À peine Paris croit-il avoir renoué le dialogue avec Alger qu’un nouvel épisode vient rappeler l’étonnante stabilité de leur brouille. Derrière les crises successives se cache peut-être moins une incapacité à se réconcilier qu’un étrange équilibre: chacun trouve, pour des raisons différentes, quelque chose à gagner dans la perpétuation du contentieux.
Depuis la fin juillet, les importateurs algériens auraient reçu une consigne simple : ne plus faire figurer les produits français dans leurs plans prévisionnels d’importation, sauf les médicaments. Aucun décret, aucune proclamation martiale. Mais plusieurs sources économiques et diplomatiques interrogées par la presse décrivent la même instruction. Or ces programmes déterminent concrètement les marchandises que les opérateurs peuvent importer. Retirer les produits français revient donc, en pratique, à fermer le robinet sans avoir besoin d’annoncer officiellement un embargo. Marianne a parlé d’un « boycott inavoué ». Le JDD a fini par employer le mot « embargo »1. Il faut reconnaître à la relation franco-algérienne une remarquable constance : elle sait annoncer son amélioration quelques semaines avant de fournir la preuve du contraire.
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Le 28 avril encore, Jean-Noël Barrot expliquait devant l’Assemblée nationale que la reprise du dialogue avait permis de rétablir la coopération migratoire et sécuritaire après un an de blocage. Sa conclusion ne s’embarrassait guère de nuances : « Et cela fonctionne ! » Mi-juillet, l’ambassadeur Stéphane Romatet annonçait depuis Alger qu’« une nouvelle page doit être écrite ». La France travaillait à la normalisation de la relation, tandis que la question des visas revenait elle aussi dans le jeu2.
Et c’est précisément à la fin juillet que les importateurs algériens auraient reçu l’instruction d’éviter les produits français… La proximité chronologique ne prouve aucune causalité. Elle offre simplement un résumé assez réjouissant de la série : réchauffement, déclarations d’amitié, nouvelle page… puis nouvelle crise.
Précédemment dans France-Algérie…
Les scénaristes n’en sont pas à leur première saison. En 2022, Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune relancent la relation bilatérale et annoncent la création d’une commission mixte d’historiens chargée de travailler sur la colonisation et la guerre d’Algérie. La Déclaration d’Alger doit servir de feuille de route au « partenariat renouvelé ».
Puis vient juillet 2024. Paris considère désormais que « le présent et l’avenir » du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine. Alger rappelle son ambassadeur. Le Quai d’Orsay situe lui-même à cet épisode le début d’une période de tensions inédites : arrêt de nombreuses coopérations, entraves aux acteurs économiques français, incarcération de Boualem Sansal, expulsions réciproques de diplomates, condamnation de Christophe Gleizes3.
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Puis, en 2026, retour au dialogue : Laurent Nuñez à Alger, Alice Rufo à Sétif, Gérald Darmanin à Alger, le ministre algérien de l’Intérieur à Paris. Et de nouveau la coopération consulaire, les visas, la « nouvelle page ». En septembre, l’Institut Montaigne publie justement une étude intitulée France-Algérie : sortir de l’émotion. Le titre a quelque chose d’une prescription médicale : après soixante ans d’indépendance, il faut encore rappeler aux deux pays qu’une relation diplomatique pourrait éventuellement servir à autre chose qu’à rejouer l’histoire. Jusqu’à l’embargo de fait. À ce stade, une question finit par se poser : et si cette interminable réconciliation échouait aussi parce que son échec rend service à ceux qui la mettent en scène ?
Sado et Maso font le show
Le casting paraît immuable. Alger accuse. Paris reconnaît. Alger durcit le ton. Paris cherche l’apaisement. Puis Paris se fâche à son tour, Alger surenchérit et, quelques mois plus tard, chacun entreprend consciencieusement de réparer ce qu’il vient de casser. Nul besoin, pour l’expliquer, de supposer qu’Abdelmadjid Tebboune nourrit une passion particulière pour le fouet, ni qu’Emmanuel Macron ambitionne réellement le rôle du paillasson diplomatique. La caricature devient inutile dès qu’on regarde les publics auxquels chacun s’adresse.
La guerre d’indépendance occupe depuis 1962 une place structurante dans le récit politique algérien. Des travaux universitaires ont notamment étudié la manière dont la mémoire de la guerre de libération a été mobilisée dans les constructions de légitimité successives du pouvoir. Une mémoire peut être historiquement fondée, sincèrement vécue et politiquement rentable4.

Paris retire autre chose de la scène. La reconnaissance des fautes françaises permet d’afficher lucidité historique, refus du déni et capacité à regarder le passé national sans complaisance. Alger regarde Alger lorsqu’il parle à Paris ; Paris regarde Paris lorsqu’il parle à Alger. Et nul besoin, là non plus, de supposer les acteurs cyniques. Alger peut réellement penser qu’une dette subsiste ; Paris, qu’une nation adulte doit reconnaître ses fautes. Le problème commence lorsque chacun trouve dans son rôle une gratification que la clôture du contentieux ferait disparaître.
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Le dialogue diplomatique devient alors deux monologues intérieurs joués sur une scène internationale. Paris n’a d’ailleurs pas toujours joué Maso. L’épisode Bruno Retailleau a montré l’existence d’une autre partition : rapport de force, pression migratoire, remise en cause possible de l’accord franco-algérien de 1968. Une mission sénatoriale avait elle-même proposé sa renégociation et, en cas d’échec, envisageait sa dénonciation5. Cette fermeté possède elle aussi son public intérieur.
C’est peut-être l’une des difficultés françaises du dossier : l’Algérie sert en France plusieurs politiques intérieures concurrentes. Aux uns, elle permet d’afficher la fermeté ; aux autres, la maturité réconciliatrice. Plusieurs partitions françaises se disputent ainsi une même scène algérienne.
Quand Macron s’adresse à l’homo moralis
Notre vie publique contemporaine est saturée de langage moral. Aux affrontements d’intérêts, de coûts et de résultats se superpose volontiers une course à la vertu. Cette posture a son public naturel : l’homo moralis. Il juge volontiers une politique moins à ce qu’elle produit qu’à la valeur morale qu’elle manifeste. Une décision peut donc échouer dans sa fonction pratique et continuer de lui paraître juste dès lors qu’elle signifie quelque chose de vertueux.
Emmanuel Macron fournit ici un cas particulièrement intéressant parce qu’il connaît parfaitement le problème. En 2021, c’est lui qui accusait le système politico-militaire algérien de s’être construit sur une « rente mémorielle » et évoquait une histoire officielle reposant sur une « haine de la France ». Le constat provoqua une nouvelle crise avec Alger6. Cinq ans plus tard, le 8 mai 2026, l’Élysée envoie Alice Rufo à Sétif et explique le geste en ces termes : « C’est la vérité de notre histoire et c’est l’honneur de la France de la regarder en face. »
Voilà le paradoxe. Le piège a été identifié. Mais le geste conserve sa valeur parce que sa rentabilité ne se mesure pas seulement à Alger. À Alger, une reconnaissance française supplémentaire peut ne solder aucune dette. À Paris, elle peut toujours signifier maturité, lucidité, hauteur morale. Imaginons alors la conversation :
— Cette politique apaise-t-elle durablement la relation avec Alger ?
— Pas vraiment.
— Empêche-t-elle les nouvelles demandes mémorielles ?
— Manifestement pas.
— Renforce-t-elle la position diplomatique française ?
— Ce n’est pas évident.
— Alors pourquoi recommencer ?
— Parce qu’une nation mature doit savoir reconnaître ses torts.
La dernière proposition peut être parfaitement défendable moralement. Elle ne répond simplement pas aux trois questions précédentes. Ce qui échoue comme politique peut parfaitement réussir comme manifestation de vertu.
Et cette vertu rencontre une comptabilité mémorielle singulière. Il serait faux de prétendre que la France aurait ignoré les autres mémoires de la guerre d’Algérie. Emmanuel Macron a demandé pardon aux harkis au nom de la République et une loi de reconnaissance et de réparation a été promulguée en 2022. Il a également reconnu le drame de la rue d’Isly ; l’Élysée a rendu hommage aux victimes civiles d’Oran7. Mais ces reconnaissances appartiennent d’abord au travail mémoriel français. Dans la dramaturgie bilatérale avec Alger, ce sont surtout les fautes françaises — Maurice Audin, Ali Boumendjel, Larbi Ben M’Hidi, Sétif — qui donnent lieu aux gestes diplomatiques les plus visibles. La réciprocité demeure beaucoup moins apparente lorsqu’il s’agit, côté algérien, d’intégrer au récit commun les violences du FLN, les Européens assassinés ou enlevés autour de l’indépendance ou le massacre des harkis.
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La nuance importe : la mémoire française n’est pas univoque ; l’échange mémoriel franco-algérien, lui, reste profondément asymétrique. Le problème n’est donc pas de reconnaître les fautes françaises. Une histoire adulte doit pouvoir toutes les regarder. Il apparaît lorsque la mémoire cesse de servir à comprendre un passé commun pour distribuer durablement dans le présent les rôles de débiteur et de créancier.
Une réconciliation exige de la mémoire. Une dette perpétuelle exige surtout que personne ne délivre jamais de quittance. Une ancienne colonie est-elle condamnée au ressentiment ?
Reste une objection : la singularité franco-algérienne ne serait-elle que la conséquence naturelle d’une colonisation longue et d’une guerre particulièrement meurtrière ?
Le Vietnam fournit un contrepoint utile. La France l’a colonisé. Elle y a mené une guerre sanglante, terminée par Diên Biên Phu. Hanoï n’a nullement effacé cette histoire de sa mémoire nationale. Pourtant, en octobre 2024, la France est devenue le premier pays européen à élever ses relations avec le Vietnam au niveau de partenariat stratégique global. La relation bilatérale continue depuis à s’approfondir.⁸ Vietnam et Algérie ne sont pas interchangeables. Mais le parallèle suffit à écarter une causalité mécanique : le passé colonial n’impose pas à lui seul le présent diplomatique. Depuis le Đổi Mới8, Hanoï a fait du développement économique, de l’insertion internationale et de la diversification de ses partenariats des axes majeurs de sa trajectoire. Sa politique étrangère revendique aujourd’hui indépendance, multilatéralisme et relations avec des partenaires multiples. En Algérie, la guerre d’indépendance conserve une fonction autrement structurante dans le récit national. L’histoire fournit le matériau. Les intérêts du présent déterminent l’usage qu’on en fait.
Une réconciliation qui doit demeurer sans issue ?
L’embargo de fait qui frappe aujourd’hui les produits français n’est peut-être que le dernier épisode d’une série dont chacun connaît déjà les personnages. Paris relance le dialogue. Alger se montre disponible. On annonce une nouvelle page. Une nouvelle crise surgit. Paris durcit le ton. Puis quelqu’un redécouvre les vertus de la discussion et entreprend de remettre la relation sur les rails. Les relations entre États obéissent aussi à des intérêts économiques, migratoires, sécuritaires et stratégiques. Le différend ouvert en 2024 sur le Sahara occidental suffit à rappeler que tout ne se réduit pas à la mémoire.
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Mais un ressort supplémentaire mérite d’être examiné : un conflit peut durer non seulement parce que personne ne sait le résoudre, mais parce que chacun retire quelque chose de la manière dont il le rejoue. Sado a besoin de Maso. Maso, de Sado. À la rente mémorielle d’Alger répond ainsi la rente morale de Paris : l’un peut gagner en légitimité à accuser, l’autre en vertu à s’accuser. Depuis soixante ans, Paris et Alger prétendent vouloir tourner la page. Le problème est peut-être que chacun a encore besoin que l’autre continue de l’écrire.
- Marianne, « En Algérie, le boycott inavoué du made in France », n° 1542, 2026 ; Louise Dugast, « L’Algérie frappe d’embargo la quasi-totalité des produits français », Le Journal du Dimanche, 30 septembre 2026. ↩︎
- Jean-Noël Barrot, réponse à une question au Gouvernement sur les relations avec l’Algérie, Assemblée nationale, 28 avril 2026 ; Makhlouf Mehenni, entretien avec Stéphane Romatet, « Une nouvelle page doit être écrite », TSA, 15 juillet 2026. France Diplomatie ↩︎
- France Diplomatie, « Algérie – Politique et économie », mise à jour du 17 août 2026 ; Michel Duclos et Augustin Motte, France-Algérie : sortir de l’émotion, Institut Montaigne, septembre 2026. France Diplomatie ↩︎
- Jonathan N. C. Hill, « Remembering the War of Liberation: Legitimacy and Conflict in Contemporary Algeria », Small Wars & Insurgencies, vol. 23, n° 1, 2012, p. 4-31. ↩︎
- Sénat, Commission des lois, Les instruments migratoires internationaux : mettre fin à la cacophonie – 18 recommandations pour une politique migratoire internationale plus cohérente, rapport n° 304, 2025. ↩︎
- Le Monde, « France-Algérie : les dessous de la crise diplomatique », 22 octobre 2021 ; Présidence de la République, communiqué relatif au déplacement d’Alice Rufo à Sétif, 8 mai 2026. Le Monde ↩︎
- Présidence de la République, « Réception consacrée à la mémoire des Harkis », 20 septembre 2021 ; « L’histoire des rapatriés d’Algérie est celle de la France », 26 janvier 2022 ; « Journée nationale d’hommage aux Morts pour la France pendant la guerre d’Algérie », 5 décembre 2022. elysee.fr ↩︎
- Đổi mới, « changer (đổi) nouveau (mới) » ou « renouveau » en vietnamien, ou aussi appelée politique du renouveau est une réforme économique majeure entamée par le Viêt Nam à partir de 1986. ↩︎




