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L’affaire de Carcassonne et le mensonge antiraciste

Racisme avéré de policiers et inquiétude vis-à-vis de l’immigration: pas d’amalgame svp!


L’affaire de Carcassonne et le mensonge antiraciste
Image d'illustration © SICCOLI PATRICK/SIPA

Les propos racistes tenus en 2025 par un policier municipal de Carcassonne, enregistrés par sa caméra piétonne et diffusés par Midi Libre, ont valu à l’agent et à ses collègues d’être suspendus de leurs fonctions, parallèlement à la saisie du parquet. Laurent Nuñez a quant à lui ordonné un contrôle de l’Inspection générale de l’administration. Pour certains éditorialistes et opposants à la municipalité, l’occasion est évidemment trop tentante d’amalgamer bêtise crasse et dérives verbales graves de ces agents avec les inquiétudes légitimes de l’électorat RN.


Il suffit parfois d’un fait divers, de quelques paroles ignobles enregistrées par hasard, d’un homme assez stupide pour croire qu’une caméra s’est tue alors qu’elle continue de recueillir sa bassesse, pour que se remette en branle cette grande machine française de l’indignation dont le fonctionnement, à force d’être prévisible, devrait finir par nous renseigner moins sur les événements qu’elle commente que sur ceux qui les commentent, sur leur besoin presque voluptueux de retrouver dans le réel la confirmation des catégories morales avec lesquelles ils l’ont préalablement découpé. L’affaire du policier municipal de Carcassonne (11) est de celles-là : des propos racistes, misogynes, homophobes, complotistes, d’une vulgarité qui ne mérite ni indulgence ni contorsion, ont été enregistrés au cours d’une patrouille ; l’un des protagonistes, qui avait participé au service d’ordre du Rassemblement national, a été exclu du parti, les agents concernés ont été suspendus, une enquête judiciaire a été ouverte, et l’on pourrait croire que les faits, dans leur simplicité sordide, suffiraient à l’information.

Rediabolisation

Mais non. Il fallait davantage. Il fallait le RN. Il fallait cette proximité politique, aussitôt devenue le centre symbolique de l’affaire, et l’on entend alors France Inter et France info reprendre avec une sorte de gourmandise cette information qui paraît enfin rendre visible ce que tant de journalistes croient savoir depuis longtemps: derrière l’électeur du Rassemblement national, derrière l’homme qui parle d’immigration, derrière celui qui s’inquiète de l’insécurité ou de la transformation culturelle du pays, derrière celui qui ne reconnaît plus certains quartiers de la ville où il a grandi, sommeillerait toujours le même personnage honteux, cet être obscur que quelques paroles abjectes prononcées à Carcassonne permettraient enfin de démasquer.

Savoureux ! Patrick Cohen décortiquait ce matin sur France Inter une vidéo volée, qui accable la police de Carcassonne. Il nous expliquait pourtant il y a un an que la publication d’enregistrements non désirés était anti-déontologique… On se souvient qu’à l’époque, c’est une ses conversations privées (et non moins professionnelles) qui l’avait mis dans le pétrin.


Il faudrait pourtant commencer par une évidence, précisément parce que notre époque ne sait plus très bien que faire des évidences : les propos rapportés dans cette affaire sont racistes, et rien ne serait plus absurde que de vouloir les excuser sous prétexte que le mot « racisme » est aujourd’hui galvaudé. Mais il faudrait ajouter aussitôt une seconde évidence, devenue beaucoup plus difficile à prononcer: qu’un homme soit raciste ne démontre pas que des millions d’autres le soient ; qu’un individu ayant fréquenté le service d’ordre d’un parti politique profère des insanités ne transforme pas mécaniquement ces insanités en doctrine secrète de ce parti ; pas davantage qu’elle ne permet de ranger dans la même catégorie morale l’injure adressée à un homme en raison de sa couleur de peau et l’inquiétude d’un citoyen devant l’immigration, l’islamisme, l’insécurité, certaines formes de violence ou certaines conduites qu’il estime incompatibles avec les règles élémentaires de la vie commune.

C’est pourtant là que commence le mensonge, non pas dans l’existence du racisme, qui existe et dont il serait aussi vain que malhonnête de nier la persistance, mais dans l’extension indéfinie de son domaine, dans cette manière de faire d’un mot historiquement chargé d’une gravité considérable une sorte de filet moral jeté sur des expériences, des inquiétudes, des observations et des opinions qui peuvent être justes ou fausses, raisonnables ou excessives, mais qui devraient précisément pour cette raison être discutées plutôt qu’excommuniées.

Car il est des mots qui connaissent un destin plus tragique encore que celui des hommes : les hommes meurent une seule fois, tandis que les mots peuvent mourir plusieurs fois, d’abord par oubli, ensuite par corruption, enfin sous les soins empressés de ceux qui prétendent les sauver. Le mot « racisme » appartient désormais à cette catégorie funèbre. Jamais peut-être il n’a été autant prononcé, jamais il n’a occupé autant de tribunes, de plateaux, de colloques, de discours ministériels, d’éditoriaux et de campagnes militantes ; et pourtant, à mesure qu’il envahit la langue, quelque chose de son sens se défait, comme si l’omniprésence du mot devait nécessairement s’accompagner de l’effacement progressif de la chose précise qu’il désignait.

Sortez les dicos !

Il suffit pourtant d’un dictionnaire, ce vieux livre presque inconvenant dans un monde où l’on préfère l’émotion immédiate à la définition et le verdict à la distinction, pour retrouver ce que le mot avait d’abord de simple et de terrible : juger un homme selon son origine, sa naissance, son appartenance ethnique ou la couleur de sa peau, lui attribuer une valeur supérieure ou inférieure en fonction de ce qu’il est et non de ce qu’il fait. Voilà le cœur du racisme, et il suffirait déjà largement à occuper notre vigilance morale sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer toute critique d’une religion, toute inquiétude devant une politique migratoire, toute dénonciation d’une violence, toute interrogation sur l’intégration ou toute exaspération née de l’expérience quotidienne.

Car ce que l’on baptise désormais « racisme » relève souvent d’une expérience autrement complexe. Ce n’est pas nécessairement la couleur d’une peau qui inquiète mais un comportement ; ce n’est pas nécessairement l’origine qui provoque la réprobation mais une attitude, une violence, une intimidation, un refus des règles communes, parfois une conception religieuse ou politique du monde que l’on estime incompatible avec la liberté des autres. Confondre ces choses, c’est précisément renoncer à penser, puisque penser consiste d’abord à distinguer ce que la passion, l’intérêt ou l’idéologie voudraient confondre.

Les hommes ordinaires, ceux dont on parle tant et que l’on écoute si peu, ne passent pas leurs journées à méditer sur les races, les identités et les catégories savantes dont les spécialistes du ressentiment ont fait leur commerce. Ils veulent rentrer chez eux sans peur, envoyer leurs enfants à l’école sans craindre qu’ils y soient humiliés ou frappés, prendre un train sans être agressés, habiter un quartier où l’on puisse encore dormir, parler à une femme sans qu’elle soit insultée pour sa tenue, transmettre une langue, des usages, une certaine idée de la politesse, de la liberté, de la relation entre les sexes et de cette civilité presque invisible qui rend possible la présence d’inconnus les uns auprès des autres sans que la société se transforme en juxtaposition de tribus hostiles.

Or c’est précisément cette expérience que l’on a trop souvent entrepris de délégitimer, non pas en lui opposant des faits, ce qui serait la règle élémentaire d’une société démocratique, mais en lui opposant une qualification morale. On ne dit plus à celui qui s’inquiète : « Vous vous trompez, voici les chiffres, voici les faits, voici ce qui permet de corriger votre perception. » On lui laisse entendre : « Le fait même que vous perceviez cela révèle quelque chose de honteux en vous. » La discussion devient alors impossible puisque l’objet de la discussion n’est plus la réalité extérieure mais la moralité de celui qui prétend en parler.

L’antiracisme fut autrefois une grande révolte contre l’injustice parce qu’il affirmait cette vérité magnifique et presque élémentaire qu’aucun homme ne devait être humilié, diminué, persécuté ou privé de ses droits en raison de ce qu’il n’avait pas choisi d’être. Il y avait dans cette exigence quelque chose d’universel, donc quelque chose qui dépassait les appartenances particulières et rappelait à chacun que l’humanité d’un homme précède la couleur de son visage.

Mais les idées nobles ne sont pas davantage protégées de la corruption que les hommes qui les portent. Elles commencent comme des révoltes, deviennent des doctrines, puis des institutions, des professions, des administrations de la vertu ; et vient parfois le moment où elles ne demandent plus seulement que l’on respecte leur principe mais que l’on adopte leur vocabulaire, leurs catégories, leurs interdits, leur manière de découper le réel, jusqu’à ce que la morale, née pour protéger l’homme contre l’arbitraire du pouvoir, devienne elle-même une manière d’exercer un pouvoir sur les consciences.

Le destin du mot « racisme » devrait inquiéter ceux-là mêmes qui veulent combattre le racisme véritable. Car à force d’appeler du même nom la haine d’un homme en raison de sa naissance et la critique d’un comportement, l’infériorisation d’une population et la critique d’une religion, la discrimination raciale et l’inquiétude devant l’immigration, on ne rend pas seulement impossible la compréhension du monde : on finit par priver le mot de sa force au moment précis où nous aurions besoin de lui. L’affaire de Carcassonne devrait nous rappeler cette nécessité de la distinction. Il existe encore des propos authentiquement racistes, des hommes qui pensent selon les catégories les plus sommaires de la race et de l’origine, et il faut pouvoir les nommer comme tels sans hésitation ; mais c’est justement parce que ces choses existent qu’il faut refuser de diluer leur nom dans l’océan des opinions interdites. Un mot qui signifie tout finit par ne plus rien signifier, et une morale qui condamne indistinctement l’ignoble, le discutable et le simplement dissident cesse bientôt d’être une morale pour devenir une police du langage. Le mensonge antiraciste est là, dans cette substitution presque imperceptible : non pas dans l’affirmation que le racisme existe, puisqu’il existe, mais dans la prétention à reconnaître sa présence partout où le réel résiste aux représentations que l’on voudrait lui imposer. Et lorsqu’une vertu cesse d’être une exigence que l’on s’impose à soi-même pour devenir une arme avec laquelle on organise le silence des autres, elle a déjà commencé, sans même s’en apercevoir, à se transformer en son contraire.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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