Cet ouvrage ambitieux entend produire une synthèse critique et nécessaire du livre des musulmans, objet de toutes les controverses.


Encore un ouvrage à propos d’un Coran dont on aurait déjà tout dit ? Beaucoup d’encre a déjà coulé pour ce livre que plus d’un milliard de personnes disent « saint. » Mais beaucoup de sang aussi, et c’est justement pour cela que le Coran des Historiens était nécessaire.

Un travail gigantesque

Au lieu d’écrire une énième traduction française du Coran, qui n’aurait finalement rien apporté de nouveau, Mohammed Ali Amir-Moezzi, professeur d’islamologie à l’École pratique des hautes études, et Guillaume Dye, professeur à l’Université libre de Bruxelles,  nous proposent ici un voyage permettant d’appréhender le Coran comme un document historique et littéraire du 7e siècle, avant même l’avènement de l’islam.

Ces illustres historiens et islamologues se sont entourés des plus grands spécialistes internationaux (archéologues, codicologues, experts du christianisme antique, etc.) pour nous offrir ce travail gigantesque et essayer de comprendre ce Coran, au moment de son élaboration, sans utiliser les lunettes d’une exégèse uniquement canonique, ni les filtres des croyances islamiques.

C’est avec impatience que j’attendais la sortie de cet ouvrage. Avec des éditeurs tels que Guillaume Dye ou Mohammad Ali Amir-Moezzi, je dois dire que j’en espérais beaucoup ! Le moins que l’on puisse dire est que je ne suis pas déçue. Il était nécessaire de faire enfin un travail désacralisé sur le Coran et sa révélation, et ce livre y réussit brillamment.

Je ne suis ni universitaire, ni savante, juste une lectrice curieuse de connaître la part historique du Coran par rapport à la tradition islamique. De culture musulmane, je n’ai jamais vu les circonstances mythiques de la révélation que j’avais apprises enfant remises en question sérieusement et factuellement à la mosquée ou dans les écoles islamiques.

Pire encore : elles ne l’étaient pas non plus à l’école de la République. Et c’est bien le problème : l’islam n’y est pas étudié d’un point de vue historique, mais selon la tradition islamique sunnite pour laquelle le Coran est la parole de Dieu, incréée, immuable, intemporelle et universelle.

Une entreprise rigoureuse

Découvrir les ajouts tardifs des califes afin d’asseoir leur légitimité, prouver que le coran a eu plusieurs auteurs, faire un travail de contextualisation véritable par une recherche historique et scientifique, est donc une œuvre salutaire. Elle a, aussi, l’avantage d’éviter les interprétations personnelles et non sourcées de musulmans occidentalisés qui cherchent à pouvoir faire coller le texte à la morale du 21ème siècle, souvent de bonne foi et pétris de bonnes intentions, mais au mépris de toute rigueur historique.

Sans chercher à me déresponsabiliser, si j’avais eu un tel livre sous la main il y a quelques années je n’aurais probablement pas cru de façon si naïve à tout ce que raconte l’islam, et cela m’aurait évité d’embrasser le salafisme, c’est-à-dire l’islam sunnite le plus strict, le plus littéraliste, et le plus en adéquation avec l’application la plus rétrograde de la tradition.

Le Coran des Historiens permet enfin une lecture historique et factuelle de l’avènement de l’islam, lecture paisible et rationnelle qui en fait un excellent outil de contre-discours face à la propagande wahhabite et fréro-salafiste qui se propage en France.

Jusqu’ici, si on voulait étudier le Coran, il fallait passer par le récit islamique apologétique. Ou alors il fallait chercher dans les revues spécialisées, pour avoir une vision plus neutre, plus historico-critique du Coran et de son élaboration. Mais quoi que souvent de qualité, ces travaux restaient réservés à un public érudit.

Recherches transversales

Le Coran des historiens est une synthèse complète des études et des recherches, anciennes et actuelles, faites sur le livre saint des musulmans, le passant au crible de la méthode historico-critique, sourate par sourate, quasi verset par verset, et dans son contexte, c’est à dire l’Arabie du 7ème siècle, au moment de sa naissance. Mais il n’est pas que cela, puisqu’il offre aussi une nouvelle perspective, une nouvelle compréhension.

La démarche méthodologique adoptée est de n’accorder jusqu’à preuve du contraire que peu de crédibilité aux sources islamiques, à la tradition islamique, sur les origines de l’islam. Il s’agit de considérer le Coran comme on considérerait n’importe quel autre document du 7ème siècle, c’est-à-dire qu’il peut et doit être étudié avec les outils qu’on utilise pour les autres documents. Ces outils permettent de remettre le texte en contexte, et de faciliter, d’accompagner la compréhension du Coran, dont la lecture seule paraît souvent assez énigmatique, obscure, pour ne pas dire incohérente voire incompréhensible.

Il s’agit maintenant de douter, de confronter les sources divergentes, par exemple sunnites et chiites, non pas pour privilégier l’une aux dépens de l’autre, mais au contraire pour en étudier les contradictions et en tirer les conclusions les plus solides possibles.

Il s’agit aussi d’intégrer dans l’étude de l’origine du Coran les sources non-islamiques les plus anciennes, y compris celles des autres religions.

Ces recherches transversales avec des données matérielles comme l’archéologie, l’épigraphie ou la codicologie, bouleversent l’étude de la genèse du Coran. Et même s’il est difficile de parler de réalité historique avec une absolue certitude, cet ouvrage, qui pose aujourd’hui les bonnes questions, permet non seulement de mieux connaître l’Arabie préislamique mais aussi ce qui se passe à la même époque au Moyen et Proche Orient, chez les Byzantins, en Éthiopie, au Yémen, ou encore dans les communautés juives, chrétiennes ou manichéennes.

Il s’agit de mettre en avant les contradictions entre l’Histoire et ce que prétend la tradition islamique. On apprend par exemple que le texte coranique n’est pas en rupture avec les cultures précédentes. Dans l’imaginaire collectif musulman, en accord avec l’approche apologétique de l’islam, l’Arabie préislamique était une terre d’obscurantisme, les hommes enterraient leurs fillettes vivantes, les statues et les pierres étaient vénérées, les femmes n’avaient aucun droit…. Cependant, ce qu’on apprend avec l’étude du Coran c’est que celui-ci s’adresse en fait à des peuples principalement monothéistes, et parfaitement intégrés à l’histoire du Proche-Orient de l’Antiquité tardive.

Problèmes actuels

Il est assez consternant de voir que beaucoup de musulmans eux-mêmes se désintéressent totalement de l’approche historique de leur religion. Or, alors que pas un seul jour hélas ne se passe sans que l’on entende parler d’islam, il est de notre devoir de comprendre cette idéologie. Il est grand temps pour notre pays d’adopter face à cette religion un point de vue historico-critique, comme il le fait pour toutes les autres.

Lorsque l’islam enseigné à l’école de la République reprend la propagande islamique sans aucun recul, ou lorsqu’un préfet invite “à mieux faire connaître l’Islam dans la société”, c’est un énorme problème. Le Coran des historiens peut et doit être un support sur lequel s’appuyer lorsqu’il s’agit d’appréhender la religion musulmane.

Il est temps de ne plus nous sentir paralysés par les susceptibilités des musulmans, il est temps de prendre nos responsabilités, de ne plus promouvoir des mensonges en espérant la paix. L’Histoire révèle que la tradition islamique est tardive et souvent mensongère, pleine d’ajouts ayant servi à asseoir l’autorité des Califes successifs, régler les questions de successions, empêcher toute révolte et maintenir le peuple dans l’ignorance et la soumission.

Le doute et le questionnement n’étant jamais encouragés dans l’islam, ce travail de scientifiques a suscité de nombreuses critiques de la communauté musulmane sunnite. Ce travail visant à rétablir la vérité est vu comme une tentative de nuire à leur religion et à leur foi. C’est triste : s’ils étaient sûrs de leurs croyances, pourquoi craindraient-ils une démarche de vérité ?

C’est que l’islam sunnite repose sur l’idée que la religion est une vérité révélée, éternelle et parfaite. La moindre faille, la moindre imperfection dans le dogme, et tout l’édifice s’écroule : soit Allah se serait trompé, soit la religion redescend à son niveau d’œuvre humaine. Dès lors, elle ne peut plus se prévaloir d’une autorité absolue. Dès lors, la conscience retrouve sa liberté et sa place. C’est vertigineux. Et c’est nécessaire.

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