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La Guerre froide sur le feu

OTAN en emporte le vent

La Guerre froide sur le feu
Exercices conjoints OTAN-Géorgie, près de Tbilissi (Géorgie), le 1 août 2018 © Vano SHLAMOV / AFP

L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.


L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.

À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.

14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999

L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.

Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.

Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».

L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.

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De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».

Des Russes fréquemment provocateurs

Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.

En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…

Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.

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Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.

La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN

Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?

Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).

La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.

La Première ministre estonienne Kaja Kallas et le Premier ministre britannique Boris Johnson visitent le groupement tactique multinational de l’OTAN, à Tapa (Estonie), 1 Mars 2022 © Leon Neal / various sources / AFP

Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.

Trois défis

La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées « en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »). Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.

Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.

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Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.

L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.

Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.

Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.

Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.

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[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.

[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.

Mars 2022 - Causeur #99

Article extrait du Magazine Causeur


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Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Publications : "Le choc démographique" Odile Jacob, 2020 "La Revanche de l'Histoire. Comment le passé change le monde", Odile Jacob, 2017.

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