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Deux stades, une même exigence

Ce que la visite du Pape devrait inspirer aux musulmans de France


Deux stades, une même exigence
Le roi du Maroc Hassan II recevant le pape Jean-Paul II, à Casablanca, août 1985. © ROBERT PATRICK/SIPA

Léon XIV est venu parler de dialogue et d’amitié entre les religions. Mais sa visite en France est aussi un rappel que le dialogue ne saurait être une conversation à sens unique. Aux musulmans de France, désormais, de nous dire comment ils entendent vivre leur foi au sein de la République


Casablanca, 19 août 1985. Au stade Mohammed V, dans la chaleur lourde des fins d’été, quatre-vingt mille jeunes Marocains attendent. Ils sont musulmans et ils sont venus écouter un homme en blanc, Jean-Paul II. Le chef de l’Église catholique avait été invité, en cette Année internationale de la Jeunesse, par feu Hassan II, roi du Maroc, commandeur des croyants. C’est la première fois qu’un pape s’adresse à une foule de jeunes musulmans. À la tribune, il ne leur parle pas des chrétiens, mais d’eux. Il loue devant eux un Maroc où, dit-il, « il y a toujours eu des juifs et presque toujours des chrétiens ».

Quarante-et-un ans plus tard, au soir du vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes se pressent, dans la joie, sous les projecteurs du Stade de France, à Saint-Denis. Un pape est de nouveau au centre du terrain. Le chiffre est le même. Le geste aussi : un Pontife qui choisit le stade, la jeunesse, et toute l’histoire catholique de la France qui fait irruption, cette fois, sur son propre sol, avec beauté.

La rive n’est plus la même. Le contexte non plus. À Casablanca, l’Église, invitée, entrait en terre d’islam. À Saint-Denis, elle rassemble sa propre jeunesse au cœur d’un territoire où l’islam est visible dans les rues, les commerces et les conversations – et nulle part dans les tribunes.

Bally Bagayoko, le premier magistrat de la ville, musulman, accueille pourtant Léon XIV sur le sol de sa commune. Le geste compte. Il rappelle que cet islam-là n’est pas seulement une présence visible dans l’espace urbain : il est aussi incarné par une autorité élue de la République.

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De Paris à Lourdes, puis à Metz, le pape traverse une France où l’islam est la deuxième religion. Or, dans le récit officiel de sa venue, la parole des musulmans de ce pays reste en marge de la rencontre entre les religions : ils y apparaissent encore comme de simples destinataires. Le déséquilibre pourrait paraître injuste. Il l’est probablement, mais pas entièrement. Car le constat, largement partagé, demeure le suivant : les musulmans peinent à formuler ici, au pays de la fille aînée de l’Église, une doctrine claire et enracinée dans le contexte français.

Pourtant, ce qui manque a déjà existé. Ailleurs. Concrètement. Le Maroc, justement, en a fait l’expérience sur plus de huit siècles et surtout au XXe : un islam qui protège une Église minoritaire ; qui forme ses élites dans un monastère chrétien au cœur du Moyen Atlas ; qui accueille deux papes, Jean-Paul II et François, sans renier sa propre foi.

Cette mémoire n’est ni folklore ni modèle à copier. Elle ne fournit pas la doctrine qui manque. Mais elle en apporte la preuve vécue et le matériau.

Passeurs entre deux rives

Cette rencontre entre l’Église et l’islam n’est ni une abstraction ni une invention récente : elle est documentée, datée. Aux origines, elle naît dans le risque plutôt que dans la douceur. Ainsi, au treizième siècle déjà, des franciscains meurent en martyrs à Marrakech pour avoir prêché. C’est de ce sol dur, non d’une concorde facile, que l’histoire tire son prix.

Le vingtième siècle en offre une version plus savante, plus patiente. Elle passe alors par des hommes. Un prêtre, Albert Peyriguère (1883-1959), disciple de Charles de Foucauld, s’installe à El-Kbab, dans le Moyen Atlas. Il y vit des décennies au milieu des Berbères musulmans. On l’appelle Agourame (saint en berbère) ; on vient à lui pour se soigner, se procurer des vêtements ou pour lui demander conseil. Il ne baptise personne. Il tient une présence, non une conquête. Il apprend le berbère auprès des villageois et finit par le parler couramment ; eux l’honorent au point de lui réserver, lors des cérémonies, une place d’honneur sous leurs tentes. Devenu l’un des leurs sans cesser d’être prêtre catholique, cet ermite d’El-Kbab « représentait, à lui tout seul, une congrégation », pour reprendre les mots d’Aherdan, une des anciennes figures politiques majeures du paysage politique marocain.

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Une femme, Denise Masson (1901-1994), quitte la France pour Marrakech. Elle y passe près de soixante ans, dans la médina, sans jamais cesser d’être catholique. En 1967, la Pléiade publie sa traduction française du Coran, la première réalisée par une femme. Elle meurt à Marrakech et y repose. Le riad où elle a vécu est devenu aujourd’hui la « Maison Denise Masson » (aussi appelée Maison du Dialogue de Marrakech), un centre culturel et muséal ouvert au public.

Un intellectuel, Louis Massignon (1883-1962), professeur au Collège de France, consacre sa vie à faire entrer l’islam dans le monde savant français et à ouvrir ce monde savant à l’islam. Il ne traduit pas le Coran, mais il en prépare la réception, en défend la légitimité et en fait un objet de connaissance respectable. En 2006, le Maroc lui rend un hommage appuyé sous le haut patronage du roi Mohammed VI, saluant en lui « le fervent défenseur de toutes les justes causes humaines ». Son nom est perpétué au Maroc à travers des établissements d’enseignement de renom, tels que le Lycée Français International Louis-Massignon à Casablanca.

Un savant, Jacques Berque (1910-1995), professeur au Collège de France, consacre seize années à son propre « essai de traduction » du Coran, soumettant son texte aux remarques de cheikhs de l’islam avant de le publier. Il a été surnommé le passeur entre les deux rives.

Quatre vies. Un même geste, ou presque : porter le texte, ou la présence, de l’autre d’une rive à l’autre, sans renier son propre bord.

L’ouléma et le moine

Dans l’autre sens, la rencontre eut aussi son passeur. Sa figure est peut-être la plus éclairante pour qui doute encore qu’on puisse aller vers l’autre sans se perdre. Mohammed Belarbi Alaoui (1880-1964), formé à la Qarawiyyine (Fès), fut l’un des plus hauts oulémas du Maroc – grand cadi, président du Conseil des oulémas, conseiller du roi Mohammed V.

Ce gardien de la doctrine, intransigeant sur le fond, devint l’ami de Denis Martin, le Père Prieur du monastère de Tioumliline, près d’Azrou. Les bénédictins l’avaient d’abord redouté – selon le récit qu’ils en ont laissé, les autorités françaises le présentaient à leur prieur comme le pire ennemi de l’Église au Maroc. Ce qui le fit changer de regard ne fut pas un attendrissement, mais un discernement : il cessa de confondre l’Église avec l’entreprise coloniale qui se réclamait d’elle. Il distinguait la foi de l’autre du régime qui l’instrumentalisait.

Ce discernement, Belarbi Alaoui ne l’a pas seulement pensé, il l’a engagé. Des familles musulmanes, redoutant pour la foi de leurs enfants qui fréquentaient le monastère, vinrent le consulter ; il les rassura avec des mots qui ne souffraient d’aucune ambiguïté : « ces moines, leur dit-il, sont des hommes de Dieu ».

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Le plus haut magistère religieux du pays mettait ainsi sa parole au service de parents inquiets, garantissant que la proximité de chrétiens sincères ne menaçait pas la foi des leurs. L’amitié aurait pu passer pour une affinité entre deux hommes. Cet acte engageait davantage : une conviction. Belarbi Alaoui restait pleinement musulman, et il reconnaissait pourtant dans le moine un chrétien authentique, sans rien céder de sa propre croyance. C’est peut-être parce qu’il ne cédait rien qu’il pouvait reconnaître l’autre.

Cette histoire, on le voit, ne fut pas une idylle. Une concorde sans nuage ne prouverait qu’une chose. Une relation reprise après ses ruptures révèle autre chose : un savoir-faire et la possibilité de continuer malgré le désaccord.

De tout ce tissu se dégage une constante, la seule qui importe vraiment à qui vit sa foi en France aujourd’hui. Aucun de ces hommes n’a dialogué en rabotant sa croyance jusqu’à en faire une politesse. Masson n’a pas cessé d’être catholique pour traduire le Coran ; Belarbi n’a pas cessé d’être ouléma musulman pour aimer un moine.

De Casablanca à Metz

À Metz, dernière étape de son voyage, Léon XIV s’est adressé aux responsables des six cultes de France. Il n’a parlé que quelques minutes, mais il a dit l’essentiel, et dans les termes mêmes que cette histoire enseigne : « dialoguer ne diminue pas notre identité mais l’exprime ». Il a écarté d’un mot la tolérance polie, cette vertu tiède, pour lui préférer l’amitié ; et il a nommé profanation toute violence commise au nom de Dieu – c’est-à-dire toute confusion entre la foi et le pouvoir qui s’en réclame.

Il y a là une continuité qu’on ne voit pas toujours. En 1985, Jean-Paul II parlait aux jeunes musulmans de Casablanca. L’année suivante, le 27 octobre 1986, il organise à Assise (Italie) la « Journée mondiale de prière pour la paix ». Et ce lundi, quarante ans plus tard, Léon XIV prolonge à Metz le même geste. De Casablanca à Metz, l’Église a tenu la porte ouverte – et le Maroc fut la première terre où elle s’ouvrit. Trois papes, sur quatre décennies, ont répété que la rencontre était possible et que l’identité ne s’y perdait pas. Ils ont fait leur part.

La part qui reste

La part qui reste, c’est celle que nul pape ne fera à la place des musulmans de France. Parmi les six cultes réunis à Metz, un seul n’a pas encore écrit la doctrine qui lui permettrait de tenir, chez lui, en France, la promesse que le pape a formulée pour tous. Le Maroc prouve que cela se peut ; il ne le fait pas à leur place.

Là où l’islam est majoritaire, le collectif porte une grande part de la foi et rend moins urgente la formulation d’une doctrine de sa présence dans la société. La coutume, les institutions et l’environnement social prennent alors le relais. En France, où l’islam est minoritaire dans une société sécularisée, ce soutien collectif ne va plus de soi. Le croyant est davantage renvoyé à lui-même, seul devant Dieu. Sa religiosité, que l’environnement ne porte plus, doit être alors pensée pour pouvoir être vécue.

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Ce qui manque n’est ni une preuve, ni un modèle, ni même une bonne volonté. C’est un travail, immense, qu’il faut encore ouvrir : un chantier de refondation qui rappellerait, par son ampleur, ce que Vatican II fut pour l’Église. Non pour renier le donné révélé, qui relève de Dieu seul, mais pour penser enfin ce qui relève des hommes : la manière dont le sacré s’inscrit dans l’histoire, la transmission, l’organisation, l’inscription dans la cité, la formation, la consommation, le rapport à l’espace public, à la loi, à la vie, à la mort, l’appartenance à la nation, la mémoire, la culture, l’art, l’architecture. Un islam qui se déploierait non plus comme une exception religieuse, mais comme une expérience humaine. Vivante, donc mortelle. Perfectible, parce que la perfection n’appartient qu’à Dieu. Critiquable, car le propre de l’homme est l’esprit critique ; là où les certitudes aveuglent, le doute nourrit l’humilité.

Vendredi 25 septembre 2026, quatre-vingt mille jeunes chrétiens priaient sous les projecteurs du Stade de France, au cœur de Saint-Denis. Les musulmans de cette ville n’étaient pas dans les tribunes. Il serait vain de le leur reprocher : ils n’étaient pas invités à applaudir un pape. Ils sont invités à autre chose. À un travail plus exigeant et plus long : écrire enfin ce qu’ils ont à dire. Le dialogue, ils en ont la preuve derrière eux, à Casablanca, à Toumliline, à El-Kbab. Il leur reste à en faire, devant eux, une doctrine. C’est le chantier d’une génération.



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Docteur en science politique - Observateur du fait religieux musulman

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