Le compositeur polonais Krzysztof Penderecki est décédé dimanche 29 mars des suites d’une longue maladie.


Alors que la seconde moitié du XXe siècle fut en Europe largement marquée par le divorce entre les compositeurs classiques dits « contemporains » et le public, le chef d’orchestre et compositeur polonais Krzysztof Penderecki fut l’un des seuls du continent (avec son compatriote Henryk Górecki ou l’Estonien Arvo Pärt, entre autres) à allier innovation musicale avant-gardiste et succès auprès d’un public plus large que les habitués des salles classiques, grâce notamment à de nombreuses collaborations audacieuses, y compris au grand écran.  

Prophète en son pays

en 1933 à Dębica dans les Basses-Carpates, Penderecki étudie au conservatoire de Cracovie à partir de l’âge de 18 ans. Doxa musico-intellectuelle de l’époque oblige, ses compositions des années 1950-1960 sont très marquées par le sérialisme ou dodécaphonisme, technique musicale complexe (quoique brillamment inventée et développée par Arnold Schönberg) et peu appréciée du grand public, dans laquelle s’engouffreront nombre de compositeurs européens d’après-guerre. Mais il s’en détachera rapidement pour développer une œuvre d’une originalité remarquable, souvent inclassable. Fervent catholique, il publiera de nombreuses compositions religieuses (véritables pieds-de-nez au régime communiste de l’époque) dont certaines sont d’incontestables chefs-d’œuvre (Requiem polonais, Magnificat, Passion selon Saint-Luc…). L’originalité et la qualité de son travail lui vaudront rapidement une grande estime auprès de ses compatriotes, et pas seulement ceux issus de l’intelligentsia musicale classique. 

Son morceau de jeunesse le plus emblématique reste probablement Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima (1960), une œuvre orchestrale d’environ huit minutes pour 52 instruments à cordes. Penderecki aura eu toute sa vie le souci de développer un langage unique et original, libéré de tout dogme musicologique. « Tout ce qui m’intéresse, c’est de libérer le son de toute tradition » dira-t-il d’ailleurs au musicologue polonais Mieczyslaw Tomaszewski, 

Son œuvre, très riche et auréolée de nombreux prix prestigieux, inclut notamment des symphonies, de grandes fresques orchestrales (telles Anaklasis et De Natura Sonoris), plusieurs opéras, des œuvres liturgiques, des concertos ainsi que de la musique de chambre.

Si Penderecki est si respecté en Pologne, c’est sans doute aussi parce que sa musique a joué un rôle important lors des troubles politiques des années 1980. Le syndicat Solidarnosc lui passera même commande d’une œuvre pour honorer la mémoire des ouvriers tués pendant la révolte des chantiers navals de Gdansk, en 1970. C’est ainsi que Penderecki leur remet son célèbre Lacrimosa, une œuvre poignante qui sera plus tard intégrée à son Requiem Polonais.

Une influence au-delà des milieux de la musique classique

Krzysztof Penderecki fait partie des compositeurs classiques contemporains qui ont suscité l’admiration de musiciens dans des milieux aussi divers que le post-rock, l’électro ou le free jazz ; tant par le biais de ses compositions que de son enseignement (à Yale, entre autres). Le guitariste de rock Jonny Greenwood (du groupe Radiohead) réalisa il y a quelques années un album en collaboration avec Penderecki. Une série de concerts s’ensuivit, à laquelle le DJ britannique Aphex Twin prit également partie. 

Plus récemment encore, le compositeur polonais dirigeait la célèbre 3ème symphonie de son illustre compatriote Henryk Górecki, avec en soliste la chanteuse Beth Gibbons, qui se fit connaître dans les années 1990 au sein du groupe anglais Portishead. Il ne s’agit sans doute pas de la meilleure version de cette pièce célèbre, mais l’expérience aura eu le mérite de montrer à quel point le Polonais était admiré bien au-delà des milieux du classique. Et les exemples sont légion. 

Au cinéma, ses compositions seront utilisées par des réalisateurs aussi prestigieux que Stanley Kubrick, David Lynch, Peter Weir, Martin Scorsese ou encore William Friedkin.

Hommage national

Le gouvernement polonais lui rend un hommage appuyé, le Ministre de la Culture Piotr Gliński saluant en lui « l’un des plus grands musiciens polonais, une autorité mondiale de la musique classique ». De nombreux hommages musicaux sont prévus en Pologne ainsi qu’à l’étranger en l’honneur de celui que certains dans son pays natal surnomment le « Chopin de la fin du XXème siècle » – en termes de notoriété nationale tout du moins, car Penderecki a relativement peu écrit pour le piano, instrument fétiche de son illustre prédécesseur… 

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