Episode 10 : Tendresse


15 mai 2020

Rappel

Le Japon, Israël, des résultats exemplaires face au Covid-19. Deux modèles dont on parle peu. Deux pays phares dans la recherche de remèdes et de vaccins. Alors que des scientifiques, concurrents et collégiaux à la fois, enjambent les frontières, les contentieux se dressent sur de multiples lignes de fracture. Selon un sondage, les Israéliens approuvent par une majorité écrasante la gestion de la pandémie par leur gouvernement. A présent, je n’ai pas d’appétit pour la polémique.

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Gomen nasai

« Je vous prie de bien vouloir m’excuser … » J’ai évoqué le petit clash de cultures autour de l’acide hydrochlorique que j’avais traité de « folklore japonais pseudo-scientifique ». Il range le flacon sans mot dire. Sauf que, deux jours avant le déconfinement,  je retrouve cet acide dans la composition du désinfectant nec plus ultra développé par l’Institut Israélien de Recherche Biologique pour zigouiller le coronavirus partout où il se pose. Je me suis excusée, mais … la douce harmonie de ces longues semaines à nous deux est blessée par une scène de ménage silencieuse à la japonaise. Le calme revenu, le flacon d’acide hydrochlorique reprend sa place à côté du gel hydroalcoolique. Il l’a même utilisé pour traiter nos fuchsias, frappées d’une maladie non-identifiée.

Gomen-nasai aux lecteurs perturbés par le néologisme « … Français, capo-sionistes … » à résonance troublante.  C’est « capo » en italien, dans le sens du chef, maître, plus que. Là, je l’avoue, je suis allée trop loin dans mon buffet de délices linguistiques.

La tendresse

Tendresse. C’est le titre donné par D. H. Lawrence à l’ouvrage devenu, par la volonté de l’éditeur, Lady Chatterley’s Lover. Grand bien lui a fait de céder. Le texte a été censuré, l’auteur harcelé jusqu’à la fin de sa vie, coupée court par la tuberculose à l’âge de 45 ans. On n’avait pas de remède à l’époque.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions

La tendresse n’est pas molle, ce n’est pas mièvre ni faible. La tendresse est noble. Et virile. Philippe Val, en zoom conférence organisée par les Amis du Crif : le virus exige de nous de prendre soin l’un de l’autre. Val, qui dit, tendrement, que le confinement n’est pas nouveau pour lui. Sous la protection des gardes de corps depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006, Val estime que ce n’est pas le moment de critiquer. Personne ne pouvait imaginer ce que ce virus allait faire. Il se réfère aux grands auteurs et compte sur le génie de la culture européenne pour relever ce défi extraordinaire.

Pendant les semaines de la première vague, je laissais passer les pétitions, les textes d’indignation, le scandale de la Chine et la polémique autour de l’hydroxychloroquine, afin de saisir l’étendue de la pandémie qui pourrait mettre à bas toutes nos belles constructions. Comme le gorille géant. Tiens, il ne s’appelait pas King Kong ? Le virus se répandait à toute vitesse, biffant des assertions et renversant des conclusions. On vivait en état de suspension. Bizarrement rassurant. Pas la peine de courir, pas moyen de savoir ce qu’on deviendra, de quoi on vivra, ce qui en restera de nos activités professionnelles. De nos jeunes, tous lancés dans des métiers dynamiques, jusqu’à nous deux, des artistes jamais retraités, dont les métiers alimentaires deviennent faméliques. Tous confinés à la même enseigne, qu’on soit à dix ou à dix mille kilomètres les uns des autres, la famille s’embrassait calmement.

11 mai, la sortie à blanc

Ça n’a pas raté ! Un temps estival pendant le confinement, soleil et douceur du matin au soir à goûter par petites tranches en permission. Puis, le jour même de la libération, perfide Albion nous passe un vent hivernal venu du Pôle nord. Un temps à ne pas mettre le nez dehors. On y va quand même. Multiplication de voitures, addition de monde sur le trottoir, moins de masques, plus de sans-gêne. Impossible d’éviter ceux d’en face sans s’approcher trop des autres sur le côté. Et ce n’est qu’un début. Qui sont-ils ? Des anciens confinés, sortis soudain en nombre ? Des exilés revenus de leurs provinces ? Pour quoi faire ? Ce ne sont pas des salariés en vadrouille à 16h ?

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Une sortie à blanc. Rien à voir avec les retrouvailles joyeuses. A l’exception des inconscients agglutinés au bord d’un canal, sur les marches d’une église, contre le grillage d’un jardin en signe d’indifférence puérile. Comme si, le gros orage terminé, on rattrapait le beau temps. Le coronavirus, tapi dans un coin sombre, surveille et prépare la suite. En fait, ce n’est pas l’Etat—honni ou apprécié—qui nous a empêchés de vivre adulte et … oops … pas vacciné. C’est ce virus qui nous attend à la sortie comme des groupies macabres.

Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l'ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l’ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

J’ai besoin d’une zone tampon pour prendre la mesure du monde en trompe-l’œil dans lequel on vient de mettre les pieds. Les contentieux le réduisent à des lopins de terre, agités par des querelles de voisinage. Comment savoir dans quelle dimension planétaire on va vivre dorénavant ? J’avais besoin de repousser les querelles de circonstance.

Rahamim

Impossible de définir en passant le sens profond de ce mot en hébreu, qui embrasse l’univers d’un amour parlé par la matrice à l’enfant dans son sein, un amour qui passe de l’intime à l’universel, de la famille à l’humanité.

J’ai envoyé un sms. « J’ai fait des cookies. Tu veux passer ? Je descendrai te retrouver en bas, c’est mieux ». Les mains tremblantes, je range les cookies dans des boîtes en plastique. Il appelle, je descends. Trop émue. Mes gestes saccadés. Il est là sur sa moto, je me stationne à distance, il baisse son masque noir, il fait froid, je grelotte, on se parle tendrement. « Ne pleure pas, grand-mère ». Ce grand jeune homme, qu’il me pardonne de le mettre en scène, ouvre les vannes au chagrin retenu. Il dit : « On fera un dîner bientôt, hein ? Il vaut mieux plus tôt, avant qu’on ne fréquente trop de gens. Avec les fenêtres grandes ouvertes, on mettra la rallonge, d’accord, pour respecter la distance sociale». Son sourire en coin. En effet, on ne sera pas six ou dix et jamais le total. Nous sommes  combien ? Dix-huit ? Plus ? Il sort son smartphone et transmet la dernière photo de sa nièce, mon arrière-petite-fille que je n’ai jamais vue en vrai. Je dis : « Elle a six mois … elle se fait une idée du monde qui l’entoure. C’est quoi cette famille ? Mère et père en vrai …  les autres… des visages en aplats sur un écran !»

On rigole. On se quitte. Je suis bouleversée. Les digues ont sauté, je suis emportée par un flot de souvenirs personnels, récents, lointains, ancestraux, qui remontent aux sources millénaires de notre être-en-famille. Ils me reviennent, les adieux, ceux que j’ai vécus et ceux qu’on m’a racontés, quand ils ont mis un océan entre eux et les parents. Je revois les ruptures géographiques et les séparations définitives et les chagrins d’amour qui s’y mêlent. Je revis les rares malheurs trop durs à supporter, venus contredire notre chance inouïe. Nous, cette famille bénie, notre belle histoire.

On en apprend tous les jours sur ce virus. Ce n’est pas, comme on l’avait cru, un de plus dans la série de virus respiratoires. Il y a tout un aspect cardio-vasculaire. Des caillots, des phlébites, des embolies. Ses pics peuvent percer tout ce qui bouge dans notre corps chaud et humide. On disait que les enfants, porteurs asymptomatiques, infectaient les adultes. Non, c’est le contraire. Des centaines d’enfants sont frappés d’une version pédiatrique du Covid-19. On apprend que l’habitat préféré de l’animal, c’est au cœur d’une petite foule dans un espace confiné. Il se délecte des causeries, cérémonies et transports en commun.

Il nous reste quoi de non létal ? Pas se toucher, pas se parler, pas se rendre visite par train ou avion interposé. Les distances tracées par l’esprit d’aventure de mes générations sont soudain infranchissables. En l’an 2020 de notre modernité, ceux qui sont allégrement partis, sautant à travers le globe à toute vitesse et à bas prix, sont brusquement bloqués.

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Comme si on n’allait plus jamais se voir. Après une nuit de pleurs et d’apocalypse, il m’aide à traverser le gué. Les mots clés sont : indépendance et confiance. L’important c’est qu’ils vivent pleinement leur vie choisie, que personne d’entre eux ne soit touché par cette saloperie de Covid-19. Chacun mettra à bien le temps de la pandémie et on se retrouvera un jour.

Le professeur rock star se caresse le menton dans le sens du poil et assène sa vérité : l’épidémie touche à sa fin. Encore quelques semaines. C’est la vie d’un virus. Si on m’avait écouté… S’il a raison, on saute dans le train, on court à la plage, les éloignés montent sans crainte dans l’avion, et on a un peu honte d’avoir exagéré à ce point.

Il fallait, par ailleurs, avoir le cœur net. Nous sommes allés, convenablement masqués, au laboratoire du coin. Si nous n’avons pas d’anticorps, c’est tout le récit qui sera déstabilisé.  Si la pandémie s’arrête sec, en faisant couiner les pneus ? Si un écrivain peut se créer un Covid-19 imaginaire de bout en bout ?

Les résultats seront dévoilés dans l’Episode 11 : Pas de danse sur un terrain miné

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