Le Royaume possède près de 70 % des réserves mondiales connues de phosphate. Mais depuis plusieurs années, le Maroc cherche surtout à transformer cet avantage géologique en avantage industriel, en développant autour du phosphate la production d’engrais, le dessalement de l’eau, les énergies renouvelables et, demain, l’ammoniac vert.
Le phosphate fait rarement la une des journaux économiques. Il est beaucoup moins spectaculaire que le pétrole, le gaz, le cuivre ou, plus récemment, le lithium. Il n’en est pas moins indispensable. Sans phosphore, pas d’engrais phosphatés et, sans ces engrais, une partie de l’agriculture mondiale verrait ses rendements chuter.
La particularité du phosphore est qu’il ne peut pas être produit artificiellement. Contrairement à l’azote, que l’industrie sait transformer en engrais à partir de matières premières relativement accessibles, il faut extraire le phosphate de gisements naturels. Or ceux-ci sont très inégalement répartis.
C’est là que le Maroc dispose d’un avantage difficilement comparable. Selon l’US Geological Survey, le Royaume possède environ 50 milliards de tonnes de réserves, soit près de 70 % des réserves mondiales identifiées. Le pays occupe ainsi une position singulière sur une matière première directement liée à la sécurité alimentaire.
Pendant longtemps, cette richesse pouvait être envisagée avant tout comme une rente minière. Ce n’est plus vraiment le cas. Depuis plusieurs années, le Maroc s’efforce de construire autour de son phosphate une industrie plus intégrée, capable de produire davantage sur place et de réduire certaines de ses dépendances.
Du phosphate à l’industrie
L’évolution d’OCP résume assez bien ce changement. L’ancien Office chérifien des phosphates n’est plus seulement un producteur et un exportateur de minerai. Le groupe s’est développé dans les engrais, la nutrition des plantes et les produits phosphatés à plus forte valeur ajoutée. Il investit désormais aussi massivement dans ce qui permet à cette industrie de fonctionner : l’eau, l’énergie et les infrastructures.
Cette intégration répond d’abord à une réalité très concrète. Extraire et transformer du phosphate demande beaucoup d’eau et d’énergie. Fabriquer des engrais nécessite également des matières premières que le Maroc importe encore, au premier rang desquelles l’ammoniac. Une sécheresse prolongée, une flambée des prix de l’énergie ou une perturbation des routes maritimes peut donc avoir des conséquences immédiates sur les coûts et la production.
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C’est pour réduire ces vulnérabilités qu’OCP a lancé un programme d’investissement vert d’environ 13 milliards de dollars sur la période 2023-2027. L’objectif ne consiste pas seulement à augmenter la production d’engrais. Il s’agit aussi de développer les énergies renouvelables, le dessalement de l’eau de mer et, à terme, une production marocaine d’ammoniac vert.
Autrement dit, le groupe cherche progressivement à maîtriser ce qui se trouve autour du phosphate autant que le phosphate lui-même.
L’eau, première urgence
C’est probablement dans le domaine de l’eau que cette stratégie est aujourd’hui la plus visible.
Le Maroc traverse depuis plusieurs années une période de stress hydrique sévère. Les sécheresses se prolongent, les nappes phréatiques sont fortement sollicitées et le niveau de nombreux barrages a baissé. Dans ces conditions, la consommation d’eau d’une industrie minière de cette taille pouvait difficilement continuer à reposer sur les mêmes ressources que celles utilisées par les villes et l’agriculture.
OCP a donc investi dans le dessalement de l’eau de mer et la réutilisation des eaux usées traitées. Depuis 2025, les besoins en eau de ses activités minières et industrielles sont intégralement couverts par ces ressources dites non conventionnelles.
À cette date, OCP Green Water disposait d’une capacité installée de 320 millions de mètres cubes. Elle doit atteindre 610 millions de mètres cubes en 2027.
Le projet reliant Jorf Lasfar à Khouribga donne une idée de l’ampleur des infrastructures nécessaires. Un pipeline de plus de 200 kilomètres transporte désormais de l’eau dessalée depuis la côte atlantique jusqu’au principal bassin phosphatier du Royaume. À Benguerir, une autre solution a été retenue : les installations minières utilisent notamment des eaux usées traitées provenant de Marrakech.
L’intérêt de ces équipements ne s’arrête plus aux portes des sites industriels. OCP fournit également de l’eau potable à plusieurs villes, parmi lesquelles Safi et El Jadida, ainsi qu’à une partie du sud de Casablanca. Les nouvelles infrastructures permettent aussi d’approvisionner Khouribga.
Le changement est loin d’être anecdotique. Une industrie qui faisait partie des grands consommateurs d’eau du pays a construit ses propres capacités alternatives et contribue désormais, à travers certaines de ses infrastructures, à l’approvisionnement urbain.
Produire au Maroc ce qui est encore importé
L’autre chantier concerne l’énergie et les matières premières indispensables aux engrais.
OCP veut porter ses capacités de production d’engrais à 20 millions de tonnes. Une telle montée en puissance suppose cependant de sécuriser les approvisionnements. Le groupe développe donc parallèlement ses capacités dans les énergies renouvelables et prépare la production d’ammoniac vert au Maroc.
L’enjeu est considérable. OCP importe aujourd’hui d’importantes quantités d’ammoniac. Le prix de cette matière première dépend notamment de celui du gaz et des conditions du commerce international. Lorsque les routes maritimes se tendent ou que les prix énergétiques s’envolent, les coûts de production des engrais suivent.
Les tensions autour du détroit d’Ormuz ont récemment rappelé cette fragilité. Une partie importante du commerce mondial des engrais et de leurs matières premières passe par un petit nombre de routes maritimes. Le Maroc dispose certes d’un avantage géographique pour ses exportations grâce à son ouverture sur l’Atlantique, mais plusieurs de ses approvisionnements restent tributaires de ces circuits.
Produire de l’ammoniac au Maroc permettrait donc de réduire une dépendance importante. L’utilisation d’électricité renouvelable pour produire de l’hydrogène, puis de l’ammoniac vert, ajouterait ainsi un nouveau maillon à la chaîne industrielle construite autour du phosphate.
Une politique qui ne date pas de la dernière sécheresse
Cette évolution ne relève pas uniquement de la stratégie d’une grande entreprise. Elle s’inscrit dans une politique industrielle engagée depuis plusieurs années par le Maroc sous l’impulsion de Mohammed VI.
Le programme d’investissement présenté au souverain en 2022 a accéléré cette orientation, mais celle-ci avait commencé bien auparavant. L’idée est de ne plus considérer le phosphate comme une matière première destinée principalement à l’exportation, mais comme le point de départ d’activités industrielles plus larges dans les engrais, la chimie, l’énergie ou encore la recherche.
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L’Université Mohammed VI Polytechnique participe directement à cette logique. Ses travaux concernent notamment l’agriculture, la chimie, les matériaux et les technologies énergétiques. Dans le même temps, OCP s’intéresse à de nouveaux débouchés du phosphate, notamment pour certains matériaux utilisés dans les batteries.
Le principe est assez simple : conserver au Maroc une part croissante de la valeur créée à partir d’une ressource dont le pays possède l’essentiel des réserves mondiales connues.
Une expérience suivie au-delà du Royaume
Le volet consacré à l’eau est sans doute celui qui peut le plus facilement dépasser le cas marocain.
Dans une grande partie du monde, l’eau est devenue l’un des principaux sujets de tension autour des activités minières. Des mines de cuivre latino-américaines aux exploitations australiennes en passant par plusieurs bassins miniers africains, industriels, agriculteurs et populations locales se retrouvent souvent en concurrence pour une même ressource.
Le Maroc est particulièrement exposé à ce problème en raison de son stress hydrique. Le fait que les installations d’OCP soient désormais alimentées par des ressources non conventionnelles constitue donc une expérience que d’autres pays producteurs de matières premières peuvent regarder avec intérêt.
Tout n’est pas réglé pour autant. Dessaler de l’eau demande beaucoup d’énergie. Construire des canalisations sur plusieurs centaines de kilomètres coûte cher. La production d’engrais reste exposée aux cours mondiaux et aux tensions commerciales. Et toute augmentation des capacités industrielles crée mécaniquement de nouveaux besoins.
Mais le changement de logique est déjà perceptible. Le Maroc ne se contente plus de posséder une ressource stratégique. Il cherche à construire autour d’elle l’eau, l’énergie, la recherche et les capacités industrielles nécessaires pour en tirer davantage de valeur et sécuriser sa production.
À mesure que la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau et la maîtrise des chaînes d’approvisionnement redeviennent des préoccupations centrales, le phosphate marocain prend ainsi une dimension qui dépasse largement celle d’une simple richesse minière.
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