Après deux mois de claustration forcée, des millions de Français, qui redoutent légitimement le choc économique annoncé, ne peuvent plus attendre. Mais beaucoup d’autres, adeptes du risque zéro et de la morphine étatique, rechignent à reprendre le travail et exigent que l’on respecte leur droit aux vacances. Il faut croire que l’héroïsme meurt en bermuda.


Après deux mois censés accoucher d’un avenir radieux authentique et sobre, les Français sont taraudés par une question brûlante : allons-nous partir en vacances ? Par esprit de sacrifice, à moins, qui sait, que ce ne soit par peur, nous nous sommes résignés à ne rien faire, nous avons accepté que l’État se mêle de nos oignons au sens propre (étaient-ils bien essentiels, ces oignons ?). Pour continuer le combat, nous sommes prêts à oublier les soldes (s’il le faut vraiment) et à abandonner notre intimité aux nécessités impérieuses du suivi épidémiologique qui sera assuré par « des brigades d’anges-gardiens ».

Les vacances, nouveau droit de l’homme!

Mais renoncer aux vacances, ça jamais ! L’annonce de la fermeture de toutes les plages au moins jusqu’au 2 juin, nonobstant la célébration du nouvel esprit girondin baignant notre république jacobine, suscité un grondement. « Si on n’ouvre pas le 2 juin, il y aura une révolte sociale », avertissent des maires bretons. Ils peuvent compter sur le soutien populaire. Nos gouvernants sont prévenus – par Philippe Muray : il faut craindre le courroux de l’homme en bermuda.

La résilience dont nous nous targuons mérite examen. Un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ?

Dans la nouvelle hiérarchie des droits, le seul qui puisse prétendre supplanter l’impératif sanitaire est donc le droit aux vacances. Qu’on ne se méprenne pas, je fais partie de ce troupeau vacancier qui, aux premiers beaux jours, c’est-à-dire maintenant, rêve délicieusement de vent, de soleil et d’eau salée. Cependant, que le mot « travail » suscite des syncopes en chaîne dans le monde syndical, indignant jusqu’au placide Laurent Berger, en dit long sur notre rapport ambivalent à la chose. Provocation ou au minimum maladresse, a-t-on décrété de toutes parts, y compris à droite, quand Geoffroy Roux de Bézieux a avancé l’idée que peut-être, il faudrait travailler plus à l’issue de la pandémie. Il est vrai qu’avec l’explosion attendue du chômage, le problème, pour beaucoup, ne sera pas de travailler plus, mais de travailler tout court. N’empêche, si nous aimons aller au bureau, c’est plus pour la sociabilité (voire pour nous désennuyer) que pour créer de la richesse. Nous n’avons pas cette culture de la gnaque, de la performance et des comptes bien tenus qui caractérise les économies robustes, suivez mon regard. Ce n’est pas le moindre de nos charmes.

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Vers la tiers-mondisation heureuse

On aimerait que cette propension nationale à la paresse productive soit la contrepartie d’un génie créateur et littéraire maintenu qui ferait de la France une grande puissance spirituelle – la déglingue contre la poésie. À l’évidence, ça ne marche pas comme ça. À défaut, notre nonchalance pourrait avoir de l’agrément, comme les premières rides chez une beauté dont le déclin, quoique largement entamé, ne se voit encore que de près. Encore faudrait-il que nous en acceptions la principale conséquence : la tiers-mondisation en douceur d’un pays joyeux et insouciant, où rien ne marcherait, mais où il ferait bon vivre. Puisque nous n’avons pas les moyens de nos ambitions, résignons-nous à avoir les ambitions de nos moyens.

Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020. © Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020.
© Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA

Seulement, une telle sagesse supposerait un effort de vérité dont nous sommes bien incapables. À force de nous voir si bons dans le miroir des médias et des publicitaires, nous avons fini par croire au portrait flatteur d’une France mobilisée dans la plus grande épreuve de son histoire, faisant corps avec ses héros, portrait fabriqué à coups d’informations inquiétantes et de témoignages émotionnants – mais dans la vraie vie, quel pourcentage de la population ont représenté les applaudisseurs de 20 heures ? Quant à la résilience dont nous nous targuons, cela mérite examen : un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ? Jacques Julliard veut croire que, « dans des circonstances exceptionnelles, où la bourgeoisie capitule, où les intellectuels disjonctent, le peuple demeure disponible à qui l’invite à se dépasser ». Réponse dans quelques décennies.

C’est pas d’not’ faute

En attendant, nous nous la racontons. Et au lieu d’assumer virilement les conséquences de nos inconséquences, nous pleurons notre grandeur passée tout en lorgnant avec convoitise sur l’assiette de nos voisins. Nous ne voulons pas devenir allemands – pour ma part je m’en réjouis –, mais nous voulons un pays aussi prospère et organisé que l’Allemagne. Mais c’est sans doute parce que nous ne sommes pas des Allemands (ni des Chinois), mais des Gaulois, bordéliques et pleurnichards plus que rebelles, que la décrue de la maladie est plus lente chez nous – et le bilan plus lourd.

Le président de la République a dit « quoi qu’il en coûte » et nous l’avons pris au sérieux, de sorte que notre demande de sécurité et de santé ne semble plus avoir de limites

En tout cas, guerre sanitaire ou pas, les Français sont les champions du monde de l’humeur bilieuse, de la peur du lendemain et de la récrimination. Il y a toujours un individu ou une institution qui nous doit quelque chose, qui nous a fait défaut ou, offense suprême, manqué de respect. Du reste, c’est souvent vrai.

On peut reprocher aux pouvoirs publics de multiples erreurs dans leur gestion de l’épidémie en général et dans leur communication en particulier : menson

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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