Les foules réunies à Paris autour de Léon XIV ont surpris par leur nombre et leur jeunesse. Elles ne signifient pas que la France se rechristianise: la pratique recule, les prêtres sont moins nombreux et la transmission familiale s’est profondément affaiblie. Mais baptêmes d’adultes, pèlerinages, JMJ et nouvelles formes d’engagement dessinent le passage d’un catholicisme reçu en héritage à un catholicisme davantage choisi.
Il y avait quelque chose d’inattendu dans les images de Paris. Depuis des décennies, on s’était habitué à ne voir de tels élans de ferveur que pour le sport ou les stars de la musique : des rues pleines, des chants, des drapeaux, des jeunes attendant pendant des heures pour apercevoir leur idole. Cette fois, il n’y avait au centre de l’attention ni Mbappé ni Céline Dion, mais un homme de 71 ans vêtu de blanc.
Certes, les papes rassemblent. Depuis Jean-Paul II, qui a profondément transformé la fonction et surtout la manière de l’habiter, les évêques de Rome sont passés en quelques années du XIXe à la fin du XXe siècle. Ils voyagent, vont au-devant des foules et s’adressent directement à elles. Il reste cependant surprenant d’observer, au cœur d’une France que l’on dit inexorablement déchristianisée, une telle mobilisation. Au passage de la papamobile, les téléphones se levaient, les acclamations éclataient et chacun se pressait pour apercevoir Léon XIV. À ceci près qu’ici, on chantait aussi des cantiques et que beaucoup de ces jeunes étaient venus pour prier. Autre différence, et non des moindres. Malgré l’ampleur des rassemblements, ni les vitrines des magasins ni le mobilier urbain n’ont souffert. La maire de Paris, qui a eu l’occasion de rencontrer le pape, n’a certainement pas manqué de l’en féliciter.
Voilà pour les impressions, renforcées par une couverture médiatique exceptionnelle, à la télévision comme sur les réseaux sociaux. Reste à savoir ce qu’elles représentent. Les données disponibles, loin de les démentir, confirment l’importance de la mobilisation.
Le Vatican, citant les autorités françaises, a évalué à environ 300 000 le nombre de personnes présentes le long du parcours parisien de Léon XIV entre l’Unesco et Notre-Dame. Le vendredi soir, près de 80 000 jeunes de 18 à 35 ans ont participé à la veillée au Stade de France. Pour la messe du samedi 26 septembre, les inscriptions approchaient déjà les 600 000 dix jours auparavant, conduisant les organisateurs à étendre le dispositif au-delà des Champs-Élysées, jusqu’à la place de l’Étoile et à l’avenue de la Grande-Armée. Dès le début du mois de septembre, plus de 700 000 inscriptions avaient été enregistrées pour l’ensemble des rassemblements prévus pendant le voyage.
La couverture médiatique, en France comme à l’étranger, mérite également d’être relevée. Quelque 2 500 journalistes ont été accrédités, tandis que télévisions, radios et sites d’information multipliaient les directs. Les réseaux sociaux ont évidemment donné à l’événement une visibilité sans commune mesure avec celle dont pouvait bénéficier une visite pontificale il y a quarante ans. En 1980, Jean-Paul II n’avait ni Instagram ni TikTok, et chaque spectateur ne disposait pas d’une caméra et d’un moyen de diffusion dans sa poche. Cette différence impose de relativiser les comparaisons entre les époques, mais elle ne suffit pas à expliquer la participation. Une jeune femme présente au Stade de France le résumait au Monde d’une formule: « Léon XIV a rempli le Stade de France plus vite que Jul. »
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à Jean-Paul II et à l’avènement d’un nouveau modèle de pape. La rupture ne fut pas absolue. Paul VI avait déjà quitté Rome, pris l’avion, parcouru les continents et compris que le pape pouvait s’adresser directement au monde. Mais Jean-Paul II change d’échelle et de rythme. Élu en 1978 à 58 ans, sportif et ancien homme de théâtre, il fait du voyage et du contact direct avec les fidèles une dimension presque ordinaire de la fonction et comprend très vite la relation particulière que cette manière d’exercer la papauté permet d’établir avec les jeunes.
Sa première visite en France, en 1980, n’obtient pourtant pas immédiatement le succès que la mémoire collective en a retenu. Le 1er juin, 350 000 fidèles assistent à la messe du Bourget, résultat considérable mais très inférieur au million de personnes espéré par l’Église de France. Le soir même, quelque 50 000 jeunes remplissent en revanche le Parc des Princes. Le Monde parle alors d’un « triomphe avec les jeunes » et décrit des participants eux-mêmes surpris par l’ampleur de la mobilisation. C’est peut-être là que prend forme l’une des caractéristiques du pontificat : non plus seulement réunir les catholiques autour du pape, mais faire de sa présence un événement auquel les jeunes veulent participer et auquel ils ont le sentiment d’appartenir.
Dix-sept ans plus tard, les Journées mondiales de la jeunesse de Paris en donnent une démonstration d’une tout autre ampleur. Les débuts sont pourtant incertains : à quelques jours de l’ouverture, seulement 70 000 Français sont inscrits, dont 20 000 bénévoles. Le souvenir du Bourget reste présent et les évêques sont invités avec insistance à répéter leurs appels à la mobilisation. Un mois auparavant, Le Monde estimait que ne pas atteindre les 100 000 participants français constituerait « un échec ». Mgr Michel Dubost, président des JMJ, reconnaissait lui-même l’existence d’une crise entre une partie de la jeunesse occidentale et l’Église, tout en posant une question à laquelle les jours suivants allaient apporter une réponse : « Quel parti, quel groupe, quel syndicat en France garde une telle capacité d’attraction ? »
La suite lui donne raison. 300 000 personnes au Champ-de-Mars le 19 août, 500 000 deux jours plus tard, environ 750 000 à la veillée de Longchamp et plus d’un million à la messe de clôture. Ce qui faisait craindre quelques semaines auparavant un relatif échec devient l’une des plus importantes manifestations religieuses organisées en France depuis la guerre.
L’importance des JMJ de 1997 ne se mesure cependant pas seulement à leur fréquentation. Une partie de la jeunesse catholique française vivait jusque-là sa foi dans des cadres relativement discrets (paroisses, aumôneries, communautés et, bien sûr, scoutisme) au sein d’une société où le catholicisme apparaissait de plus en plus comme une affaire de générations précédentes et où l’affirmation publique de la foi pouvait sembler désuète. Cette dispersion entretenait chez certains le sentiment d’appartenir à une minorité plus réduite qu’elle ne l’était réellement. Pendant quelques jours, ceux qui se côtoyaient jusque-là par petits groupes découvrent leur nombre en se retrouvant au même endroit. La joie souvent relevée par les observateurs tient sans doute en partie à cette expérience très simple qui consiste à constater que l’on n’est pas seul. Longchamp ne révèle donc pas seulement la popularité personnelle de Jean-Paul II ou la réussite des JMJ. Il donne à une population dispersée la conscience de son existence collective, et peut-être aussi de sa force.
Benoît XVI confirme en partie le phénomène en 2008, dans un registre plus sobre. Moins charismatique que Jean-Paul II et suscitant moins d’enthousiasme personnel, il bénéficie néanmoins de la dynamique créée par son prédécesseur et l’assistance à sa messe aux Invalides, entre 240 000 et 260 000 personnes, suggère que la capacité de mobilisation observée sous Jean-Paul II avait survécu à sa personne pour s’attacher, au moins en partie, à la fonction.
Léon XIV arrive dix-huit ans plus tard dans une France encore plus sécularisée. Entre les enquêtes de 2008-2009 et celles de 2019-2020, la part des 18-49 ans déclarant n’avoir aucune religion est passée de 45 % à 53 %. Sur l’ensemble des 18-59 ans, 51 % se disent désormais sans religion, contre 29 % catholiques, et parmi ces derniers 8 % seulement fréquentent régulièrement un lieu de culte. Dans le même temps, l’appareil institutionnel de l’Église a continué de se contracter, avec moins de prêtres, de mariages religieux et, sur le temps long, de baptêmes d’enfants.
En constatant le succès de ces journées de septembre 2026 il serait excessif d’en conclure que la France redevient catholique. Mais on peut dire que quelque chose a changé dans la manière même d’être catholique.
Quand on comptait les pascalisants
Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, mesurer le catholicisme français paraissait relativement simple : combien de Français allaient à la messe ? Combien communiaient à Pâques ?
Le second indicateur était particulièrement important. L’Église imposant à ses fidèles de communier au moins une fois par an, à Pâques, on pouvait compter les « pascalisants ». À côté d’eux figuraient les « messalisants », ceux qui assistaient régulièrement à la messe dominicale. Le chanoine Fernand Boulard transforma ensuite ces statistiques en cartes faisant apparaître plusieurs France catholiques, depuis les régions de pratique massive jusqu’aux « pays de mission » où la déchristianisation était déjà très avancée.
Ces instruments correspondaient au catholicisme de leur temps parce que celui-ci était d’abord un catholicisme de transmission. On était baptisé enfant, on faisait sa première communion, on se mariait à l’église et on y était enterré. Entre les deux, on pouvait croire beaucoup, un peu ou pas du tout et l’Église continuait d’accompagner une grande partie de la vie sociale.
Ce monde s’est largement défait pendant l’après-guerre. En 1980, la France comptait encore 38 876 prêtres ; en 2024, ils n’étaient plus que 12 590. Le nombre annuel de baptêmes est passé de 513 501 à 186 165 et celui des mariages religieux de 217 479 à 40 678. Si l’on s’en tient aux instruments de Gabriel Le Bras et de Fernand Boulard, la messe semble dite. Mais ces indicateurs risquent précisément de manquer une partie de ce qui est en train d’apparaître.
Le paradoxe des baptêmes
Le phénomène le plus spectaculaire concerne les baptêmes d’adultes. Ils étaient 4 124 en 2016 et 13 234 en 2026, soit plus de trois fois plus en dix ans, avec une progression de 28 % pour la seule dernière année. Plus significatif encore, les 18-25 ans constituent désormais la première tranche d’âge parmi les nouveaux baptisés, alors qu’en 2020 les 26-40 ans étaient deux fois plus nombreux qu’eux.
Treize mille baptêmes restent évidemment peu de chose et rapportés aux 68 millions de Français ne font pas un réveil religieux national. Mais sociologiquement ils n’ont pas la même signification que 13 000 baptêmes de nourrissons. Alors que le baptême des petits enfants apparaît en sens inverse un mouvement d’adolescents et d’adultes demandant eux-mêmes à devenir chrétiens. On baptise donc beaucoup moins par le choix des parents et, proportionnellement, davantage par celui du baptisé.
D’autres indices vont dans le même sens, même s’il faut se garder de les additionner comme s’ils démontraient tous la même chose. Les pèlerinages, d’abord. Celui de Chartres, marqué par une forte identité traditionaliste et qui ne saurait représenter à lui seul le catholicisme français, a réuni 19 000 marcheurs en 2025, un record, avec une moyenne d’âge de 24 ans et une liste d’attente de 2 000 personnes. La même année, le Frat de Lourdes réunissait 13 500 lycéens d’Île-de-France, également un record, après une augmentation de 55 % des inscriptions en deux ans. Les sensibilités religieuses sont très différentes, mais leur succès simultané suggère précisément que le phénomène dépasse un seul courant ecclésial.

Il faut sans doute y voir aussi une évolution des manières de pratiquer, notamment chez les jeunes. La paroisse, la messe dominicale et les sacrements demeurent les cadres ordinaires de l’Église, mais ils ne suffisent plus à décrire toutes les formes prises par l’engagement religieux. Les JMJ avaient ouvert la voie à un catholicisme de grands rassemblements et de déplacements. Chartres, le Frat, Medjugorje ou Taizé montrent, dans des registres très différents, la place prise par des expériences plus ponctuelles et plus intenses, où la marche, le voyage, la vie en groupe, le silence, la prière et la rencontre avec des jeunes venus d’ailleurs prennent une importance particulière. Taizé accueille chaque année des dizaines de milliers de jeunes de différentes confessions, tandis que le Festival international des jeunes de Medjugorje relève d’une sensibilité davantage mariale et dévotionnelle, mais participe lui aussi de cette pratique choisie, temporairement intensive et internationale.
À cela s’ajoute une dimension moins visible dans les statistiques, celle du service. Pour une partie de cette jeunesse, l’expérience religieuse prend la forme de quelques semaines, d’une année de césure ou davantage auprès des plus pauvres. Des organisations catholiques proposent à de jeunes Français de travailler dans des écoles, des dispensaires, des foyers ou des quartiers défavorisés. Fidesco envoie par exemple des volontaires auprès des enfants des rues et des familles des bidonvilles de Manille ; la fondation ANAK-Tnk en accueille également auprès des enfants, tandis que d’autres partent dans des missions comparables en Afrique ou dans les favelas brésiliennes. Le jeune catholique ne se définit donc plus seulement par la fréquence avec laquelle il assiste à la messe, mais peut aussi consacrer ses vacances, une année de césure ou le début de sa vie professionnelle à une expérience explicitement religieuse et sociale.
Ces engagements sont trop différents pour être ramenés à une tendance unique et n’expriment pas nécessairement le même rapport à l’Église ou à la foi. Ils ont néanmoins en commun de reposer davantage sur une démarche personnelle que sur le simple prolongement d’un milieu familial. Cette évolution les rend moins faciles à saisir avec les anciens indicateurs de pratique et parfois beaucoup plus visibles lorsqu’ils se manifestent.
D’autres signes, plus périphériques, méritent également d’être observés avec prudence. Halloween, propulsé en France à la fin des années 1990 par une puissante machine commerciale, connaît ainsi un reflux brutal au début des années 2000. En 2002, 27 % des foyers envisageaient encore de le célébrer. Quelques années plus tard, commerçants et médias constataient son essoufflement. La fête a depuis connu un retour, notamment commercial et générationnel, et il serait faux de parler de disparition. Mais elle n’a jamais véritablement remplacé la Toussaint comme certains l’imaginaient alors.
Quelque chose de comparable, quoique difficilement quantifiable, apparaît dans la culture populaire. Une série consacrée à la vie de Jésus comme The Chosen aurait semblé, il y a vingt ans, destinée au seul marché confessionnel américain. Elle a trouvé en France un public sur les plateformes et à la télévision. Son audience télévisée reste modeste (son record en première partie de soirée fut de 486 000 téléspectateurs en 2021) mais son existence même dans l’univers de Netflix et Canal+ témoigne de la possibilité retrouvée de traiter le christianisme comme un récit, avec ses personnages et son imaginaire, et non seulement comme une institution en déclin.
Même remarque pour Bernadette de Lourdes, spectacle musical consacré à Bernadette Soubirous, ensuite porté au cinéma en 2025, qui avait attiré plus de 400 000 spectateurs avant son passage sur grand écran. Rien ne permet d’en déduire quoi que ce soit sur la pratique religieuse de son public et on peut assister à Bernadette de Lourdes comme on visite Vézelay sans croire à la Résurrection. Mais cette disponibilité culturelle au religieux mérite d’être relevée.
Il existe enfin une dimension politique. La mobilisation contre la loi Taubira en 2012-2013 ne fut ni exclusivement catholique ni représentative de tous les catholiques, mais elle révéla la capacité de milieux où les pratiquants étaient fortement représentés à transformer une conviction morale en mobilisation publique. Au-delà de l’interminable bataille des chiffres, son ampleur signalait quelque chose que les statistiques dominicales et pascales ne pouvaient mesurer : une partie des catholiques français n’acceptait plus nécessairement de se penser comme une population résiduelle destinée à disparaître avec le vieillissement des derniers pratiquants.
Il serait tentant de réunir tous ces éléments sous le mot commode de « retour du catholicisme », mais ce serait aller trop vite. La France de 2026 n’est pas celle de 1960 et rien n’indique qu’elle soit en train de le redevenir. La croyance en Dieu reste minoritaire : 41 % des Français déclaraient croire en Dieu en 2025, contre 66 % en 1947. La pratique religieuse demeure très inférieure à celle du milieu du XXᵉ siècle, les vocations sacerdotales sont rares, le nombre de prêtres continue de diminuer et la transmission familiale fonctionne beaucoup moins bien qu’autrefois.
Ce qui change est peut-être ailleurs. Encore largement au XXᵉ siècle, on naissait catholique beaucoup plus qu’on ne le devenait. Celui qui demande aujourd’hui le baptême à 22 ans après deux années de catéchuménat n’accomplit pas le même geste que le nourrisson baptisé parce que ses parents et ses grands-parents l’étaient. Et celle qui marche cent kilomètres jusqu’à Chartres, part aux JMJ ou remplit le Stade de France pour écouter Léon XIV a dû décider de le faire.
Les journées de septembre 2026 ne disent pas que la France est redevenue catholique. Elles montrent plutôt ce que devient le catholicisme français lorsque l’appartenance cesse d’être une évidence sociale. Il produit beaucoup moins de catholiques automatiquement, mais oblige davantage ceux qui restent et ceux qui arrivent à se déterminer eux-mêmes, dans une société qui ne les porte plus naturellement.
Pendant longtemps, les catholiques français furent, en quelque sorte, les sujets d’une Église dont ils héritaient. Ils en deviennent progressivement les citoyens. L’appartenance se choisit, se discute et se manifeste. Ce passage de la transmission au choix ne signifie ni le retour triomphal du catholicisme ni sa disparition annoncée. Il indique simplement qu’une autre histoire commence.
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