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Lycéens et «antifascistes» de carnaval: le Bien entre en campagne

Bac philo 2027: « Est-ce une insurrection ou de la résistance ? » (Vous avez 2 heures)


Lycéens et «antifascistes» de carnaval: le Bien entre en campagne
Des lycéens brûlent des poubelles lors d'une manifestation à Lille, le mercredi 30 septembre 2026. Ils disent réclamer plus de moyens pour les établissements scolaires © Jean-Francois Badias/AP/SIPA

L’extrême gauche récupère habilement la pagaille dans de nombreux lycées à son profit. Cette politisation honteuse des mobilisations de jeunes et les nouvelles accusations d’antisémitisme visent à cadrer une éventuelle victoire du RN non comme une alternance ordinaire, mais comme une crise légitimant la «résistance».


La campagne de 2027 a commencé. Elle se joue déjà devant les lycées. Le mouvement est parti de revendications scolaires réelles et on ne sait pas encore exactement comment il s’est répandu avec cette rapidité. En revanche, on sait ce que LFI en fait. Louis Boyard écrit que « le mouvement lycéen doit s’étendre ». M. Mélenchon affirme que « les lycéens en mouvement sont inoffensifs », accuse le gouvernement d’une répression dont la « férocité » aurait « un arrière-goût raciste évident », puis lance à ses élus et militants : « interposez-vous partout où vous le pouvez ». Le gouvernement parle, lui, de « surenchère irresponsable » et d’« instrumentalisation politique de la jeunesse », en rappelant les violences commises autour de certains établissements. Les revendications scolaires sont réelles, les violences le sont aussi, et l’investissement politique de LFI n’a rien d’imaginaire.

Tous les coups sont permis

Presque au même moment, Mediapart frappe Bardella à l’endroit le plus sensible de toute l’entreprise de normalisation du RN : l’antisémitisme. Le journal lui attribue des conversations écrites datant de sa jeunesse et affirme les avoir authentifiées ; Bardella nie absolument en être l’auteur, dénonce des « faux grossiers » et une « opération de barbouzerie », porte plainte en diffamation et affirme qu’on cherche à l’« abattre politiquement ». On ne sait pas encore qui dit vrai ; politiquement, le coup est parti.

À l’électeur moyen tenté par le RN, on ressort ainsi le cadavre de famille. Vous pensiez voter pour les frontières, l’immigration, la sécurité, le pouvoir d’achat ? Voici Jean-Marie Le Pen qui revient derrière l’épaule de Bardella. Le bulletin ne dira plus seulement ce que vous voulez pour la France, mais risque de dire quel homme vous êtes.

Et il y a là un retournement qui mérite qu’on s’y arrête. Depuis Gaza, une partie de la gauche radicale est accusée par ses adversaires d’avoir laissé revenir l’antisémitisme sous les habits neufs de l’antisionisme, de l’anticolonialisme et de l’antiracisme — accusation qu’elle récuse. Voici maintenant que l’antisémitisme redevient, contre Bardella, l’arme suprême de la disqualification morale. Ceux qu’on accusait hier d’en brouiller les frontières se retrouvent en position d’accusateurs, tandis que l’extrême droite retourne au banc des prévenus.

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Mais il existe un autre électorat, plus modéré, plus installé, longtemps rétif au RN, qui commence à se demander si ce parti ne remettrait pas un peu d’ordre dans un pays qu’il voit se défaire. À celui-là, le spectacle des lycées peut adresser un tout autre message. Des établissements bloqués, ici des incendies, ailleurs des mortiers, des affrontements avec la police. Que se passerait-il si une victoire de Marine Le Pen ou de Bardella provoquait simultanément la mobilisation des lycées, des universités, des syndicats, des organisations militantes, de l’extrême gauche et d’une partie des quartiers ? Celui qui songeait au RN parce qu’il avait peur du désordre peut commencer à craindre le désordre que provoquerait précisément sa victoire. Et nul besoin d’inventer le mot.

Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, l’avait prononcé lui-même au printemps. Interrogé sur une victoire du RN en 2027, il disait avoir « l’intime conviction que la population est capable de se lever » et parlait d’une « insurrection populaire ». Il devait ensuite préciser qu’il ne souhaitait pas une insurrection et parler plutôt de mobilisation populaire. Cette précision compte. Le premier mot aussi.

Deux jeunesses

Reste la jeunesse, et c’est peut-être là que se joue la partie la plus intéressante.

On parle volontiers de deux jeunesses comme de deux mondes qui se rencontreraient soudain dans la rue. C’est oublier qu’elles se connaissent déjà, au moins culturellement. Dans certains des territoires où les mobilisations lycéennes sont les plus visibles, les jeunes issus des immigrations récentes occupent une place importante. Mais leur influence dépasse depuis longtemps les quartiers où ils vivent. Leur musique, le rap évidemment, mais aussi leurs vêtements, leurs mots, leurs intonations, leurs gestes, leurs figures de prestige ont circulé dans toute la société. Le jeune des classes moyennes peut habiter loin d’une cité, fréquenter un bon lycée, avoir des parents diplômés et adopter pourtant ses codes, écouter ses artistes, parler en partie sa « langue ».

Il ne s’agit donc pas simplement d’une alliance politique entre deux populations étrangères l’une à l’autre. La proximité culturelle a précédé la politique.

Ces jeunesses restent pourtant profondément différentes. L’une est issue, pour une part importante dans certains territoires, des immigrations récentes, notamment musulmanes ; l’autre vient davantage des classes moyennes, des universités, des métropoles, des milieux diplômés, culturels et associatifs, et se reconnaît volontiers dans l’écologie, le féminisme, l’antiracisme ou les combats autour du genre. Elles peuvent avoir des conceptions presque opposées de la religion, de la famille, des femmes, de la sexualité ou de l’émancipation. Mais la seconde regarde aussi la première, lui emprunte ses codes, parfois sa manière de défier l’autorité, tandis que toutes deux peuvent se retrouver dans le sentiment d’être tenues à distance d’un ordre social qu’elles contestent pour des raisons différentes.

Gaza avait déjà révélé la puissance politique possible de ce rapprochement. Les uns pouvaient se mobiliser au nom d’une solidarité historique, familiale, identitaire ou religieuse ; les autres au nom de l’anticolonialisme, de l’antiracisme et de leur critique de l’Occident. Il n’était pas nécessaire de vouloir le même monde pour marcher sous les mêmes drapeaux.

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Le RN offre maintenant un adversaire intérieur. C’est là que M. Mélenchon me paraît avoir compris quelque chose que beaucoup de ses adversaires ne voient pas lorsqu’il parle de « nouvelle France » et de « quasi-classe générationnelle ». Il ne s’agit pas de découvrir une génération déjà unie, mais de donner une forme politique à des jeunesses différentes qui ne sont plus culturellement étrangères l’une à l’autre. Leurs contradictions pourront attendre. Pour fabriquer un camp, il n’est pas indispensable d’aimer les mêmes choses lorsqu’on sait contre qui se battre. Et cette entreprise possède une force supplémentaire : elle offre du sens.

Une société qui parle sans cesse à ses jeunes de droits, de réussite individuelle, de consommation, de choix et d’identité leur dit beaucoup moins clairement ce qui mérite d’être aimé, transmis, servi et quelquefois sacrifié. La politique peut alors redevenir une aventure morale. On ne bloque plus seulement son lycée parce qu’un professeur manque ; on entre en résistance. On ne s’oppose plus seulement à la police ; on défend les victimes de la répression. On ne combat plus seulement un parti dont on exècre le programme ; on barre la route au fascisme.

L’antifascisme ne passera pas

C’est là que le Bien entre en campagne. Le Bien possède en politique un privilège considérable : il peut absoudre celui qui agit en son nom. La transgression devient courage, la désobéissance résistance et, si les circonstances s’y prêtent, la violence elle-même peut recevoir sa justification. Celui qui se croit du bon côté de l’Histoire ne se voit pas comme un factieux. Il résiste.

C’est pourquoi il faut regarder ensemble ce qui se passe devant les lycées, l’investissement de LFI, les paroles de Bagayoko et l’affaire Bardella. Pris séparément, chacun de ces événements possède son histoire ; rapprochés, ils peuvent faire apparaître une stratégie dont il serait imprudent d’écarter par principe l’hypothèse : rendre le RN non seulement indésirable, mais moralement infréquentable, inquiéter ceux qui pourraient finir par le choisir pour retrouver l’ordre et préparer, dans une partie de la jeunesse, l’idée que son arrivée au pouvoir ne constituerait pas une alternance politique ordinaire mais un événement contre lequel il faudrait « résister ».

Le retournement autour de l’antisémitisme prend alors une place singulière : l’accusation historiquement la plus infamante portée contre la droite nationale revient au premier plan, tandis qu’une gauche radicale elle-même mise en cause par ses adversaires depuis Gaza sur son rapport à l’antisionisme et à l’antisémitisme se présente en accusatrice. Le Bien change de propriétaire, mais conserve ses tribunaux.

Et c’est peut-être là que se prépare le véritable affrontement de 2027. Non seulement battre le RN dans les urnes, ce qui est le jeu normal de la politique, mais installer l’idée que sa victoire éventuelle poserait une question différente : faudrait-il l’accepter comme on accepte la victoire d’un adversaire, ou lui opposer la résistance que l’on doit au fascisme ? Toute la question tient dans le passage d’un mot à l’autre. Car le vieux privilège du Bien est précisément celui-là : chez l’adversaire, on appelle cela l’insurrection ; chez soi, cela peut toujours s’appeler la résistance.

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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