La jeune actrice Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’avoir abusé de « l’emprise » qu’il exerçait sur elle durant un tournage. Plutôt que de faire appel à la justice, elle jette son nom en pâture et livre une version pleine de contradictions. Le philosophe Radu Stoenescu lui répond via une lettre ouverte.


Madame Haenel, vous êtes une grande comédienne. Vous avez déjà reçu deux Césars, vous êtes une étoile du cinéma français, c’est pourquoi je prendrai mes précautions devant votre talent à arracher des larmes. Je garderai la tête froide pour répondre à l’accusation que vous lancez contre Christophe Ruggia, le réalisateur qui vous a fait jouer dans votre premier film Les diables.

Les faits, rien que les faits

Parmi les abus infligés aux personnes sans défense, l’abus d’enfants est certainement le crime le plus odieux. Mais c’est bien parce qu’il s’agit du mal le plus révoltant qu’il faut se méfier des émotions et considérer les faits, uniquement les faits, les faits que vous avez vous-même portés sur la place publique. Si je vous réponds, c’est qu’à travers Christophe Ruggia, vous mettez en cause tous les hommes de France et de Navarre. Vous me visez donc aussi. J’exerce ici mon droit de réponse à une accusation que vous portez contre le genre masculin en général, dont je fais partie.

Vous prétendez lutter contre la supposée « culture du viol », et contre l’omerta qui l’entourerait, et vous avancez qu’en dénonçant les agissements de Christophe Ruggia, quinze ans après les faits allégués, vous faites avancer la cause des femmes.

Je partage le même souci que vous, je trouve que rien n’est plus ignoble qu’un viol. C’est pour cela que je vous apostrophe. Car, et je vais le démontrer, votre démarche va aggraver la situation des femmes, non pas la soulager ; l’incrimination de cet homme, Christophe Ruggia, dont vous voulez faire un exemple, fera reculer la cause que vous prétendez défendre. Car le comportement de celui que vous voulez clouer au pilori, a été non pas ignoble, mais au contraire, exemplaire. L’attitude de Christophe Ruggia, cette mentalité que vous voulez changer, c’est le meilleur rempart contre ces violences que vous prétendez vouloir éradiquer. Oui, les hommes devraient prendre exemple sur Christophe Ruggia, les hommes devraient agir avec les femmes comme cet homme s’est comporté avec vous. Les femmes en seraient extrêmement heureuses, même si cela peut vous paraître choquant.

Justice sans défense

Madame Haenel, vous, vous trouvez « choquant » que Christophe Ruggia « démente » votre version des faits. Vous accusez un homme de la pire des ignominies, vous le traînez devant le tribunal de l’opinion publique, en lui collant la plus infamante des étiquettes qui soit, celle de « pédophile violeur », et vous ne voulez même pas que l’on entende sa voix ? Madame Haenel, vous avez dressé un réquisitoire de la justice telle qu’elle fonctionne, parce qu’elle serait soi-disant « patriarcale », « systémiquement en défaveur des femmes », et qu’elle ne « représenterait pas la société ». Mais quelle est votre justice idéale, madame, si vous trouvez « choquant » le droit le plus élémentaire, le droit sans lequel il n’y a pas de justice équitable, le droit de l’accusé à se défendre ? Parce qu’il s’agit ici du crime le plus grave, et proférer de telles accusations, et inciter d’autres femmes à le faire sans aucun contrôle judiciaire, sans donner la parole à la défense, peut déclencher des troubles incontrôlés, des lynchages et des émeutes. C’est en accusant sans preuves un homme noir d’avoir violé une femme blanche que le Ku-Klux-Klan mettait le feu aux poudres dans les villes du Sud des États-Unis. En Inde, les accusations de viol entraînent des drames quotidiens. C’est vers cette justice-là que vous voulez « évoluer » ?

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Vous vous targuez de lutter pour la « libération de la parole », mais Madame, il y a toujours eu des gens qui avaient une parole parfaitement libérée. Ces gens portent un nom, ce ne sont pas des justiciers, mais des affabulateurs et des affabulatrices, pour respecter la parité.

Une emprise… volontaire

Mais soit, Madame, écoutons votre complainte et faisons comme vous le souhaitez : « reconnaissons votre récit », lui et lui seul, à l’exclusion de tout autre. Bâillonnons Christophe Ruggia, et n’écoutons même pas ce qu’il aurait à nous dire. Bafouons le droit et n’écoutons que l’accusatrice que vous êtes. Considérons les faits que vous alléguez. Vous avez raconté qu’entre vos douze et quinze ans, vous alliez volontairement, chaque semaine, chez cet homme trois fois plus âgé que vous. Vous aviez dit que vous étiez sous son emprise, et que lui, il aurait été à la fois amoureux de vous et attiré par vous. Soit. Aujourd’hui vous prétendez que lorsque vous alliez chez Christophe Ruggia, « vous vous sentiez si sale, que vous aviez envie de mourir ». Mais vous êtes allée chez cet homme régulièrement, pendant trois ans, alors que rien ne vous y forçait, et que vous n’étiez pas une Cosette seule au monde, que vous aviez une famille. D’accord, vous expliquez cela par « l’emprise » qu’il aurait eu sur vous, « emprise » qu’à l’époque vous appeliez « amour ». Madame, je vous mets au défi de me donner l’exemple d’un amour véritable purifié de cette satanée « emprise », prouvez-moi que l’on peut facilement séparer la passion et l’esclavage, et que Racine est fou de faire déclarer à Phèdre : « J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné : /Ma blessure trop vive aussitôt a saigné./Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée : /C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. » (Racine, Phèdre, I, 3)

Mais soit, encore une fois, imaginons que vous ayez raison contre Racine, après tout, quel auteur est plus patriarcal que lui ? Imaginons qu’il existerait un amour sans emprise, un amour sans liens, un amour sans attachement. Je suis prêt à vous suivre totalement, vous et rien que vous dans votre récit: je vous l’accorde, vous n’étiez pas amoureuse, mais seulement sous l’emprise d’un adulte. Et cet adulte, que vous a-t-il fait ? Avec toute l’emprise qu’il avait sur vous, qu’a-t-il obtenu ? Vous a-t-il enfermé dans une cave et violé à répétition, comme le monstre qui a séquestré Natascha Kampusch en Autriche? Vous a-t-il envoyé tuer des innocents comme Charles Manson l’a fait avec les femmes sur lesquelles il avait une réelle emprise ? Non, de votre propre aveu, c’est un homme qui s’est retenu, qui « ne vous a pas mis deux gifles et ne vous a pas forcé par la contrainte physique ». De votre propre aveu, il ne vous a rien infligé. De votre propre aveu, c’est un homme qui a respecté l’intégrité physique de l’adolescente de moins de quinze ans que vous étiez.

Un « abuseur » bien galant

Madame, toutes les femmes qui ont été réellement victimes d’un abuseur auraient aimé qu’il se comporte comme Christophe Ruggia. Toutes les femmes battues auraient aimé que leurs bourreaux se demandent, comme l’a fait Christophe Ruggia, au moment de passer à l’acte, « de quoi ils auraient l’air s’ils levaient la main sur elles ». Toutes les femmes qui ont senti les coups et qui ont succombé sous la terreur auraient préféré recevoir uniquement les quelques caresses qui vous ont traumatisée. Si les choses se sont passées il y a quinze ans de la façon dont vous l’affirmez, si votre version des faits est la seule vraie, vous êtes en train de diffamer un homme qui devrait être donné en exemple. Car vous affirmez vous-même que Christophe Ruggia a fait preuve d’un contrôle total de lui-même, vous dites vous-même que l’emprise qu’il avait sur vous ne l’a nullement fait perdre l’emprise qu’il avait sur lui-même et sur ses propres pulsions. Vous innocentez vous-même celui que vous voulez traîner dans la boue.

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A moins de mettre un policier dans chaque alcôve, c’est uniquement si les hommes se comportent comme Christophe Ruggia que les femmes seront en sécurité. Et encore, même s’il y avait un policier dans chaque alcôve, il n’est pas certain que ce policier ne se joindrait pas, lui aussi aux violences faites aux femmes. Dans l’intimité, dans le face-à-face, seul le sens de la dignité personnelle peut empêcher un homme de se comporter comme un sauvage. Un homme qui bascule, c’est un homme qui cesse de se poser cette question dont vous vous moquez « de quoi aurais-je l’air si je faisais cela ». Dans les affaires de mœurs, la justice est bien triste : il vaut mieux prévenir, car guérir, c’est difficile, voire impossible. Aucun arsenal répressif n’agit en amont du crime, mais toujours après, or après, c’est trop tard. Et pour prévenir les viols et les violences, il faudrait que les hommes soient davantage comme Christophe Ruggia, qu’ils se contrôlent, comme Christophe Ruggia s’est contrôlé devant vous. Clouer cet homme au pilori, alors qu’il s’est comporté avec respect devant vous, c’est stigmatiser tous les hommes décents, qui se demandent comme lui « de quoi aurais-je l’air si je faisais cela. » Et cela va totalement à l’encontre de l’intérêt des femmes.

Goliath déguisé en David

Madame Haenel, vous posez en grande représentante des femmes opprimées et bâillonnées, victimes du patriarcat systémique. Mais en fait, il ne vous est rien arrivé. Si la justice ne condamne pas forcément les hommes, comme vous le déplorez, c’est souvent parce qu’il n’y a pas d’affaire, mais seulement des affabulations. En quoi votre exemple peut-il inspirer une femme réellement victime d’un homme dépourvu de la décence de Christophe Ruggia ? Une femme maltraitée, sans vos moyens financiers et médiatiques, comment bénéficiera-t-elle de votre « prise de parole » ? Natascha Kampusch ne s’était pas échappée de sa cave parce qu’elle n’avait pas Mediapart live doublé en allemand ? Les victimes de Dutroux n’avaient pas eu la force de crier, parce que vous ne les aviez pas éclairées ? Vous-même, vous attaquez Christophe Ruggia parce que vous vous sentez socialement supérieure à lui à présent. Vous êtes désormais une grande bourgeoise du système médiatique, qui voue aux gémonies un prolétaire, un homme dont vous dites vous-mêmes qu’il « n’a cessé de s’amoindrir ». Vous êtes un Goliath qui veut passer pour un David. Où est le courage dont vous vous targuez et dont vous prétendez donner l’exemple ?

Il est obscène de pousser les Français vers une guerre des sexes, pour résoudre vos conflits psychologiques évidents. Ce n’est pas parce que l’on souffre, que quelqu’un est coupable. Vous voulez faire payer Christophe Ruggia pour quelque chose qu’il ne vous a pas fait. Votre intervention publique respire le dépit amoureux : quelques secondes après vous être plainte d’avoir vécu une torture à aller le voir volontairement chaque semaine, vous avez accusé Christophe Ruggia de s’être détourné de vous, et « d’avoir poursuivi son engagement politique en faveur des enfants et sa carrière dans le cinéma ». Mais Madame, je ne comprends plus rien, cela aurait dû être un soulagement, qu’il se détourne de vous, si vous viviez un tel calvaire ? Si son emprise était si pesante, pourquoi étiez-vous malheureuse qu’il la relâche et qu’il ne vous poursuive plus de ses assiduités ?

Incriminer un homme décent

Madame Haenel, aucune femme réellement victime d’un salopard réel ne peut gagner du fait que vous incriminez un homme décent. Au contraire, seule l’idée qu’il existe aussi des hommes décents, comme Christophe Ruggia, « des hommes qui s’empêchent », comme disait Albert Camus, seule cette idée peut guider une femme dans son éventuelle révolte. Dans l’intérêt des femmes, j’espère que Christophe Ruggia vous attaquera pour diffamation et bâillonnera réellement votre parole libérée. Le silence n’est pas une violence, au contraire, quand on fait taire les calomnies, les racontars et les commérages, le silence, c’est la paix.

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