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Le livre, un bien superflu?


Les librairies sont fermées pendant le confinement. On aurait pu les considérer comme des commerces essentiels, déplore notre directrice de la rédaction.


« Lisez, cultivez-vous, retrouvez le sens de l’essentiel ». C’est l’excellent conseil que le président de la République nous a donné le 16 mars. Nombre de penseurs et de personnalités, métamorphosés en conseils en confinement, enfoncent le clou : cette drôle de guerre où l’arrière est mobilisé à ne rien faire doit être l’occasion de se reconnecter avec les vraies valeurs et le sens de la vie. «Si le coronavirus épargne l’intégrité de notre organisme, écrit Sylvain Tesson, il révélera la solidité de notre âme ».

En attendant cette épreuve de vérité, le confinement a au moins un avantage. Les Français ont le temps de lire. Je ne doute donc pas que beaucoup de mes concitoyens aient donc déjà commencé à lire la Recherche du temps perdu, à apprendre le chinois ou à rédiger leurs Mémoires. 

France Culture: silence radio

Le problème c’est que cette invitation à la lecture et à la culture peut figurer dans la longue liste des injonctions contradictoires des princes qui nous gouvernent. Après « votez et restez chez vous », « lisez mais les librairies sont fermées ». Et on peut ajouter « cultivez-vous mais nous fermons France Culture ». En effet, dès le début du confinement, la chaîne publique a fermé boutique, comme son cahier des charges l’autorise – sans pour autant l’imposer. Comprenne qui pourra. Au moment où le secours de France Culture nous serait bien utile pour comprendre ce qui nous arrive, silence radio. Or, pardon pour cette considération mesquine, mais le contribuable la finance, qu’elle émette ou pas. Sans vouloir brusquer les journalistes et animateurs de la station (dont beaucoup sont sans doute frustrés d’être réduits à l’inactivité), on comprend mal que leurs fidèles auditeurs soient mis au régime sec (voire, horresco referens, au régime France Inter, ceci est une blague). Alors que tous les médias de France continuent à fonctionner en dépit des difficultés, la direction de Radio France a pris une décision pour le moins curieuse. 

A lire aussi, du même auteur: Et mes libertés c’est du poulet?

Mais revenons aux librairies que l’exécutif ne considère pas comme des commerces essentiels, comme si l’homme se nourrissait seulement de pain. Toutefois, Bruno Le Maire, qui se soucie à la fois de l’élévation de ses concitoyens et de l’avenir économique du secteur de l’édition, a suggéré le 18 mars que certaines librairies restent ouvertes à condition de garantir le respect des mesures barrières comme dans les commerces de bouche. Eh bien, ce sont les libraires eux-mêmes qui ne veulent pas faire partie de la deuxième ligne définie par Emmanuel Macron.

Amazon réduit la voilure

Solveig Touzé, libraire à Rennes déclare à Ouest France que « le livre n’est pas un produit de première nécessité » comme l’alimentation et les médicaments. Samuel Chauveau, patron d’une librairie de BD au Mans renchérit, demandant en outre au gouvernement de faire cesser la concurrence déloyale d’Amazon et de la grande distribution. En somme, protégez-nous et que les lecteurs se débrouillent. 

Y a-t-il un lien de cause à effet ? En tout cas, dans la foulée Amazon a interrompu ou fortement ralenti ses livraisons pour les produits non indispensables. Désormais, pas de liseuse, pas de bouquin. J’ai une pensée pour cette délicieuse vieille dame enfermée chez elle qui, n’ayant plus rien à lire, confie qu’elle est en train de s’abrutir. Promis, elle en trouvera bientôt sous son paillasson. 

Netflix rafle le temps de cerveau disponible

On me dira que la plupart des Français ont des problèmes beaucoup plus sérieux. On dirait pourtant que, pour pas mal d’entre nous, la connexion à l’essentiel consiste surtout à se connecter à Netflix, voire à YouPorn ou Pornhub. Qui ont décidé d’accompagner leurs clients dans cette période difficile. Gratuit en Italie jusqu’au 3 avril, Pornhub offre une semaine de connexion aux internautes français. 

A lire aussi: YouPorn saturé: les ministres de Macron inquiets

Résultat, les connexions à ces sites, comme à toutes les plates-formes diffusant du streaming, ont explosé, compliquant souvent la tâche des télé-travailleurs qui ne disposent plus d’assez de bande passante. Le Canard Enchaîné a révélé que ce phénomène amusait beaucoup les plus jeunes membres du gouvernement qui piapiatent sur leur boucle Telegram. « Si tu youpornes à 22h30, ça ne gêne personne », précise l’une d’eux. Selon l’Express, ces jacasseries numériques n’ont pas amusé Emmanuel Macron.

Quant au président de la Fédération française des télécoms, il nous appelle dans le JDD à la « responsabilité numérique » car « nous entrons dans une ère de discipline sociale ». Vous avez compris : mieux vaut consommer avec modération. Sinon, je vous fiche mon billet qu’en plus du reste, vous serez privés de Youporn. 

Face au chaos avec Albert Cossery

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Un confinement berrichon éclairé par l’œuvre de l’écrivain égyptien 


Même confinés, quand deux auteurs s’appellent au téléphone, ils parlent « boutique », contrat d’édition, à-valoir et de cette très floue rentrée de septembre. Aura-t-elle lieu ? Sous quelle forme ? Les Prix viendront-ils rythmer l’automne ? Le champagne servi dans les cocktails aura-t-il encore ce goût de mousseux bon marché, le suc de la lose ? Quelles stratégies commerciales les maisons vont-elles adopter pour sauver cette année comptable ? Covid-19 aura-t-il la peau des têtes de gondole des librairies ? Ou sont-ce, les primo-romanciers, les bleu-bites du métier qui trinqueront dans ce jeu de bonneteau ? 

Les romanciers, pas utiles à la nation en temps de pandémie

Pendant que l’hôpital est à bout de souffle, qu’on transfère des malades d’Est en Ouest, la haute-administration, ce tigre de papier, pond des circulaires par habitude, et l’édition pense à sauver ses fesses. Avec cette question dans toutes les têtes, le public sera-t-il au rendez-vous, après la crise sanitaire ? Ou Covid-19 signe-t-il la fin de la lecture comme folklore culturel et saisonnier d’un vieux pays en voie de décomposition ? On peut s’interroger sur la pérennité d’une telle activité demandant décidément trop d’efforts intellectuels, après des semaines de rediffusion à la télé de la 7ème Compagnie et de L’Arme fatale. Et ces chaînes d’info en stéréo qui, toute la journée, grésillent dans nos oreilles. On en parle de leur nocivité sur les organismes fragiles ou on laisse les infectiologues trancher ? Hier, je me suis réveillé, en sueur, le visage de Laurence Ferrari se confondait avec celui du Professeur Salomon, elle portait la barbe de Raoult et me verbalisait car je n’avais pas signé ma dérogation de déplacement pour pénétrer sur son plateau de CNews.

A lire aussi, du même auteur: Le Grand Chemin de la copie

Nous aurons tous besoin d’un sévère sevrage, d’une vraie désintoxication qui nous coûtera plus chère que l’achat de masques. Le Français fait ce rêve impossible : se griller une merguez au barbecue dans un coin de campagne retiré et refaire le monde avec des copains, autour d’une bouteille de rosé ruisselante, en priant que ce virus passe son chemin. Avant de s’acheter un roman à la mode, il y a aura d’autres chantiers prioritaires : l’assainissement des élites, la refondation de l’hôpital public, la mise sous séquestre des institutions européennes, etc… Aujourd’hui, à quelques heures du pic, le Français pense plutôt remplir son frigo et se barricader que de lire des histoires écrites par des types inutiles à la Nation n’étant ni réanimateurs, infirmières, caissières ou préposés au ramassage des ordures. Nous sommes quelques-uns pourtant à imaginer cet après-chaos et avancer une hypothèse. 

La rentrée littéraire pouvant être reportée, reportons-nous sur Albert Cossery

Les éditeurs s’en sortiront en proposant une contre-programmation radicale. C’est-à-dire écarter les huis-clos pleurnichards, les essais prophétiques et les mea-culpa glaiseux de leur catalogue. Nous parions sur la comédie érotique glandilleuse, le palindrome polardesque, la poésie picarde du zinc, le conte animaliste et pervers, des genres nouveaux afin d’oublier l’actualité et nous abandonner totalement dans les bras de la fiction. Et puis, rien ne nous dit que cette rentrée littéraire ne sera pas reportée comme les JO ou Roland-Garros. Pour ceux qui insistent dans les voies sans issue de la lecture, il reste nos bibliothèques. Je vous l’avoue, c’est d’un snobisme indigne, le pays se meurt et les intellos du stylo se réfugient dans le Livre. Nous sommes les Marie-Antoinette du Covid-19 : « Il manque de tests, donnez-leur des livres ! » Oui, mais donnez-leur au moins du Albert Cossery (1913-2008), l’écrivain égyptien de langue française selon la formule consacrée, l’homme qui ne sortait pas de sa chambre d’hôtel avant 14 h 30, il avait intériorisé le confinement dès les années 1950, celui-là même qui fut reconnu par Henry Miller et Lawrence Durrell, et qui courait les belles filles avec Albert Camus, le Cioran oriental, l’anarcho-dandyste de la rive gauche, le nonchalant qui dilapidait ses heures, juste à la recherche de son plaisir quotidien. Il ne professait rien. Il ne prétendait à rien. Il écrivait peu et court ce qui déjà témoigne de l’étendue de son talent immense. Une forme admirable de respect pour son lecteur. Peu de romans publiés, entre Mendiants et orgueilleux (Julliard/1955) et Les Couleurs de l’infamie (Joëlle Losfeld/1999), mais une certaine école du détachement. Que vous dire de plus pour vous inciter à dévorer son œuvre ? C’est un régal d’écriture, un foyer perpétuel d’insolence fainéante, de distanciation souveraine, cet aristo des bas-fonds prenait la vie comme une source d’emmerdements et de ravissements, il n’était pas un petit comptable de nos misères, il les faisait briller au firmament. En ce moment, c’est une question de santé mentale et de salubrité publique que de partager quelques heures avec lui. Il a tout dit sur les régimes voyous, l’ambition des Hommes, les mendiants qui vous snobent et cette foule qui nous happe : « Imperméable au drame de la désolation, cette foule charriait une variété étonnante de personnages pacifiées par leur désœuvrement : ouvriers en chômage, artisans sans clientèle, intellectuels désabusés sur la gloire, fonctionnaires administratifs chassés de leurs bureaux par manque de chaises, diplômés d’université ployant sous le poids de leur science stérile, enfin les éternels ricaneurs, philosophes amoureux de l’ombre et de leur quiétude… » Il résumait ainsi son « art de vivre » dans un livre d’entretiens avec Michel Mitrani : « Se détacher de tout ce qu’on vous apprend, de toutes les valeurs, les dogmes. C’est-à-dire faire sa propre révolution ». Une leçon à méditer…

 

Œuvres complètes (1)

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Conversation avec Albert Cossery

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De Sarajevo à Srebrenica

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Un mois avant que le Covid-19 nous confine dans nos logements, Alexis Brunet s’est rendu à Sarajevo. De 1992 à 1996, les habitants de la « petite Jérusalem » ont été assignés à résidence. Reportage.


À quarante minutes de Zagreb en avion, la ville de Sarajevo. La sobriété de  l’aérodrome sarajévien tranche agréablement avec l’extravagance du mondialisme tapageur de l’aéroport de Roissy. Le long des propres avenues du « Novo Sarajevo », commerces de l’Occident – MacDonald’s, Zara etc – côtoient d’austères bâtisses de l’ère socialiste. « Après que Gravilo Princip a tiré sur l’Archiduc François Ferdinand sur le pont latin, des gens l’ont amené jusqu’ici pour essayer de le sauver. L’Archiduc est mort juste en face de la maison », m’assure mon hôtelier, un Sarajévien plutôt épais d’une cinquantaine d’années. L’attentat eut lieu le 28 juin 1914. Peu avant de succomber au tir qui atteignit son cou, l’Archiduc suppliait sa femme Sophie Chotek, visée par une balle à l’abdomen, de rester en vie pour leurs enfants. « Ce n’est rien », lui rétorqua-t-elle six ou sept fois avant d’agoniser. Quelques mois après, l’Europe puis le monde s’embrasaient. L’histoire du XXème siècle est née à Sarajevo. 

Quand résonne l’appel du muezzin dans « la petite Jérusalem », les cloches des cathédrales viennent lui prêter main forte. À l’avant-garde de la sempiternelle « diversité », la capitale bosniaque fut jadis un laboratoire de cohabitation entre l’Église catholique, sa cousine orthodoxe et l’islam. En 1541, la ville accueillit également des Séfarades, descendants des Juifs boutés hors de la péninsule ibérique un siècle plus tôt. Au XVIIème, ceux-ci furent rejoints par leurs cousins ashkénazes. À la veille de la seconde guerre mondiale, les Juifs représentaient alors près de 20 % des Sarajéviens. Quelle est aujourd’hui la confession principale ? Lors du recensement de 2013, 84 % des Sarajéviens déclaraient être musulmans. Dans le « Novo Sarajevo » cependant, on ne croise pas plus de femmes en hiijab qu’à Paris. Et dans la vieille ville, on n’en voit guère autant qu’à la Gare du Nord et son contingent de barbes, de foulards et djellabas. L’héritage d’une longue histoire qui débute avec la conquête de Jules César ? Toujours est-il que la Bosnie-Herzégovine fut colonisée par les Romains. 

En 395, l’Empire Romain se scinde. Si elle est alors convoitée par Constantinople, c’est finalement Rome qui est l’heureuse gagnante de l’actuelle Bosnie-Herzégovine. En 499, les Ostrogoths conquièrent la région, dont Sarajevo. À l’époque médiévale, la ville est à la croisée de Byzance, de la Serbie, de l’Église romaine ou de la Croatie. Au XVIème siècle, les Ottomans s’en emparent, en compagnie de leur très fidèle Coran. Sous le règne de Soliman le Magnifique, le gouverneur Gazi Husrev-Begova va développer la ville et la chamarrer de minarets. La tutelle ottomane durera jusqu’en 1878. L’esprit de conquête turc s’est-il pour autant évaporé ? En mai 2019, empêché par plusieurs pays de l’Union européenne de tenir des meetings chez eux, un certain Recep Tayyip Erdogan rassemblait des milliers de Turcs d’Europe à Sarajevo. Si une partie de la population s’en indigna, y voyant l’expression d’un « néo-ottomanisme », Bakir Izetbegovic, homme politique bosniaque musulman alors membre de la tri-présidence bosnienne, appelait la foule à voter pour Erdogan, « un homme que Dieu vous a envoyé ». 

Centre ville de Srebrenica
Centre ville de Srebrenica

Actuellement, 51 % des Bosniaques seraient de confession musulmane. Durant la guerre civile, des milliers de moudjahidin – dont une poignée de franco-algériens – partirent appuyer leurs « frères » bosniaques contre les « infidèles » serbes et croates. L’atrocité de leur façon de procéder ira jusqu’à horrifier les prisonniers de guerre serbes. Aujourd’hui, qu’en est-il de l’appel du djihad vers le Proche et Moyen-Orient ? Entre 2012 et 2016, environ 300 Bosniaques seraient partis en Syrie et en Irak[tooltips content= »« La Bosnie prépare le rapatriement de 30 à 40 de ses ressortissants de Syrie », Le Figaro, 03 décembre 2019″](1)[/tooltips]. À titre de comparaison, LCI évoquait en 2017 le nombre de « 693 Français adultes dans la zone irako-syrienne, ainsi que 504 enfants ». Si le bosnien, croate, serbe, serbo-croate, monténégrin – rayez les mentions inutiles – parlé en Bosnie a emprunté des mots au turc, il en a peu emprunté à la langue du Coran. Désormais, les Arabes s’intéressent au pays : depuis 2017, une ligne d’avion relie directement Doha à Sarajevo. Ainsi pendant l’été, les émirs peuvent fuir leur bouillon de soleil pour goûter aux joies du climat tempéré. En face de la bibliothèque Gazi Husrev-Begova, la plus ancienne institution culturelle de Bosnie, une plaque offerte par le Qatar le 15 janvier 2014 rappelle que l’Émirat a fortement investi dans la rénovation de la bibliothèque. 

Dans la vieille ville imprégnée de l’ère ottomane, bars à chicha côtoient café turcs et babioles d’inspiration orientale. Mis en soif par des heures de flânerie, je trouve mon bonheur dans ce dédale de ruelles : un restaurant proposant de la « Sarajevska » – la bière locale – à la pression et des plats bosniaques à la viande certifiée halal (!). « Ce n’est pas courant n’est-ce pas ? » me lance la patronne – une petite femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux courts et au ventre épais – devant mon indissimulable stupéfaction. Sur les murs du bistrot, des toiles rappellent l’orientalisme d’Eugène Delacroix. Elles sont l’œuvre « de Paja Jovanovic, m’informe mon hôtesse, un fameux peintre serbe du XIXème siècle ». Deux hommes de la quarantaine font alors irruption pour prendre un thé. « D’où venez-vous ? », leur demande l’aimable patronne. « D’Arabie Saoudite », répondent les deux hôtes. Le commerce adoucit les mœurs, écrivit Montesquieu.

Les écolos ne l’ignorent pas, Sarajevo est située dans une cuvette. À partir du 5 avril 1992, elle fut assiégée pendant quarante-quatre mois. Dans Sarajevo, portrait d’une ville du dedans, paru en 1994 [tooltips content= »Éditions Connectum, 2017. Première édition : Durieux, Zagreb, 1993″](2)[/tooltips], l’écrivain local Dzevad Karahasan y perçoit un caractère médiéval : « depuis le début du siège, l’armée populaire yougoslave a coupé l’eau et le courant ; elle ne laisse entrer ni vivres, ni médicaments, ni combustibles, ni produits de base indispensables pour le maintien d’une certaine hygiène. Cette méthode a été pour la première fois utilisée […] dans la guerre qui opposa le roi de France et le comte Simon de Montfort aux Cathares », assure-t-il. Le long de la portion de voie rapide M18, des immeubles pour petites gens portent toujours des marques de balles. Encore maintenant, la voie rapide est surnommée Snajperska Aleja (Allée des Snipers). 

Immeuble de Snajperska Aleja
Immeuble de Snajperska Aleja

À quelques encablures de l’avenue, se dresse modestement la mosquée Maghribia. Dzevad Karahasan rappelle pourquoi si éloignée du Maghreb, cette mosquée porte ce nom curieux : sous l’empire ottoman, elle était située à l’extrême limite de la ville. Dans la nuit du 27 au 28 mai 1992, elle même et Marindvor, le quartier qui l’entoure, furent mitraillées aux tirs de roquettes et à l’arme lourde. La mosquée en perdit son toit et son minaret. Aujourd’hui, toit et minaret sont revenus. En revanche, rien d’avenant à errer dans ce quartier à la nuit tombée. Sur le parking qui jouxte la mosquée, quelques gamins zonent sur une rampe de skateboard qui ploie sous de mauvais graffitis. Au rez-de-chaussée d’un immeuble dégoulinant de tags du même style et criblé de trous, une femme d’une soixantaine d’années fume une cigarette à sa fenêtre. 

« Il n’y jamais eu de bombes ici », m’assure un monsieur aux cheveux blancs entre deux verres. Dzevad Karahasan évoque pour sa part « des destructions hallucinantes ». Au vu de la sérénité apparente des Sarajéviens, difficile d’imaginer la détresse des quatre années de siège. « Beaucoup de gens n’ont pas tiré les leçons de la guerre, quatre années où on n’avait pas à manger et où tous les jours des gens mourraient », déplore pourtant Enisa, chez qui je me fournis en café bosniaque et en thé turc. « Le problème, c’est qu’une partie des Serbes nie l’existence des massacres comme celui de Srebrenica », me lâche cette pétillante quinquagénaire qui confie être orthodoxe. 

À six heures du matin, le discret appel du muezzin vient assister mon réveil. Sur la route de montagne en direction de Srebrenica, des pavillons semblant tirés de « Twin Peaks » côtoient des immeubles délaissés. Passée la bourgade de Kladanj, à l’est de Sarajevo, des pins parsemés de flocons s’érigent pour chatouiller un ciel dégagé. Sitôt montée dans le bus au village suivant, une vieille dame m’offre des beignets de viande bovine. Tandis que nous continuons à zigzaguer vers l’est, les montagnes se font moins imposantes, le paysage s’obscurcit, les bâtisses industrielles à l’abandon prolifèrent. Nous arrivons alors à Brahunac, petite ville à l’allure oubliée et au parfum de l’Est décuplé. 

Vingt-cinq ans après la guerre, Srebrenica dégage encore une désolation certaine. De vieux squelettes d’immeubles en ruines qui tiennent miraculeusement debout côtoient des maisons édentées d’où pend du linge aux fenêtres, tels les fantômes d’un lourd passé qui hantent des temps plus cléments. Alors qu’elle était sous protection de l’ONU, Srebrenica fut quotidiennement bombardée. En 1991, elle comptait au moins 36 000 habitants. Aujourd’hui, elle n’en compte même pas la moitié. Sur un modeste terrain de football en béton, des gamins goûtent aux joies du ballon. À côté, des tours d’où pend du linge à chaque fenêtre, et aux pieds desquels s’entassent des bûches de bois à chauffer, feraient passer certaines cités HLM du film Les Misérables pour des havres de prospérité. « Comme il n’y a pas de travail ici, les gens partent à Sarajevo ou à Belgrade », me souffle le chauffeur de taxi qui me mène au Mémorial, à sept kilomètres du centre-ville. 

« Le passé doit être retenu par la manche comme quelqu’un qui se noie. Ce qui fut n’a, dans l’être, que la place que nous lui donnons. Les défunts sont sans défense, et dépendent de notre bon vouloir », a écrit Alain Finkielkraut dans Une voix vient de l’autre rive. D’après le Mémor

Cimetière du Mémorial de Srebrenica
Cimetière du Mémorial de Srebrenica

ial de Srebrenica, au moins 8372 hommes et adolescents ont été méthodiquement tués du 13 au 19 juillet 1995. Dans le cimetière, des stèles musulmanes blanches se dressent à perte de vue. En face, un hangar accueille la salle du Mémorial. Au fond, des clichés d’hommes en pleine force de l’âge la peau sur les os, viennent nous rappeler qu’à peine cinquante ans après la barbarie nazie, des camps sont réapparus en Europe, à 1400 kilomètres de chez nous. 

En septembre 2015, la justice de Belgrade lançait son premier procès sur le massacre contre huit hommes de son pays, dont un commandant surnommé « Nedjo le boucher ». En octobre 2016, Srebrenica a choisi comme maire un Serbe dénommé Mladen Grujicic qui refuse que le massacre soit qualifié de génocide. En avril 2019, Milorad Dofdik, actuel membre serbe de la tri-présidence bosnienne, déclarait pour sa part à la télévision serbe RTRS que les Bosniaques « essaient de bâtir le mythe de Srebrenica. C’est un faux mythe, ce mythe n’existe pas ». Dans un des rares troquets ouverts, des airs d’accordéon à la télévision. À la table d’à côté, un petit homme au poil grisonnant et à la moustache de sultan enchaîne les verres cul sec d’eau-de-vie.  Suite au sixième, il fait éteindre la télévision pour brancher son smartphone à tue-tête. Il m’invite alors à y contempler la chanteuse bosniaque, une jolie fleur aux yeux noirs et aux cheveux coiffés d’un couvre chef à la turque. « C’est de la bonne musique bosniaque et la chanteuse est très sexy ! » s’enflamme-t-il en anglais avant de mimer un geste d’ébats amoureux. « Il va voir une prostituée », me livre le patron sur le ton d’une confidence sitôt notre sultan parti du café. 

Sur les hauteurs de Sarajevo, une maison est à vendre. Le fameux « for sale » y est traduit en arabe en bas du panneau. « Les Arabes aiment venir ici, surtout en été car il y fait moins chaud que chez eux. Ceux qui ont de l’argent, les Saoudiens, achètent des maisons sur les hauteurs de la ville. C’est bon pour les affaires », m’affirme Enisa, ma vendeuse de café, qui ne semble pas s’inquiéter d’une possible bigotisation des Sarajéviens musulmans au contact de ceux qui s’imaginent détenir le monopole de la pureté. En revanche, « les hommes politiques qui veulent nous séparer par ethnie ou par religion », cela semble la préoccuper. Nous convenons alors que l’exacerbation des identités peut être désastreuse à l’équilibre des sociétés. « Nous sommes en Bosnie ici, ce n’est pas l’endroit pour brandir des drapeaux serbes ou d’ailleurs, ce n’est pas normal », ajoute-t-elle. Difficile de ne pas songer aux drapeaux algériens ou marocains régulièrement brandis dans nos manifestations.

De 1992 à 1996, à 1400 kilomètres de chez nous, des milliers d’hommes, femmes et enfants ont été tués en raison de leur nom de famille ou de leur confession – réelle ou supposée. Près de trente ans après, les assignateurs à résidence identitaire promeuvent le développement séparé dans la terre du défunt maréchal Tito. En France, tandis qu’un humoriste déclarait en octobre 2019 que « les musulmans ne sont pas dans un projet d’assimilation » [tooltips content= » Déclaration de Yassine Belattar, le 27 octobre 2019, lors du « rassemblement contre l’islamophobie » à Paris »](3)[/tooltips], des responsables politiques veulent séduire le « vote musulman » et considèrent les Français de confession musulmane comme une communauté. À travers cette essentialisation des Français musulmans, ils jouent le jeu des islamistes et préparent le nid de la « balkanisation » à la française. Les « décoloniaux » ou autres identitaires qui s’amignonnent le nombril ne sont pas en reste, nous divisant en fonction de notre origine ethnique, de notre sexualité ou de notre confession supposée, nous menant toujours plus vers le morcellement de notre société. « Srebrenica devrait être le symbole de ce qui est arrivé, et peut arriver à nouveau », a déclaré Ron Haviv, un photojournaliste américain ayant couvert la guerre des Balkans. « Ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies, les nôtres aussi », nous avait déjà prévenu Primo Levi. Y compris chez nous, en effet.

Le Covid accélère la vente en ligne de stupéfiants

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Après des débuts très laborieux, le confinement en banlieue devient une réalité. Les dealers s’adaptent et développent la livraison à domicile, via les réseaux sociaux.


Cela n’aura pas été sans mal. À la Duchère, à Lyon, les affrontements entre jeunes et policiers chargés de faire appliquer le confinement ont duré une bonne partie de la soirée, le 16 mars. Dans le secteur des Hautes-Mardelles, à Brunoy (Essonne), où il y a eu de violentes émeutes en février, les policiers qui tentaient de vider les rues ont essuyé des jets de projectiles, le 19 mars. À la cité des fleurs, à Beauvais, le 24 mars, une policière de 23 ans a été gravement blessée à la tête par une brique, alors qu’elle intervenait avec ses collègues sur un attroupement d’une dizaine de personnes. Dans le quartier du Franc-Moisin, à Saint-Denis, une patrouille a été attaquée à coups de fusées de feux d’artifice tirées à l’horizontale, dans la nuit du jeudi 26 mars au vendredi 27 mars (les images sont spectaculaires, mais il n’y a pas eu de blessés).

Les banlieues ? Pas prioritaires pour Beauvau

Le 18 mars, selon le Canard enchainé, le secrétaire d’État Laurent Nuñez avait déclaré aux préfets de zones de défense, lors d’une visio-conférence, qu’il n’était « pas dans les priorités de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements ». De fait, les élus locaux ont semblé plus actifs que l’État. Le 23 mars, la maire PCF d’Aubervilliers, Meriem Derkaoui, a décrété le couvre-feu de 20H à 5H du matin. La préfecture lui a demandé de le retirer, faisant savoir que ce n’était pas « une réponse adaptée », sans bien expliquer ce qu’elle préconisait. 

Le même jour, la maire de Vénissieux, Michèle Picard (également PCF), a rendu public un courrier adressé à la préfecture du Rhône, à qui elle demandait des renforts de police pour mettre fin aux parties de foot et aux barbecues en plein air, qui continuaient comme si de rien n’était. Elle n’en a pas eu.

A lire aussi: Coronavirus: Whatsapp contaminé

Alors que le mois se termine, les rues de certaines cités semblent néanmoins se vider. 

Les pages Facebook des différents comités de quartier de Seine-Saint-Denis parlent d’un calme inhabituel à Aubervilliers, Saint-Denis ou Clichy. Les trafiquants ont visiblement quitté le terrain. Sous l’effet du confinement, les clients se faisaient probablement rares. Les affaires continuent, néanmoins. De nombreux comptes de dealers ont été ouverts ces derniers jours sur Twitter (Jogplug420, Calebweed, Tomyweed ou Shop_weed…). Ils proposent des livraisons à domicile, avec fils WhatsApp et numéro de téléphone pour passer les commandes (voir encadré). Le coronavirus pourrait bien accélérer le transfert du trafic depuis la rue vers internet.

Et bientôt, le Ramadan…

Il y a bien sûr des zones d’ombre. Difficile de savoir si le confinement est réellement appliqué à l’Ariane, cité des faubourgs de Nice, ou encore à Valdegour, quartier en déshérence de Nîmes. Dans cette plaque tournante du trafic de drogue régional, l’antenne du commissariat de police a fermé, faute de personnel pendant la crise du coronavirus. L’office public Habitat du Gard y avait déjà suspendu sa permanence le 12 mars. Quant à savoir ce qu’il se passe au sein des familles confinées… Le site du café pédagogique a mis en ligne plusieurs témoignages d’enseignants qui ne nourrissent aucune illusion sur la « continuité pédagogique » dans les familles dont les parents ne parlent pas le français. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et mes libertés c’est du poulet?

Prochaine échéance importante, le ramadan, grand moment de convivialité, de fêtes et de réjouissances collectives. Il commence le 24 avril. Vu les dix jours de retard à l’allumage pour le confinement, il devrait coïncider avec le pic d’intensité du Covid en banlieue. 

C’est peut-être en prévision de cette échéance que la préfecture de Seine-Saint-Denis avait demandé à Aubervilliers d’annuler son couvre-feu, mesure d’exception à utiliser avec parcimonie. Elle pourrait se montrer utile en cas de ramadan agité.

Des exemples de propositions au grand jour, sur le réseau social Twitter

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Les territoires conquis de l'islamisme

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Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

 


Nous vous dévoilons ce matin les phases du développement du syndrome de détresse respiratoire aigu dans l’organisme, et comment la médecine peut agir. Enfin, nous vous révélons pourquoi vous pouvez être affecté, et pas votre voisin. Ou inversement. La parole est aux médecins !


 

Avant d’entrer dans des explications techniques, il faut rappeler la physiologie de base : comment est fait notre système respiratoire et comment il fonctionne. 

L’appareil respiratoire commence juste après le larynx par la trachée. Arrivé dans le thorax, ce gros tuyau se divise en deux plus petits, les bronches souches, qui elles-mêmes vont se diviser en bronches de plus en plus petites jusqu’aux bronchioles, bronchioles qui se terminent par un petit sac à la paroi extrêmement fine, l’alvéole pulmonaire. Chaque alvéole pulmonaire est irriguée par un petit vaisseau sanguin, le capillaire pulmonaire. L’ensemble alvéole-capillaire est ce qu’on appelle la membrane alvéolo-capillaire. C’est à travers cette membrane perméable que se font les échanges gazeux : le sang qui circule dans le capillaire se charge de l’oxygène présent dans l’alvéole pour le distribuer vers le cœur et vers toutes les cellules de l’organisme ; en retour il récupère le dioxyde de carbone produit par le fonctionnement cellulaire pour l’évacuer vers l’extérieur. Chaque poumon contient 300 millions de ces unités de base, ce qui représente une surface membranaire totale de 75 m2

Une infection potentiellement catastrophique

Le SDRA est une maladie inflammatoire aiguë de la membrane alvéolo-capillaire qui conduit à une diminution drastique de l’oxygénation du sang. Complication grave de la pneumopathie du Covid-19, il survient dans environ 5% des cas d’infection documentée.

Plus généralement, cette maladie se voit surtout dans le cadre de pathologies infectieuses, bactériennes le plus souvent, mais aussi virales. Une grippe banale peut ainsi se compliquer d’un SDRA, mais avec une fréquence 100 fois plus faible que le Covid-19. Le SDRA évolue en trois phases successives :

– La phase exsudative, qui suit l’agression par le virus (ici le SRAS-CoV-2) : l’altération des cellules de la membrane alvéolo-capillaire produit un liquide riche en protéines. Celui-ci  s’accumule dans les alvéoles, « noyant » peu à peu le poumon. On parle « d’œdème lésionnel ».

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– La phase proliférative : les macrophages, ces cellules qui éliminent les agents pathogènes, arrivent en grand nombre au site de l’infection (le poumon). Ils sécrètent en grande quantité des molécules pro-inflammatoires, ce qu’on appelle des médiateurs de l’inflammation. Ces médiateurs à leur tour vont recruter des polynucléaires (globules blancs) qui se mettent à sécréter des molécules dirigées contre le virus. Malheureusement, ces molécules pro-inflammatoires dépassent leur but : elles ont une « cytotoxicité », c’est-à-dire qu’elles abîment les cellules de l’alvéole. Ainsi les alvéoles sont à la fois remplies de liquide et partiellement détruites. La catastrophe est en place : l’oxygénation du sang ne se fait plus correctement.

– La dernière phase, la guérison, survient au bout de 10 à 15 jours dans les cas favorables. L’orage infectieux est passé, la cicatrisation peut aboutir à une récupération. Récupération totale dans les bons cas, mais parfois aussi malheureusement fibrose, laissant des séquelles définitives à type d’insuffisance respiratoire chronique.

Pourquoi tout le monde ne développe pas le SDRA?

Pourquoi certaines personnes font-elles un SDRA tandis que d’autres ne développent qu’une forme bénigne du Covid-19 ? Il n’y a pas de certitude en ce domaine. Les comorbidités (maladie pulmonaire préexistante comme la bronchite chronique ou l’asthme, maladie générale comme le diabète ou le cancer…), ou l’âge avancé (qui diminue les capacités respiratoires de façon physiologique) semblent jouer un rôle. Il a aussi été montré que la « charge virale » des patients graves était 60 fois plus importante que celle des patients ayant une forme bénigne. 

Sur le plan clinique, l’installation du SDRA se fait vers le 4-10 ème jour après les premiers symptômes de Covid-19. On note une difficulté à respirer, une augmentation de la fréquence respiratoire, un essoufflement au moindre effort, puis dans les cas plus sévères l’apparition d’une coloration violette des lèvres ou des ongles (la cyanose). 

Cette situation doit conduire à une hospitalisation en urgence. Elle permettra le diagnostic de certitude de la maladie, notamment grâce au scanner pulmonaire qui montre des aspects typiques « en verre dépoli » (visualisation directe du poumon noyé de liquide). Et aussi, et surtout, un traitement ! D’abord par oxygène simplement diffusé par une petite sonde nasale ou un masque, puis, dans les cas les plus graves, par ventilation artificielle. Car si le nombre d’alvéoles malades progresse, on entre dans un cercle vicieux qui ne peut être rompu que par le recours à cette technique disponible dans les services de réanimation, où on branchera le malade sur une machine (un respirateur) après avoir inséré un tube dans la trachée (intubation).

La ventilation pousse de l’air enrichi dans le système respiratoire du malade

Le but de la ventilation artificielle est d’oxygéner le sang en essayant de « recruter » les alvéoles pulmonaires encore fonctionnelles. Pour ce faire, le respirateur y pousse de l’air enrichi en oxygène sous une haute pression qui les maintient ouvertes. Il faut cependant respecter un certain équilibre : les volumes insufflés ne doivent pas être trop importants et les pressions pas trop élevées pour ne pas induire de nouvelles lésions, dites de « volo » ou « baro »traumatisme. Les alvéoles qui ne sont pas encore complètement noyées ont tendance à s’écraser sur elles-mêmes à l’expiration,  phase du cycle pendant laquelle le ventilateur n’envoie plus de gaz sous pression ; pour éviter de perdre ce contingent la machine peut induire une pression positive de fin d’expiration (PEEP) qui va permettre de recruter de nouvelles alvéoles fonctionnelles. Pour optimiser au mieux la ventilation artificielle, il est indispensable que le patient se laisse complètement faire sans avoir de mouvements respiratoires spontanés qui parasiteraient le rythme imposé par la machine. Aussi, on le place en coma thérapeutique (comme au cours d’une anesthésie générale) tant que la ventilation mécanique est nécessaire. 

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D’autres problèmes peuvent survenir. Par exemple, le poumon gorgé de liquide pèse lourd. Chez le patient couché sur le dos, ce surpoids peut contribuer à lui seul à écraser les alvéoles les plus postérieures. Pour essayer de sauvegarder le maximum d’alvéoles fonctionnelles, on peut positionner le patient à plat ventre pendant quelques heures, ce qui permet souvent d’améliorer grandement l’oxygénation. D’autres thérapeutiques peuvent encore être mise en place. Citons bien sûr l’augmentation de la quantité d’oxygène dans le mélange gazeux délivré par la machine. Au maximum, on peut aller jusqu’à ventiler le malade en oxygène pur, mais pas trop longtemps car l’oxygénothérapie à trop forte concentration peut induire de nouvelles lésions alvéolaires – en partie en raison de l’apparition de radicaux libres de l’oxygène. Citons aussi l’utilisation du monoxyde d’azote, gaz toxique quand il s’agit de pollution atmosphérique, mais qui, mélangé à très faible dose (5 parties par million) au mélange air-oxygène délivré par le respirateur, dilate les petits capillaires et augmente ainsi le débit de sang qui circule en regard des alvéoles encore fonctionnelles. La dernière possibilité, extrême, est de placer le patient sous oxygénation par membrane extracorporelle (ECMO). C’est à proprement parler une circulation extracorporelle puisqu’on dérive le sang vers une machine (une « membrane ») qui va l’oxygéner en court-circuitant les poumons. Ce type de traitement, réservé aux cas d’extrême sévérité, ne peut être effectué que dans des centres très spécialisés – souvent des centres qui disposent d’un service de chirurgie cardiaque.

Quand les bactéries rappliquent ou que les autres organes trinquent

Par ailleurs, pendant les 2 à 3 semaines de la phase aiguë, d’autres complications peuvent survenir : la surinfection pulmonaire par des bactéries, qui va aggraver la détresse respiratoire ; des lésions dites de décubitus (escarres et enraidissement articulaire) ; une diminution de la masse musculaire due au coma prolongé et à l’inflammation, qui nécessitera une rééducation prolongée après la guérison (c’est la « neuropathie de réanimation », très fréquente) ; et surtout la défaillance d’autres organes (rein, cœur, foie) due au manque d’oxygène, à la libération dans la circulation des nombreuses protéines pro-inflammatoires, ou même provoquée par le virus lui-même (dans le cas présent, très probable toxicité rénale directe du SRAS-CoV-2). Chacune de ces défaillances doit être traitée pour son propre compte : antibiothérapie pour les surinfections bactériennes, mobilisation passive par un kinésithérapeute, épuration extrarénale (dialyse), drogues inotropes positives (qui soutiennent le cœur) et vasoactives (qui maintiennent la pression artérielle), etc.

Ainsi de nombreuses techniques de pointe sont mobilisées pour traiter le SDRA. Quand on parle de « lit » de réanimation, il faut bien avoir en tête qu’il ne s’agit pas d’un lit isolé, mais d’un ensemble de machines de haute technologie qui sont au service du malade. Et pour faire fonctionner ces machines, il faut aussi un personnel soignant hautement spécialisé. Du médecin (réanimateur médical et anesthésiste-réanimateur) à l’aide-soignant, en passant par l’IADE (infirmier-anesthésiste diplômé d’état), chacun a un rôle précis à jouer dans la grande bataille contre le SDRA.

Quel pronostic pour cette maladie effrayante ? 

Le SDRA est une pathologie bien connue des réanimateurs. C’est même leur quotidien. Une étude internationale (Bellani G et coll. JAMA 2016) portant sur près de 30 000 patients a montré que le SDRA touche 10,4 % des patients de réanimation et 23,4 % de ceux qui sont sous respirateur. La mortalité globale était de 40 %. En ce qui concerne le SDRA lié spécifiquement au Covid-19, la mortalité varie entre 22 et 62 %. Ainsi, à Wuhan, sur 201 patients hospitalisés avec une défaillance respiratoire, 42 % ont fait un SDRA et 50 % en sont décédés. Les facteurs de risque de mauvais pronostic, c’est-à-dire de décès, étaient toujours les mêmes : âge avancé et présence de comorbidités. Curieusement, la fièvre initiale supérieure à 39° était un facteur de risque de survenue d’un SDRA, mais diminuait la mortalité de celui-ci.

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La recherche n’est pas en reste pour tenter d’améliorer le pronostic du SDRA. On attend ainsi beaucoup d’une molécule tirée du sang d’un ver marin, l’arénicole. L’hémoglobine de cette bestiole transporte beaucoup plus d’oxygène que le sang humain. Infusée par perfusion dans le sang du malade, cette molécule pourrait augmenter l’oxygénation tissulaire, alors même que la fonction pulmonaire serait encore très grave. Sa synthèse est en cours et les essais cliniques devraient prochainement débuter. Comme on le voit, du pangolin à l’arénicole, nos amis les bêtes tiennent une place de choix dans cette chronique !

En matière de SDRA lié au Covid-19, l’espoir réside aussi dans la prévention. Des traitements pour diminuer la charge virale sont à l’essai. On peut penser qu’ils limiteront le risque de survenue d’une forme grave. Nous verrons cela dans un prochain article.

Vous aussi, saisissez les opportunités de l’après-épidémie!


Que vous soyez prof, professionnel de la santé, ancien membre du gouvernement Hollande, stagiaire à BFMTV ou patron de bistro, il y a des mesures d’urgence à adopter pour tirer parti de cette fichue crise sanitaire!


Ça y est. Nous y sommes, en plein milieu de l’épidémie de Coronavirus, nouveau fléau venu d’Asie après le SRAS, la peste noire, la perche à selfie et Gangnam Style (3 543 988 873 d’infectés à travers le monde selon Youtube).

Désormais, c’est la psychose, l’anxiété et le règne du principe de précaution.

Vous êtes tous invités à rester chez vous et à adopter les mesures qui s’imposent : rester chez vous ; mais aussi : rester chez vous ; sans oublier de : RESTER CHEZ VOUS.

Si vous êtes atterré par la perspective de cohabiter avec les gosses 7j/7 et 24h/24 pendant encore un mois (soyons optimistes) ou si vous êtes déprimé parce que vous vous retrouvez au chômage technique, la période qui suivra sera très riche en opportunités. Naturellement si vous êtes encore là ! Il faudra seulement être malin et savoir les saisir pour surfer sur la vague de la post-apocalypse. Tour d’horizon des mesures d’urgence à adopter après la fin de l’épidémie.  

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Vous êtes prof

Vous avez sauté de joie à l’idée de ne plus revoir vos sales élèves pendant trois semaines ? Vous avez rapidement déchanté en passant vos journées à composer des cours et des devoirs en ligne, tandis que les gens vous méprisaient encore plus que d’habitude en vous traitant de sale feignasse ?

L’heure de la vengeance sonnera bientôt ! Pendant que vous trimiez à taper tous vos cours ou à essayer de comprendre comment fonctionne la plateforme de cours en vidéo et à distance de l’Éducation nationale, à laquelle personne ne se connecte de toute façon, vos élèves auront passé cinq semaines (en comptant les vacances scolaires) A NE RIEN FOUTRE. 

Vous pouvez être sûr que la plupart n’auront même pas daigné ouvrir les jolis récapitulatifs de cours placés semaine après semaine sur « l’environnement numérique » de votre bahut. Quant à vos rares tentatives vidéos de cours en ligne, vous pouvez être sûr qu’elles auront moins de succès que certains films de Benjamin Griveaux. Mais ces petites enflures qui vous ont refilé le Corona juste avant la fermeture de votre établissement vont rapidement déchanter quand 1) ils vont s’apercevoir que vous êtes toujours vivant, 2) ils vont découvrir le devoir sur table coefficient 15 portant sur des chapitres du cours dont ils n’ont jamais entendu parler. 

Ce sera à votre tour de rigoler, pas trop fort tout de même pour éviter la quinte de toux fatale.

Vous êtes restaurateur ou patron de bar

Cette fois c’est la fin. Vous avez monté un commerce en octobre 2018. Vous avez réussi à survivre aux gilets jaunes et aux grèves des transports sans mettre la clé sous la porte et vous repreniez doucement espoir jusqu’à l’arrivée de ce foutu virus qui va à coup sûr mettre par terre votre gargote. 

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Détrompez-vous ! Au lieu de pleurnicher sur votre comptoir comme Florence Foresti aux Césars, vous devriez déjà être en train de commander de la bière par camions entiers pour inonder votre clientèle de Coronarita, Corona Sunrise, Corona Sunset et tous les cocktails que vous pouvez imaginer à base de Corona, qui couleront à flot lors de la CORONA FUCKING FIESTA organisée dès la réouverture du bar ! Dès la fin de l’épidémie, le festivisme inconscient et irresponsable reprendra ses droits. Les gens auront soif de débauche, de sexe et de teuf jusqu’à plus d’heure et surtout ils auront SOIF ! Préparez-vous sans attendre pour l’interminable fête de fin de quarantaine et les cohortes de soirées « Covid ton verre », « Covid-toi la tête », « Corona No More » et « Virus Party » qui se succéderont jusqu’à la prochaine pandémie mondiale. 

Les affaires vont vite reprendre et vous aurez le temps de vous faire assez de pognon pour pouvoir envisager une retraite précipitée, à l’abri sur une île paradisiaque quand les choses sérieuses commenceront vraiment ! 

Vous faites partie du personnel hospitalier

Vous n’êtes pas à la fête ces derniers jours, c’est le moins qu’on puisse dire. Quand tous ceux qui bombaient le torse et faisaient les malins se sont précipités à l’hôpital à la première toux par paquets de mille, le système hospitalier s’est retrouvé à deux doigts de la saturation et vous avec. Mais il faut voir le bon côté des choses. Quand cette foutue épidémie sera passée et que vous aurez dormi trois jours d’affilée pour rattraper les heures de sommeil perdues, vous serez le roi des soirées et votre conjoint ou votre conjointe vous regardera avec des yeux humides d’admiration. On vous paiera sans arrêt des coups dans les bars et c’est tout un peuple de labradors reconnaissants qui sera à vos pieds pour le restant de votre vie, enfin disons au moins six ou sept semaines (c’est le temps pour que les gens oublient et se remettent à se plaindre et à traiter les autres comme de la merde). 

Et puis Emmanuel Macron a annoncé qu’il ferait (enfin) un geste envers le secteur hospitalier et les personnels de santé, eut égard aux services rendus à la nation. Il ne mentirait quand même pas dans de telles circonstances non ?

Vous êtes le stagiaire de BFMTV

Vous voulez « devenir reportaire de térin » depuis que vous êtes tous petit.

Voilà c’est l’occasion, l’épreuve du feu est là. Vous allez pouvoir passer des heures à vous les geler devant une bretelle de périph’ déserte pour un reportage de terrain sur la diminution de la circulation pendant le confinement. Puis vous irez attraper le Corona dans le hall d’un hôpital où votre chaîne vous aura dépêché pour aller récolter un peu de larmes, de peur et de fatigue pour les heures de grande écoute et pour qu’Alain Duhamel puisse pontifier à loisir. Mais ne perdez pas espoir. Avec de la chance, le virus fera peut-être un peu le ménage dans la rédaction et vous pourrez espérer vous hausser du col pour faire un jour autre chose que des sujets de merde sur l’annulation des Comices agricoles du Neubourg (Eure) à cause du Corona. 

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Un jour peut-être vous deviendrez Alain Duhamel à la place d’Alain Duhamel.

Vous faites partie du gouvernement

Ne nous cachons pas la vérité : cette gestion de crise a été si merdique de haut en bas qu’elle laissera peut-être une nouvelle expression dans le parler populaire. On ne dira plus « tu as vraiment merdé » mais « tu as macroné sévère ». Entre cette évaporée de Buzyn qui a tranquillement jeté une grenade dégoupillée au milieu de la majorité LREM ou l’incompréhensible pénurie de masques chirurgicaux qui pèse si lourd aujourd’hui, toute la Macronie du sol au plafond semble infectée par le Conovirus-2020. Vous pouvez prier pour que ça se tasse en sortie de crise mais franchement il y a peu de chances. Cette fois ça c’est vu. 

Emmanuel Macron est peut-être toujours aussi exalté et plane au-dessus du champ de bataille de sa guerre sanitaire, shooté au lyrisme médical et à la solidarité européenne, mais vous savez vous quelle sera la première mesure d’urgence à prendre dès la fin de ce foutu confinement : prendre un aller simple pour quitter la France au plus vite avant que ça commence à macroner vraiment dur et que la tempête ne s’abatte aussi sur vous. Vous pourriez vous mettre en coloc avec Valls à Barcelone.

Vous étiez membre du gouvernement sous Hollande

Vous n’avez pas attendu Macron pour macroner sévère, du temps du président Normal Ier. Ancienne Ministre de la Santé, ancien conseiller chargé de la sécurité sanitaire de l’ancienne Ministre de la Santé, quand « l’union sacrée contre le Covid » n’aura plus cours, cela sera difficile de justifier la décision prise en 2013 de supprimer un stock d’un milliard de masques pour s’orienter vers une délocalisation de la production… en Chine.

Et au moment où on vous demandera de fournir rapidement des explications convaincantes, ce ne sera pas possible de se planquer derrière un masque FFP en espérant qu’on vous oublie. Vous pourrez toujours prendre vous aussi un aller simple pour Barcelone comme vos copains de l’actuel gouvernement. Mais les Espagnols vont peut-être finir par en avoir marre de donner asile à toutes les ganaches de la politique française. 

Dites 33 !


La playlist du confinement de Causeur


33  morceaux !  D’Annie Cordy à Charlie Mingus. Du fun, du blues, du jazz. Éclectique, certes, mais toujours de circonstance, la playlist de Causeur vous fera voyager. Tous les titres, même les plus abscons (dirions-nous) sont disponibles sur iTunes, Deezer ou autres Spotify…

Dr Miracle – Annie Cordy
En hommage au bon Docteur Didier Raoult

Sir Joffrey saved the world – Bee Gees
Sir Geoffrey ou … Didier R. ?

Freedom – Charlie  Mingus
Parce qu’on en manque cruellement… 

Le cavalier de Reichshoffen – Roger Pierre et Jean-Marc Thibault
Pour le sport en chambre

Rockin pneumonia and the boogie woogie Flu – Huey Smith
L’hymne rock and roll du coronavirus

Je ne suis pas bien portant – Ouvrard
Classique de circonstance

Dr Feelgood – Aretha Franklin
Il en faut toujours un

Émeute dans la prison  – Michel Pagliaro
Mais ne soyons pas pessimistes.

Zorro est arrivé – Henri Salvador
Il nous faut un sauveur !

Sister Morphine – Marianne Faithfull
À l’hôpital….

J’ai jeté ma clef dans un tonneau de goudron – Mac-Cak
Pour être sûr de ne pas enfreindre  …

In the bad bad old days – The Foundations
Message d’espoir s’il en est 

Je reprends la route demain – Antoine
Parce qu’on aimerait bien la reprendre, justement  

Il y avait une ville – Claude Nougaro
Paris sous le coronavirus

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End of the world – Skeeter Davis
Mais restons optimistes               

Anton Lavey – Satan takes a holiday
Et c’est heureux. Manquerait plus que lui.

Pas davantage – Brigitte Bardot
Parce qu’en cette période confinée, « restons amis, pas davantage”, c’est effectivement plus prudent.

L’amouretta – Bubblegum   
Parce que plus léger, on n’a pas trouvé.

Rappelle-toi minette – Patrick Juvet   
Ah oui ! C était jour de fête !

Question of temperature – The Balloon Farm
Certes, c est une question de …

Fever – Shirley Horn
Version brulante s’il en est

Wild women – Mama Cass and the big three
Parce que personne ne chante le blues comme Mama Cass

Le jour où la pluie viendra – Dalida       
… On sera, certes, sauvé.

Souvenir of London – Procol Harum
Parce que “Souvenir of  Wuhan”, ça n’existe pas. 

Paris au mois d’août  – Charles Aznavour 
Parce que Paris confiné rassemble à …

Dance of Terror – Manuel de Falla Orchestre Lamoureux
La danse du coronavirus   

Piano concerto en SOL – Maurice Ravel. Orchestre Lamoureux
Parce que c’est ainsi, et parce qu’il en faut.

Ne joue pas – Jean Constantin
Parce que Saint Germain des Pres

La nuit n’en finit plus – Petula Clark
Et le confinement idem 

Behind closed doors – Charlie Rich
Que se passe-t-il donc, confinés “behind closed doors” ? 

Bensonhurst blues – Artie Kaplan
En 73, cet ennemi des féministes sortait son “confessions of a mâle chauvinist pig »,  avec ce tube qui illustrera bientôt un film avec… Alain Delon. On n’en sort pas

Tout tremblant de fièvre – Martin Circus
Sans commentaires 

De l’aube à midi sur la mer – Claude Debussy  (orc. Capitole de Toulouse)
Pour ceux qui ne peuvent la voir… la mer !

Le mauvais œil des conservateurs


Le ministère de la Culture a refusé le départ de France d’une bénigne icône de Cimabue tout en laissant partir aux États-Unis une oeuvre majeure du peintre William Bouguereau. Aux yeux des conservateurs de musées, l’intérêt historique d’une oeuvre prend souvent le pas sur l’esthétique. Enquête.


L’actualité de la peinture est marquée par la désolante errance de La Jeunesse de Bacchus. Il s’agit de l’œuvre majeure de William Bouguereau, l’un des principaux peintres français du xixe siècle. Partie aux États-Unis, puis revenue, personne ne semble en vouloir, ni les collectionneurs ni les musées français. Dans le même temps, une commission du ministère de la Culture déclare « trésor national » une bénigne icône de Cimabue et deux tableaux de qualité moyenne de Caillebotte. Cela conduit à s’interroger sur une historiographie artistique encore dominante qui ne comprend ni ne protège l’essentiel de nos héritages du xixe.

Cimabue sauvé de la déchetterie

De temps à autre, la découverte d’une dent ou d’une phalange d’hominidé met en effervescence le petit monde de la paléontologie. Des restes apparemment insignifiants peuvent s’avérer des jalons essentiels pour écrire l’histoire de nos origines. Pour l’histoire de la peinture, bizarrement, il en est parfois de même : l’engouement des experts pour une rareté peut faire oublier son absolu manque d’intérêt artistique. C’est le sentiment que donne la récente affaire Cimabue.

Une nonagénaire partant en maison de retraite laisse dans son logement une centaine d’objets. On appelle un commissaire-priseur pour y jeter un coup d’œil. Il y a une petite icône dans le couloir, à côté de la cuisine. La professionnelle hésite. Finalement, elle dit : « Non, ça ne doit pas partir en déchetterie. » L’expertise révèle qu’il s’agit d’une œuvre de Cimabue (1240-1302), Le Christ moqué (26 x 20 cm), une scène autrefois découpée dans un diptyque.

On organise dans la foulée une vente internationale, mais la commission des trésors nationaux refuse l’exportation. Par conséquent, pour se substituer à l’enchérisseur, l’État va devoir trouver la modique somme de 24 millions d’euros, soit trois fois le budget d’acquisition annuel du Louvre, ou encore un peu plus que les recettes du loto du patrimoine. L’intérêt strictement artistique de cette œuvre paraît toutefois minime. Il est clair que le choix de la garder en France tient principalement, voire exclusivement, à sa valeur historique. La commission motive d’ailleurs son avis [tooltips content= »JORF, n° 0297 du 22 décembre 2019. »][1][/tooltips] par le fait que cette pièce « permet de porter un regard renouvelé sur la manière de Cimabue et sur les nouveautés qu’il a introduites dans la peinture en Occident ».

Peintre toscan du xiiie siècle, dont l’œuvre ne comporte guère plus d’une dizaine d’icônes proches du style byzantin, Cimabue fut le premier à y introduire une mince dose de réalisme. Son principal mérite est d’avoir eu pour élèves, ou plutôt comme successeurs, Giotto et Duccio, avec lesquels s’opère le véritable décollage de la peinture. L’intérêt de Cimabue – si intérêt il y a – est d’être le chaînon reliant l’art byzantin et le tout début de la Renaissance italienne. L’enthousiasme des experts s’apparente à la joie de paléontologues trouvant une nouvelle dent de l’Homo cimabuensis.

L’histoire de l’art pour les Nuls

Le rôle de la commission consultative des trésors nationaux est de proposer au ministre de la Culture le classement d’œuvres au titre de trésor national. Les objets ainsi qualifiés ne sont plus exportables durant trente mois. Dans la majorité des cas, une acquisition intervient dans ce délai au profit des collections publiques. Depuis 1993, la moitié des décisions concernent des peintures, sculptures et œuvres sur papier.

Les gros contingents sont des pièces du xviie et du xviiie, principalement françaises (un tiers des décisions). Ces classiques constituent la période de prédilection des membres de la commission. On va de Poussin en Greuze, de Le Brun en Le Nain, etc. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas. Ainsi, Pierre Rosenberg, ancien président du Louvre et longtemps membre de la commission, confie-t-il : « Pour moi, la musique, c’est un peu le xixe siècle, alors que la peinture, c’est plutôt celle du xviie et du xviiie. » Le xxe est également bien traité en nombre (20 % des acquisitions), mais comporte presque uniquement des modernes, Picasso arrivant largement en tête. On compte également quelques œuvres de la Renaissance et beaucoup de primitifs, antiques et objets d’archéologie.

Pour le xixe siècle, c’est plus compliqué. La première moitié du siècle relève d’un régime comparable au xviiie et bénéficie de choix diversifiés. La seconde moitié, en revanche, est accaparée par l’impressionnisme et ses suites : Manet, Monet, Degas, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Cézanne… S’y ajoutent, en matière de sculpture, quelques Rodin et Camille Claudel. Une toile de James Tissot, acquise pour des raisons documentaires, fait figure d’exception. Aucun artiste académique, pompier, naturaliste, néobaroque ou symboliste n’est jamais considéré comme trésor national.

Tout récemment encore, on a appris que deux peintures de Gustave Caillebotte avaient été déclarées trésor national à la demande du musée d’Orsay. On a affaire, paraît-il, à une « œuvre pionnière » pour l’une, à une peinture dont on souligne la « modernité » pour l’autre. Ce choix prévisible tient évidemment au fait que l’artiste fait partie de la saga impressionniste. Il s’agit d’une partie de canotage et d’une scène d’intérieur, certes non dénuées d’intérêt, mais loin d’être inoubliables. Il faut vraiment avoir les yeux de Chimène pour y voir une innovation fracassante. Ce serait oublier, par exemple pour la seconde, trois siècles de scènes d’intérieur hollandaises et nordiques.

En fin de compte, l’éminente commission émet des choix très conventionnels alors que beaucoup de recherches « dix-neuviémistes » conduisent à redécouvrir des artistes oubliés. En réalité, les noms retenus ne diffèrent guère de ceux que l’on trouve dans L’Histoire de l’art pour les nuls et autres ouvrages de vulgarisation. Cachez ce pompier que je ne saurais voir.

Difficile de ne pas rapprocher cette affaire de la récente exportation de La Jeunesse de Bacchus de William Bouguereau [tooltips content= »William Bouguereau 1825-1905, Paris, musée du Petit Palais, 1984 (catalogue de l’exposition de 1984 contenant une passionnante analyse de Thérèse Burollet). »][2][/tooltips], intervenue sans états d’âme en 2019. La commission des trésors nationaux n’en a même pas été saisie par le musée d’Orsay. Cependant, la vente organisée aux États-Unis échoue. La peinture revient en France, donnant à ses propriétaires le sentiment navrant d’une incompréhensible injustice. À ce stade, on ne sait pas ce que l’œuvre va devenir.

La jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884. © Don Emmert/ AFP
La jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884.
© Don Emmert/ AFP

Au xixe siècle, cette immense et éblouissante toile (331 x 610 cm) est pourtant perçue comme le chef-d’œuvre de Bouguereau qui ne voudra jamais s’en défaire. Il y a quelques mois, la toile se trouvait encore dans son atelier du 6e arrondissement.

Bouguereau naît en 1825 à La Rochelle, dans une famille en grande partie protestante. Quand il quitte sa ville et s’engage dans la vie d’artiste, il découvre les charmes du nu féminin. Ses peintures se mettent à grouiller de femmes dévêtues et d’angelots, comme s’il menait une sorte de Contre-Réforme personnelle. Peu d’artistes dans l’histoire ont aussi bien saisi l’extrême subtilité des chairs. Ses détracteurs affirment que c’est trop léché, trop précis, trop méticuleux. C’est l’avoir mal observé. La facture de ses corps est une merveille de nuances et de glacis. Loin d’être lisse et plate, elle est souvent vibrante, presque mouchetée. On mesure, en regardant de près ses textures, tout le progrès accompli depuis Ingres et les néoclassiques.

De son vivant, les peintures de Bouguereau sont popularisées par des gravures qui ne laissent rien passer de leurs subtiles matières. Nos reproductions actuelles font à peine mieux. Gravé ou photographié, il ne reste de Bouguereau que des sujets assez convenus, des expressions souvent mièvres et des ambiances sucrées. Il convient absolument de revenir aux œuvres elles-mêmes en prenant davantage en considération la peinture que le sujet traité. Sa Jeunesse de Bacchus n’a d’ailleurs rien de bachique. C’est seulement une éblouissante chorégraphie décorative et érotique. Il faut la regarder comme un Tiepolo, sans y chercher ce qui n’y est pas.

Bouguereau est une gloire de son temps. Même Matisse veut apprendre de ce maître et s’inscrit dans son atelier (il en est expulsé en raison de sa maladresse). Néanmoins, le succès de Bouguereau se retourne contre lui, car il devient la tête de Turc des tenants de la nouveauté. Encore en 1986, le fondateur des collections de peintures du musée d’Orsay, Michel Laclotte [tooltips content= »Orsay : vers un autre xixe, revue Le Débat, Gallimard, n° 44, mars-mai 1987, 1987/2 (avec les contributions éclairantes et contrastées de Michel Laclotte et d’Anne Pingeot). »][3][/tooltips] ne veut aucune œuvre du maître sur ses cimaises. Il déclare : « Le musée d’Orsay ne sera pas la gloire de Bouguereau ! » Aujourd’hui, les avis sont plus divers, mais il reste de bon ton de dénigrer cet artiste.

La Jeunesse de Bacchus est le chef-d’œuvre de l’un des principaux peintres français appartenant à l’une des périodes les plus abouties de la peinture française. L’intérêt historique de cette œuvre et son intérêt artistique, considérable dans les deux cas, majeurs, auraient dû faire réagir les autorités. Il est désolant de constater qu’il n’en est rien.

Comment en est-on arrivé là ?

Répétons-le, les conservateurs font traditionnellement la part belle à la valeur historique (parfois même à la simple ancienneté) plutôt qu’à la valeur artistique. Plus objective, plus scientifique, l’historicité d’un objet ou d’un bâtiment se prête mieux au travail des chercheurs et experts, et à leur consensus. La sociologue Nathalie Heinich, qui a mené une enquête sur le service de l’Inventaire, pensait travailler sur « la perception esthétique […]. Je me suis aperçue que ce n’était pas du tout le problème : on était beaucoup plus dans la notion de l’authenticité, alors que la question de la beauté était très secondaire, voire taboue dans ce service, qui était très marqué par des impératifs scientifiques, de sorte qu’il est quasiment interdit aux chercheurs de l’Inventaire de dire “c’est beau”. »

Quand on voit dans certains musées des œuvres artistiquement exceptionnelles en tutoyer de très médiocres, de surcroît distinguées par des panonceaux pour audioguides, il est difficile de ne pas s’interroger sur la lucidité artistique des conservateurs. Certains sont d’ailleurs bien conscients de cette lacune. Ainsi, Guy Cogeval, ancien responsable du musée d’Orsay, confie-t-il : « Mon œil n’était pas du tout exercé à mes débuts. J’avais un œil d’universitaire lorsque j’ai fini mes études. » On sait qu’il a progressé depuis, mais ce n’est pas nécessairement le cas de nombreux autres qui se veulent d’abord historiens et scientifiques.

Cette question de l’œil est pourtant cruciale, car elle est, au fond, indissociable de celle de la liberté. On comprend aisément qu’on ne devient pas amateur de vin en se contentant de lire des traités d’œnologie. De même, pour la peinture, il faut se nourrir des œuvres, les regarder, explorer, aller partout où les autres ne vont pas, ne pas avoir d’a priori, former son propre goût. Seul ce libre vagabondage permet de remettre en lumière des artistes et des mouvements oubliés et, inversement, de relativiser l’importance des célébrités. Sans cet œil, l’historien de l’art ressemble à un œnologue qui a perdu le goût et doit se fier au prestige des étiquettes et aux recommandations des guides. Il devient une sorte d’aveugle, pieds et poings liés à l’historiographie artistique existante.

Or, cette historiographie n’est pas neutre. Elle est même extraordinairement partiale et partielle. Elle s’est construite dans les grandes lignes en justification de la modernité et des avant-gardes. Loin d’accueillir tous les courants de la seconde partie du xixe et du début du xxe, elle retient les artistes pouvant être enrôlés comme précurseurs. Tels d’aimables wagonnets, des mouvements aux noms en « -isme » se suivent à la queue leu leu sur les rails menant à la modernité.

Le sort de La Jeunesse de Bacchus n’est pas encore scellé. Formons le vœu qu’une issue heureuse soit enfin trouvée pour cette œuvre. Souhaitons plus généralement que l’histoire de l’art en France devienne plus ouverte, plus éclectique, plus intelligente.

C’est Apocalypse tomorrow?

 


 «Les civilisations sont mortelles» disait Paul Valéry. C’est vrai aussi pour la nôtre ! L’herbe repoussera certainement après le passage du coronavirus. Mais ça ne sera plus la même.


Nous avons vécu dans l’utopie trompeuse de la mondialisation heureuse. Le village global était à nous, à tous les autres aussi. Plus de frontières, plus d’entraves à la libre circulation de millions de personnes.

Internet et les réseaux sociaux s’employaient à nous rendre proches. On pouvait avoir des amis à Pékin, à Tombouctou, à Kuala Lumpur. Tous nomades prêts à nous dégourdir les jambes en arpentant le désert du Sahara ou en escaladant l’Everest. Il suffisait de prendre un avion pour passer du virtuel au réel.

Viralité sans précédent

Mais nous n’avons pas pris garde à une expression trop facilement utilisée : telle vidéo, tel post ou tel hashtag, vu des millions de fois sur les réseaux sociaux, était appelé « viral ». Le virus était dans nos têtes avant de venir dans nos corps. Puis le COVID-19 est arrivé.

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Il ne nous quittera pas sans avoir laissé derrière lui un champ de ruines. Les frontières se ferment, barricadant les êtres humains dans leur peur. Croit-on qu’on les rouvrira de sitôt ? Les migrants, de tous temps suspectés d’être les porteurs de maladies inquiétantes, s’entassent par milliers devant les portes de l’espace Schengen. Est-il envisageable qu’on les laisse entrer, une fois la pandémie passée ?

Le village global est mort. Il sera remplacé par le village gaulois, le village allemand, le village américain etc… Tous ensemble ? Non chacun chez soi et pour soi. Les collapsologues écologistes s’étaient dressés contre le CO2 : ils n’avaient pas prévu, et ne pouvaient pas prévoir, le COVID-19, bien plus dévastateur.

Effrayant ressentiment populaire

Ce qui est le plus radicalement destructeur peut-être dans cette crise, c’est la colère et le ressentiment des peuples envers leurs gouvernants. Pour eux le glas va sonner. À la tête de sociétés hautement civilisées, médicalisées et informatisées, ils ont prouvé leur incapacité à soigner et à guérir. « Ils ne servent donc à rien » dit la vox populi. Alors à quoi bon les garder ?

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Près de chez nous il y a l’Union européenne et l’Euro. Des centaines de milliards d’euros sont déversés par la BCE sur les marchés. Mais les marchés continuent à dévisser ! On finira par penser que l’Euro, transfrontalier et transgenre, a mauvais genre. Quant à l’Union européenne, très douée pour réglementer la composition des fromages, elle n’a même pas été capable de se doter d’une politique de santé concertée. Elle aussi finira par rejoindre le cortège funèbre des victimes du coronavirus.

La nature reprend ses droits

Les Cavaliers de l’Apocalypse seront sans pitié. À ce propos une histoire racontée par Einstein qui se reprochait d’avoir par ses découvertes favorisé l’élaboration de la bombe atomique :

Une catastrophe nucléaire a dévasté la planète. Rien que des morts à l’exception d’un homme et d’une femme qui avancent péniblement sur un terrain lunaire où tout a disparu. Ils sont irradiés et marchent à peine. Soudain ils aperçoivent un bout de forêt miraculeusement épargnée. À la lisière un orang-outang et sa femelle. Les deux singes regardent le couple humain. L’homme et la femme s’effondrent et meurent. L’orang-outang regarde sa compagne d’un air concupiscent « il va nous falloir tout recommencer ». Nous n’en sommes pas là mais ça donne à réfléchir. 

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Bolsonaro joue à la roulette russe avec le virus


Le président brésilien combat le confinement, pour plaire à son électorat. Un pari risqué pour le leader populiste. Analyse.


Avec l’aide des églises pentecôtistes et de l’armée (représentée au sein de l’exécutif), depuis janvier 2019, le président brésilien est censé sauver son pays en menant une croisade contre l’establishment, les « élites », les médias et la gauche (au pouvoir pendant 13 ans sous la conduite de Lula). Il ignore les règles du jeu politique et refuse de s’appuyer au sein du Congrès sur une majorité ample de députés et sénateurs. Trop souvent dans le passé, cette base d’appui (nécessaire pour que des lois soient votées) a été conquise en achetant les voix des députés et sénateurs (la gauche de Lula a excellé en la matière). Bolsonaro n’est pas le Président de tous les Brésiliens. Il est le caporal de sa clientèle (30% des électeurs), allergique au système politique en place et très active sur les réseaux sociaux. La troupe est formée de deux bataillons : des milliers de petits patrons, des millions de familles paupérisées. Vivant à la périphérie des mégapoles, souvent exposés à la violence du crime organisé, ces croisés guerroient sur WhatsApp ou Facebook et se retrouvent dans les temples évangéliques. Pour les fidéliser, le chef doit attaquer en permanence les institutions (Congrès, Justice) qui freinent sa mission purificatrice. Il s’en est bien sorti sur les 15 derniers mois. Le nombre de croisés n’a pas faibli. Mobilisés, ils pèsent face à une opposition encore tétanisée par le bilan calamiteux de la gauche.

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L’économie est toujours dans le freezer mais la violence a commencé à reculer. Les militaires restent aux ordres de ce Président transgressif. Jusqu’à la crise du coronavirus, le caporal semblait indéboulonnable. 

Le coronavirus, pas bien méchant comparé au “système”

Fin février, le Covid-19 débarque au Brésil. Bolsonaro n’a alors qu’un seul objectif : maintenir la fidélité des croisés. Ces millions de Brésiliens n’ont jamais bénéficié de services publics (santé, sécurité, éducation) efficaces. Ils vivent dans les quartiers de classes moyennes et les bidonvilles où les services d’urgences sont débordés en temps normaux, où la mise en œuvre de « mesures de distanciation sociale » est improbable. Les plus modestes, encadrées par des pasteurs évangéliques ou trafiquants de drogue, ont un accès limité à l’eau courante. Les familles nombreuses sont entassées dans des baraques de fortune. La prévention des épidémies est difficile. La mortalité est d’abord liée à la violence (57 000 homicides dans le pays en 2018) ou à des pathologies infectieuses récurrentes (754 décès suite à la dengue l’an dernier) qui n’ont jamais inquiété outre mesure les élus et les services publics. 

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Le caporal reste donc un chef de croisade. Son ennemi n’est pas l’épidémie (une simple grippe, dit-il) mais le « système ». Bolsonaro est entré en guerre contre les élus locaux (gouverneurs des 26 États, maires) qui ont instauré à la mi-mars un dispositif « chinois » (écoles et commerces fermés, confinement à domicile, restriction au transport de marchandises). Il attaque aussi la presse qui amplifierait un climat d’hystérie en annonçant la progression irrésistible (mais difficilement vérifiable) de la pandémie. Le président ignore les diagnostics et recommandations des experts (qui participeraient à une campagne visant à déstabiliser son gouvernement). Contre l’avis unanime de « l’establishment », il exige que la population puisse reprendre une vie normale, que les emplois soient maintenus, que l’approvisionnement soit assuré, que les offices restent autorisés dans les temples et les églises.

Le confinement est catastrophique pour les électeurs de Bolsonaro

Leader clientéliste et cynique, Bolsonaro joue à la roulette russe. Il sait que sa base sociale est cruellement touchée par les mesures de confinement. Le soutien financier fourni par l’État est limité et n’atteindra pas les plus pauvres. Il n’atténuera pas la casse sociale (les licenciements de masse ont commencé) liée à la récession et aux mesures de confinement. Trop rigoureuses, celles-ci asphyxient instantanément les petites entreprises (72% de l’emploi) et l’économie informelle qui fait vivre 4 actifs sur 10. Vendeurs de rue, salariés non déclarés, artisans ne peuvent plus se déplacer. Avec l’arrêt brutal de l’activité, des millions de Brésiliens sans épargne sont privées de revenu.  Restrictions à la circulation et fermetures d’entreprises induisent rapidement une raréfaction de produits essentiels sur les points de vente encore ouverts. Dans les familles les plus défavorisées, chez les petits patrons, les bénéfices du confinement peuvent sembler hypothétiques ou lointains. Leur coût est très palpable, élevé et immédiat. 

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Bolsonaro parie que ce décalage chronologique jouera en sa faveur et que la progression de l’épidémie sera contenue. Officiellement, de 3000 cas identifiés fin mars (60 décès), on pourrait passer à 200 000 cas début avril (avec 5500 morts). Le virus se propage. Sa pénétration sur les régions où vivent les croisés reste difficile à évaluer. Le suivi sanitaire est aléatoire. Les habitants souffrent souvent simultanément de multiples pathologies. Le président croit que la paupérisation brutale, le manque de vivres et de remèdes apparaîtront bien avant la prise de conscience du risque de contamination et la course vers les services d’urgence. En cherchant à « sauver l’économie », il s’aligne sur le sentiment immédiat de sa clientèle. Il soutient que le confinement à la chinoise imposé par des « élites indifférentes » est un expédient plus nocif que le virus qu’il doit combattre. Le pari du caporal est très risqué. Il suffit que la pandémie fasse rapidement des victimes en nombre dans les banlieues pour que la peur de la contamination devienne plus importante que la survie économique. 

Le caporal Bolsonaro croit que sa troupe sera d’abord touchée par le dénuement, les pénuries, la faim. Le virus frappera quelques croisés ensuite mais ne sera qu’un mal de plus, difficile à discerner. S’il gagne son pari et parvient à assouplir la discipline chinoise imposée sur plusieurs régions, Bolsonaro pourra poursuivre sa mission. Celle-ci peut aussi être interrompue dans un proche avenir. Selon les experts compétents, le Brésil va devenir un des foyers principaux de la pandémie. Les prévisions officielles actuelles seront dépassées. La multiplication des cercueils exhibés ad nauseam sur les écrans et les plateformes aurait un effet dévastateur pour le chef de l’État qui serait alors dénoncé comme un personnage froid, irresponsable et incapable. Un scénario espagnol de centaines de dépouilles acheminées depuis les favelas vers les crematoriums  annoncerait la fin de la carrière politique de Bolsonaro qui perdrait l’appui de troupes clairsemées. Le chef de la croisade devrait alors démissionner ou accepter de devenir un figurant. 

Le virus progresse au Brésil. On saura dans les prochaines semaines s’il y a une balle dans le revolver du chef de croisade.

Le livre, un bien superflu?

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Image d'illustration Pixabay

Les librairies sont fermées pendant le confinement. On aurait pu les considérer comme des commerces essentiels, déplore notre directrice de la rédaction.


« Lisez, cultivez-vous, retrouvez le sens de l’essentiel ». C’est l’excellent conseil que le président de la République nous a donné le 16 mars. Nombre de penseurs et de personnalités, métamorphosés en conseils en confinement, enfoncent le clou : cette drôle de guerre où l’arrière est mobilisé à ne rien faire doit être l’occasion de se reconnecter avec les vraies valeurs et le sens de la vie. «Si le coronavirus épargne l’intégrité de notre organisme, écrit Sylvain Tesson, il révélera la solidité de notre âme ».

En attendant cette épreuve de vérité, le confinement a au moins un avantage. Les Français ont le temps de lire. Je ne doute donc pas que beaucoup de mes concitoyens aient donc déjà commencé à lire la Recherche du temps perdu, à apprendre le chinois ou à rédiger leurs Mémoires. 

France Culture: silence radio

Le problème c’est que cette invitation à la lecture et à la culture peut figurer dans la longue liste des injonctions contradictoires des princes qui nous gouvernent. Après « votez et restez chez vous », « lisez mais les librairies sont fermées ». Et on peut ajouter « cultivez-vous mais nous fermons France Culture ». En effet, dès le début du confinement, la chaîne publique a fermé boutique, comme son cahier des charges l’autorise – sans pour autant l’imposer. Comprenne qui pourra. Au moment où le secours de France Culture nous serait bien utile pour comprendre ce qui nous arrive, silence radio. Or, pardon pour cette considération mesquine, mais le contribuable la finance, qu’elle émette ou pas. Sans vouloir brusquer les journalistes et animateurs de la station (dont beaucoup sont sans doute frustrés d’être réduits à l’inactivité), on comprend mal que leurs fidèles auditeurs soient mis au régime sec (voire, horresco referens, au régime France Inter, ceci est une blague). Alors que tous les médias de France continuent à fonctionner en dépit des difficultés, la direction de Radio France a pris une décision pour le moins curieuse. 

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Mais revenons aux librairies que l’exécutif ne considère pas comme des commerces essentiels, comme si l’homme se nourrissait seulement de pain. Toutefois, Bruno Le Maire, qui se soucie à la fois de l’élévation de ses concitoyens et de l’avenir économique du secteur de l’édition, a suggéré le 18 mars que certaines librairies restent ouvertes à condition de garantir le respect des mesures barrières comme dans les commerces de bouche. Eh bien, ce sont les libraires eux-mêmes qui ne veulent pas faire partie de la deuxième ligne définie par Emmanuel Macron.

Amazon réduit la voilure

Solveig Touzé, libraire à Rennes déclare à Ouest France que « le livre n’est pas un produit de première nécessité » comme l’alimentation et les médicaments. Samuel Chauveau, patron d’une librairie de BD au Mans renchérit, demandant en outre au gouvernement de faire cesser la concurrence déloyale d’Amazon et de la grande distribution. En somme, protégez-nous et que les lecteurs se débrouillent. 

Y a-t-il un lien de cause à effet ? En tout cas, dans la foulée Amazon a interrompu ou fortement ralenti ses livraisons pour les produits non indispensables. Désormais, pas de liseuse, pas de bouquin. J’ai une pensée pour cette délicieuse vieille dame enfermée chez elle qui, n’ayant plus rien à lire, confie qu’elle est en train de s’abrutir. Promis, elle en trouvera bientôt sous son paillasson. 

Netflix rafle le temps de cerveau disponible

On me dira que la plupart des Français ont des problèmes beaucoup plus sérieux. On dirait pourtant que, pour pas mal d’entre nous, la connexion à l’essentiel consiste surtout à se connecter à Netflix, voire à YouPorn ou Pornhub. Qui ont décidé d’accompagner leurs clients dans cette période difficile. Gratuit en Italie jusqu’au 3 avril, Pornhub offre une semaine de connexion aux internautes français. 

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Résultat, les connexions à ces sites, comme à toutes les plates-formes diffusant du streaming, ont explosé, compliquant souvent la tâche des télé-travailleurs qui ne disposent plus d’assez de bande passante. Le Canard Enchaîné a révélé que ce phénomène amusait beaucoup les plus jeunes membres du gouvernement qui piapiatent sur leur boucle Telegram. « Si tu youpornes à 22h30, ça ne gêne personne », précise l’une d’eux. Selon l’Express, ces jacasseries numériques n’ont pas amusé Emmanuel Macron.

Quant au président de la Fédération française des télécoms, il nous appelle dans le JDD à la « responsabilité numérique » car « nous entrons dans une ère de discipline sociale ». Vous avez compris : mieux vaut consommer avec modération. Sinon, je vous fiche mon billet qu’en plus du reste, vous serez privés de Youporn. 

Face au chaos avec Albert Cossery

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Albert Cossery (1913-2008) © ANDERSEN ULF/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30050412_000003

Un confinement berrichon éclairé par l’œuvre de l’écrivain égyptien 


Même confinés, quand deux auteurs s’appellent au téléphone, ils parlent « boutique », contrat d’édition, à-valoir et de cette très floue rentrée de septembre. Aura-t-elle lieu ? Sous quelle forme ? Les Prix viendront-ils rythmer l’automne ? Le champagne servi dans les cocktails aura-t-il encore ce goût de mousseux bon marché, le suc de la lose ? Quelles stratégies commerciales les maisons vont-elles adopter pour sauver cette année comptable ? Covid-19 aura-t-il la peau des têtes de gondole des librairies ? Ou sont-ce, les primo-romanciers, les bleu-bites du métier qui trinqueront dans ce jeu de bonneteau ? 

Les romanciers, pas utiles à la nation en temps de pandémie

Pendant que l’hôpital est à bout de souffle, qu’on transfère des malades d’Est en Ouest, la haute-administration, ce tigre de papier, pond des circulaires par habitude, et l’édition pense à sauver ses fesses. Avec cette question dans toutes les têtes, le public sera-t-il au rendez-vous, après la crise sanitaire ? Ou Covid-19 signe-t-il la fin de la lecture comme folklore culturel et saisonnier d’un vieux pays en voie de décomposition ? On peut s’interroger sur la pérennité d’une telle activité demandant décidément trop d’efforts intellectuels, après des semaines de rediffusion à la télé de la 7ème Compagnie et de L’Arme fatale. Et ces chaînes d’info en stéréo qui, toute la journée, grésillent dans nos oreilles. On en parle de leur nocivité sur les organismes fragiles ou on laisse les infectiologues trancher ? Hier, je me suis réveillé, en sueur, le visage de Laurence Ferrari se confondait avec celui du Professeur Salomon, elle portait la barbe de Raoult et me verbalisait car je n’avais pas signé ma dérogation de déplacement pour pénétrer sur son plateau de CNews.

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Nous aurons tous besoin d’un sévère sevrage, d’une vraie désintoxication qui nous coûtera plus chère que l’achat de masques. Le Français fait ce rêve impossible : se griller une merguez au barbecue dans un coin de campagne retiré et refaire le monde avec des copains, autour d’une bouteille de rosé ruisselante, en priant que ce virus passe son chemin. Avant de s’acheter un roman à la mode, il y a aura d’autres chantiers prioritaires : l’assainissement des élites, la refondation de l’hôpital public, la mise sous séquestre des institutions européennes, etc… Aujourd’hui, à quelques heures du pic, le Français pense plutôt remplir son frigo et se barricader que de lire des histoires écrites par des types inutiles à la Nation n’étant ni réanimateurs, infirmières, caissières ou préposés au ramassage des ordures. Nous sommes quelques-uns pourtant à imaginer cet après-chaos et avancer une hypothèse. 

La rentrée littéraire pouvant être reportée, reportons-nous sur Albert Cossery

Les éditeurs s’en sortiront en proposant une contre-programmation radicale. C’est-à-dire écarter les huis-clos pleurnichards, les essais prophétiques et les mea-culpa glaiseux de leur catalogue. Nous parions sur la comédie érotique glandilleuse, le palindrome polardesque, la poésie picarde du zinc, le conte animaliste et pervers, des genres nouveaux afin d’oublier l’actualité et nous abandonner totalement dans les bras de la fiction. Et puis, rien ne nous dit que cette rentrée littéraire ne sera pas reportée comme les JO ou Roland-Garros. Pour ceux qui insistent dans les voies sans issue de la lecture, il reste nos bibliothèques. Je vous l’avoue, c’est d’un snobisme indigne, le pays se meurt et les intellos du stylo se réfugient dans le Livre. Nous sommes les Marie-Antoinette du Covid-19 : « Il manque de tests, donnez-leur des livres ! » Oui, mais donnez-leur au moins du Albert Cossery (1913-2008), l’écrivain égyptien de langue française selon la formule consacrée, l’homme qui ne sortait pas de sa chambre d’hôtel avant 14 h 30, il avait intériorisé le confinement dès les années 1950, celui-là même qui fut reconnu par Henry Miller et Lawrence Durrell, et qui courait les belles filles avec Albert Camus, le Cioran oriental, l’anarcho-dandyste de la rive gauche, le nonchalant qui dilapidait ses heures, juste à la recherche de son plaisir quotidien. Il ne professait rien. Il ne prétendait à rien. Il écrivait peu et court ce qui déjà témoigne de l’étendue de son talent immense. Une forme admirable de respect pour son lecteur. Peu de romans publiés, entre Mendiants et orgueilleux (Julliard/1955) et Les Couleurs de l’infamie (Joëlle Losfeld/1999), mais une certaine école du détachement. Que vous dire de plus pour vous inciter à dévorer son œuvre ? C’est un régal d’écriture, un foyer perpétuel d’insolence fainéante, de distanciation souveraine, cet aristo des bas-fonds prenait la vie comme une source d’emmerdements et de ravissements, il n’était pas un petit comptable de nos misères, il les faisait briller au firmament. En ce moment, c’est une question de santé mentale et de salubrité publique que de partager quelques heures avec lui. Il a tout dit sur les régimes voyous, l’ambition des Hommes, les mendiants qui vous snobent et cette foule qui nous happe : « Imperméable au drame de la désolation, cette foule charriait une variété étonnante de personnages pacifiées par leur désœuvrement : ouvriers en chômage, artisans sans clientèle, intellectuels désabusés sur la gloire, fonctionnaires administratifs chassés de leurs bureaux par manque de chaises, diplômés d’université ployant sous le poids de leur science stérile, enfin les éternels ricaneurs, philosophes amoureux de l’ombre et de leur quiétude… » Il résumait ainsi son « art de vivre » dans un livre d’entretiens avec Michel Mitrani : « Se détacher de tout ce qu’on vous apprend, de toutes les valeurs, les dogmes. C’est-à-dire faire sa propre révolution ». Une leçon à méditer…

 

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Conversation avec Albert Cossery

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De Sarajevo à Srebrenica

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Vue de Novo Sarajevo

Un mois avant que le Covid-19 nous confine dans nos logements, Alexis Brunet s’est rendu à Sarajevo. De 1992 à 1996, les habitants de la « petite Jérusalem » ont été assignés à résidence. Reportage.


À quarante minutes de Zagreb en avion, la ville de Sarajevo. La sobriété de  l’aérodrome sarajévien tranche agréablement avec l’extravagance du mondialisme tapageur de l’aéroport de Roissy. Le long des propres avenues du « Novo Sarajevo », commerces de l’Occident – MacDonald’s, Zara etc – côtoient d’austères bâtisses de l’ère socialiste. « Après que Gravilo Princip a tiré sur l’Archiduc François Ferdinand sur le pont latin, des gens l’ont amené jusqu’ici pour essayer de le sauver. L’Archiduc est mort juste en face de la maison », m’assure mon hôtelier, un Sarajévien plutôt épais d’une cinquantaine d’années. L’attentat eut lieu le 28 juin 1914. Peu avant de succomber au tir qui atteignit son cou, l’Archiduc suppliait sa femme Sophie Chotek, visée par une balle à l’abdomen, de rester en vie pour leurs enfants. « Ce n’est rien », lui rétorqua-t-elle six ou sept fois avant d’agoniser. Quelques mois après, l’Europe puis le monde s’embrasaient. L’histoire du XXème siècle est née à Sarajevo. 

Quand résonne l’appel du muezzin dans « la petite Jérusalem », les cloches des cathédrales viennent lui prêter main forte. À l’avant-garde de la sempiternelle « diversité », la capitale bosniaque fut jadis un laboratoire de cohabitation entre l’Église catholique, sa cousine orthodoxe et l’islam. En 1541, la ville accueillit également des Séfarades, descendants des Juifs boutés hors de la péninsule ibérique un siècle plus tôt. Au XVIIème, ceux-ci furent rejoints par leurs cousins ashkénazes. À la veille de la seconde guerre mondiale, les Juifs représentaient alors près de 20 % des Sarajéviens. Quelle est aujourd’hui la confession principale ? Lors du recensement de 2013, 84 % des Sarajéviens déclaraient être musulmans. Dans le « Novo Sarajevo » cependant, on ne croise pas plus de femmes en hiijab qu’à Paris. Et dans la vieille ville, on n’en voit guère autant qu’à la Gare du Nord et son contingent de barbes, de foulards et djellabas. L’héritage d’une longue histoire qui débute avec la conquête de Jules César ? Toujours est-il que la Bosnie-Herzégovine fut colonisée par les Romains. 

En 395, l’Empire Romain se scinde. Si elle est alors convoitée par Constantinople, c’est finalement Rome qui est l’heureuse gagnante de l’actuelle Bosnie-Herzégovine. En 499, les Ostrogoths conquièrent la région, dont Sarajevo. À l’époque médiévale, la ville est à la croisée de Byzance, de la Serbie, de l’Église romaine ou de la Croatie. Au XVIème siècle, les Ottomans s’en emparent, en compagnie de leur très fidèle Coran. Sous le règne de Soliman le Magnifique, le gouverneur Gazi Husrev-Begova va développer la ville et la chamarrer de minarets. La tutelle ottomane durera jusqu’en 1878. L’esprit de conquête turc s’est-il pour autant évaporé ? En mai 2019, empêché par plusieurs pays de l’Union européenne de tenir des meetings chez eux, un certain Recep Tayyip Erdogan rassemblait des milliers de Turcs d’Europe à Sarajevo. Si une partie de la population s’en indigna, y voyant l’expression d’un « néo-ottomanisme », Bakir Izetbegovic, homme politique bosniaque musulman alors membre de la tri-présidence bosnienne, appelait la foule à voter pour Erdogan, « un homme que Dieu vous a envoyé ». 

Centre ville de Srebrenica
Centre ville de Srebrenica

Actuellement, 51 % des Bosniaques seraient de confession musulmane. Durant la guerre civile, des milliers de moudjahidin – dont une poignée de franco-algériens – partirent appuyer leurs « frères » bosniaques contre les « infidèles » serbes et croates. L’atrocité de leur façon de procéder ira jusqu’à horrifier les prisonniers de guerre serbes. Aujourd’hui, qu’en est-il de l’appel du djihad vers le Proche et Moyen-Orient ? Entre 2012 et 2016, environ 300 Bosniaques seraient partis en Syrie et en Irak[tooltips content= »« La Bosnie prépare le rapatriement de 30 à 40 de ses ressortissants de Syrie », Le Figaro, 03 décembre 2019″](1)[/tooltips]. À titre de comparaison, LCI évoquait en 2017 le nombre de « 693 Français adultes dans la zone irako-syrienne, ainsi que 504 enfants ». Si le bosnien, croate, serbe, serbo-croate, monténégrin – rayez les mentions inutiles – parlé en Bosnie a emprunté des mots au turc, il en a peu emprunté à la langue du Coran. Désormais, les Arabes s’intéressent au pays : depuis 2017, une ligne d’avion relie directement Doha à Sarajevo. Ainsi pendant l’été, les émirs peuvent fuir leur bouillon de soleil pour goûter aux joies du climat tempéré. En face de la bibliothèque Gazi Husrev-Begova, la plus ancienne institution culturelle de Bosnie, une plaque offerte par le Qatar le 15 janvier 2014 rappelle que l’Émirat a fortement investi dans la rénovation de la bibliothèque. 

Dans la vieille ville imprégnée de l’ère ottomane, bars à chicha côtoient café turcs et babioles d’inspiration orientale. Mis en soif par des heures de flânerie, je trouve mon bonheur dans ce dédale de ruelles : un restaurant proposant de la « Sarajevska » – la bière locale – à la pression et des plats bosniaques à la viande certifiée halal (!). « Ce n’est pas courant n’est-ce pas ? » me lance la patronne – une petite femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux courts et au ventre épais – devant mon indissimulable stupéfaction. Sur les murs du bistrot, des toiles rappellent l’orientalisme d’Eugène Delacroix. Elles sont l’œuvre « de Paja Jovanovic, m’informe mon hôtesse, un fameux peintre serbe du XIXème siècle ». Deux hommes de la quarantaine font alors irruption pour prendre un thé. « D’où venez-vous ? », leur demande l’aimable patronne. « D’Arabie Saoudite », répondent les deux hôtes. Le commerce adoucit les mœurs, écrivit Montesquieu.

Les écolos ne l’ignorent pas, Sarajevo est située dans une cuvette. À partir du 5 avril 1992, elle fut assiégée pendant quarante-quatre mois. Dans Sarajevo, portrait d’une ville du dedans, paru en 1994 [tooltips content= »Éditions Connectum, 2017. Première édition : Durieux, Zagreb, 1993″](2)[/tooltips], l’écrivain local Dzevad Karahasan y perçoit un caractère médiéval : « depuis le début du siège, l’armée populaire yougoslave a coupé l’eau et le courant ; elle ne laisse entrer ni vivres, ni médicaments, ni combustibles, ni produits de base indispensables pour le maintien d’une certaine hygiène. Cette méthode a été pour la première fois utilisée […] dans la guerre qui opposa le roi de France et le comte Simon de Montfort aux Cathares », assure-t-il. Le long de la portion de voie rapide M18, des immeubles pour petites gens portent toujours des marques de balles. Encore maintenant, la voie rapide est surnommée Snajperska Aleja (Allée des Snipers). 

Immeuble de Snajperska Aleja
Immeuble de Snajperska Aleja

À quelques encablures de l’avenue, se dresse modestement la mosquée Maghribia. Dzevad Karahasan rappelle pourquoi si éloignée du Maghreb, cette mosquée porte ce nom curieux : sous l’empire ottoman, elle était située à l’extrême limite de la ville. Dans la nuit du 27 au 28 mai 1992, elle même et Marindvor, le quartier qui l’entoure, furent mitraillées aux tirs de roquettes et à l’arme lourde. La mosquée en perdit son toit et son minaret. Aujourd’hui, toit et minaret sont revenus. En revanche, rien d’avenant à errer dans ce quartier à la nuit tombée. Sur le parking qui jouxte la mosquée, quelques gamins zonent sur une rampe de skateboard qui ploie sous de mauvais graffitis. Au rez-de-chaussée d’un immeuble dégoulinant de tags du même style et criblé de trous, une femme d’une soixantaine d’années fume une cigarette à sa fenêtre. 

« Il n’y jamais eu de bombes ici », m’assure un monsieur aux cheveux blancs entre deux verres. Dzevad Karahasan évoque pour sa part « des destructions hallucinantes ». Au vu de la sérénité apparente des Sarajéviens, difficile d’imaginer la détresse des quatre années de siège. « Beaucoup de gens n’ont pas tiré les leçons de la guerre, quatre années où on n’avait pas à manger et où tous les jours des gens mourraient », déplore pourtant Enisa, chez qui je me fournis en café bosniaque et en thé turc. « Le problème, c’est qu’une partie des Serbes nie l’existence des massacres comme celui de Srebrenica », me lâche cette pétillante quinquagénaire qui confie être orthodoxe. 

À six heures du matin, le discret appel du muezzin vient assister mon réveil. Sur la route de montagne en direction de Srebrenica, des pavillons semblant tirés de « Twin Peaks » côtoient des immeubles délaissés. Passée la bourgade de Kladanj, à l’est de Sarajevo, des pins parsemés de flocons s’érigent pour chatouiller un ciel dégagé. Sitôt montée dans le bus au village suivant, une vieille dame m’offre des beignets de viande bovine. Tandis que nous continuons à zigzaguer vers l’est, les montagnes se font moins imposantes, le paysage s’obscurcit, les bâtisses industrielles à l’abandon prolifèrent. Nous arrivons alors à Brahunac, petite ville à l’allure oubliée et au parfum de l’Est décuplé. 

Vingt-cinq ans après la guerre, Srebrenica dégage encore une désolation certaine. De vieux squelettes d’immeubles en ruines qui tiennent miraculeusement debout côtoient des maisons édentées d’où pend du linge aux fenêtres, tels les fantômes d’un lourd passé qui hantent des temps plus cléments. Alors qu’elle était sous protection de l’ONU, Srebrenica fut quotidiennement bombardée. En 1991, elle comptait au moins 36 000 habitants. Aujourd’hui, elle n’en compte même pas la moitié. Sur un modeste terrain de football en béton, des gamins goûtent aux joies du ballon. À côté, des tours d’où pend du linge à chaque fenêtre, et aux pieds desquels s’entassent des bûches de bois à chauffer, feraient passer certaines cités HLM du film Les Misérables pour des havres de prospérité. « Comme il n’y a pas de travail ici, les gens partent à Sarajevo ou à Belgrade », me souffle le chauffeur de taxi qui me mène au Mémorial, à sept kilomètres du centre-ville. 

« Le passé doit être retenu par la manche comme quelqu’un qui se noie. Ce qui fut n’a, dans l’être, que la place que nous lui donnons. Les défunts sont sans défense, et dépendent de notre bon vouloir », a écrit Alain Finkielkraut dans Une voix vient de l’autre rive. D’après le Mémor

Cimetière du Mémorial de Srebrenica
Cimetière du Mémorial de Srebrenica

ial de Srebrenica, au moins 8372 hommes et adolescents ont été méthodiquement tués du 13 au 19 juillet 1995. Dans le cimetière, des stèles musulmanes blanches se dressent à perte de vue. En face, un hangar accueille la salle du Mémorial. Au fond, des clichés d’hommes en pleine force de l’âge la peau sur les os, viennent nous rappeler qu’à peine cinquante ans après la barbarie nazie, des camps sont réapparus en Europe, à 1400 kilomètres de chez nous. 

En septembre 2015, la justice de Belgrade lançait son premier procès sur le massacre contre huit hommes de son pays, dont un commandant surnommé « Nedjo le boucher ». En octobre 2016, Srebrenica a choisi comme maire un Serbe dénommé Mladen Grujicic qui refuse que le massacre soit qualifié de génocide. En avril 2019, Milorad Dofdik, actuel membre serbe de la tri-présidence bosnienne, déclarait pour sa part à la télévision serbe RTRS que les Bosniaques « essaient de bâtir le mythe de Srebrenica. C’est un faux mythe, ce mythe n’existe pas ». Dans un des rares troquets ouverts, des airs d’accordéon à la télévision. À la table d’à côté, un petit homme au poil grisonnant et à la moustache de sultan enchaîne les verres cul sec d’eau-de-vie.  Suite au sixième, il fait éteindre la télévision pour brancher son smartphone à tue-tête. Il m’invite alors à y contempler la chanteuse bosniaque, une jolie fleur aux yeux noirs et aux cheveux coiffés d’un couvre chef à la turque. « C’est de la bonne musique bosniaque et la chanteuse est très sexy ! » s’enflamme-t-il en anglais avant de mimer un geste d’ébats amoureux. « Il va voir une prostituée », me livre le patron sur le ton d’une confidence sitôt notre sultan parti du café. 

Sur les hauteurs de Sarajevo, une maison est à vendre. Le fameux « for sale » y est traduit en arabe en bas du panneau. « Les Arabes aiment venir ici, surtout en été car il y fait moins chaud que chez eux. Ceux qui ont de l’argent, les Saoudiens, achètent des maisons sur les hauteurs de la ville. C’est bon pour les affaires », m’affirme Enisa, ma vendeuse de café, qui ne semble pas s’inquiéter d’une possible bigotisation des Sarajéviens musulmans au contact de ceux qui s’imaginent détenir le monopole de la pureté. En revanche, « les hommes politiques qui veulent nous séparer par ethnie ou par religion », cela semble la préoccuper. Nous convenons alors que l’exacerbation des identités peut être désastreuse à l’équilibre des sociétés. « Nous sommes en Bosnie ici, ce n’est pas l’endroit pour brandir des drapeaux serbes ou d’ailleurs, ce n’est pas normal », ajoute-t-elle. Difficile de ne pas songer aux drapeaux algériens ou marocains régulièrement brandis dans nos manifestations.

De 1992 à 1996, à 1400 kilomètres de chez nous, des milliers d’hommes, femmes et enfants ont été tués en raison de leur nom de famille ou de leur confession – réelle ou supposée. Près de trente ans après, les assignateurs à résidence identitaire promeuvent le développement séparé dans la terre du défunt maréchal Tito. En France, tandis qu’un humoriste déclarait en octobre 2019 que « les musulmans ne sont pas dans un projet d’assimilation » [tooltips content= » Déclaration de Yassine Belattar, le 27 octobre 2019, lors du « rassemblement contre l’islamophobie » à Paris »](3)[/tooltips], des responsables politiques veulent séduire le « vote musulman » et considèrent les Français de confession musulmane comme une communauté. À travers cette essentialisation des Français musulmans, ils jouent le jeu des islamistes et préparent le nid de la « balkanisation » à la française. Les « décoloniaux » ou autres identitaires qui s’amignonnent le nombril ne sont pas en reste, nous divisant en fonction de notre origine ethnique, de notre sexualité ou de notre confession supposée, nous menant toujours plus vers le morcellement de notre société. « Srebrenica devrait être le symbole de ce qui est arrivé, et peut arriver à nouveau », a déclaré Ron Haviv, un photojournaliste américain ayant couvert la guerre des Balkans. « Ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies, les nôtres aussi », nous avait déjà prévenu Primo Levi. Y compris chez nous, en effet.

Le Covid accélère la vente en ligne de stupéfiants

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Le 25 mars 2020, opération de police dans le quartier de la Cité des Oliviers, dans le nord de Marseille ravagé par les trafics © CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Après des débuts très laborieux, le confinement en banlieue devient une réalité. Les dealers s’adaptent et développent la livraison à domicile, via les réseaux sociaux.


Cela n’aura pas été sans mal. À la Duchère, à Lyon, les affrontements entre jeunes et policiers chargés de faire appliquer le confinement ont duré une bonne partie de la soirée, le 16 mars. Dans le secteur des Hautes-Mardelles, à Brunoy (Essonne), où il y a eu de violentes émeutes en février, les policiers qui tentaient de vider les rues ont essuyé des jets de projectiles, le 19 mars. À la cité des fleurs, à Beauvais, le 24 mars, une policière de 23 ans a été gravement blessée à la tête par une brique, alors qu’elle intervenait avec ses collègues sur un attroupement d’une dizaine de personnes. Dans le quartier du Franc-Moisin, à Saint-Denis, une patrouille a été attaquée à coups de fusées de feux d’artifice tirées à l’horizontale, dans la nuit du jeudi 26 mars au vendredi 27 mars (les images sont spectaculaires, mais il n’y a pas eu de blessés).

Les banlieues ? Pas prioritaires pour Beauvau

Le 18 mars, selon le Canard enchainé, le secrétaire d’État Laurent Nuñez avait déclaré aux préfets de zones de défense, lors d’une visio-conférence, qu’il n’était « pas dans les priorités de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements ». De fait, les élus locaux ont semblé plus actifs que l’État. Le 23 mars, la maire PCF d’Aubervilliers, Meriem Derkaoui, a décrété le couvre-feu de 20H à 5H du matin. La préfecture lui a demandé de le retirer, faisant savoir que ce n’était pas « une réponse adaptée », sans bien expliquer ce qu’elle préconisait. 

Le même jour, la maire de Vénissieux, Michèle Picard (également PCF), a rendu public un courrier adressé à la préfecture du Rhône, à qui elle demandait des renforts de police pour mettre fin aux parties de foot et aux barbecues en plein air, qui continuaient comme si de rien n’était. Elle n’en a pas eu.

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Alors que le mois se termine, les rues de certaines cités semblent néanmoins se vider. 

Les pages Facebook des différents comités de quartier de Seine-Saint-Denis parlent d’un calme inhabituel à Aubervilliers, Saint-Denis ou Clichy. Les trafiquants ont visiblement quitté le terrain. Sous l’effet du confinement, les clients se faisaient probablement rares. Les affaires continuent, néanmoins. De nombreux comptes de dealers ont été ouverts ces derniers jours sur Twitter (Jogplug420, Calebweed, Tomyweed ou Shop_weed…). Ils proposent des livraisons à domicile, avec fils WhatsApp et numéro de téléphone pour passer les commandes (voir encadré). Le coronavirus pourrait bien accélérer le transfert du trafic depuis la rue vers internet.

Et bientôt, le Ramadan…

Il y a bien sûr des zones d’ombre. Difficile de savoir si le confinement est réellement appliqué à l’Ariane, cité des faubourgs de Nice, ou encore à Valdegour, quartier en déshérence de Nîmes. Dans cette plaque tournante du trafic de drogue régional, l’antenne du commissariat de police a fermé, faute de personnel pendant la crise du coronavirus. L’office public Habitat du Gard y avait déjà suspendu sa permanence le 12 mars. Quant à savoir ce qu’il se passe au sein des familles confinées… Le site du café pédagogique a mis en ligne plusieurs témoignages d’enseignants qui ne nourrissent aucune illusion sur la « continuité pédagogique » dans les familles dont les parents ne parlent pas le français. 

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Prochaine échéance importante, le ramadan, grand moment de convivialité, de fêtes et de réjouissances collectives. Il commence le 24 avril. Vu les dix jours de retard à l’allumage pour le confinement, il devrait coïncider avec le pic d’intensité du Covid en banlieue. 

C’est peut-être en prévision de cette échéance que la préfecture de Seine-Saint-Denis avait demandé à Aubervilliers d’annuler son couvre-feu, mesure d’exception à utiliser avec parcimonie. Elle pourrait se montrer utile en cas de ramadan agité.

Des exemples de propositions au grand jour, sur le réseau social Twitter

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Les territoires conquis de l'islamisme

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Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

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Hopital Louis Pasteur de Colmar, le 26 mars 2020 © SEBASTIEN BOZON / AFP

 


Nous vous dévoilons ce matin les phases du développement du syndrome de détresse respiratoire aigu dans l’organisme, et comment la médecine peut agir. Enfin, nous vous révélons pourquoi vous pouvez être affecté, et pas votre voisin. Ou inversement. La parole est aux médecins !


 

Avant d’entrer dans des explications techniques, il faut rappeler la physiologie de base : comment est fait notre système respiratoire et comment il fonctionne. 

L’appareil respiratoire commence juste après le larynx par la trachée. Arrivé dans le thorax, ce gros tuyau se divise en deux plus petits, les bronches souches, qui elles-mêmes vont se diviser en bronches de plus en plus petites jusqu’aux bronchioles, bronchioles qui se terminent par un petit sac à la paroi extrêmement fine, l’alvéole pulmonaire. Chaque alvéole pulmonaire est irriguée par un petit vaisseau sanguin, le capillaire pulmonaire. L’ensemble alvéole-capillaire est ce qu’on appelle la membrane alvéolo-capillaire. C’est à travers cette membrane perméable que se font les échanges gazeux : le sang qui circule dans le capillaire se charge de l’oxygène présent dans l’alvéole pour le distribuer vers le cœur et vers toutes les cellules de l’organisme ; en retour il récupère le dioxyde de carbone produit par le fonctionnement cellulaire pour l’évacuer vers l’extérieur. Chaque poumon contient 300 millions de ces unités de base, ce qui représente une surface membranaire totale de 75 m2

Une infection potentiellement catastrophique

Le SDRA est une maladie inflammatoire aiguë de la membrane alvéolo-capillaire qui conduit à une diminution drastique de l’oxygénation du sang. Complication grave de la pneumopathie du Covid-19, il survient dans environ 5% des cas d’infection documentée.

Plus généralement, cette maladie se voit surtout dans le cadre de pathologies infectieuses, bactériennes le plus souvent, mais aussi virales. Une grippe banale peut ainsi se compliquer d’un SDRA, mais avec une fréquence 100 fois plus faible que le Covid-19. Le SDRA évolue en trois phases successives :

– La phase exsudative, qui suit l’agression par le virus (ici le SRAS-CoV-2) : l’altération des cellules de la membrane alvéolo-capillaire produit un liquide riche en protéines. Celui-ci  s’accumule dans les alvéoles, « noyant » peu à peu le poumon. On parle « d’œdème lésionnel ».

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– La phase proliférative : les macrophages, ces cellules qui éliminent les agents pathogènes, arrivent en grand nombre au site de l’infection (le poumon). Ils sécrètent en grande quantité des molécules pro-inflammatoires, ce qu’on appelle des médiateurs de l’inflammation. Ces médiateurs à leur tour vont recruter des polynucléaires (globules blancs) qui se mettent à sécréter des molécules dirigées contre le virus. Malheureusement, ces molécules pro-inflammatoires dépassent leur but : elles ont une « cytotoxicité », c’est-à-dire qu’elles abîment les cellules de l’alvéole. Ainsi les alvéoles sont à la fois remplies de liquide et partiellement détruites. La catastrophe est en place : l’oxygénation du sang ne se fait plus correctement.

– La dernière phase, la guérison, survient au bout de 10 à 15 jours dans les cas favorables. L’orage infectieux est passé, la cicatrisation peut aboutir à une récupération. Récupération totale dans les bons cas, mais parfois aussi malheureusement fibrose, laissant des séquelles définitives à type d’insuffisance respiratoire chronique.

Pourquoi tout le monde ne développe pas le SDRA?

Pourquoi certaines personnes font-elles un SDRA tandis que d’autres ne développent qu’une forme bénigne du Covid-19 ? Il n’y a pas de certitude en ce domaine. Les comorbidités (maladie pulmonaire préexistante comme la bronchite chronique ou l’asthme, maladie générale comme le diabète ou le cancer…), ou l’âge avancé (qui diminue les capacités respiratoires de façon physiologique) semblent jouer un rôle. Il a aussi été montré que la « charge virale » des patients graves était 60 fois plus importante que celle des patients ayant une forme bénigne. 

Sur le plan clinique, l’installation du SDRA se fait vers le 4-10 ème jour après les premiers symptômes de Covid-19. On note une difficulté à respirer, une augmentation de la fréquence respiratoire, un essoufflement au moindre effort, puis dans les cas plus sévères l’apparition d’une coloration violette des lèvres ou des ongles (la cyanose). 

Cette situation doit conduire à une hospitalisation en urgence. Elle permettra le diagnostic de certitude de la maladie, notamment grâce au scanner pulmonaire qui montre des aspects typiques « en verre dépoli » (visualisation directe du poumon noyé de liquide). Et aussi, et surtout, un traitement ! D’abord par oxygène simplement diffusé par une petite sonde nasale ou un masque, puis, dans les cas les plus graves, par ventilation artificielle. Car si le nombre d’alvéoles malades progresse, on entre dans un cercle vicieux qui ne peut être rompu que par le recours à cette technique disponible dans les services de réanimation, où on branchera le malade sur une machine (un respirateur) après avoir inséré un tube dans la trachée (intubation).

La ventilation pousse de l’air enrichi dans le système respiratoire du malade

Le but de la ventilation artificielle est d’oxygéner le sang en essayant de « recruter » les alvéoles pulmonaires encore fonctionnelles. Pour ce faire, le respirateur y pousse de l’air enrichi en oxygène sous une haute pression qui les maintient ouvertes. Il faut cependant respecter un certain équilibre : les volumes insufflés ne doivent pas être trop importants et les pressions pas trop élevées pour ne pas induire de nouvelles lésions, dites de « volo » ou « baro »traumatisme. Les alvéoles qui ne sont pas encore complètement noyées ont tendance à s’écraser sur elles-mêmes à l’expiration,  phase du cycle pendant laquelle le ventilateur n’envoie plus de gaz sous pression ; pour éviter de perdre ce contingent la machine peut induire une pression positive de fin d’expiration (PEEP) qui va permettre de recruter de nouvelles alvéoles fonctionnelles. Pour optimiser au mieux la ventilation artificielle, il est indispensable que le patient se laisse complètement faire sans avoir de mouvements respiratoires spontanés qui parasiteraient le rythme imposé par la machine. Aussi, on le place en coma thérapeutique (comme au cours d’une anesthésie générale) tant que la ventilation mécanique est nécessaire. 

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D’autres problèmes peuvent survenir. Par exemple, le poumon gorgé de liquide pèse lourd. Chez le patient couché sur le dos, ce surpoids peut contribuer à lui seul à écraser les alvéoles les plus postérieures. Pour essayer de sauvegarder le maximum d’alvéoles fonctionnelles, on peut positionner le patient à plat ventre pendant quelques heures, ce qui permet souvent d’améliorer grandement l’oxygénation. D’autres thérapeutiques peuvent encore être mise en place. Citons bien sûr l’augmentation de la quantité d’oxygène dans le mélange gazeux délivré par la machine. Au maximum, on peut aller jusqu’à ventiler le malade en oxygène pur, mais pas trop longtemps car l’oxygénothérapie à trop forte concentration peut induire de nouvelles lésions alvéolaires – en partie en raison de l’apparition de radicaux libres de l’oxygène. Citons aussi l’utilisation du monoxyde d’azote, gaz toxique quand il s’agit de pollution atmosphérique, mais qui, mélangé à très faible dose (5 parties par million) au mélange air-oxygène délivré par le respirateur, dilate les petits capillaires et augmente ainsi le débit de sang qui circule en regard des alvéoles encore fonctionnelles. La dernière possibilité, extrême, est de placer le patient sous oxygénation par membrane extracorporelle (ECMO). C’est à proprement parler une circulation extracorporelle puisqu’on dérive le sang vers une machine (une « membrane ») qui va l’oxygéner en court-circuitant les poumons. Ce type de traitement, réservé aux cas d’extrême sévérité, ne peut être effectué que dans des centres très spécialisés – souvent des centres qui disposent d’un service de chirurgie cardiaque.

Quand les bactéries rappliquent ou que les autres organes trinquent

Par ailleurs, pendant les 2 à 3 semaines de la phase aiguë, d’autres complications peuvent survenir : la surinfection pulmonaire par des bactéries, qui va aggraver la détresse respiratoire ; des lésions dites de décubitus (escarres et enraidissement articulaire) ; une diminution de la masse musculaire due au coma prolongé et à l’inflammation, qui nécessitera une rééducation prolongée après la guérison (c’est la « neuropathie de réanimation », très fréquente) ; et surtout la défaillance d’autres organes (rein, cœur, foie) due au manque d’oxygène, à la libération dans la circulation des nombreuses protéines pro-inflammatoires, ou même provoquée par le virus lui-même (dans le cas présent, très probable toxicité rénale directe du SRAS-CoV-2). Chacune de ces défaillances doit être traitée pour son propre compte : antibiothérapie pour les surinfections bactériennes, mobilisation passive par un kinésithérapeute, épuration extrarénale (dialyse), drogues inotropes positives (qui soutiennent le cœur) et vasoactives (qui maintiennent la pression artérielle), etc.

Ainsi de nombreuses techniques de pointe sont mobilisées pour traiter le SDRA. Quand on parle de « lit » de réanimation, il faut bien avoir en tête qu’il ne s’agit pas d’un lit isolé, mais d’un ensemble de machines de haute technologie qui sont au service du malade. Et pour faire fonctionner ces machines, il faut aussi un personnel soignant hautement spécialisé. Du médecin (réanimateur médical et anesthésiste-réanimateur) à l’aide-soignant, en passant par l’IADE (infirmier-anesthésiste diplômé d’état), chacun a un rôle précis à jouer dans la grande bataille contre le SDRA.

Quel pronostic pour cette maladie effrayante ? 

Le SDRA est une pathologie bien connue des réanimateurs. C’est même leur quotidien. Une étude internationale (Bellani G et coll. JAMA 2016) portant sur près de 30 000 patients a montré que le SDRA touche 10,4 % des patients de réanimation et 23,4 % de ceux qui sont sous respirateur. La mortalité globale était de 40 %. En ce qui concerne le SDRA lié spécifiquement au Covid-19, la mortalité varie entre 22 et 62 %. Ainsi, à Wuhan, sur 201 patients hospitalisés avec une défaillance respiratoire, 42 % ont fait un SDRA et 50 % en sont décédés. Les facteurs de risque de mauvais pronostic, c’est-à-dire de décès, étaient toujours les mêmes : âge avancé et présence de comorbidités. Curieusement, la fièvre initiale supérieure à 39° était un facteur de risque de survenue d’un SDRA, mais diminuait la mortalité de celui-ci.

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La recherche n’est pas en reste pour tenter d’améliorer le pronostic du SDRA. On attend ainsi beaucoup d’une molécule tirée du sang d’un ver marin, l’arénicole. L’hémoglobine de cette bestiole transporte beaucoup plus d’oxygène que le sang humain. Infusée par perfusion dans le sang du malade, cette molécule pourrait augmenter l’oxygénation tissulaire, alors même que la fonction pulmonaire serait encore très grave. Sa synthèse est en cours et les essais cliniques devraient prochainement débuter. Comme on le voit, du pangolin à l’arénicole, nos amis les bêtes tiennent une place de choix dans cette chronique !

En matière de SDRA lié au Covid-19, l’espoir réside aussi dans la prévention. Des traitements pour diminuer la charge virale sont à l’essai. On peut penser qu’ils limiteront le risque de survenue d’une forme grave. Nous verrons cela dans un prochain article.

Vous aussi, saisissez les opportunités de l’après-épidémie!

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Bon, pour l'instant vous ne vous marrez pas autant et vos lunettes de soleil sont soigneusement remisées au placard. Mais ça viendra. Préparez vous ! Photo d'illustration Unsplash

Que vous soyez prof, professionnel de la santé, ancien membre du gouvernement Hollande, stagiaire à BFMTV ou patron de bistro, il y a des mesures d’urgence à adopter pour tirer parti de cette fichue crise sanitaire!


Ça y est. Nous y sommes, en plein milieu de l’épidémie de Coronavirus, nouveau fléau venu d’Asie après le SRAS, la peste noire, la perche à selfie et Gangnam Style (3 543 988 873 d’infectés à travers le monde selon Youtube).

Désormais, c’est la psychose, l’anxiété et le règne du principe de précaution.

Vous êtes tous invités à rester chez vous et à adopter les mesures qui s’imposent : rester chez vous ; mais aussi : rester chez vous ; sans oublier de : RESTER CHEZ VOUS.

Si vous êtes atterré par la perspective de cohabiter avec les gosses 7j/7 et 24h/24 pendant encore un mois (soyons optimistes) ou si vous êtes déprimé parce que vous vous retrouvez au chômage technique, la période qui suivra sera très riche en opportunités. Naturellement si vous êtes encore là ! Il faudra seulement être malin et savoir les saisir pour surfer sur la vague de la post-apocalypse. Tour d’horizon des mesures d’urgence à adopter après la fin de l’épidémie.  

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Vous êtes prof

Vous avez sauté de joie à l’idée de ne plus revoir vos sales élèves pendant trois semaines ? Vous avez rapidement déchanté en passant vos journées à composer des cours et des devoirs en ligne, tandis que les gens vous méprisaient encore plus que d’habitude en vous traitant de sale feignasse ?

L’heure de la vengeance sonnera bientôt ! Pendant que vous trimiez à taper tous vos cours ou à essayer de comprendre comment fonctionne la plateforme de cours en vidéo et à distance de l’Éducation nationale, à laquelle personne ne se connecte de toute façon, vos élèves auront passé cinq semaines (en comptant les vacances scolaires) A NE RIEN FOUTRE. 

Vous pouvez être sûr que la plupart n’auront même pas daigné ouvrir les jolis récapitulatifs de cours placés semaine après semaine sur « l’environnement numérique » de votre bahut. Quant à vos rares tentatives vidéos de cours en ligne, vous pouvez être sûr qu’elles auront moins de succès que certains films de Benjamin Griveaux. Mais ces petites enflures qui vous ont refilé le Corona juste avant la fermeture de votre établissement vont rapidement déchanter quand 1) ils vont s’apercevoir que vous êtes toujours vivant, 2) ils vont découvrir le devoir sur table coefficient 15 portant sur des chapitres du cours dont ils n’ont jamais entendu parler. 

Ce sera à votre tour de rigoler, pas trop fort tout de même pour éviter la quinte de toux fatale.

Vous êtes restaurateur ou patron de bar

Cette fois c’est la fin. Vous avez monté un commerce en octobre 2018. Vous avez réussi à survivre aux gilets jaunes et aux grèves des transports sans mettre la clé sous la porte et vous repreniez doucement espoir jusqu’à l’arrivée de ce foutu virus qui va à coup sûr mettre par terre votre gargote. 

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Détrompez-vous ! Au lieu de pleurnicher sur votre comptoir comme Florence Foresti aux Césars, vous devriez déjà être en train de commander de la bière par camions entiers pour inonder votre clientèle de Coronarita, Corona Sunrise, Corona Sunset et tous les cocktails que vous pouvez imaginer à base de Corona, qui couleront à flot lors de la CORONA FUCKING FIESTA organisée dès la réouverture du bar ! Dès la fin de l’épidémie, le festivisme inconscient et irresponsable reprendra ses droits. Les gens auront soif de débauche, de sexe et de teuf jusqu’à plus d’heure et surtout ils auront SOIF ! Préparez-vous sans attendre pour l’interminable fête de fin de quarantaine et les cohortes de soirées « Covid ton verre », « Covid-toi la tête », « Corona No More » et « Virus Party » qui se succéderont jusqu’à la prochaine pandémie mondiale. 

Les affaires vont vite reprendre et vous aurez le temps de vous faire assez de pognon pour pouvoir envisager une retraite précipitée, à l’abri sur une île paradisiaque quand les choses sérieuses commenceront vraiment ! 

Vous faites partie du personnel hospitalier

Vous n’êtes pas à la fête ces derniers jours, c’est le moins qu’on puisse dire. Quand tous ceux qui bombaient le torse et faisaient les malins se sont précipités à l’hôpital à la première toux par paquets de mille, le système hospitalier s’est retrouvé à deux doigts de la saturation et vous avec. Mais il faut voir le bon côté des choses. Quand cette foutue épidémie sera passée et que vous aurez dormi trois jours d’affilée pour rattraper les heures de sommeil perdues, vous serez le roi des soirées et votre conjoint ou votre conjointe vous regardera avec des yeux humides d’admiration. On vous paiera sans arrêt des coups dans les bars et c’est tout un peuple de labradors reconnaissants qui sera à vos pieds pour le restant de votre vie, enfin disons au moins six ou sept semaines (c’est le temps pour que les gens oublient et se remettent à se plaindre et à traiter les autres comme de la merde). 

Et puis Emmanuel Macron a annoncé qu’il ferait (enfin) un geste envers le secteur hospitalier et les personnels de santé, eut égard aux services rendus à la nation. Il ne mentirait quand même pas dans de telles circonstances non ?

Vous êtes le stagiaire de BFMTV

Vous voulez « devenir reportaire de térin » depuis que vous êtes tous petit.

Voilà c’est l’occasion, l’épreuve du feu est là. Vous allez pouvoir passer des heures à vous les geler devant une bretelle de périph’ déserte pour un reportage de terrain sur la diminution de la circulation pendant le confinement. Puis vous irez attraper le Corona dans le hall d’un hôpital où votre chaîne vous aura dépêché pour aller récolter un peu de larmes, de peur et de fatigue pour les heures de grande écoute et pour qu’Alain Duhamel puisse pontifier à loisir. Mais ne perdez pas espoir. Avec de la chance, le virus fera peut-être un peu le ménage dans la rédaction et vous pourrez espérer vous hausser du col pour faire un jour autre chose que des sujets de merde sur l’annulation des Comices agricoles du Neubourg (Eure) à cause du Corona. 

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Un jour peut-être vous deviendrez Alain Duhamel à la place d’Alain Duhamel.

Vous faites partie du gouvernement

Ne nous cachons pas la vérité : cette gestion de crise a été si merdique de haut en bas qu’elle laissera peut-être une nouvelle expression dans le parler populaire. On ne dira plus « tu as vraiment merdé » mais « tu as macroné sévère ». Entre cette évaporée de Buzyn qui a tranquillement jeté une grenade dégoupillée au milieu de la majorité LREM ou l’incompréhensible pénurie de masques chirurgicaux qui pèse si lourd aujourd’hui, toute la Macronie du sol au plafond semble infectée par le Conovirus-2020. Vous pouvez prier pour que ça se tasse en sortie de crise mais franchement il y a peu de chances. Cette fois ça c’est vu. 

Emmanuel Macron est peut-être toujours aussi exalté et plane au-dessus du champ de bataille de sa guerre sanitaire, shooté au lyrisme médical et à la solidarité européenne, mais vous savez vous quelle sera la première mesure d’urgence à prendre dès la fin de ce foutu confinement : prendre un aller simple pour quitter la France au plus vite avant que ça commence à macroner vraiment dur et que la tempête ne s’abatte aussi sur vous. Vous pourriez vous mettre en coloc avec Valls à Barcelone.

Vous étiez membre du gouvernement sous Hollande

Vous n’avez pas attendu Macron pour macroner sévère, du temps du président Normal Ier. Ancienne Ministre de la Santé, ancien conseiller chargé de la sécurité sanitaire de l’ancienne Ministre de la Santé, quand « l’union sacrée contre le Covid » n’aura plus cours, cela sera difficile de justifier la décision prise en 2013 de supprimer un stock d’un milliard de masques pour s’orienter vers une délocalisation de la production… en Chine.

Et au moment où on vous demandera de fournir rapidement des explications convaincantes, ce ne sera pas possible de se planquer derrière un masque FFP en espérant qu’on vous oublie. Vous pourrez toujours prendre vous aussi un aller simple pour Barcelone comme vos copains de l’actuel gouvernement. Mais les Espagnols vont peut-être finir par en avoir marre de donner asile à toutes les ganaches de la politique française. 

Dites 33 !

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Patrick Juvet © BENAROCH/SIPA Numéro de reportage: 00105043_000001

La playlist du confinement de Causeur


33  morceaux !  D’Annie Cordy à Charlie Mingus. Du fun, du blues, du jazz. Éclectique, certes, mais toujours de circonstance, la playlist de Causeur vous fera voyager. Tous les titres, même les plus abscons (dirions-nous) sont disponibles sur iTunes, Deezer ou autres Spotify…

Dr Miracle – Annie Cordy
En hommage au bon Docteur Didier Raoult

Sir Joffrey saved the world – Bee Gees
Sir Geoffrey ou … Didier R. ?

Freedom – Charlie  Mingus
Parce qu’on en manque cruellement… 

Le cavalier de Reichshoffen – Roger Pierre et Jean-Marc Thibault
Pour le sport en chambre

Rockin pneumonia and the boogie woogie Flu – Huey Smith
L’hymne rock and roll du coronavirus

Je ne suis pas bien portant – Ouvrard
Classique de circonstance

Dr Feelgood – Aretha Franklin
Il en faut toujours un

Émeute dans la prison  – Michel Pagliaro
Mais ne soyons pas pessimistes.

Zorro est arrivé – Henri Salvador
Il nous faut un sauveur !

Sister Morphine – Marianne Faithfull
À l’hôpital….

J’ai jeté ma clef dans un tonneau de goudron – Mac-Cak
Pour être sûr de ne pas enfreindre  …

In the bad bad old days – The Foundations
Message d’espoir s’il en est 

Je reprends la route demain – Antoine
Parce qu’on aimerait bien la reprendre, justement  

Il y avait une ville – Claude Nougaro
Paris sous le coronavirus

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End of the world – Skeeter Davis
Mais restons optimistes               

Anton Lavey – Satan takes a holiday
Et c’est heureux. Manquerait plus que lui.

Pas davantage – Brigitte Bardot
Parce qu’en cette période confinée, « restons amis, pas davantage”, c’est effectivement plus prudent.

L’amouretta – Bubblegum   
Parce que plus léger, on n’a pas trouvé.

Rappelle-toi minette – Patrick Juvet   
Ah oui ! C était jour de fête !

Question of temperature – The Balloon Farm
Certes, c est une question de …

Fever – Shirley Horn
Version brulante s’il en est

Wild women – Mama Cass and the big three
Parce que personne ne chante le blues comme Mama Cass

Le jour où la pluie viendra – Dalida       
… On sera, certes, sauvé.

Souvenir of London – Procol Harum
Parce que “Souvenir of  Wuhan”, ça n’existe pas. 

Paris au mois d’août  – Charles Aznavour 
Parce que Paris confiné rassemble à …

Dance of Terror – Manuel de Falla Orchestre Lamoureux
La danse du coronavirus   

Piano concerto en SOL – Maurice Ravel. Orchestre Lamoureux
Parce que c’est ainsi, et parce qu’il en faut.

Ne joue pas – Jean Constantin
Parce que Saint Germain des Pres

La nuit n’en finit plus – Petula Clark
Et le confinement idem 

Behind closed doors – Charlie Rich
Que se passe-t-il donc, confinés “behind closed doors” ? 

Bensonhurst blues – Artie Kaplan
En 73, cet ennemi des féministes sortait son “confessions of a mâle chauvinist pig »,  avec ce tube qui illustrera bientôt un film avec… Alain Delon. On n’en sort pas

Tout tremblant de fièvre – Martin Circus
Sans commentaires 

De l’aube à midi sur la mer – Claude Debussy  (orc. Capitole de Toulouse)
Pour ceux qui ne peuvent la voir… la mer !

Le mauvais œil des conservateurs

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La Dérision du Christ, Cimabue, vers 1280. © Wikimedia Commons

Le ministère de la Culture a refusé le départ de France d’une bénigne icône de Cimabue tout en laissant partir aux États-Unis une oeuvre majeure du peintre William Bouguereau. Aux yeux des conservateurs de musées, l’intérêt historique d’une oeuvre prend souvent le pas sur l’esthétique. Enquête.


L’actualité de la peinture est marquée par la désolante errance de La Jeunesse de Bacchus. Il s’agit de l’œuvre majeure de William Bouguereau, l’un des principaux peintres français du xixe siècle. Partie aux États-Unis, puis revenue, personne ne semble en vouloir, ni les collectionneurs ni les musées français. Dans le même temps, une commission du ministère de la Culture déclare « trésor national » une bénigne icône de Cimabue et deux tableaux de qualité moyenne de Caillebotte. Cela conduit à s’interroger sur une historiographie artistique encore dominante qui ne comprend ni ne protège l’essentiel de nos héritages du xixe.

Cimabue sauvé de la déchetterie

De temps à autre, la découverte d’une dent ou d’une phalange d’hominidé met en effervescence le petit monde de la paléontologie. Des restes apparemment insignifiants peuvent s’avérer des jalons essentiels pour écrire l’histoire de nos origines. Pour l’histoire de la peinture, bizarrement, il en est parfois de même : l’engouement des experts pour une rareté peut faire oublier son absolu manque d’intérêt artistique. C’est le sentiment que donne la récente affaire Cimabue.

Une nonagénaire partant en maison de retraite laisse dans son logement une centaine d’objets. On appelle un commissaire-priseur pour y jeter un coup d’œil. Il y a une petite icône dans le couloir, à côté de la cuisine. La professionnelle hésite. Finalement, elle dit : « Non, ça ne doit pas partir en déchetterie. » L’expertise révèle qu’il s’agit d’une œuvre de Cimabue (1240-1302), Le Christ moqué (26 x 20 cm), une scène autrefois découpée dans un diptyque.

On organise dans la foulée une vente internationale, mais la commission des trésors nationaux refuse l’exportation. Par conséquent, pour se substituer à l’enchérisseur, l’État va devoir trouver la modique somme de 24 millions d’euros, soit trois fois le budget d’acquisition annuel du Louvre, ou encore un peu plus que les recettes du loto du patrimoine. L’intérêt strictement artistique de cette œuvre paraît toutefois minime. Il est clair que le choix de la garder en France tient principalement, voire exclusivement, à sa valeur historique. La commission motive d’ailleurs son avis [tooltips content= »JORF, n° 0297 du 22 décembre 2019. »][1][/tooltips] par le fait que cette pièce « permet de porter un regard renouvelé sur la manière de Cimabue et sur les nouveautés qu’il a introduites dans la peinture en Occident ».

Peintre toscan du xiiie siècle, dont l’œuvre ne comporte guère plus d’une dizaine d’icônes proches du style byzantin, Cimabue fut le premier à y introduire une mince dose de réalisme. Son principal mérite est d’avoir eu pour élèves, ou plutôt comme successeurs, Giotto et Duccio, avec lesquels s’opère le véritable décollage de la peinture. L’intérêt de Cimabue – si intérêt il y a – est d’être le chaînon reliant l’art byzantin et le tout début de la Renaissance italienne. L’enthousiasme des experts s’apparente à la joie de paléontologues trouvant une nouvelle dent de l’Homo cimabuensis.

L’histoire de l’art pour les Nuls

Le rôle de la commission consultative des trésors nationaux est de proposer au ministre de la Culture le classement d’œuvres au titre de trésor national. Les objets ainsi qualifiés ne sont plus exportables durant trente mois. Dans la majorité des cas, une acquisition intervient dans ce délai au profit des collections publiques. Depuis 1993, la moitié des décisions concernent des peintures, sculptures et œuvres sur papier.

Les gros contingents sont des pièces du xviie et du xviiie, principalement françaises (un tiers des décisions). Ces classiques constituent la période de prédilection des membres de la commission. On va de Poussin en Greuze, de Le Brun en Le Nain, etc. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas. Ainsi, Pierre Rosenberg, ancien président du Louvre et longtemps membre de la commission, confie-t-il : « Pour moi, la musique, c’est un peu le xixe siècle, alors que la peinture, c’est plutôt celle du xviie et du xviiie. » Le xxe est également bien traité en nombre (20 % des acquisitions), mais comporte presque uniquement des modernes, Picasso arrivant largement en tête. On compte également quelques œuvres de la Renaissance et beaucoup de primitifs, antiques et objets d’archéologie.

Pour le xixe siècle, c’est plus compliqué. La première moitié du siècle relève d’un régime comparable au xviiie et bénéficie de choix diversifiés. La seconde moitié, en revanche, est accaparée par l’impressionnisme et ses suites : Manet, Monet, Degas, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Cézanne… S’y ajoutent, en matière de sculpture, quelques Rodin et Camille Claudel. Une toile de James Tissot, acquise pour des raisons documentaires, fait figure d’exception. Aucun artiste académique, pompier, naturaliste, néobaroque ou symboliste n’est jamais considéré comme trésor national.

Tout récemment encore, on a appris que deux peintures de Gustave Caillebotte avaient été déclarées trésor national à la demande du musée d’Orsay. On a affaire, paraît-il, à une « œuvre pionnière » pour l’une, à une peinture dont on souligne la « modernité » pour l’autre. Ce choix prévisible tient évidemment au fait que l’artiste fait partie de la saga impressionniste. Il s’agit d’une partie de canotage et d’une scène d’intérieur, certes non dénuées d’intérêt, mais loin d’être inoubliables. Il faut vraiment avoir les yeux de Chimène pour y voir une innovation fracassante. Ce serait oublier, par exemple pour la seconde, trois siècles de scènes d’intérieur hollandaises et nordiques.

En fin de compte, l’éminente commission émet des choix très conventionnels alors que beaucoup de recherches « dix-neuviémistes » conduisent à redécouvrir des artistes oubliés. En réalité, les noms retenus ne diffèrent guère de ceux que l’on trouve dans L’Histoire de l’art pour les nuls et autres ouvrages de vulgarisation. Cachez ce pompier que je ne saurais voir.

Difficile de ne pas rapprocher cette affaire de la récente exportation de La Jeunesse de Bacchus de William Bouguereau [tooltips content= »William Bouguereau 1825-1905, Paris, musée du Petit Palais, 1984 (catalogue de l’exposition de 1984 contenant une passionnante analyse de Thérèse Burollet). »][2][/tooltips], intervenue sans états d’âme en 2019. La commission des trésors nationaux n’en a même pas été saisie par le musée d’Orsay. Cependant, la vente organisée aux États-Unis échoue. La peinture revient en France, donnant à ses propriétaires le sentiment navrant d’une incompréhensible injustice. À ce stade, on ne sait pas ce que l’œuvre va devenir.

La jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884. © Don Emmert/ AFP
La jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884.
© Don Emmert/ AFP

Au xixe siècle, cette immense et éblouissante toile (331 x 610 cm) est pourtant perçue comme le chef-d’œuvre de Bouguereau qui ne voudra jamais s’en défaire. Il y a quelques mois, la toile se trouvait encore dans son atelier du 6e arrondissement.

Bouguereau naît en 1825 à La Rochelle, dans une famille en grande partie protestante. Quand il quitte sa ville et s’engage dans la vie d’artiste, il découvre les charmes du nu féminin. Ses peintures se mettent à grouiller de femmes dévêtues et d’angelots, comme s’il menait une sorte de Contre-Réforme personnelle. Peu d’artistes dans l’histoire ont aussi bien saisi l’extrême subtilité des chairs. Ses détracteurs affirment que c’est trop léché, trop précis, trop méticuleux. C’est l’avoir mal observé. La facture de ses corps est une merveille de nuances et de glacis. Loin d’être lisse et plate, elle est souvent vibrante, presque mouchetée. On mesure, en regardant de près ses textures, tout le progrès accompli depuis Ingres et les néoclassiques.

De son vivant, les peintures de Bouguereau sont popularisées par des gravures qui ne laissent rien passer de leurs subtiles matières. Nos reproductions actuelles font à peine mieux. Gravé ou photographié, il ne reste de Bouguereau que des sujets assez convenus, des expressions souvent mièvres et des ambiances sucrées. Il convient absolument de revenir aux œuvres elles-mêmes en prenant davantage en considération la peinture que le sujet traité. Sa Jeunesse de Bacchus n’a d’ailleurs rien de bachique. C’est seulement une éblouissante chorégraphie décorative et érotique. Il faut la regarder comme un Tiepolo, sans y chercher ce qui n’y est pas.

Bouguereau est une gloire de son temps. Même Matisse veut apprendre de ce maître et s’inscrit dans son atelier (il en est expulsé en raison de sa maladresse). Néanmoins, le succès de Bouguereau se retourne contre lui, car il devient la tête de Turc des tenants de la nouveauté. Encore en 1986, le fondateur des collections de peintures du musée d’Orsay, Michel Laclotte [tooltips content= »Orsay : vers un autre xixe, revue Le Débat, Gallimard, n° 44, mars-mai 1987, 1987/2 (avec les contributions éclairantes et contrastées de Michel Laclotte et d’Anne Pingeot). »][3][/tooltips] ne veut aucune œuvre du maître sur ses cimaises. Il déclare : « Le musée d’Orsay ne sera pas la gloire de Bouguereau ! » Aujourd’hui, les avis sont plus divers, mais il reste de bon ton de dénigrer cet artiste.

La Jeunesse de Bacchus est le chef-d’œuvre de l’un des principaux peintres français appartenant à l’une des périodes les plus abouties de la peinture française. L’intérêt historique de cette œuvre et son intérêt artistique, considérable dans les deux cas, majeurs, auraient dû faire réagir les autorités. Il est désolant de constater qu’il n’en est rien.

Comment en est-on arrivé là ?

Répétons-le, les conservateurs font traditionnellement la part belle à la valeur historique (parfois même à la simple ancienneté) plutôt qu’à la valeur artistique. Plus objective, plus scientifique, l’historicité d’un objet ou d’un bâtiment se prête mieux au travail des chercheurs et experts, et à leur consensus. La sociologue Nathalie Heinich, qui a mené une enquête sur le service de l’Inventaire, pensait travailler sur « la perception esthétique […]. Je me suis aperçue que ce n’était pas du tout le problème : on était beaucoup plus dans la notion de l’authenticité, alors que la question de la beauté était très secondaire, voire taboue dans ce service, qui était très marqué par des impératifs scientifiques, de sorte qu’il est quasiment interdit aux chercheurs de l’Inventaire de dire “c’est beau”. »

Quand on voit dans certains musées des œuvres artistiquement exceptionnelles en tutoyer de très médiocres, de surcroît distinguées par des panonceaux pour audioguides, il est difficile de ne pas s’interroger sur la lucidité artistique des conservateurs. Certains sont d’ailleurs bien conscients de cette lacune. Ainsi, Guy Cogeval, ancien responsable du musée d’Orsay, confie-t-il : « Mon œil n’était pas du tout exercé à mes débuts. J’avais un œil d’universitaire lorsque j’ai fini mes études. » On sait qu’il a progressé depuis, mais ce n’est pas nécessairement le cas de nombreux autres qui se veulent d’abord historiens et scientifiques.

Cette question de l’œil est pourtant cruciale, car elle est, au fond, indissociable de celle de la liberté. On comprend aisément qu’on ne devient pas amateur de vin en se contentant de lire des traités d’œnologie. De même, pour la peinture, il faut se nourrir des œuvres, les regarder, explorer, aller partout où les autres ne vont pas, ne pas avoir d’a priori, former son propre goût. Seul ce libre vagabondage permet de remettre en lumière des artistes et des mouvements oubliés et, inversement, de relativiser l’importance des célébrités. Sans cet œil, l’historien de l’art ressemble à un œnologue qui a perdu le goût et doit se fier au prestige des étiquettes et aux recommandations des guides. Il devient une sorte d’aveugle, pieds et poings liés à l’historiographie artistique existante.

Or, cette historiographie n’est pas neutre. Elle est même extraordinairement partiale et partielle. Elle s’est construite dans les grandes lignes en justification de la modernité et des avant-gardes. Loin d’accueillir tous les courants de la seconde partie du xixe et du début du xxe, elle retient les artistes pouvant être enrôlés comme précurseurs. Tels d’aimables wagonnets, des mouvements aux noms en « -isme » se suivent à la queue leu leu sur les rails menant à la modernité.

Le sort de La Jeunesse de Bacchus n’est pas encore scellé. Formons le vœu qu’une issue heureuse soit enfin trouvée pour cette œuvre. Souhaitons plus généralement que l’histoire de l’art en France devienne plus ouverte, plus éclectique, plus intelligente.

C’est Apocalypse tomorrow?

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La sinistre prophétie d'Edouard Philippe (à gauche), le 28 mars 2020. Selon le Premier ministre, les deux semaines à venir seront "encore plus difficiles que les 15 jours qui viennent de s'écouler" pour la France. © VAN DER HASSELT/POOL/SIPA Numéro de reportage: 00952657_000023

 


 «Les civilisations sont mortelles» disait Paul Valéry. C’est vrai aussi pour la nôtre ! L’herbe repoussera certainement après le passage du coronavirus. Mais ça ne sera plus la même.


Nous avons vécu dans l’utopie trompeuse de la mondialisation heureuse. Le village global était à nous, à tous les autres aussi. Plus de frontières, plus d’entraves à la libre circulation de millions de personnes.

Internet et les réseaux sociaux s’employaient à nous rendre proches. On pouvait avoir des amis à Pékin, à Tombouctou, à Kuala Lumpur. Tous nomades prêts à nous dégourdir les jambes en arpentant le désert du Sahara ou en escaladant l’Everest. Il suffisait de prendre un avion pour passer du virtuel au réel.

Viralité sans précédent

Mais nous n’avons pas pris garde à une expression trop facilement utilisée : telle vidéo, tel post ou tel hashtag, vu des millions de fois sur les réseaux sociaux, était appelé « viral ». Le virus était dans nos têtes avant de venir dans nos corps. Puis le COVID-19 est arrivé.

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Il ne nous quittera pas sans avoir laissé derrière lui un champ de ruines. Les frontières se ferment, barricadant les êtres humains dans leur peur. Croit-on qu’on les rouvrira de sitôt ? Les migrants, de tous temps suspectés d’être les porteurs de maladies inquiétantes, s’entassent par milliers devant les portes de l’espace Schengen. Est-il envisageable qu’on les laisse entrer, une fois la pandémie passée ?

Le village global est mort. Il sera remplacé par le village gaulois, le village allemand, le village américain etc… Tous ensemble ? Non chacun chez soi et pour soi. Les collapsologues écologistes s’étaient dressés contre le CO2 : ils n’avaient pas prévu, et ne pouvaient pas prévoir, le COVID-19, bien plus dévastateur.

Effrayant ressentiment populaire

Ce qui est le plus radicalement destructeur peut-être dans cette crise, c’est la colère et le ressentiment des peuples envers leurs gouvernants. Pour eux le glas va sonner. À la tête de sociétés hautement civilisées, médicalisées et informatisées, ils ont prouvé leur incapacité à soigner et à guérir. « Ils ne servent donc à rien » dit la vox populi. Alors à quoi bon les garder ?

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Près de chez nous il y a l’Union européenne et l’Euro. Des centaines de milliards d’euros sont déversés par la BCE sur les marchés. Mais les marchés continuent à dévisser ! On finira par penser que l’Euro, transfrontalier et transgenre, a mauvais genre. Quant à l’Union européenne, très douée pour réglementer la composition des fromages, elle n’a même pas été capable de se doter d’une politique de santé concertée. Elle aussi finira par rejoindre le cortège funèbre des victimes du coronavirus.

La nature reprend ses droits

Les Cavaliers de l’Apocalypse seront sans pitié. À ce propos une histoire racontée par Einstein qui se reprochait d’avoir par ses découvertes favorisé l’élaboration de la bombe atomique :

Une catastrophe nucléaire a dévasté la planète. Rien que des morts à l’exception d’un homme et d’une femme qui avancent péniblement sur un terrain lunaire où tout a disparu. Ils sont irradiés et marchent à peine. Soudain ils aperçoivent un bout de forêt miraculeusement épargnée. À la lisière un orang-outang et sa femelle. Les deux singes regardent le couple humain. L’homme et la femme s’effondrent et meurent. L’orang-outang regarde sa compagne d’un air concupiscent « il va nous falloir tout recommencer ». Nous n’en sommes pas là mais ça donne à réfléchir. 

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Bolsonaro joue à la roulette russe avec le virus

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Jair Bolsonaro (gauche) et son ministre de la Santé, le 18 mars 2020 à Brasilia © Andre Borges/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22439649_000008

Le président brésilien combat le confinement, pour plaire à son électorat. Un pari risqué pour le leader populiste. Analyse.


Avec l’aide des églises pentecôtistes et de l’armée (représentée au sein de l’exécutif), depuis janvier 2019, le président brésilien est censé sauver son pays en menant une croisade contre l’establishment, les « élites », les médias et la gauche (au pouvoir pendant 13 ans sous la conduite de Lula). Il ignore les règles du jeu politique et refuse de s’appuyer au sein du Congrès sur une majorité ample de députés et sénateurs. Trop souvent dans le passé, cette base d’appui (nécessaire pour que des lois soient votées) a été conquise en achetant les voix des députés et sénateurs (la gauche de Lula a excellé en la matière). Bolsonaro n’est pas le Président de tous les Brésiliens. Il est le caporal de sa clientèle (30% des électeurs), allergique au système politique en place et très active sur les réseaux sociaux. La troupe est formée de deux bataillons : des milliers de petits patrons, des millions de familles paupérisées. Vivant à la périphérie des mégapoles, souvent exposés à la violence du crime organisé, ces croisés guerroient sur WhatsApp ou Facebook et se retrouvent dans les temples évangéliques. Pour les fidéliser, le chef doit attaquer en permanence les institutions (Congrès, Justice) qui freinent sa mission purificatrice. Il s’en est bien sorti sur les 15 derniers mois. Le nombre de croisés n’a pas faibli. Mobilisés, ils pèsent face à une opposition encore tétanisée par le bilan calamiteux de la gauche.

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L’économie est toujours dans le freezer mais la violence a commencé à reculer. Les militaires restent aux ordres de ce Président transgressif. Jusqu’à la crise du coronavirus, le caporal semblait indéboulonnable. 

Le coronavirus, pas bien méchant comparé au “système”

Fin février, le Covid-19 débarque au Brésil. Bolsonaro n’a alors qu’un seul objectif : maintenir la fidélité des croisés. Ces millions de Brésiliens n’ont jamais bénéficié de services publics (santé, sécurité, éducation) efficaces. Ils vivent dans les quartiers de classes moyennes et les bidonvilles où les services d’urgences sont débordés en temps normaux, où la mise en œuvre de « mesures de distanciation sociale » est improbable. Les plus modestes, encadrées par des pasteurs évangéliques ou trafiquants de drogue, ont un accès limité à l’eau courante. Les familles nombreuses sont entassées dans des baraques de fortune. La prévention des épidémies est difficile. La mortalité est d’abord liée à la violence (57 000 homicides dans le pays en 2018) ou à des pathologies infectieuses récurrentes (754 décès suite à la dengue l’an dernier) qui n’ont jamais inquiété outre mesure les élus et les services publics. 

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Le caporal reste donc un chef de croisade. Son ennemi n’est pas l’épidémie (une simple grippe, dit-il) mais le « système ». Bolsonaro est entré en guerre contre les élus locaux (gouverneurs des 26 États, maires) qui ont instauré à la mi-mars un dispositif « chinois » (écoles et commerces fermés, confinement à domicile, restriction au transport de marchandises). Il attaque aussi la presse qui amplifierait un climat d’hystérie en annonçant la progression irrésistible (mais difficilement vérifiable) de la pandémie. Le président ignore les diagnostics et recommandations des experts (qui participeraient à une campagne visant à déstabiliser son gouvernement). Contre l’avis unanime de « l’establishment », il exige que la population puisse reprendre une vie normale, que les emplois soient maintenus, que l’approvisionnement soit assuré, que les offices restent autorisés dans les temples et les églises.

Le confinement est catastrophique pour les électeurs de Bolsonaro

Leader clientéliste et cynique, Bolsonaro joue à la roulette russe. Il sait que sa base sociale est cruellement touchée par les mesures de confinement. Le soutien financier fourni par l’État est limité et n’atteindra pas les plus pauvres. Il n’atténuera pas la casse sociale (les licenciements de masse ont commencé) liée à la récession et aux mesures de confinement. Trop rigoureuses, celles-ci asphyxient instantanément les petites entreprises (72% de l’emploi) et l’économie informelle qui fait vivre 4 actifs sur 10. Vendeurs de rue, salariés non déclarés, artisans ne peuvent plus se déplacer. Avec l’arrêt brutal de l’activité, des millions de Brésiliens sans épargne sont privées de revenu.  Restrictions à la circulation et fermetures d’entreprises induisent rapidement une raréfaction de produits essentiels sur les points de vente encore ouverts. Dans les familles les plus défavorisées, chez les petits patrons, les bénéfices du confinement peuvent sembler hypothétiques ou lointains. Leur coût est très palpable, élevé et immédiat. 

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Bolsonaro parie que ce décalage chronologique jouera en sa faveur et que la progression de l’épidémie sera contenue. Officiellement, de 3000 cas identifiés fin mars (60 décès), on pourrait passer à 200 000 cas début avril (avec 5500 morts). Le virus se propage. Sa pénétration sur les régions où vivent les croisés reste difficile à évaluer. Le suivi sanitaire est aléatoire. Les habitants souffrent souvent simultanément de multiples pathologies. Le président croit que la paupérisation brutale, le manque de vivres et de remèdes apparaîtront bien avant la prise de conscience du risque de contamination et la course vers les services d’urgence. En cherchant à « sauver l’économie », il s’aligne sur le sentiment immédiat de sa clientèle. Il soutient que le confinement à la chinoise imposé par des « élites indifférentes » est un expédient plus nocif que le virus qu’il doit combattre. Le pari du caporal est très risqué. Il suffit que la pandémie fasse rapidement des victimes en nombre dans les banlieues pour que la peur de la contamination devienne plus importante que la survie économique. 

Le caporal Bolsonaro croit que sa troupe sera d’abord touchée par le dénuement, les pénuries, la faim. Le virus frappera quelques croisés ensuite mais ne sera qu’un mal de plus, difficile à discerner. S’il gagne son pari et parvient à assouplir la discipline chinoise imposée sur plusieurs régions, Bolsonaro pourra poursuivre sa mission. Celle-ci peut aussi être interrompue dans un proche avenir. Selon les experts compétents, le Brésil va devenir un des foyers principaux de la pandémie. Les prévisions officielles actuelles seront dépassées. La multiplication des cercueils exhibés ad nauseam sur les écrans et les plateformes aurait un effet dévastateur pour le chef de l’État qui serait alors dénoncé comme un personnage froid, irresponsable et incapable. Un scénario espagnol de centaines de dépouilles acheminées depuis les favelas vers les crematoriums  annoncerait la fin de la carrière politique de Bolsonaro qui perdrait l’appui de troupes clairsemées. Le chef de la croisade devrait alors démissionner ou accepter de devenir un figurant. 

Le virus progresse au Brésil. On saura dans les prochaines semaines s’il y a une balle dans le revolver du chef de croisade.