times clamait encore, bravache : « Sans les avantages uniques du système chinois, le monde pourrait être aux prises avec une pandémie dévastatrice ». Chacun peut le constater tous les jours (de sa fenêtre ou son balcon) : grâce à Mr. Xi, il n’y a pas eu du tout de pandémie dévastatrice…

Quand l’Europe se réveillera-t-elle de son sommeil géopolitique ? Le directeur de la Croix Rouge chinoise, Sun Shuopeng, le 20 mars, critique publiquement, à Milan, le gouvernement italien et le peuple d’Italie pour son laxisme. Imaginons la scène inverse : un responsable médical européen vilipendant le gouvernement chinois pour son incurie. Que n’entendrions-nous pas ! Néo-colonialisme, orientalisme, racisme… Mais, ici, tout le monde dodeline du chef et commence à battre sa coulpe : ne sommes-nous pas incapables de construire des hôpitaux en trois mois ? Des millions de masques en une semaine ? Seul la Chine le peut ! Ainsi soit-il…

La démocratique Formose plus menacée que jamais

La diplomatie du masque avance masquée. Tandis que Dr. Jinping et la Chine se posent en sauveur du monde (profitant, comme à Davos en 2017, du repli de l’Amérique de Trump), Mr. Xi et le Parti empêchent Taïwan d’accéder à l’OMS, même comme simple observateur ; pis encore, Pékin multiplie les provocations militaires : manœuvres d’encerclement par avions de chasse et bombardiers le 12 février et 17 mars, attaques d’hors-bords le 20 mars. Pendant que l’Europe a les yeux de Chimène pour le bon Dr. Jinping, Mr. Xi menace l’existence de 23 millions de personnes vivant démocratiquement en paix à Formose (la reconnaissance mondiale du succès taïwanais à contrôler l’épidémie est intolérable pour la République populaire).

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Faut-il s’étonner que le combat contre la pandémie qui fait vaciller nos libertés fondamentales en Europe voit Pékin s’engouffrer dans la brèche pour y vanter son « modèle », tout en continuant à souffler les braises en Asie ? Le 22 mars, c’était au tour de la Russie de Poutine d’envoyer masques et médecins militaires en Italie et, le 23, ce sont des médecins cubains qui arrivent : il ne manque plus que des docteurs de la Corée du Nord, et la péninsule sera définitivement « sauvée » ! 

On le voit : le SARS-CoV-2 est devenu bien plus qu’un virus ; c’est le cheval de Troie de l’illibéralisme eurasiatique. 

Grâce à lui, les Routes de la Soie (ou plutôt de la Suie – tant elles ont permis l’exportation d’usines de charbon chinoises en Asie !) sont maintenant en train de toucher toute l’Europe. Alors que Madrid vient de renvoyer à Pékin des kits de test massivement déficients et que la Hollande a dû aussi recaler 600 000 masques, faute d’anticipation, on en est donc réduit à espérer que l’aide médicale arrivant en France sera cette fois de meilleure qualité.

Descartes, reviens, nous sommes devenus fous!

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La chloroquine, ou hydroxychloroquine, contenue dans les medicaments comme la Nivaquine ou Plaquenil (notre photo) divise les medecins et les politiques apres des tests prometteurs dans le traitement du coronavirus. © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00951798_000001

Pro ou anti chloroquine, nous serions sommés de choisir un camp. C’est pas des méthodes! s’agace Jérôme Leroy.


C’est tout de même un peu fatigant de vivre, au moins virtuellement, en compagnie de dizaines de millions de spécialistes en virologie et d’infectiologues distingués. Le désormais célébrissime professeur Raoult qui est une sommité dans son domaine l’est aussi dans l’auto-publicité. Annoncer un traitement miracle en pleine crise sanitaire au risque de brouiller encore plus la communication hasardeuse du gouvernement, à moins d’être totalement inconscient, d’être froidement cynique ou d’avoir un ego démesuré, allait forcément être un coup de pied dans la fourmilière affolée et confinée qu’est devenue la France.

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Tout le monde ou presque, grâce au Big Lebowski de Marseille, s’est mis à avoir un avis très tranché sur la question. La chloroquine était la panacée ou bien un traitement parmi d’autres ou bien encore une imposture dangereuse aux effets ravageurs.

Complotisme crapoteux et escarres au derrière

À vrai dire, en ce qui me concerne, je n’en sais rien. J’étais un élève moyen en sciences naturelles et je connais la médecine essentiellement par les séries, notamment les indépassables Urgences et Docteur House. Plus généralement, c’est bien le problème de la période que nous traversons : une inflation des nouvelles et des fausses nouvelles ou des contradictions en temps réel, des polémiques qui envahissent les réseaux sociaux entre cris de colère sincère, peurs légitimes et, comme d’habitude, le complotisme crapoteux de ceux qui savent tout de la marche secrète du monde alors qu’ils finissent par attraper des escarres au fondement à force de rester derrière leur clavier. Il est tellement humain, cependant, de vouloir donner son avis, d’avoir l’impression, ne serait-ce qu’un peu, d’agir sur les évènements : le confinement illustre parfaitement l’intuition de Pascal sur la misère de l’homme sans Dieu qui a une peur panique de se retrouver face à lui-même, sans divertissement : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », ce qui est une description assez exacte de ce que nous vivons.

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Mais c’est d’un autre philosophe français du XVIIe dont nous avons besoin vraiment aujourd’hui, d’un philosophe qui nous rappelle l’usage que nous devrions faire de cette victime collatérale de l’épidémie : la raison. Descartes et son Discours de la méthode qu’on trouve gratuitement à télécharger en PDF un peu partout sur la Toile mais que visiblement plus personne ne lit, est pourtant un vade-mecum idéal quand, par exemple, il faut absolument se prononcer sur la chloroquine. 

Il est urgent d’attendre

À moins d’être pharmacien ou médecin soi-même, l’attitude la plus prudente n’est-elle de reconnaître que ce n’est pas de notre compétence et que l’on marche dans le brouillard. Ou comme l’écrivait Descartes, juste avant qu’il n’élabore sa méthode qui lui permettrait de distinguer le vrai du faux : « Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n’avançais que fort peu, je me garderais bien au moins de tomber.  » Pour le dire autrement, un peu de prudence dans les envolées pseudo-scientifiques de l’homme politique comme du citoyen ne nous ferait pas de mal et éviterait de dire n’importe quoi. Pour reprendre l’exemple révélateur du professeur Raoult et de la chloroquine, je ne sais pas s’il est un sauveur ou un gourou en mal de publicité (l’un n’excluant pas l’autre d’ailleurs). Je ne sais pas si c’est lui qui a raison ou Françoise Barré-Sinoussi qui le vaut largement et qui ne dit pas la même chose. Je pense être capable de discerner les intentions plus ou moins cachées d’un discours gouvernemental ou de celui de l’opposition, par exemple mais pas de me prononcer les effets bénéfiques d’un antipaludéen sur un virus. 

A lire ensuite, Aurélien Marq: Suivrais-je le traitement du Dr Raoult, si je tombais malade?

Alors j’attends. Je pratique l’époché c’est-à-dire que je suspends mon jugement comme le recommande Descartes. Et, dans le bourdonnement médiatique constant, cela est plutôt reposant, en fait.

Discours de la méthode

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Penderecki, une âme polonaise

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Le chef d'orchestre polonais Krzysztof Penderecki © Michal Kamaryt/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22061762_000006

Le compositeur polonais Krzysztof Penderecki est décédé dimanche 29 mars des suites d’une longue maladie.


Alors que la seconde moitié du XXe siècle fut en Europe largement marquée par le divorce entre les compositeurs classiques dits « contemporains » et le public, le chef d’orchestre et compositeur polonais Krzysztof Penderecki fut l’un des seuls du continent (avec son compatriote Henryk Górecki ou l’Estonien Arvo Pärt, entre autres) à allier innovation musicale avant-gardiste et succès auprès d’un public plus large que les habitués des salles classiques, grâce notamment à de nombreuses collaborations audacieuses, y compris au grand écran.  

Prophète en son pays

en 1933 à Dębica dans les Basses-Carpates, Penderecki étudie au conservatoire de Cracovie à partir de l’âge de 18 ans. Doxa musico-intellectuelle de l’époque oblige, ses compositions des années 1950-1960 sont très marquées par le sérialisme ou dodécaphonisme, technique musicale complexe (quoique brillamment inventée et développée par Arnold Schönberg) et peu appréciée du grand public, dans laquelle s’engouffreront nombre de compositeurs européens d’après-guerre. Mais il s’en détachera rapidement pour développer une œuvre d’une originalité remarquable, souvent inclassable. Fervent catholique, il publiera de nombreuses compositions religieuses (véritables pieds-de-nez au régime communiste de l’époque) dont certaines sont d’incontestables chefs-d’œuvre (Requiem polonais, Magnificat, Passion selon Saint-Luc…). L’originalité et la qualité de son travail lui vaudront rapidement une grande estime auprès de ses compatriotes, et pas seulement ceux issus de l’intelligentsia musicale classique. 

Son morceau de jeunesse le plus emblématique reste probablement Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima (1960), une œuvre orchestrale d’environ huit minutes pour 52 instruments à cordes. Penderecki aura eu toute sa vie le souci de développer un langage unique et original, libéré de tout dogme musicologique. « Tout ce qui m’intéresse, c’est de libérer le son de toute tradition » dira-t-il d’ailleurs au musicologue polonais Mieczyslaw Tomaszewski, 

Son œuvre, très riche et auréolée de nombreux prix prestigieux, inclut notamment des symphonies, de grandes fresques orchestrales (telles Anaklasis et De Natura Sonoris), plusieurs opéras, des œuvres liturgiques, des concertos ainsi que de la musique de chambre.

Si Penderecki est si respecté en Pologne, c’est sans doute aussi parce que sa musique a joué un rôle important lors des troubles politiques des années 1980. Le syndicat Solidarnosc lui passera même commande d’une œuvre pour honorer la mémoire des ouvriers tués pendant la révolte des chantiers navals de Gdansk, en 1970. C’est ainsi que Penderecki leur remet son célèbre Lacrimosa, une œuvre poignante qui sera plus tard intégrée à son Requiem Polonais.

Une influence au-delà des milieux de la musique classique

Krzysztof Penderecki fait partie des compositeurs classiques contemporains qui ont suscité l’admiration de musiciens dans des milieux aussi divers que le post-rock, l’électro ou le free jazz ; tant par le biais de ses compositions que de son enseignement (à Yale, entre autres). Le guitariste de rock Jonny Greenwood (du groupe Radiohead) réalisa il y a quelques années un album en collaboration avec Penderecki. Une série de concerts s’ensuivit, à laquelle le DJ britannique Aphex Twin prit également partie. 

Plus récemment encore, le compositeur polonais dirigeait la célèbre 3ème symphonie de son illustre compatriote Henryk Górecki, avec en soliste la chanteuse Beth Gibbons, qui se fit connaître dans les années 1990 au sein du groupe anglais Portishead. Il ne s’agit sans doute pas de la meilleure version de cette pièce célèbre, mais l’expérience aura eu le mérite de montrer à quel point le Polonais était admiré bien au-delà des milieux du classique. Et les exemples sont légion. 

Au cinéma, ses compositions seront utilisées par des réalisateurs aussi prestigieux que Stanley Kubrick, David Lynch, Peter Weir, Martin Scorsese ou encore William Friedkin.

Hommage national

Le gouvernement polonais lui rend un hommage appuyé, le Ministre de la Culture Piotr Gliński saluant en lui « l’un des plus grands musiciens polonais, une autorité mondiale de la musique classique ». De nombreux hommages musicaux sont prévus en Pologne ainsi qu’à l’étranger en l’honneur de celui que certains dans son pays natal surnomment le « Chopin de la fin du XXème siècle » – en termes de notoriété nationale tout du moins, car Penderecki a relativement peu écrit pour le piano, instrument fétiche de son illustre prédécesseur… 

Douleur et désarroi des temps présents

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André Malraux © OZKOK/SIPA Numéro de reportage: 00288969_000003

Le 12 mars 2011, s’est produit en Italie un des événements les plus émouvants et les plus incroyables auxquels on pût assister dans un théâtre. Dans le cadre des manifestations organisées à l’occasion du 150ème anniversaire de la création de l’unité italienne, le maestro Riccardo Muti dirigeait Nabucco de Verdi, au Théâtre de l’Opéra de Rome. A la 7ème minute le chœur entonna le célèbre chant des esclaves, « Va Pensiero ». Dans les premiers rangs se trouvait Silvio Berlusconi, Président du Conseil depuis 2008, un des responsables politiques les plus vulgaires de l’Italie, qui aurait pu avantageusement remplacer Jeff Koons au bras de la Cicciolina. Rappelons que c’est l’affligeante bêtise de la télévision du milliardaire italien que Fellini brocarda de façon féroce dans Ginger et Fred.

Un Président du Conseil giflé en public 

Dès la fin de ce « Va Pensiero », le public se mit à applaudir à tout rompre durant de longues minutes. Riccardo Muti dans la fosse d’orchestre, le visage éclairé par la lampe de son pupitre, attendait le retour du silence en tournant en sens contraire les pages de sa partition. Que se passait-il ? Soudain les applaudissements changèrent de tempo. Ils réclamaient un bis immédiat, quand fusa d’un balcon un « Viva Italia !». Riccardo Muti se retourna : « Si, io sono d’accordo su Viva Italia ». Silence. Puis, le visage grave, encadré des deux ailes de corbeaux de sa chevelure qui en accentuait la noblesse, il prit la parole : « Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ». Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. » 

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La baguette était restée sur le pupitre. De trois quarts face au public, les bras levés pour que puissent le suivre l’orchestre dans la fosse, le chœur sur la scène et le public jusqu’au fond du dernier balcon, Riccardo Muti relança ses musiciens et ses choristes jusqu’à ce que la douleur de ce chant gagnât la salle qui alors se leva et entonna cet air des esclaves connu de toute l’Italie. Alors que Muti, le visage bouleversé, dirigeait la grande déploration qui enflait dans l’obscurité, descendaient de tous les balcons, comme dans une boule à neige, une myriade de cartolines qui captaient comme une lueur d’espoir, le peu de lumière venue de la scène – c’était l’hommage des spectateurs à un très grand chef qui, ce soir-là, n’écoutant que sa conscience donna la gifle la plus cinglante qu’on put imaginer à un histrion parvenu au sommet de l’Etat italien.

Enivrez-vous de vin, de poésie ou de vertu

Depuis qu’ont fermé nos écoles, nos théâtres, nos restaurants et nos commerces, depuis que nous sommes tous confinés dans nos appartements ou nos maisons, et que montent au front nos médecins et nos infirmières, nos ambulanciers et nos pompiers, nos forces de sécurité et nos soldats, nos compatriotes en charge de notre approvisionnement, nous recevons sur nos téléphones portables des messages de nos proches, des informations vraies ou fausses, des dessins d’humeur parfois drôles, des plaisanteries dans lesquelles se défoulent l’inquiétude devant la contamination et le manque de confiance dans les mesures prises d’une main tremblante par le gouvernement.

Certains ont posté sur les réseaux sociaux la vidéo d’une jeune femme italienne chantant sur son balcon le célèbre « brindisi » du début de La Traviata. Elle est confinée avec son petit garçon, qui tient fièrement près d’elle l’appareil où se trouve enregistrée la partie orchestrale de l’opéra de Verdi. Son mari la filme, tandis qu’elle invite d’un large geste du bras toutes les fenêtres ouvertes sur la nuit à reprendre en chœur ce toast à la joie de vivre.

Les musiciens de l’orchestre du Théâtre national de Serbie, de son côté, ont eu la belle idée de soutenir dans l’épreuve leurs amis de l’autre côté de l’Adriatique avec le fameux Bella Ciao. Ce vieux chant de révolte des paysans de la plaine du Pô, devenu en 1944 celui des résistants italiens, est pour le monde entier un hymne à la résistance. Également tenus dans leur pays par des mesures de confinement, les musiciens serbes l’ont enregistré en se filmant chacun chez soi, puis l’ont monté à l’aide d’une application et mis en scène dans une sorte de calendrier de l’Avent où chacun apparaît jouant dans une fenêtre.

Le violoniste Renaud Capuçon, lui, a décidé d’offrir à son public, devenu imaginaire et incertain, des mini-concerts qu’il enregistre chaque matin et met en ligne sur son compte Twitter. Ainsi a-t-on pu le voir interpréter, debout devant le mur de CD de son salon, le prélude de la Partita n°3 de Bach. Interprétation, hélas ! tronquée, mais d’autant plus émouvante qu’on l’écoute comme un prisonnier s’évade par le coin de ciel bleu de la lucarne de sa cellule.

Un internaute a fait circuler un document de l’INA, en noir et blanc, où l’on voit Serge Reggiani réciter un poème de Baudelaire et ajouter pour finir : « J’aime beaucoup ça ».  Il s’agit du poème en prose « Enivrez-vous », tiré du Spleen de Paris : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. » »

C’était la vocation du ministère « André Malraux »

Les commentateurs de ce poème, souvent donné à étudier, se rejoignent tous, bien entendu, sur le thème de l’ivresse comme remède à l’angoisse devant la fuite du temps – ivresse par le vin, la poésie ou la vertu. Mais jamais ils n’attirèrent l’attention des lecteurs sur le fait que s’y trouve la finalité de toute politique culturelle. Du moins, telle que la concevait André Malraux qui fut un lecteur assidu de Baudelaire. « N’oubliez pas, disait-il à Jean Vilar, que j’appartiens à cette génération qui a vu Les Fleurs du Mal entrer dans le domaine public ». Il avait 16 ans en 1917. Ses textes sur l’art, ses discours, ses inaugurations, ses interventions au Parlement, sont émaillés de références ou d’allusions au poète. En 1967, pour commémorer le centenaire de la mort de celui-ci, il souhaita que, dans l’exposition organisée au Petit Palais, l’accent fût mis sur le Baudelaire critique d’art. Il avait également écrit à Picasso pour lui faire part de son souhait d’ériger, à la pointe de l’Île Saint-Louis, un « monument aux Fleurs du Mal » qui eût été l’agrandissement monumental du Faucheur, sa plus belle sculpture. « Le dur faucheur avec sa large lame avance / Pensif et pas à pas vers le reste du blé ». Cette sculpture, ces deux vers de Victor Hugo, autre poète cher au ministre qui souvent le citait, sont appelés par le poème de Baudelaire mais aussi par la douleur et le désarroi des temps présents. Ils donnent également une profondeur au chant des esclaves que Riccardo Muti jeta un soir au visage de l’imposteur.

L’appel à s’enivrer de poésie fut durant dix ans la raison d’être de l’action du ministre. On a célébré en 2019 le cinquantième anniversaire du décret fondateur qu’il avait rédigé de sa main : « Le ministère chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent»

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Il n’appartient pas à la nature d’un décret de donner la raison essentielle d’une décision prise ou d’une orientation donnée. Aussi, Malraux s’efforça-t-il d’expliquer aux Français, dans chacune de ses interventions, la raison d’être fondamentale du nouveau ministère, sa véritable finalité. Elle était d’ordre métaphysique ou, si l’on préfère, existentiel, ou même spirituel. Les mots n’ont guère d’importance ; ce qui compte, c’est la direction qu’ils indiquent, et à laquelle furent insensibles ses successeurs qui laissèrent, par démagogie, l’imposture s’installer rue de Valois.

Dans tous ses aspects, la vie de Malraux – jusque dans l’affaire du vol des sculptures khmères dans la région d’Angkor en 1923 – fut animée par l’injonction pressante de Baudelaire. Elle lui apparaissait secourable, en un sens presque religieux : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question ». Laissons de côté le vin et la vertu pour ne retenir que la poésie qui désormais désignera le domaine de l’art ou de la culture.

Face au destin, la présence bienfaisante des œuvres de l’esprit

Dans une civilisation chrétienne en voie de déchristianisation progressive depuis au moins le XVIIIème siècle, dans une civilisation où le matérialisme historique crut remplacer avantageusement le finalisme religieux, dans une civilisation où le développement des sciences et du machinisme n’a fait qu’étendre à l’infini le domaine de ce qu’autrefois l’on appelait la tentation, dans une civilisation où la « mort de Dieu » a vidé l’espoir de toute perspective secourable et où l’homme demeure cependant aux prises avec l’inévitable question du sens de sa vie, la seule manière de rester debout et ne pas trop se laisser accabler par « l’horrible fardeau du Temps qui brise [nos] épaules et [nous] penche vers la terre », la seule façon d’oublier, au moins momentanément, le destin aveugle qui nous mit sur terre et qui, après la vaine alternance des rires et des larmes, nous mettra en terre, le seul moyen de vivre face à ce que Baudelaire et Malraux appellent ensemble l’ « Irrémédiable », le seul « anti-destin », pour reprendre l’expression de l’auteur des Voix du silence, c’est la présence d’œuvres qui nous bouleversent avec une force de révélation. La présence n’est pas une catégorie du temps ; elle est au contraire ce qui fait que des œuvres du passé ne sont pas des œuvres passées. Elle est ce qui, dans la suite irrémédiable des siècles, leur a mystérieusement échappé. La Bethsabée de Rembrandt, n’est pas un meuble hollandais du XVIIème siècle ; si elle appartient, comme lui, à son époque, elle lui échappe précisément par cette présence qui en fait notre contemporaine. Si le passé, le présent et le futur sont trois catégories du temps, la présence est l’unique catégorie de l’intemporel. Suspendant le vol du temps, elle ajourne le tragique de notre condition.

A propos des Grandes Danseuses vertes de Degas qu’il découvrit dans l’atelier du peintre au lendemain de sa mort en 1917, Malraux écrit dans L’Intemporel : « Je comprenais mal « ce que cela voulait dire », mais très bien que cela entrait mystérieusement dans ma vie ». Cela doit s’éprouver à propos de toute œuvre picturale, de Vermeer, de Seurat, de Braque ou de Matisse ; de toute œuvre musicale, de Bach, de Mozart, de Beethoven ou de Ravel ; de toute œuvre littéraire, de Molière, de Balzac, de Flaubert ou de Bernanos. Quand les œuvres ne sont pas présentes, quand elles n’entrent pas dans notre vie, quand elles ne l’enivrent pas, quand, pour reprendre l’expression magnifique de Péguy, nous ne « mouillons » pas devant elles à la « grâce », alors nous ne faisons que nous cultiver dans le sens le plus terne qui soit. Malraux était à mille lieues de cette culture-là, que l’on peut dire bourgeoise et qui fut l’objet – d’où leurs limites – des analyses de Bourdieu.

La culture à laquelle Malraux s’efforçait de permettre l’accès « au plus grand nombre possible de Français », n’avait rien à voir avec un rébarbatif programme scolaire. Ce n’est pas un hasard s’il quitta l’école sans passer son baccalauréat. Il s’agissait avant tout, pour lui, d’un trésor d’émotions : « Pauvre exposition menacée encore par les bombardements ! Mais où se trouvaient, côte à côte, la Kermesse de Rubens, le Bœuf écorché de Rembrandt et la Pietà d’Avignon, j’ai oublié les autres tableaux (le Gilles ?), non mon souffle coupé par le bondissement de ces cloches profondes qui s’accordaient dans mon cœur ».

Des sénateurs qui n’ont pas honte

Certains ont cru que, pour Malraux, l’art comme « anti-destin » était un succédané du secours de la religion. Peut-être, pour n’en avoir pas fait l’expérience, n’entendirent-ils pas correctement la notion de présence. Malraux avait certes déclaré en 1945 : « Je suis en art comme on est en religion ». Il ne s’agissait point d’une équivalence mais d’une simple analogie relative à la fois à la dimension métaphysique de sa relation aux œuvres d’art et à la ferveur de cette relation. Si, en effet, pour l’homme de foi le Credo est une réponse à l’Irrémédiable, si l’espérance de la Résurrection en est le remède, si le salut par le sacrifice du Fils de Dieu en délivre, pour Malraux la présence des œuvres est ivresse mystérieuse face à l’Irrémédiable, ivresse sans consolation. 

Comprendra-t-on un jour la vocation métaphysique du ministère Malraux ? Comprendra-t-on un jour l’inquiétude de ce ministre d’Etat qui avait compris que seule une ferveur tournée vers les œuvres de l’esprit serait un rempart pour empêcher l’homme de se laisser envahir par le sexe et le sang, pour le mettre à l’abri de la submersion des forces obscures de la vie organique que toutes les religions, autour desquelles se sont agrégées les grandes civilisations, s’efforcèrent d’endiguer ?

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On ne s’étendra pas sur la manière inquiétante dont l’amicale gaulliste du Sénat célébra en novembre dernier le 60ème anniversaire de la création du ministère des Affaires culturelles. Inviter un obscur universitaire pour raconter aux sénateurs, prétendument gaullistes, que « Malraux avait une faille dans son raisonnement sur le rayonnement culturel de la France », il fallait y penser ! Le fondateur du ministère n’avait pas imaginé, apprenait-on ce jour-là, que le manga des Misérables aurait pu être, de par le monde, une introduction à la lecture de l’œuvre originale de Victor Hugo.

Comme si la médiocrité pouvait être la première marche de la qualité, comme s’il n’y avait pas de différence de nature entre la puérilité d’une insignifiante BD et la noblesse d’un grand roman, comme si la vulgarité pouvait être l’ambassadrice d’un chef-d’œuvre ! L’invitation d’un intervenant qui ne savait ni de quoi ni de qui il parlait et surtout l’absence de toute protestation dans le parterre de parlementaires et d’anciens ministres sont symptomatiques de la dégringolade de notre pays. Mais il n’y a là rien d’étonnant, puisqu’une sénatrice, élue sur la liste de Gérard Larcher, qui deviendra assez rapidement Présidente de commission, n’avait rien trouvé de mieux à répondre à quelqu’un qui s’indignait un jour devant des branchages qu’un des maires de son département exposait avec force publicité aux fenêtres d’un centre d’art contemporain : « Qui sait ? Le Greco en ferait peut-être autant aujourd’hui ». Et Victor Hugo écrirait des mangas ! Et Bach composerait bien entendu du rap ! Un tel niveau de réponse laisse imaginer que sur d’autres sujets la sénatrice est susceptible de laisser passer n’importe quoi pour ne pas déplaire à certains grands électeurs. 

Leur canot de sauvetage

On peut toujours estimer que la politique culturelle n’est pas plus importante pour un pays que le montant du budget qui lui est réservé par l’Etat et les collectivités territoriales. Mais quand on voit la crise sanitaire dans laquelle le pays est plongé aujourd’hui, on est en droit de se demander si nos responsables politiques – comme en témoigne, depuis quarante ans, la gabegie des expositions affligeantes d’art contemporain, des équipements pour les accueillir et des personnels pour les organiser – ne se sont pas, durant toutes ces années, entraînés à l’irresponsabilité et à la lâcheté ?

« On peut, après tout, écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch, vivre (…) sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien ». Et sans responsables politiques à la hauteur de leurs mandats, comment un pays peut-il vivre ? se demandent les Français en découvrant chaque soir les chiffres de la progression de la pandémie et l’augmentation du nombre des morts. Qui à l’ouïe fine ne peut être que révolté par les déclarations mensongères de la majorité gouvernementale et les commentaires d’une opposition tout aussi peu crédible, car derrière l’appel récurrent à la nécessaire unité nationale, il entend le bruit sourd des scies, des rabots et des marteaux : la classe politique, aidée par les médias, construit son grand canot de sauvetage. Le temps presse… c’était dans la nuit du 14 au 15 avril – il y un peu plus d’un siècle – que coulait le Titanic.