Malgré son talent réel, Ladj Ly n’a décroché aucun Oscar. Ce n’est pas faute d’avoir instruit le procès de la société française dans son film Les Misérables.


Il arrive qu’un film réussi soit mis au service d’idées politiques délétères. C’est le cas des Misérables, le dernier long-métrage à succès de Ladj Ly. L’histoire démarre ainsi : un lionceau volé dans un cirque de Montfermeil par un jeune des cités est à l’origine d’une grave bavure de la BAC. Deux des trois agents sur place vont vouloir étouffer l’affaire filmée par un drone. Cela appellera une vengeance sanglante de la part de la victime. En arrière-plan, on observe l’influence des grands-frères et des salafistes désireux d’instrumentaliser la situation électrique.

Tartuffe s’engage

D’un point de vue strictement cinématographique, c’est bluffant. Immergé dans le chaudron explosif des banlieues, on se prend une véritable claque.

On mord à l’intrigue bien ficelée, au jeu des acteurs excellents, à la façon de filmer tour à tour aérienne et embarquée avec les policiers. Beaucoup moins aux déclarations du réalisateur : « C’était important de décrire comment ça se passe de l’intérieur, sans prendre parti, sans porter de jugement sur les personnages, mais juste de décrire cette réalité » ou encore « Je tenais à témoigner, pas à prendre partie ».

Déconstruisons la tartufferie. L’inconscient se déploie dans les effets du langage, disait Lacan. En soi, se targuer d’être objectif relève déjà d’une certaine subjectivité. Ladj Ly oublie que le septième art est une forme d’expression employant différents détours pour livrer quelque chose à la foi de l’ordre de l’indicible et de l’arbitraire chez le cinéaste. Il y a le signifiant mais aussi et surtout le signifié. En s’attachant exclusivement à montrer la chaîne causale aboutissant à l’embrasement d’un quartier sensible, Ladj Ly légitime la violence des jeunes de banlieue envers les forces de l’ordre en produisant le message suivant: « Vous voyez, il ne faut donc pas vous étonner : œil pour œil, dent pour dent ! »

SOS France balkanisée

Un tel discours n’est ni républicain ni raisonnable puisque les bavures policières en banlieue restent, bien heureusement, l’exception. Ces propos caricaturaux extrapolent une partie de la réalité. On aimerait en dire autant du nombre d’attaques aux biens et aux personnes. Malheureusement, la réalité elle est tout autre. Faire appliquer la loi devient extrêmement difficile pour les forces de l’ordre qui ne peuvent plus entrer dans certains quartiers gangrenés par le trafic de stupéfiants. Dans un pays de plus en plus balkanisé, ces quelques paroles n’améliorent pas le sacrosaint vivre-ensemble. Sans police pour assurer l’ordre, ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité ne peuvent être garantis, en particulier pour les plus démunis qui sont les premières victimes de l’insécurité.

Pourtant, Les Misérables montre que les policiers vivent les mêmes difficultés socio-économiques que les autres Français. Il leur arrive même de s’indigner des dérapages de certains de leurs collègues. Cela n’empêche pas Ladj Ly de caresser dans le sens du poil une partie de la jeunesse des quartiers qui aime à se victimiser en permanence. Loin de la charge anti-flics, son film produit un effet misérabiliste sur le spectateur tenté d’excuser les jeunes hors-la-loi. Seuls les Frères musulmans auraient de la considération pour ces pauvres hères.

La citation de Victor Hugo qui clôt le film résume à elle seule l’état d’esprit culpabilisateur de Ladj Ly selon lequel le vrai responsable du naufrage des banlieues s’appelle l’État : « Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs ». La France, ses institutions, son école gratuite, laïque et obligatoire, nous tous. Nous qui payons par ailleurs des impôts pour financer les services régaliens du pays, sa sécurité sociale que beaucoup nous envient. Bref, comme mauvais engrais, on fait pire.

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