La mondialisation n’a pas dit son dernier mot… Mais ce scandale en est-il vraiment un ?


Le quotidien La Repubblica est formel : Copan Diagnostics, une société de Brescia (Lombardie) a fourni cinq cent mille tests de dépistage du Covid-19 aux Etats-Unis. Autrement dit, à quelques dizaines de kilomètres de l’épicentre transalpin de l’épidémie, priorité est donnée à la demande américaine. Avant de crier au loup, examinons les chiffres. Depuis le déclenchement de l’alerte sanitaire en Italie, un peu plus de cent mille tests y ont été pratiqués. Expédiée depuis la base militaire américaine d’Aviano dans le Frioul, la cargaison fait scandale à Rome. Pour être précis, il s’agit du liquide utilisé pour traiter les échantillons prélevés sur les sujets suspects.

US go home

Devant l’ampleur de la polémique, Copan Diagnostics a répondu : « Tout s’est fait au grand jour. Nous ne devions pas prévenir les autorités italiennes : il s’agit de produits en vente libre. Et nous sommes une entreprise leader qui exporte dans le monde entier. L’Italie ne manque pas de kits de tests : nous en avons vendu plus d’un million ces dernières semaines et pouvons satisfaire toute la demande. Le problème n’est pas le nombre de tests mais celui des laboratoires pour les analyser. Ce stock n’a d’ailleurs pas été acheté par le gouvernement américain, mais part des sociétés privées et des distributeurs américains. Le matériel a été transportée par avion militaire uniquement car il n’y avait plus de vols commerciaux disponibles. »

L’ère du soupçon

Dans pareil contexte, même outre-Atlantique, où on ne badine pas avec le libre marché, la distinction entre Etat américain et sociétés privées apparaît de plus en plus spécieuse. Comme Emmanuel Macron, après une phase de relativisation voire de déni, Donald Trump semble prêt à combattre le virus « quoi qu’il en coûte ». Aussi les médias italiens évoquent-ils – sans le prouver – l’achat de matériel médical à prix d’or, au risque de déshabiller Paolo pour soigner John. L’immense écart entre les quelque cent mille tests déjà pratiqués en Italie et million qu’évoque Copan Diagnostics pourrait a de quoi alimenter toutes les spéculations. Le pays stocke-t-il volontairement quantités de kits de dépistage en attendant la décrue de l’épidémie ? Ou ces chiffres farfelus révèlent-ils l’incurie générale, l’absence de coordination entre Etat, région et secteur privé ? Même dans la très prospère Lombardie, au cœur d’un des meilleurs hôpitaux d’Europe, l’établissement Jean XXIII de Bergame, le traitement des premiers malades italiens du Coronavirus s’est effectué sans aucune espèce d’isolement, précipitant sa progression fulgurante. Pas de quoi rassurer les hypocondriaques inquiets de la désorganisation italienne.

Rome compte sur Pékin

Détail qui a son importance, l’avion rempli de kits de dépistage a décollé le 16 mars à destination de Memphis (Tennessee). A cette date, les Etats-Unis déploraient 4500 malades et 86 morts du Corona contre 30 000 cas dont 2158 mortels en Italie. D’où l’incompréhension générale de l’autre côté des Alpes, où le sentiment anti-américain resurgit régulièrement depuis la guerre froide. Etant donné le louvoiement du gouvernement Conte, d’abord réfractaire au confinement général, puis adepte d’un remède prophylactique de cheval, le moindre début de doute fait tache d’huile. En l’occurrence, il est reproché aux autorités italiennes, à la fois étatiques et locales – la santé étant du ressort des régions, Lombardie et Vénétie en première ligne de l’épidémie – d’avoir  laissé une société stratégique fournir massivement les Etats-Unis à leurs dépens.

La mondialisation n’a pas dit son dernier mot. Malgré ses appels  répétés à l’Union européenne, Rome n’a pu compter que sur Pékin pour obtenir des renforts de masque. La crise sanitaire passée, l’Italie saura s’en souvenir…

Confinés indociles

Il en va cependant des kits de dépistage comme des masques ou des lits d’hôpital : le tout n’est pas d’arroser la population de matériel, encore faut-il les hommes et les moyens logistiques pour assurer l’intendance. A entendre certains opposants au confinement, celui-ci ne serait qu’un expédient au manque de lits. La critique est aisée – et pas complètement infondée – mais à moins d’engager sur le champ une armée de médecins et d’infirmières aux moyens d’action illimitées, on ne saurait endiguer le virus sans un minimum de responsabilisation individuelle. Sans quoi l’Etat provoquerait sa ruine. Et celle de notre santé.

Lire la suite