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L’art si français des ronds-points

Circulez! Il n'y a rien à voir!

L’art si français des ronds-points
Le rond-point de l'Espace dans la commune de La Haye-Fouassière (Loire-Atlantique), 2017. © AFP

Dans la France périurbaine, nombre de ronds-points abritent des œuvres d’art contemporain d’un goût douteux. Souvent kitsch et prétentieux, ces giratoires font regretter la statuaire IIIe République qui embellissait la France.


Si un archéologue voulait, dans quelques siècles, aller à la découverte de l’art de notre temps, nul doute qu’il tomberait en premier lieu sur les ronds-points. En effet, sur les 60 000 ronds-points français, nombreux sont ceux à accueillir ce que l’on peine parfois à qualifier d’œuvre d’art.

Ils ont fleuri depuis une trentaine d’années, remplaçant les carrefours à la papa, générateurs de chocs meurtriers. Pour la plupart, on peut parler de « giratoires » en raison de la priorité (anglaise) aux véhicules se trouvant déjà dans l’anneau. Les ronds-points constituent désormais un motif récurrent des paysages périurbains, au même titre que les hypermarchés et les zones pavillonnaires. La crise des gilets jaunes a montré qu’ils peuvent aussi servir de places publiques à la France périphérique.

Au milieu et à la vue de tous s’étend l’îlot central. La première option consiste à le « végétaliser ». Certains sont décorés dans la tradition des jardins municipaux, avec parterres d’œillets d’Inde et autres bégonias, dessinant parfois le nom d’une ville ou un cadran d’horloge. D’autres s’inspirent de tendances de l’art paysager comme le land art. En général, il faut reconnaître à ces giratoires verdis le bon goût de se faire oublier.

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C’est rarement le cas des ronds-points ayant des prétentions à s’inscrire dans l’art contemporain. Ils arborent alors souvent une froide monumentalité géométrique. Citons le pharaonique « Cadran solaire » de Perpignan dont la démesure aurait sans doute fait frétiller les moustaches de Salvador Dalí, déjà enthousiaste pour la vaste gare. Même chose pour « L’Axe du monde » de Champs-sur-Marne. Il faut aussi évoquer l’étonnante « Place de la Révolution » à Blagnac qui instaure au milieu de nulle part une ambiance très Corée du Nord. Les stars de l’art contemporain sont mises à contribution ici et là. On trouve ainsi la trace d’artistes comme Richard Orlinski et Jean-Pierre Raynaud ou de l’architecte-designer Jean-Michel Willmotte, sans oublier, par endroits, l’érection d’un énième pouce de César.

Soucoupe volante, petits-beurre et muscadet

Beaucoup de ronds-points relèvent cependant d’une veine plus populaire. L’initiative émane d’élus, d’associations ou d’entreprises locales souhaitant adresser aux arrivants un message touristico-promotionnel. On glisse alors assez facilement dans le kitsch. Par exemple, à La Haye-Fouassière (Loire-Atlantique), des cosmonautes dans le style de La Soupe aux choux sortent d’une soucoupe volante pour accueillir les visiteurs, l’un avec un paquet de Petit Beurre Lu, l’autre avec une bouteille de muscadet. À Rugles (Eure), 16 clous géants symbolisent, paraît-il, les 16 communes du canton. À Saint-Amand-les-Eaux (Nord), on se retrouve face à une bouteille de la taille d’un château d’eau avec fontaine incorporée. Dans les régions viticoles, on aperçoit des grappes de raisin dont chaque grain est un tonneau. Ici, on croise des escargots en résine, là des oies, là encore des santons, des sirènes, des biches, des Goldorak, et même des donuts. Seule la taille requise semble écarter les nains de jardin.

Que penser de cet art des ronds-points ? Les optimistes lui trouveront quelque chose de surréaliste. D’autres invoquent l’indulgence de rigueur pour la création populaire. Des photographes, enfin, en font le motif d’une vision mélancolique du périurbain, livrant de magnifiques clichés qui feraient presque aimer l’univers des giratoires[tooltips content=”Jean-Marie Donat, La France des ronds-points, Maison Cocorico, 2019.”][1][/tooltips]. Cependant, pour apprécier cet art urbain à sa véritable valeur, il faut le comparer à celui d’autres époques.

C’était mieux avant !

Des travaux d’Haussmann à la veille de la guerre de 14-18, on crée ou remodèle à tour de bras de très nombreux quartiers des villes françaises. La nouvelle urbanisation produit énormément de carrefours, places, jardins et de ronds-points qui demandent à être décorés. Cette IIIe République, dite « statuomane », érige partout des monuments et des sculptures qui célèbrent ses valeurs et ses grands hommes.

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Toutefois, une culture du préjugé à l’encontre du xixe s’est enracinée dans les mentalités. De plus, une bonne partie du patrimoine de cette époque a disparu. La moitié environ des bronzes de l’espace public ont été livrés aux Allemands par le régime de Vichy. Le bronze de Victor Hugo par Barrias, clou de l’exposition universelle de 1900, a probablement fini en obus. Nombre de monuments sont aussi détruits ou diminués au cours du xxe pour construire un parking, une ligne de métro ou, simplement, se débarrasser de vieilleries passées de mode. À Paris, place de la Nation, le groupe de Dalou était initialement installé au centre d’un plan d’eau où nageaient divers monstres et reptiles figurant les ennemis de la République. Lyrisme et drolatique formaient un mélange très républicain. À présent, le bronze est posé comme un gros étron sur une pelouse râpée, au milieu des buissons. Même chose à Lyon, place des Terreaux, où le « plasticien » Daniel Buren a désaxé et simplifié la grandiose fontaine de Bartholdi pour déployer une bétonisation sérielle qui flatte le sentiment de modernité des élus.

Cependant, il reste beaucoup de monuments du xixe, souvent réalisés avec une grande finesse. Le traitement du corps humain, et tout particulièrement du nu féminin, bénéficie d’une compréhension plus subtile, d’une exécution plus fluide qu’à aucune autre époque. Disons-le, le rapprochement entre l’art actuel des ronds-points et les monuments urbains de la IIIe République est rarement en faveur de notre temps. La comparaison tourne même, bien souvent, au désastre.

Une petite consolation cependant : l’un des ronds-points classés par les internautes dans le tiercé gagnant des plus laids vient de disparaître. Implantée à Châtellerault, cette sculpture représentait une main jaune de 24 mètres de haut laissant dégringoler une ribambelle de voitures noires, en hommage à la vocation automobile de la région. De loin, on y voyait plutôt un chapelet de boudins. Fin 2018, des gilets jaunes occupent le rond-point et y installent des braseros. Le feu prend et détruit tout. Peu après, une consultation locale est organisée pour décider de l’avenir du rond-point. La population a le choix entre une autre œuvre du même artiste, l’œuvre d’un autre artiste et un aménagement paysager supposé en rapport avec les aspirations écologiques des Châtelleraudais. C’est cette troisième possibilité qui a été plébiscitée…

L'architecture de la voie

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).

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