Étudiant en sixième année de médecine, et malgré la préparation du redoutable concours de l’internat, Charles Seyrol s’est engagé comme infirmier de nuit en soins intensifs dans un service
COVID +. Il raconte sans tambour ni trompette sa drôle de guerre passée à diagnostiquer et veiller les malades.


Quand on entend « Nous sommes en guerre », on songe au départ la fleur au fusil, à l’effort commun, à la camaraderie virile. Mais la guerre, c’est aussi – et surtout, sans doute – l’interminable attente du feu, l’ennui et les petites lâchetés.

Plan blanc à court d’haleine

On prête au chevalier équipant son heaume avant la joute tout un tas de nobles pensées. Je peux en témoigner : bien se brosser les dents pour ne pas s’empuantir, et ne pas oublier le pansement de silicone sur l’arrête du nez pour éviter l’escarre. Voici les pensées héroïques au moment de revêtir le FFP2. Pas plus de deux masques par nuit et interdiction d’y toucher. Nous partons en guerre avec le drapeau blanc rivé sur le visage, dans une espèce d’intime confinement olfactif et la promesse d’un discours nasonné. Le djihad est d’abord un combat contre soi-même, n’est-ce pas ? En l’occurrence contre l’envie de se gratter. Séparés des miasmes des malades comme eux sont séparés de nos paroles, nous communions avec les pneumopathes dans la dyspnée (difficulté respiratoire).

Il faut faire face à la pénurie de matériel. Ici, ce n’est pas la Suisse, on ne change pas d’équipement entre chaque patient. Nous enlevons les portes des chambres pour pouvoir surveiller les malades sans toucher à rien (un « regard appuyé » n’est pas contagieux) – ainsi revient le charme des salles communes du xixe. Nous pensions le classique hôpital pavillonnaire has been : une gestion redondante et dispendieuse, une entrave à l’échange entre les services… Nous le redécouvrons bien pensé : les pavillons sont plus autonomes, et séparent les infections. Métaphore hospitalière de la société des nations.

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L’intubeur entubé

L’étudiant en médecine étudie, cela va de soi, mais à l’étude il joint la pratique depuis les débuts. Chaque jour à l’hôpital depuis 4 ans, dans quelque 13 services différents, et près d’une centaine de nuits. Premier stage de mon externat à l’institut médico-légal de Marseille (autopsie, viols et balistique), le dernier dans un hôpital psychiatrique parisien, entre les deux : urgences et réanimation, maternité, laboratoires, chirurgies… Des milliers de patients, des milliers d’histoires. J’ai pris part à plus d’une centaine d’interventions chirurgicales, rafistolé un terroriste menotté au brancard sous les postillons de ses « Allahu akbar », ligoté des furies, effectué moi-même peut-être un kilomètre de sutures, le jour comme la nuit, avec le cœur d’un artisan à l’ouvrage – et bien d’autres choses encore… Notre travail quotidien paie largement notre formation, semble-t-il, puisque nous sommes payés d’un excédent de deux euros de l’heure, plus les gardes (bac + 6, c’est 52 euros bruts). J’y ajoute des aides-opératoires dans le privé et un prêt pour subsister. Bientôt interne, je vais pouvoir toucher mon premier SMIC, payer mes impôts et rembourser mes dettes. Il y a de quoi être jouasse ! J’ai suturé votre mère, trépané votre père, emplâtré vos enfants, servi votre accouchement à des heures indues pour le prix d’un café-horaire, d’exceptionnels mercis, de nombreux « c’est un dû ». Mais peu importe, être un héros, ça n’a pas de prix, n’est-ce pas ?

Comme les 9 000 étudiants français qui préparent le concours de l’internat, je ne vois pas la perspective d’un confinement bouleverser mon quotidien. Non, la vraie surprise pour celui dont on exige une connaissance encyclopédique de la médecine est plutôt de découvrir qu’il n’existe plus qu’une maladie, faussement nouvelle et dépourvue de recommandations académiques – « intombable » donc à l’examen. Et voici qu’on nous presse d’abandonner les révisions pour cette dernière : « Besoin de renfort urgent dans les unités Covid et réa » – c’est l’intitulé du mail de crise auquel j’ai répondu. Les applaudissements de casseroles de 20 heures marquent pour moi l’heure de prendre du service.

Travail de nuit, à l'unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.
Travail de nuit, à l’unité de soins intensifs en cardiolohgie de La Pitié-Salpêtrière, avril 2020.

Le désert des Tartares

Mobilisation générale du personnel, et réaffectation vers les services Covid. L’équipe « résidente » de l’institut de cardiologie de la Pitié-Salpêtrière reçoit le renfort d’intérimaires aux accents régionaux ou d’infirmiers libéraux qui se trouvent plus utiles ici qu’à colporter les miasmes durant leurs 50 visites jour à quatre masques la semaine. Entre deux feux, nous nous regardons dans le blanc des yeux, au-dessus du blanc des masques – nos rires s’en arrangent.

Médecin devenu infirmier, il n’est pas question de mettre moins la main à la pâte. Ici, point de lutte des classes, nous échangeons savoirs et techniques, passons en revue les ragots hospitaliers avec d’autant plus d’humour que nos points de vue sont différents. Les malades y gagnent d’avoir un presque-médecin à leur chevet, au milieu des authentiques « soignants » et j’en bénéficierai moi-même dans l’avenir, fort de ce « stage ouvrier ».

Comment Aragon et Breton, alors étudiants en médecine et réquisitionnés comme infirmiers, ont-ils trouvé le temps d’écrire, sur le front en 1918 ? Les premiers chapitres d’Anicet furent écrits « devant le Chemin des Dames », de l’aveu même d’Aragon. Il n’y est pas question de guerre, mais de l’amour complexe du poète pour la beauté. Un sujet de planqué, dirait-on. Pourtant, les « obus

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Article extrait du Magazine Causeur

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