Accueil Culture La célébration du vide

La célébration du vide

« Les Noces rouges », un sommet noir dans l’œuvre de Chabrol


La célébration du vide
« Les Noces rouges », Claude Chabrol, 1673. DR

Les Noces rouges de Claude Chabrol est actuellement programmé par Arte dans le cadre du cycle « Au cœur de l’humain avec Claude Chabrol ». Nous l’avons revu.


Avec Les Noces rouges, Claude Chabrol signe l’un des sommets les plus noirs et les plus maîtrisés de son œuvre. Film d’une beauté austère, presque minérale, il déploie une mécanique implacable où la rigueur de la mise en scène confine à une forme de cruauté froide, dénuée de toute échappée morale.

La province : huis clos étouffant

Dans la France pompidolienne, au cœur d’une province engoncée dans ses rites et ses certitudes, Chabrol observe la bourgeoisie comme un entomologiste observe ses insectes : sans illusion, sans indulgence. La petite ville devient un espace clos, saturé de conventions sociales, où l’air même semble manquer. Loin d’un simple réalisme sociologique, le cinéaste compose une véritable tragédie moderne, dont l’ouverture, empruntée à Eschyle, place d’emblée le récit sous le signe d’un jugement impossible: ni innocence ni culpabilité ne peuvent ici être clairement assignées.

Héritages et singularité: Hitchcock, Lang, et Chabrol

L’influence conjuguée de Alfred Hitchcock et de Fritz Lang affleure dans cette construction d’une précision chirurgicale, où chaque geste semble déjà inscrit dans une fatalité antérieure. Mais là où Hitchcock organise le suspense et où Lang traque la culpabilité, Chabrol, lui, dissout le sens. Le crime ne relève plus d’une logique morale ou psychologique: il devient l’expression d’un vide. Le film, inspiré d’un fait divers réel – l’affaire dite des « amants diaboliques » de Bourganeuf (Creuse) – n’en retient que la surface signifiante. Chabrol transforme un récit médiatique en une expérience sensorielle et charnelle. Il ne s’agit pas d’expliquer, mais d’incarner.

Le couple formé par Stéphane Audran et Michel Piccoli est au cœur de cette opacité. Leur relation, saturée de désir, relève de la passion mais aussi d’un jeu morbide, d’une théâtralité consciente. Ils sont amants, comme pour conjurer l’ennui profond de leur existence. Leur amour, en se radicalisant, devient vertige.

Le flashback comme matière mentale

La mise en scène épouse ce glissement. Le recours au flashback, notamment, ne vise pas à éclairer le présent mais à l’épaissir, à le contaminer d’une mémoire trouble. Le célèbre passage où Lucienne ouvre la fenêtre sur un vacarme de klaxons avant que son visage ne bascule dans le souvenir constitue une entrée presque organique dans le passé: non pas un retour explicatif, mais une immersion dans une matière mentale indistincte.

La disparition du sens et la logique du crime

Plus profondément, Les Noces rouges est un film sur la disparition du sens. Chabrol évacue délibérément les motivations explicites – politiques, sociales ou psychologiques – pour ne laisser subsister qu’un noyau irréductible: une jouissance profonde et obscure, liée à la transgression. Lorsque le mari accepte l’adultère, il en annule la valeur subversive; il prive les amants de ce qui fondait leur désir. Le crime naît alors de ce paradoxe: tuer pour restaurer l’interdit.

La lettre brûlée : matérialité et impossibilité du sens

Cette logique trouve son point d’incandescence dans la scène de la lettre brûlée. Plus que son contenu, c’est sa matérialité qui importe. En la consumant, le film semble affirmer l’impossibilité d’accéder au sens. Comme dans une lecture lacanienne de la lettre, celle-ci n’est plus message mais pur signifiant, trace d’une jouissance qui ne se laisse pas réduire au langage. Le cinéma de Chabrol atteint ici une forme limite : montrer non pas ce qui signifie, mais ce qui résiste à toute signification.

Dans cette perspective, la construction dramatique, d’une rigueur presque mathématique, apparaît comme un piège. Tout est en place: l’adultère, la passion, la découverte, le meurtre, l’enquête. Mais cette progression classique ne mène à aucune révélation. Elle ne fait que resserrer l’étau d’un malaise diffus, persistant, qui ne se résout pas avec l’arrestation finale.

Un regard moraliste sans morale

Chabrol, moraliste sans morale, porte sur ses personnages un regard d’une férocité jubilatoire. Bourreaux et victimes se confondent dans une même médiocrité essentielle. Son ironie, parfois goguenarde, n’atténue jamais la noirceur du propos ; elle la rend au contraire plus tranchante encore.

Avec Les Noces rouges, il clôt en quelque sorte le cycle ouvert à la fin des années 1960 (La Femme infidèle, Le Boucher, La Rupture, Juste avant la nuit) en poussant à son point extrême son exploration de la bourgeoisie provinciale. Mais ici, plus encore qu’ailleurs, le vernis social se fissure pour révéler non pas une vérité cachée, mais une absence: celle du sens lui-même. Film du non-sens et de la jouissance, de la surface et de l’abîme, Les Noces rouges demeure une œuvre profondément dérangeante. Un film qui ne juge pas, dont le malaise, longtemps après la projection, continue de sourdre en nous.

Les Noces rouges

France – 1973 – 1h32 A revoir actuellement sur Arte




Article précédent À l’ONU, la mémoire triomphe… mais l’histoire complique tout
Article suivant Lyrique: terminus pour Tosca & La Finta Giardiniera, de Bastille à Bobigny
est directeur de cinéma.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération