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Prisonnier de lui-même

« Le Poisson-Scorpion », actuellement au Théâtre de Poche, à Paris


Prisonnier de lui-même
Samuel Labarthe au Théâtre de Poche dans "Le Poisson-Scorpion" © Sébastien TOUBON

Après le succès de L’usage du monde joué plus de 200 fois, Samuel Labarthe, fidèle à l’œuvre de son compatriote Nicolas Bouvier (1929-1998), interprète Le Poisson-Scorpion au Théâtre de Poche sur une mise en scène de Catherine Schaub. L’acteur excelle dans l’enfermement d’une chambre à Ceylan…


Disons-le, tout de suite. Tout de go. Au-delà du texte insecticide, insectivore, dévorant l’âme de l’écrivain-voyageur, cette langue à mi-chemin entre le traité animalier et la mise en abîme, entre les blattes et le vent démiurge, il y a l’acteur. Central. Fluide. Sur ses deux jambes. Chemise collante. Fondant parfois sous la mousson. Visage dégoulinant, perdu dans cette chambre amorphe et exiguë de Ceylan ; malade, fiévreux, à bout de rêves, en fond de cale, dans un point de non-retour existentiel. Samuel Labarthe, sa présence et son onde, est partout dans chaque déplacement gracile, dans chaque variation infime de la voix, dans chaque mot écrit, dans chaque acte manqué. Il est Bouvier, sa peau en déshérence et sa frénésie du départ vers l’ailleurs en décomposition. Ses dénis et ses impasses l’habillent, le remplissent. Son humour janséniste et son style truffier sont autant de volutes qui planent au-dessus de la scène. C’est-à-dire un homme acculé dans le purgatoire lointain et démoniaque d’une île qui n’a rien de paradisiaque. Il est nous. Solitude, avant une hypothétique renaissance. Quête absurde de l’évasion qui vire à la fuite. Le miracle du théâtre se produit au Théâtre de Poche qui se prête, par son format et son aura, à ce lessivage lent et ironique, à la décompression d’un écrivain en but avec lui-même.

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Le Poisson-Scorpion est le récit d’une mise en retrait involontaire ; de mars à novembre 1955, Nicolas Bouvier, en raison de son état de santé, a été « bloqué » à Ceylan, l’île sous ancienne domination britannique. Ce récit, miroir et défouloir, ne sera publié qu’en 1982 et obtiendra le prix des Critiques. Pour que ce texte fourmillant puisse expulser sa pulpe véritable, il fallait un acteur virtuose, réussissant à s’effacer et à porter l’œuvre. Bien sûr, Labarthe est un professionnel ; la technique, la justesse, le rythme, les silences, il maîtrise toutes les arabesques de son métier, on ne voit ni la sueur, ni les contours, seule l’émotion résiste, seule la tension se fait sensitive au fil des minutes. Labarthe soutient Bouvier sans lui faire d’ombre, sans dérégler la musique complexe du Genevois ; d’autres tomberaient dans le surjeu, la caricature, l’inflammation du verbe et du geste. Labarthe s’empare de ce Poisson-Scorpion avec l’humilité et la sureté des grands interprètes, le plaisir gourmand et le sérieux aussi. Il y a une beauté rare car friable, à voir un acteur en pleine possession de son art, accompli et cependant, attentif aux vibrations intérieures de ce récit. Quelque chose ne trompe pas dans une pièce de théâtre, et dit beaucoup de la fluidité à venir, ce sont les premiers instants, les premiers mots lâchés, le public encore rouillé, inquiet et un poil distrait, la mise en jambe dure quelques minutes, parfois elle ne s’enclenche jamais, il y a incompatibilité d’humeur certains soirs. Avec Labarthe, dès la première respiration, l’auditoire l’écoute vraiment. Les tousseurs s’arrêtent. Les moucheurs ne reniflent plus. On y est.

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La mise en scène, la scénographie, les lumières, l’univers sonore et la vidéo aident à nous placer dans cet état de conscience hyper-sensoriel. Nous avons tout oublié. Les manifestations lycéennes, la présidentielle, le chaos en marche, nous écoutons seulement, de tout notre être, nous sommes à Ceylan, sous la carène d’une chambre de fortune, à palabrer avec des cloportes, à végéter et se souvenir. Seul l’acteur, en pleine puissance et délicatesse, peut nous aider à aborder les rives incertaines de la littérature. C’est la féérie des grands, la performance n’est pas une fin en soi, une vulgaire satisfaction personnelle, cette performance ouvre d’autres portes. Labarthe est ce passeur-là. Et pour ça, nous le remercions et sommes admiratifs.

Le Poisson-Scorpion – Théâtre de Poche – Du mardi au samedi à 19 h 00 et le dimanche à 15 h 00
1h10. 32€



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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