Pro ou anti chloroquine, nous serions sommés de choisir un camp. C’est pas des méthodes! s’agace Jérôme Leroy.


C’est tout de même un peu fatigant de vivre, au moins virtuellement, en compagnie de dizaines de millions de spécialistes en virologie et d’infectiologues distingués. Le désormais célébrissime professeur Raoult qui est une sommité dans son domaine l’est aussi dans l’auto-publicité. Annoncer un traitement miracle en pleine crise sanitaire au risque de brouiller encore plus la communication hasardeuse du gouvernement, à moins d’être totalement inconscient, d’être froidement cynique ou d’avoir un ego démesuré, allait forcément être un coup de pied dans la fourmilière affolée et confinée qu’est devenue la France.

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Tout le monde ou presque, grâce au Big Lebowski de Marseille, s’est mis à avoir un avis très tranché sur la question. La chloroquine était la panacée ou bien un traitement parmi d’autres ou bien encore une imposture dangereuse aux effets ravageurs.

Complotisme crapoteux et escarres au derrière

À vrai dire, en ce qui me concerne, je n’en sais rien. J’étais un élève moyen en sciences naturelles et je connais la médecine essentiellement par les séries, notamment les indépassables Urgences et Docteur House. Plus généralement, c’est bien le problème de la période que nous traversons : une inflation des nouvelles et des fausses nouvelles ou des contradictions en temps réel, des polémiques qui envahissent les réseaux sociaux entre cris de colère sincère, peurs légitimes et, comme d’habitude, le complotisme crapoteux de ceux qui savent tout de la marche secrète du monde alors qu’ils finissent par attraper des escarres au fondement à force de rester derrière leur clavier. Il est tellement humain, cependant, de vouloir donner son avis, d’avoir l’impression, ne serait-ce qu’un peu, d’agir sur les évènements : le confinement illustre parfaitement l’intuition de Pascal sur la misère de l’homme sans Dieu qui a une peur panique de se retrouver face à lui-même, sans divertissement : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », ce qui est une description assez exacte de ce que nous vivons.

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Mais c’est d’un autre philosophe français du XVIIe dont nous avons besoin vraiment aujourd’hui, d’un philosophe qui nous rappelle l’usage que nous devrions faire de cette victime collatérale de l’épidémie : la raison. Descartes et son Discours de la méthode qu’on trouve gratuitement à télécharger en PDF un peu partout sur la Toile mais que visiblement plus personne ne lit, est pourtant un vade-mecum idéal quand, par exemple, il faut absolument se prononcer sur la chloroquine. 

Il est urgent d’attendre

À moins d’être pharmacien ou médecin soi-même, l’attitude la plus prudente n’est-elle de reconnaître que ce n’est pas de notre compétence et que l’on marche dans le brouillard. Ou comme l’écrivait Descartes, juste avant qu’il n’élabore sa méthode qui lui permettrait de distinguer le vrai du faux : « Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n’avançais que fort peu, je me garderais bien au moins de tomber.  » Pour le dire autrement, un peu de prudence dans les envolées pseudo-scientifiques de l’homme politique comme du citoyen ne nous ferait pas de mal et éviterait de dire n’importe quoi. Pour reprendre l’exemple révélateur du professeur Raoult et de la chloroquine, je ne sais pas s’il est un sauveur ou un gourou en mal de publicité (l’un n’excluant pas l’autre d’ailleurs). Je ne sais pas si c’est lui qui a raison ou Françoise Barré-Sinoussi qui le vaut largement et qui ne dit pas la même chose. Je pense être capable de discerner les intentions plus ou moins cachées d’un discours gouvernemental ou de celui de l’opposition, par exemple mais pas de me prononcer les effets bénéfiques d’un antipaludéen sur un virus. 

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Alors j’attends. Je pratique l’époché c’est-à-dire que je suspends mon jugement comme le recommande Descartes. Et, dans le bourdonnement médiatique constant, cela est plutôt reposant, en fait.

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