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Le parti des gays tradis

Le parti de Nigel Farage est en tête des intentions de vote au sein de la population masculine et homosexuelle d’Angleterre. Un phénomène étrange pour un parti connu pour sa défense de la famille traditionnelle.


Avec son éternelle veste Barbour sur le dos et son goût affiché pour la bière brune et le cigare, Nigel Farage, le leader de Reform UK (le nouveau nom du Brexit Party) n’a pas exactement l’image d’un ardent défenseur de la cause LGBT.

Quelle n’a donc pas été la surprise de ses opposants quand, il y a quelques semaines, une enquête commandée par la fondation progressiste More in Common a révélé que 33 % de la population homosexuelle masculine du Royaume-Uni a l’intention de voter pour son mouvement souverainiste lors des prochaines élections, ce qui le place nettement en tête, loin devant les travaillistes (26 %) et les écologistes (22 %). On notera cependant que, toujours d’après le même sondage, les lesbiennes britanniques, elles, ne sont que 12 % à envisager de voter pour la formation de Farage. Difficile, en attendant, d’expliquer pourquoi celui-ci est si populaire outre-Manche parmi les messieurs qui préfèrent les messieurs.

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Certes, le numéro trois de Reform UK, l’ancien animateur de télévision David Bull, est ouvertement un membre de la communauté gay. Mais il fait figure d’exception dans un parti qui se flatte de compter parmi ses dirigeants vedettes l’ancien conseiller politique de Boris Johnson, Danny Kruger, connu pour avoir affirmé en 2023 que « la famille normative, structurée par l’union d’un père et d’une mère, est la seule base possible d’une société sûre et prospère ». Interrogé sur cette déclaration, Farage avait plaidé la liberté de conscience de son collègue tout en indiquant n’être pour sa part « en aucun cas un absolutiste en la matière ». En 2013, si son parti avait été le seul à s’opposer à la légalisation du mariage homosexuel, c’était, insistait-il, seulement pour protéger le cadre institutionnel chrétien du pays et non par rejet des minorités sexuelles. Le 12 février, l’Église d’Angleterre vient d’ailleurs de se ranger à son avis. En synode général, elle a décidé d’interdire les bénédictions de couples gay et lesbiens pratiquées dans certaines paroisses « inclusives » depuis quelques années.

David Lisnard broie du lourd

Le maire de Cannes fait campagne sur le libéralisme économique – un courant de pensée qui n’a malheureusement jamais franchement connu les faveurs des Français. A droite, tout le monde a en mémoire les 3.9% du candidat libéral Madelin à la présidentielle de 2002, note le quotidien Le Monde.


Les images sont chic et choc. Le maire de Cannes, candidat déclaré aux élections présidentielles de 2027, ayant rompu avec éclat voilà peu avec son parti politique, les Républicains, donne ces jours-ci dans le symbole-qui-parle-aux-gens. Du moins l’espère-t-on du côté de ses soutiens.

«Afuera» sur la Croisette

Ainsi, il s’est montré, sourire type jeune premier au bas des marches du festival de sa clinquante ville, occupé à passer à la broyeuse le Code du travail, celui de l’environnement et, pour faire bonne mesure, celui de la commande publique. Il est vrai, qu’avec le sourire de star, l’image, la mise en scène qui marquent, qui frappent les esprits sont de rigueur sur la Croisette.

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Le message est clair. Vive la Liberté, brûlons ce qui pèse, finissons-en avec la bureaucratie castratrice, les normes oppressantes, la jungle labyrinthique des réglementations. Taillons là-dedans à la serpe, allons-y au bulldozer. Ça peut plaire. Oui, parmi ceux qui pensent que la simplification administrative et normative constitue l’alfa et l’omega de la solution aux problèmes de la France d’aujourd’hui, en effet, on est en droit d’applaudir. Alors ces enthousiastes de la première heure chantent « Vive la liberté ! Vade retro paperasse ! »

Cela dit, à entendre ceux qui sont déjà dans les stalles de départ pour 2027, c’est à dire les autres concurrents, tous nous entonnent à peu près la même ritournelle. La simplification administrative semble bien être, à chaque consultation électorale, notre monstre du Loch Ness bien à nous, le mulet de bataille et que les démocraties du monde entier nous envient. Mais si…

Un libéral perdu au pays des ronds de cuir

En fait, le petit secret à deux balles est que M. Lisnard entend revêtir l’armure du chevalier blanc du libéralisme économique, assumé, décomplexé comme se plaisent à revendiquer ses fans. Le Saint-Michel terrassant le dragon de la bureaucratie, le Fly Tox de la fourmilière des normes et règlements, l’Attila des bataillons pléthoriques de la fonction publique.

La démarche en soi est intéressante. On ne le niera pas.

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À cela près que, derrière les Codes du travail, de l’environnement, de la commande publique, il y a un fort héritage de travaux législatifs, de combats autour d’enjeux de société, qui sont eux-mêmes le produit d’une histoire, la nôtre, de certaines mentalités, celles des Français. Broyer du papier, certes, ça fait de l’image. Est-ce que cela fait un programme présidentiel, chez nous, au pays de Courteline et de Père Ubu?

Pour que cela soit, pour que le pari de M. Lisnard – du moins en l’état actuel de ce qu’on connaît de sa démarche – fonctionne, il faudrait aussi que, précisément, nombre d’habitudes et d’usages français évoluent du tout au tout. Un océan d’habitudes et d’usages, carrément. Il reste donc à savoir si broyer du papier, des Codes et des lois suffit à broyer les pesanteurs mentales qui vont avec.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Ainsi va la France

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La menace fantôme

Les commentateurs ne parlent que de Jean-Luc Mélenchon mais la véritable reine du jeu s’appelle Marine Le Pen. Tout en incarnant le populisme, le RN surplombe la vie politique française et a plus de chance que LFI d’être présent au second tour en 2027. Face à la colère démocratique, pas sûr que les appels au barrage ou au cordon sanitaire soient alors entendus.


Il est l’astre maudit de la politique française, la figure adorée ou abhorrée qui magnétise et hystérise le débat public. Pas une semaine ne passe sans qu’un magazine mette à la une le caudillo islamo-gauchiste, généralement affublé d’épithètes peu amènes – « illusionniste », « racialiste », « fasciste », « stratège du chaos ». Il est le visage du « péril rouge ». Entre les deux tours des municipales, il n’a été question que des « accords de la honte » conclus entre des Insoumis et des socialistes qui n’en ont d’ailleurs pas tiré grand bénéfice, sauf à Lyon et Nantes. Si le poids politique d’un homme se mesure au volume de salive et d’encre qu’il fait couler et à l’intensité de l’indignation qu’il suscite, Jean-Luc Mélenchon est assurément le plus puissant du pays.

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Sauf que c’est faux. Certes, LFI a conquis plusieurs villes qui sont autant de places fortes de la « Nouvelle France » tant vantée, et qu’on a vue à l’œuvre lors des passations de pouvoir, où des maires battus ont dû quitter les lieux sous escorte. Mais les images sont trompeuses. Pierre Vermeren montre que Bally Bagayoko à Saint-Denis ou Omar Yaqoob à Creil ont été élus par une très faible proportion des habitants. Dans les métropoles, où le mélenchonisme séduit les profs et les étudiants à cheveux bleus qui jouent au Grand Soir place de la République, les Insoumis plafonnent généralement autour de 10 %.

« Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? »

Mélenchon n’a cependant rien perdu de son savoir-faire trotskyste. Surfant sur les scandales qu’il provoque en toute conscience et fort de la bigoterie antifasciste qui est le surmoi des électeurs de gauche, il a installé dans les esprits, en tout cas dans ceux de ses partisans et de pas mal de journalistes, qu’il était l’adversaire naturel de Marine Le Pen ou Jordan Bardella en 2027, et que le deuxième tour serait en quelque sorte le match retour du 21 avril 2002, avec saint Mélenchon terrassant le dragon fasciste – dragon dont il est en réalité le meilleur agent électoral.

Cette perspective a la vertu d’effrayer le bourgeois et votre servante, si bien que la question « Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? » affole les dîners en ville. Or, ce deuxième tour n’a de fortes chances de se produire que si les nombreux prétendants à la candidature, particulièrement à droite, sont assez irresponsables et narcissiques pour lui ouvrir ce boulevard en se pressant sur la ligne de départ, ce qui abaissera mécaniquement le seuil de qualification. En toute hypothèse, Mélenchon n’est jamais qu’un des prétendants dans la course pour la deuxième place du premier tour.

En attendant, l’artiste du buzz et du bruit parvient à faire oublier qu’à l’échelle du pays, le parti de Marine Le Pen pèse bien plus lourd que le sien et que, sauf accident industriel ou très méchant tour des juges (à qui, sait-on jamais, pourrait venir l’envie de s’en prendre à Bardella si Le Pen est empêchée), c’est son candidat qui sera en tête du premier tour en 2027. Marine Tondelier a récemment déclaré que, face au RN, elle voterait pour une chèvre. Face à la coalition des bonnes consciences, de plus en plus de Français sont au contraire prêts à voter pour n’importe quel herbivore à cornes, pour peu qu’il représente le mouvement à la flamme.

Le néolibéralisme réclame l’abolition des frontières

Si on fait abstraction du vacarme quotidien, le phénomène massif, politique et culturel de ces dernières années, tant en France qu’en Europe et aux États-Unis, c’est la croissance régulière d’un vote que les faiseurs d’opinion qualifient d’extrême droite pour le disqualifier, et qu’on appellera faute de mieux populiste, terme qui permet a minima de pointer les caractéristiques communes aux partisans de Trump, Orban, Marine Le Pen ou Meloni.

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Marcel Gauchet livre, dans son dernier ouvrage et dans l’entretien qu’il nous accorde, une analyse époustouflante du phénomène qui forme l’armature mentale invisible des sociétés humaines à l’âge démocratique : l’idéologie. On conviendra avec lui que le populisme n’en est pas une, ou pas encore. Pour le philosophe, c’est aujourd’hui le néolibéralisme qui infuse massivement les comportements des animaux politiques que nous sommes, avec sa version de droite focalisée sur la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, et sa version de gauche axée sur l’extension continue des droits individuels – les deux convergeant pour réclamer l’abolition des frontières.

Le populisme est la langue des Somewhere

Face à ce « bloc central idéologique » qui se partage le pouvoir clérical, il y a un peuple, écrit Charles Rojzman, qui « comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du barrage ». Ces ploucs qui n’aiment ni le capitalisme mondialisé, ni le multiculti débridé défient la marche de l’histoire. « On est chez nous », disent-ils à ceux qui se sentent partout chez eux. Or, s’il y a bien une chose que le néolibéralisme (dans l’acception gauchetienne du terme) ne peut tolérer, c’est qu’on critique sa folie migratoire. Cette question centrale pour l’avenir des nations doit impérativement échapper à la délibération démocratique. Pas touche ! Yaël Braun-Pivet décrète tranquillement qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs et à notre Constitution » et que le simple fait de nourrir ce projet place le Rassemblement national « en dehors du champ républicain ». Le populisme n’est pas une théorie ni un projet, mais la langue de ces Somewhere qui, de leurs villes désindustrialisées, de leurs campagnes désertifiées, font feu électoral sur le quartier général pour rappeler leur existence à ceux qui décident.

Personne ne sait si le parti lepéniste brisera un jour le plafond de verre pour accéder au pouvoir, mais à chaque échéance électorale, cette perspective semble un peu plus plausible, aussi est-elle dépeinte par le reste de la classe politique comme une effroyable menace. Le populisme est à la fois le croquemitaine du pouvoir et la mauvaise conscience de régimes représentatifs qui peinent à représenter. Face à ce spectre qui nous hante, comme naguère le communisme, on voit de nouveau se coaliser toutes les puissances culturelles, qui usent du cordon sanitaire et de l’État de droit comme les chasseurs de vampires brandissent gousses d’ail et crucifix. Nous ne savons pas si l’ectoplasme populiste restera le simple acteur des cauchemars de l’élite ou s’il finira par porter un jour le grand collier de la Légion d’honneur dans la salle des fêtes de l’Élysée. Une chose est sûre. Tel Hamlet visité chaque soir par le fantôme de son père, les Français n’échapperont pas à une interrogation existentielle. Être ou ne pas être une nation, là est la question.

Loi Yadan: avoir raison avec Mélenchon

Liberté d’expression. La proposition de loi de Caroline Yadan contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » sera examinée par les députés à partir du 16 avril. Mais elle est déjà très discutée. Elisabeth Lévy a donné son avis dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.


La pétition contre la loi Yadan, visant à lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme », a recueilli plus de 500 000 signatures. Le texte sera discuté la semaine prochaine, mais la bataille de l’opinion fait déjà rage avec tribunes, tweets, indignations, et cette pétition publiée sur le site de l’Assemblée nationale, qui pourrait y être débattue… après l’examen du texte.

Objectif de la loi : lutter contre l’antisémitisme géopolitique devenu tendance depuis le 7-Octobre. « Il y a toujours une bonne raison de haïr les juifs. Aujourd’hui, cette bonne raison se nomme Israël », affirme la députée macroniste. Le texte modifie la loi sur la presse de 1881 en élargissant le délit d’apologie du terrorisme et surtout en interdisant d’appeler « publiquement à la destruction d’un État reconnu par la France ». Ce qui, au passage, protégera aussi la Palestine.

A lire aussi, Charles Rojzman: Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

Le 31 mars, dans Le Point, des personnalités respectables et insoupçonnables comme Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Jean-Michel Blanquer, Élisabeth Badinter ou Boualem Sansal montent au créneau. « Les Français juifs, disent-ils, sont systématiquement renvoyés à Israël. Ils doivent se justifier, se dissocier, s’expliquer. » Tout juif devient une cible, car tenu pour comptable de la politique israélienne : voilà pourquoi ils sont favorables à la loi.

En face, LFI est à l’offensive. La fameuse pétition, sinon téléguidée, a été fortement encouragée par le parti de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan. Les lfistes et ce texte dénoncent une volonté de « faire taire toute voix s’opposant aux assassinats commandés par Israël ».

Le texte est soutenu par les macronistes, LR et quelques socialistes. Ironie du sort, c’est le RN qui fera la décision. Le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella l’a voté en commission, mais des débats internes subsistent.

A ne pas manquer, éditorial: Je me suis fait biaiser

On m’imagine spontanément avec Badinter plutôt qu’avec Mélenchon. J’aimerais être du côté de personnes que j’admire plutôt qu’avec un parti qui, a minima, attise la haine des juifs, et avec des pétitionnaires surtout attachés à leur droit sacré de vomir l’État juif, jugé par eux bien plus criminel que toutes les dictatures du monde. Je n’oublie nullement les blagues jeanmarie-lepénistes de Jean-Luc Mélenchon. Et cet antisémitisme à bonne conscience, que rien n’arrête, devrait tous nous alarmer.

Mais, quoi qu’en disent Badinter et les autres, cette loi va « réguler les opinions ». Or on ne combat pas les mauvaises idées au tribunal. C’est gênant par principe, et politiquement inefficace. Aucune loi n’a jamais enrayé le racisme, l’antisémitisme ou l’homophobie. La loi Yadan n’empêchera pas le torrent de boue numérique et convaincra, de plus, les esprits faibles qu’on n’a pas le droit de dire du mal des juifs parce qu’ils ont le bras long…

Dans les milieux juifs et les institutions monte une petite musique : « vous faites le jeu de LFI ». Désolée, je refuse de me laisser dicter mon opinion par les Insoumis. Et cette injonction à l’unanimité n’est pas très raccord avec l’histoire d’un peuple qui, depuis 5 000 ans, a fait de la controverse une façon de vivre et de penser.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Ces guerres si viles

Jean-Christophe Buisson et Jean Sévillia publient Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours[1]. Un ouvrage hautement recommandable.


Londres, le 4 janvier 1642. Charles Ier Stuart, souverain encore sûr de son droit, vient arrêter en personne quatre parlementaires en pleine chambre des communes, déclenchant la première guerre civile de son pays.

Charleston (Caroline du Sud), le 12 avril 1861. Le canon sudiste fait feu sur Fort Sumter et ouvre le plus sanglant conflit intérieur de l’histoire américaine.

Beyrouth, le 13 avril 1975. Une fusillade dans un bus du quartier chrétien d’Ain El Remmaneh précipite le Liban dans d’interminables hostilités inter-religieuses.

Kigali, le 3 avril 1994. Après avoir annoncé que l’avion du président Habyarimana a été abattu, Radio Mille Collines invite ses auditeurs Hutus à prendre les armes contre les Tutsis et diffuse des listes de personnes à exécuter. Un génocide vient de débuter.

Ainsi commencent les guerres civiles : par un geste, un incident, une escarmouche, un coup de feu, parfois une simple maladresse qui fissure soudain le vernis du vivre-ensemble. Ce sont ces instants inauguraux, ces drames fondateurs où une nation se défait que traquent Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla dans la somme qu’ils viennent de faire paraître.

Avec une vingtaine d’études, chacune confiées à un spécialiste, l’ouvrage balaie large : guerres religieuses (Huguenots en France, Christeros mexicains, affrontements libanais), guerres dynastiques (la Fronde quand Louis XIV avait cinq ans, l’Angleterre des Stuarts, les guerres carlistes espagnoles), guerres civiles révolutionnaires (la Grèce en 1947, la Vendée, la Russie de 1917),  guerres civiles coloniales (Algérie, Irlande), décoloniales (Angola, Algérie des années quatre-vingt-dix) sans oublier les guerres de partition, comme la Sécession américaine ou l’éclatement yougoslave.

Mais qu’est-ce exactement qu’une guerre civile ? Le concept, reconnaissent les auteurs, est presque un oxymore. Guerre entre civils, sans militaires ? Guerre sans armée ? Guerre intérieure, sans véritable frontière, uniforme distinct ou ligne de front lisible ?  Les mots eux-mêmes hésitent ou bégaient. On parlait pudiquement « d’évènements » en Algérie hier, de « troubles » en Irlande du Nord aujourd’hui encore.

Les guerres les plus cruelles

Comment naissent ces fractures ? Rarement par surprise.La mèche ne prend que si le baril est bien plein ; souvent rempli par des décennies de rancunes, de divorces culturels, d’impasses politiques et d’affrontements diffus…

La guerre de Sécession fut certes celle de l’esclavage, mais d’abord l’échec d’un compromis fédéral entre deux Amériques devenues étrangères l’une à l’autre: un sud pastoral qui confondait féodalité et servilité et rêvait d’Arcadie médiévale sous le soleil de Géorgie ; un Nord convaincu d’incarner le progrès moral, industriel et marchand de l’humanité.

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En Algérie, dans les années 1990, derrière la guerre civile se profilait le conflit entre nationalisme arabe issu du FLN et réislamisation militante. C’est souvent la même mécanique: des peuples qui pensaient vivre dans le même pays découvrent qu’ils n’habitent plus le même monde, ni le même univers mental.

A qui profite alors la guerre civile ? Souvent à ceux qui restent officiellement (et hypocritement) hors du conflit. Les guerres de religion françaises ont permis à l’Espagne d’affronter les puissances protestantes sur le terrain de jeu hexagonal. La Guerre froide se joua largement par guerres civiles interposées en Grèce, en Chine ou en Angola. Jean Sévillia formule une logique simple : « les guerres civiles naissent souvent de la faiblesse des Etats. » Faiblesse extérieure notamment quand l’Etat est impuissant à empêcher les puissances de s’en servir comme terrains de jeu.

Pourquoi ces guerres sont-elles souvent les plus cruelles ?Vertiges des chiffres : près de 10 millions de Russes sont morts à cause de la révolution d’Octobre entre 1917 et 1924. Le monceau de cadavres est, lui, difficilement quantifiable en Chine. Quant à la guerre de Vendée, elle fut un tel carnage qu’on hésite encore à la qualifier de génocide. Et la Commune : « elle entre dans l’histoire de France comme l’évènement qui a concentré le plus de violence massive dans un minimum de temps et d’espace. »

Pourquoi tant de haine ? Si tirer sur l’envahisseur peut relever d’un instinct défensif, il faut une bonne dose de conviction pour tuer son voisin, son cousin, son frère… injectée après une opération mentale subtile et terrible. On oublie la ressemblance du voisin, du frère, du beau-frère, du cousin, de l’épicier. Et on ne voit plus le proche mais l’hérétique, le traître, le renégat, le parjure, l’ennemi du peuple, le saboteur de l’humanité radieuse.

Les soldats réguliers peuvent conduire la guerre sans haine ; les francs-tireurs la font toujours avec passion. Et puis il y a tout le prosaïque : au prétexte de tuer le parangon d’une idée mauvaise, on abat le mauvais payeur, le créancier mal réglé, l’amant adultère voire le voisin bruyant… Souvent des jalousies, haines ou rivalités anciennes qu’une bonne guerre civile autorise à solder. Quand l’Etat s’effondre et qu’il n’y a plus d’arbitre, l’arbitraire reprend son bon droit. Chacun devient son propre flic, son propre juge, son propre bourreau.

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Comment se termine une guerre civile ? Le plus souvent par l’écrasement de l’adversaire. Vendée crucifiée entre deux colonnes infernales, Commune fusillée au Père Lachaise, Confédération sudiste capitulant à Appomattox… Les guerres civiles ne s’arrêtent jamais totalement. La politique redevient parfois la continuation de la guerre civile par d’autres moyens, notamment mémorielles : les statues confédérées continuent d’enflammer l’Amérique, le gouvernement socialiste espagnol n’arrêtera pas avant d’avoir débaptisé la dernière impasse « Primo de Rivera », l’Algérie indépendante reste prisonnière de la légitimité guerrière de la caste FLN.

Le pays des guerres de religion

Alors la France est-elle spécifiquement un pays de guerre civile ? On pourrait le croire oui. Villages gaulois, guerres féodales, Armagnacs contre Bourguignons,Saint Barthélémy, Fronde, Révolution et Vendée, Commune, guerre d’Algérie… Peine perdue que le sage Georges Pompidou ait appelé « à jeter un voile sur ces temps où les Français ne s’aimaient pas », le collectif réserve quatre entrées aux affrontements franco-français.

Ces conflits ne furent peut-être pas les plus meurtriers et n’atteignent pas les chiffres de la Chine, du Rwanda, ni même de la Sécession américaine. Mais leur qualité propre n’est pas dans le qualifiable : en France on ne s’y entretue moins pour la tribu que pour l’absolu : Dieu, le roi, la liberté ou l’humanité.

L’Algérie rappelle que les absolus ne meurent jamais tout à fait : après le nationalisme, le divin est revenu en force. D’abord avec la décennie noire algérienne ; peut-être demain importé sur l’hexagone. On se souvient de Gérard Collomb quittant Beauvau en 2018 : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, moi je crains que demain nous vivions face à face. J’ai peur que nous soyons devant des problèmes immenses. » Le maire de Lyon parlait des banlieues. Prophétie terrible et vite oubliée ; l’actualité de sa ville lui redonne un étrange relief.

384 pages

Les guerres civiles

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[1] Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours, ouvrage collectif dirigé par Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla (Perrin).

Même Delogu parvient à se mettre les islamistes à dos

Joies du vivre-ensemble. Le député islamo-gauchiste de Marseille Sébastien Delogu se prend les pieds dans le tapis de prière. Le voilà tourmenté par des internautes après avoir fait un baise-main interdit par la religion qu’il passe son temps à courtiser.


Sébastien Delogu, député La France insoumise des Bouches-du-Rhône, pensait faire un geste symbolique magnifique. Le 4 avril dernier, il a publié sur les réseaux sociaux une photographie le montrant en compagnie d’une femme voilée. Sur le cliché, il lui baise la main avec un sourire. Il est à la fameuse manifestation de Saint-Denis de Bally Bagayoko.

«Ma nouvelle France »

Le geste, qui se voulait sans doute chaleureux et « inclusif », a malheureusement rapidement tourné au cauchemar. En quelques heures, le député s’est retrouvé submergé par une vague d’insultes voire de menaces de mort venues d’une partie de la communauté musulmane qu’il fréquente habituellement. Selon les règles strictes de l’islam rigoriste, un homme ne doit pas toucher – et encore moins baiser la main – une femme qui n’est pas son épouse ou une proche parente (mahram). Cette règle découlerait notamment du verset 31 de la sourate An-Nur (24:31) du Coran. Le geste a donc été perçu par certains radicaux comme une provocation, un manquement grave aux codes religieux, voire une forme d’humiliation. Les messages ont déferlé sur les réseaux sociaux: insultes, appels à la violence, menaces explicites de mort…

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Pour ceux qui ne passent pas leur temps sur X ou Instagram, précisons le contexte. Sébastien Delogu n’est pas n’importe quel élu : il fait partie de la galaxie LFI, formation qui a fait du soutien aux causes palestiniennes et de l’alliance avec une partie de l’électorat musulman un pilier de sa stratégie électorale, notamment dans les quartiers populaires de Marseille et des Bouches-du-Rhône. Courtiser cette base électorale fait partie de sa ligne politique depuis quelques années. Le baise-main était sans doute destiné à montrer qu’il était « proche du peuple », « respectueux des cultures », en phase avec cette « nouvelle France » qu’il appelle de ses vœux. Sauf que cette fois, la flatterie a été reçue comme une insulte.

Le retour de bâton inévitable

Ce qui se passe là n’est pas un simple incident de réseaux sociaux. C’est la démonstration, en direct et crue, des limites de la stratégie LFI: on ne peut pas indéfiniment caresser l’islam politique dans le sens du poil en espérant qu’il reste docile et reconnaissant. Sébastien Delogu découvre à ses dépens ce que beaucoup d’observateurs lucides savent depuis longtemps: l’islamisme rigoriste n’est pas un partenaire. C’est une idéologie qui a ses propres codes, ses propres exigences, et qui ne tolère aucune entorse, même symbolique.

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L’ironie est particulièrement savoureuse: le même député qui défile contre « l’islamophobie » et accuse la droite de stigmatiser les musulmans se fait menacer de mort par les plus radicaux de ceux qu’il courtise avec tant d’ardeur. Et la gauche, dans son ensemble, reste étrangement silencieuse. Pas de tribune collective, pas de grande indignation médiatique, pas de cortège pour défendre « la liberté de geste » du député. On préfère manifestement ne pas froisser une base électorale qui pèse désormais lourd dans certains bureaux de vote du pays.

L’affaire révèle surtout l’impasse dans laquelle s’est enfermée la gauche insoumise: elle a choisi de flatter un communautarisme qui ne partage ni ses valeurs ni ses codes, pensant pouvoir l’instrumentaliser contre la « droite fasciste ». Elle découvre aujourd’hui qu’elle a ouvert la boîte de Pandore et que les alliés d’hier peuvent très vite devenir les censeurs de demain. La République une et indivisible n’a pourtant pas à s’adapter aux exigences religieuses les plus strictes. C’est l’inverse qui devrait prévaloir. Le baise-main de Delogu n’était peut-être qu’un geste maladroit ; les menaces qu’il a reçues, elles, sont la preuve que le communautarisme ne négocie rien. Il impose. Et c’est bien là tout le problème.

Portraits codés au Petit Palais

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L’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais est une réussite. Difficile cependant de l’apprécier à sa juste valeur tant elle est infusée d’un discours féministe lassant qui impose ses grilles de lecture convenues et malvenues.


Il n’est pas illégitime en soi, bien sûr, de puiser dans les pléthoriques réserves des collections historiques du Petit Palais, pour rassembler, le temps d’une exposition, peintures, sculptures, arts décoratifs, arts graphiques, photographies, portraits-charges et  autres supports variés où les artistes, « de Gustave Courbet à Annette Messager » dixit le sous-titre, posent en effigies, se mettent en scène dans leur atelier, se représentent entre eux ou s’affirment, tantôt dans leurs filiations aux maîtres du passé, tantôt dans cette singularité narcissique si propre à la création contemporaine…

Une exposition féministe ?

Extensible à l’infini, le champ esthétique de l’autoportrait et de ses déclinaisons (portraits croisés, collectifs, en famille, etc.) pourrait se conjuguer de bien des manières, aussi bien dans la durée historique que dans l’espace géographique. Aussi bien, exclusivement féminin, – ce qui en l’espèce n’a rien d’anodin semble-t-il – le commissariat de l’exposition se devait-il de choisir un angle d’approche, quitte à adjoindre, à l’exhumation bienvenue de ce corpus « maison », un certain nombre de prêts extérieurs, au demeurant franco-français pour la plupart. Mais surtout, en phase avec les préoccupations supposées de l’époque, des œuvres d’« artistes- femmes » (sic) d’aujourd’hui – exit les artistes contemporains du sexe fort, donc.  Pourquoi pas? Les intentions sont pures ; un tel marquage idéologique, cependant, ne laisse pas d’interroger.

Personne aujourd’hui ne s’offusque que, encensés en leur temps, des légions de rapins académiques qui volontiers se peignaient alors à l’huile, en frac noir et arborant rosette à la boutonnière, soient pour la plupart, à présent, engloutis dans un relatif oubli –  Charles Cottet, Charles Léandre, Jean-François Gigoux, Jules-Alexandre Grün, Lucien Simon, Jean-Joseph Benjamin-Constant, Joseph-Félix Bouchor, Léon-Maxime Faivre, Alfred-Louis Bahuet… Belle et légitime opportunité de les (re)découvrir dans l’enceinte de l’exposition, et jusque sur les cimaises des collections permanentes. La pelote « portraits d’artistes » se déroule potentiellement à l’infini. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Jacques-Emile Blanche:  éminent portraitiste, il ne s’est pas seulement représenté lui-même (cf. l’excellent Autoportrait à la casquette, seule de ses toiles présentée ici, sauf erreur): Blanche a peint Manet, Degas, Matisse, Cézanne (sans compter ses célèbres portraits d’écrivains –  Barrès, Gide, Cocteau, Proust…- ou de musiciens – Debussy, Stravinsky)… On aurait pu imaginer une salle entière à lui seul consacrée! Bref, le contrepoint écarte plus qu’il n’agrège, tant le réservoir d’images est immense!

Jacques-Emile Blanche, Autoportrait à la casquette, vers 1890 / Petit Palais

Enigmatique, injuste sans doute, la postérité accorde inégalement ses hommages :  pour un Maurice Denis, un Vuillard, un Puvis de Chavannes, un Jean-Louis Forain, un Courbet, un Jacques-Emile Blanche, un Hippolyte Flandrin, un Alfred Stevens, voire un Henri Gervex, un Carolus-Duran ou un Georges Clairin – encore (re)connus pour de bonnes ou de mauvaises raisons – , combien d’artistes disparus ne parlent plus guère en 2026 qu’aux spécialistes, héritiers ou collectionneurs? Légitime pour l’artiste – mâle, la cruauté de la postérité ne le serait-elle pas tout autant pour l’autre sexe?

Mais c’est qu’une intention directrice fondamentale préside à cette sélection arbitraire : faire apparaître à tout prix « l’Artiste-Femme ». Et, dès lors, y incorporer quelques figures et stars de l’art contemporain – Nan Goldin, Annette Messager, Sophie Calle, Anne et Patrick Poirier, bien sûr, ou l’évitable Camille Henrot, -cf. le bronze intitulé « Mon Corps de femme » (2019) – mais encore la malicieuse Hélène Delprat, laquelle d’ailleurs, à distance de la virtuosité coloriste propre à ses grands formats peints chargés d’un onirisme captivant, s’ingénie ici à un exercice d’acide autodérision, en s’incarnant, mise très exactement comme elle l’est dans la vraie vie, dans une sculpture en résine à l’échelle 1, digne du Musée Grévin – savoureuse ironie par rapport au discours porté par le commissariat de l’exposition…

Camille Henrot, Mon corps de femme / Photo Archives Mennour 2019

Statistiques infamantes

De fait, Camille Viéville, « historienne de l’art indépendante et autrice (sic) », ne manque pas de souligner dans un texte du catalogue combien les femmes, soumises comme l’on sait à « une longue invisibilisation », continuent d’alimenter les statistiques infâmantes: « En 2021, 71% des artistes ayant fait l’objet d’une acquisition par un Fonds régional d’art contemporain sont des hommes ». Comme quoi, CQFD, « les inégalités perdurent »… A quand la parité dans les arts – comme c’est la règle dans la fonction publique? 

Heureusement, la lutte continue: « si les femmes ont été empêchées, elles n’ont toutefois pas cessé de contourner les obstacles pour créer, coûte que coûte », se réjouit l’auteur. Une posture idéologique quelque peu attendue et décidément envahissante contamine ainsi le propos de Visages d’artistes. Au lieu de prendre les artistes en otage d’une propagande féministe assénée avec toute la lourdeur convenue, pourquoi le Petit Palais ne s’est-il pas contenté, tout simplement, de puiser dans ses réserves?         


A voir : exposition Visages d’artistes. Petit Palais, Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.

A lire : catalogue Visages d’artistes. Sous la direction de Annick Lemoine, Stéphanie Cantarutti, Anne-Charlotte Cathelineau, Sixtine de Saint-Léger. 144p., 100 illustrations env. Paris Musées/ Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

Rencontres et Conférences associées: Marie Darrieussecq et Françoise Pétrovitch, le 11 avril, de 17h à 18h ; Laure Adler et Nina Childress, le 13 juin, de 17h à 18h ; Anne Berest, le 18 juin de 12h30 à 13h30. En partenariat avec le Comité d’histoire de la Ville de Paris: Exposer, se réinventer. La photographie comme laboratoire de l’identité au XXè siècle, par Doriane Molay, le 22 mai à 12h30 ; Se collectionner au XIXè siècle, par Manuel Charpy, le 12 juin à 12h30.

Sky is not the limit

Jean-Marc Jancovici est péremptoire: les ressources mondiales ont atteint leurs limites, et la “croissance verte” n’est qu’une faribole. Aussi, il prône la décroissance. Cependant ne réalise-t-il pas une erreur de trois ordres?


Membre du Haut Conseil pour le climat, omniprésent dans les médias, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici n’aime pas l’idée de croissance verte. Pour la disqualifier et laisser entendre que la décroissance s’impose pour des raisons de physique, il recourt régulièrement à des notions de thermodynamique. En substance, il affirme que la croissance économique, en transformant des ressources naturelles, crée de l’ordre au sein de la société humaine et que, conformément au second principe de la thermodynamique – qui dit que, dans un système clos, le désordre ne peut qu’augmenter –, cet ordre interne en augmentation implique une hausse encore plus grande du désordre dans l’environnement. Jancovici en conclut que la croissance se paye toujours de dégradations environnementales et qu’elle ne peut donc pas continuer. Dès lors, selon lui, la croissance verte serait physiquement impossible. Jancovici a beau être péremptoire, il se fourvoie.

A lire aussi, Didier Desrimais: Climat: deux pas en arrière, trois pas en avant

Son erreur est de trois ordres. D’abord, la Terre n’est pas un système clos. Nous vivons sous un flux continu d’énergie solaire qui peut permettre de maintenir et d’accroître un ordre local. Ensuite, il n’est pas exact d’assimiler impact sur l’environnement et dégradation de ce même environnement. Depuis que l’humanité transforme son environnement pour développer son économie, elle l’a rendu davantage propice à son propre épanouissement que l’inverse ; sinon, la population humaine diminuerait au lieu d’augmenter. Enfin, Jancovici oublie la notion de temporalité propre à tout processus physique. Quand bien même la thermodynamique dirait que l’activité économique dégrade l’environnement, elle serait muette sur le temps qu’il faudrait pour que cette dégradation impacte significativement l’humanité. La croissance pourrait donc durer encore des siècles ou des millénaires, avant d’atteindre ses limites. Autrement dit, la thermodynamique ne nous oblige pas à renoncer à la croissance dès aujourd’hui. Brandir le second principe pour impressionner les novices est ainsi un comble, pour quelqu’un dont la réputation repose précisément sur sa compétence scientifique.

Comment rendre l'écologie désirable ?

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Emmanuel Macron attendu à Rome

Le président français rencontrera pour la première fois Léon XIV vendredi au Vatican.


Avec environ une semaine de retard sur les cloches qui, elles, se rendent dans la Ville Sainte en toute fin de Carême, ce n’est que le 10 avril que le président de la République sera une nouvelle fois reçu au Vatican par le Saint-Père, le Pape Léon XIV.

Quelques jours après le pèlerinage des cloches donc, mais aussi quelques jours après que M. Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur de l’actuel gouvernement, se sera fait, solennellement, à la Grande Mosquée de Paris, le porteur d’un message de ce même Emmanuel Macron, affirmant que le président avait le plus grand souci du « développement » (sic) de l’islam en France. Paroles douces, indéniablement, aux oreilles des membres de la communauté musulmane du pays. Quelque sept ou huit millions d’âmes aujourd’hui, croit-on savoir.

Paroles douces également aux oreilles du chef de l’Église catholique romaine ? Allez donc savoir ? Nous verrons bien à l’issue de l’audience ce qu’il en aura pensé et quels commentaires il aura bien voulu en livrer.

Prenant le risque de m’avancer un brin, je m’autorise à imaginer que sa réprobation – si réprobation il y a – ne sera qu’extrêmement tempérée.

Le Vatican ne nous annonce-t-il pas en effet que le Pape, le 4 juillet prochain, se rendra de nouveau à Lampedusa, cette île du sud de l’Italie où viennent s’échouer les embarcations de migrants ?

On connaît d’avance la teneur des prédications qui seront tenues à cette occasion. Elles s’inscriront dans le droit fil de l’initiative prise par le Pape l’automne dernier lorsque, afin de favoriser de toute son autorité morale et politique l’inscription des « gestes d’hospitalité » (sic) de Lampedusa au patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO, il a enregistré et envoyé une vidéo allant dans ce sens à la commission ad hoc. Non sans avoir préalablement, bien sûr, fustigé notre prétendue indifférence à la détresse de ces gens, ce qu’avait déjà eu l’insigne délicatesse de faire, on s’en souvient, son prédécesseur le pape François.

A lire aussi: Une solution simple et consensuelle: les migrants au Vatican

Procès d’intention assez injuste en vérité. Nous ne sommes pas indifférents, nous nous permettons seulement de considérer que nous ne sommes pas – nous autres et nos nations – la seule solution à leurs problèmes. Passons.

Donc, début juillet, attendons-nous à devoir entendre les mêmes mises en cause, la même défense de l’immigration.

Or, il se trouve que le Vatican est aussi un État. Un État européen, occidental. Et que son Souverain pontife, est quant à lui, de ce fait, un chef d’État. Nous avons donc un chef d’État occidental qui se livre très ouvertement, très officiellement, à l’échelle planétaire – urbi et orbi, si vous préférez –  à la promotion de l’émigration massive à destination de nos contrées.

Bref, on peut pronostiquer que, entre un chef d’État qui s’emploie à travailler à cette promotion et un autre qui se dit soucieux du développement d’une religion largement importée dans les bagages de l’immigration ainsi promue, tout devrait se passer au mieux lors de cette visite du 10 avril.

Cela est une bonne nouvelle pour l’ambiance souhaitable dans le cadre des relations diplomatiques entre ces deux entités. Pas sûr que c’en soit une aussi bonne pour la civilisation occidentale et son devenir.

À cet égard, je ne résisterai pas à la tentation de citer une fois de plus ce que dit le prince de Salina – personnage central du roman et du film Le Guépard – à son confesseur jésuite: « Si pour sa survie, l’Église a besoin de nous éliminer, elle nous éliminera. » Il pense alors à sa caste, l’aristocratie italienne, plus particulièrement sicilienne.

Petite phrase à méditer, assurément. Si pour son rayonnement, son développement après des populations désormais les plus nombreuses, les plus influentes de la planète, l’Église se sentait encline à faire quelque peu l’impasse sur l’Occident, irait-elle jusque-là ?

Interrogation dont, me semble-t-il, il serait assez souhaitable que les catholiques de France et d’ailleurs fassent au plus tôt l’une de leurs priorités.

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Quatremer aux enfers

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Le journaliste de Libération Jean Quatremer doit se présenter à un entretien disciplinaire vendredi prochain. Les ressources humaines du journal de gauche lui reprocheraient ses prises de position sur la Palestine et sur l’affaire Traoré. «Les pro-LFI sont à l’offensive», analyse un membre de la rédaction, sous couvert d’anonymat.


Il y a du rififi à Libération. Imaginez que je somme Sud Radio de sanctionner Françoise Degois parce que ses idées me font souffrir. Vous éclateriez de rire et à raison. Erwan Seznec raconte dans Le Point que des salariés de Libération ont organisé une Assemblée générale hier pour exprimer « un malaise, voire un mal-être » causé par des propos de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles du quotidien depuis 40 ans. Ils exigent des sanctions car, disent-ils, « la liberté d’expression ne saurait être le cheval de Troie du racisme ou des discriminations ». Quatremer n’ayant jamais été condamné pour ce type de délit, on se demande ce qu’il a dit qui torture tant ses jeunes collègues. 

Le 11 février sur LCI, il estime, non sans raison, que des propos de Francesca Albanese, Rapporteuse de l’ONU pour la Palestine sont antisémites. Il observe que «la presse de droite» a «couvert la montée de l’antisémitisme», contrairement à «la presse de gauche».

Depuis, il a également reposté un tweet où Geraldine Woessner du Point ironise sur certains jeunes gens de Mediapart ou de Libé qui ont du mal avec la déontologie car malgré la décision de la Cour de cassation, ils refusent d’accepter l’innocence des gendarmes dans la mort d’Adama Traoré.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Les bonnes causes d’Albanese

Pour la jeune garde de Libé, tout ceci est inacceptable. Quand Daniel Schneidermann insulte copieusement Charlie Hebdo, en revanche, ça ne les chagrine pas.

Tout cela finira certainement en eau de boudin. Enfin, c’est probable mais pas absolument certain. La direction du journal prend des pincettes, et promet que la DRH écoutera tous les salariés souffrants. Jean Quatremer est convoqué vendredi, il pourrait écoper d’un simple avertissement, auquel cas il saisirait probablement les prud’hommes.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, elle révèle l’état d’esprit d’une partie de la classe médiatique, notamment des jeunes journalistes. Ils ont Quatremer dans le collimateur car il n’épouse pas la haine d’Israël. Et ne pas haïr l’Etat juif, selon eux, c’est raciste. Pire, il appelle ses confrères à ouvrir les yeux sur l’antisémitisme d’une partie de la « rue » musulmane. Quelle horreur ! Défense de voir ce qu’on voit.

Le plus consternant n’est pas que des journalistes incultes soient dopés à la propagande mélenchoniste mais qu’ils exigent la criminalisation des opinions qu’ils ne partagent pas. C’est une faillite de l’esprit des Lumières et même de l’esprit démocratique qui suppose que chacun accepte d’être blessé par les idées des autres. C’est une conception sentimentalo-policière du débat : il faut interdire les pensées désolantes. Le Gorafi peut fermer boutique.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Patrick Roger

Le parti des gays tradis

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Nigel Farage, chef du Parti Reform D.R.

Le parti de Nigel Farage est en tête des intentions de vote au sein de la population masculine et homosexuelle d’Angleterre. Un phénomène étrange pour un parti connu pour sa défense de la famille traditionnelle.


Avec son éternelle veste Barbour sur le dos et son goût affiché pour la bière brune et le cigare, Nigel Farage, le leader de Reform UK (le nouveau nom du Brexit Party) n’a pas exactement l’image d’un ardent défenseur de la cause LGBT.

Quelle n’a donc pas été la surprise de ses opposants quand, il y a quelques semaines, une enquête commandée par la fondation progressiste More in Common a révélé que 33 % de la population homosexuelle masculine du Royaume-Uni a l’intention de voter pour son mouvement souverainiste lors des prochaines élections, ce qui le place nettement en tête, loin devant les travaillistes (26 %) et les écologistes (22 %). On notera cependant que, toujours d’après le même sondage, les lesbiennes britanniques, elles, ne sont que 12 % à envisager de voter pour la formation de Farage. Difficile, en attendant, d’expliquer pourquoi celui-ci est si populaire outre-Manche parmi les messieurs qui préfèrent les messieurs.

A lire aussi: Ils sont partout

Certes, le numéro trois de Reform UK, l’ancien animateur de télévision David Bull, est ouvertement un membre de la communauté gay. Mais il fait figure d’exception dans un parti qui se flatte de compter parmi ses dirigeants vedettes l’ancien conseiller politique de Boris Johnson, Danny Kruger, connu pour avoir affirmé en 2023 que « la famille normative, structurée par l’union d’un père et d’une mère, est la seule base possible d’une société sûre et prospère ». Interrogé sur cette déclaration, Farage avait plaidé la liberté de conscience de son collègue tout en indiquant n’être pour sa part « en aucun cas un absolutiste en la matière ». En 2013, si son parti avait été le seul à s’opposer à la légalisation du mariage homosexuel, c’était, insistait-il, seulement pour protéger le cadre institutionnel chrétien du pays et non par rejet des minorités sexuelles. Le 12 février, l’Église d’Angleterre vient d’ailleurs de se ranger à son avis. En synode général, elle a décidé d’interdire les bénédictions de couples gay et lesbiens pratiquées dans certaines paroisses « inclusives » depuis quelques années.

David Lisnard broie du lourd

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Le candidat à la présidentielle David Lisnard (Nouvelle Energie) présente son plan anti-bureaucratie, Pavillon Wagram, Paris, le 7 avril 2026. RS.

Le maire de Cannes fait campagne sur le libéralisme économique – un courant de pensée qui n’a malheureusement jamais franchement connu les faveurs des Français. A droite, tout le monde a en mémoire les 3.9% du candidat libéral Madelin à la présidentielle de 2002, note le quotidien Le Monde.


Les images sont chic et choc. Le maire de Cannes, candidat déclaré aux élections présidentielles de 2027, ayant rompu avec éclat voilà peu avec son parti politique, les Républicains, donne ces jours-ci dans le symbole-qui-parle-aux-gens. Du moins l’espère-t-on du côté de ses soutiens.

«Afuera» sur la Croisette

Ainsi, il s’est montré, sourire type jeune premier au bas des marches du festival de sa clinquante ville, occupé à passer à la broyeuse le Code du travail, celui de l’environnement et, pour faire bonne mesure, celui de la commande publique. Il est vrai, qu’avec le sourire de star, l’image, la mise en scène qui marquent, qui frappent les esprits sont de rigueur sur la Croisette.

A lire aussi, Didier Desrimais: Nucléaire or not nucléaire: das ist nicht mehr la question!

Le message est clair. Vive la Liberté, brûlons ce qui pèse, finissons-en avec la bureaucratie castratrice, les normes oppressantes, la jungle labyrinthique des réglementations. Taillons là-dedans à la serpe, allons-y au bulldozer. Ça peut plaire. Oui, parmi ceux qui pensent que la simplification administrative et normative constitue l’alfa et l’omega de la solution aux problèmes de la France d’aujourd’hui, en effet, on est en droit d’applaudir. Alors ces enthousiastes de la première heure chantent « Vive la liberté ! Vade retro paperasse ! »

Cela dit, à entendre ceux qui sont déjà dans les stalles de départ pour 2027, c’est à dire les autres concurrents, tous nous entonnent à peu près la même ritournelle. La simplification administrative semble bien être, à chaque consultation électorale, notre monstre du Loch Ness bien à nous, le mulet de bataille et que les démocraties du monde entier nous envient. Mais si…

Un libéral perdu au pays des ronds de cuir

En fait, le petit secret à deux balles est que M. Lisnard entend revêtir l’armure du chevalier blanc du libéralisme économique, assumé, décomplexé comme se plaisent à revendiquer ses fans. Le Saint-Michel terrassant le dragon de la bureaucratie, le Fly Tox de la fourmilière des normes et règlements, l’Attila des bataillons pléthoriques de la fonction publique.

La démarche en soi est intéressante. On ne le niera pas.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Le socialisme se réduit à faire payer les riches»

À cela près que, derrière les Codes du travail, de l’environnement, de la commande publique, il y a un fort héritage de travaux législatifs, de combats autour d’enjeux de société, qui sont eux-mêmes le produit d’une histoire, la nôtre, de certaines mentalités, celles des Français. Broyer du papier, certes, ça fait de l’image. Est-ce que cela fait un programme présidentiel, chez nous, au pays de Courteline et de Père Ubu?

Pour que cela soit, pour que le pari de M. Lisnard – du moins en l’état actuel de ce qu’on connaît de sa démarche – fonctionne, il faudrait aussi que, précisément, nombre d’habitudes et d’usages français évoluent du tout au tout. Un océan d’habitudes et d’usages, carrément. Il reste donc à savoir si broyer du papier, des Codes et des lois suffit à broyer les pesanteurs mentales qui vont avec.

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Ainsi va la France

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La menace fantôme

Marine Le Pen et Jordan Bardella au Salon de l'agriculture, Paris, 26 février 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Les commentateurs ne parlent que de Jean-Luc Mélenchon mais la véritable reine du jeu s’appelle Marine Le Pen. Tout en incarnant le populisme, le RN surplombe la vie politique française et a plus de chance que LFI d’être présent au second tour en 2027. Face à la colère démocratique, pas sûr que les appels au barrage ou au cordon sanitaire soient alors entendus.


Il est l’astre maudit de la politique française, la figure adorée ou abhorrée qui magnétise et hystérise le débat public. Pas une semaine ne passe sans qu’un magazine mette à la une le caudillo islamo-gauchiste, généralement affublé d’épithètes peu amènes – « illusionniste », « racialiste », « fasciste », « stratège du chaos ». Il est le visage du « péril rouge ». Entre les deux tours des municipales, il n’a été question que des « accords de la honte » conclus entre des Insoumis et des socialistes qui n’en ont d’ailleurs pas tiré grand bénéfice, sauf à Lyon et Nantes. Si le poids politique d’un homme se mesure au volume de salive et d’encre qu’il fait couler et à l’intensité de l’indignation qu’il suscite, Jean-Luc Mélenchon est assurément le plus puissant du pays.

A lire aussi : «Le socialisme se réduit à faire payer les riches»

Sauf que c’est faux. Certes, LFI a conquis plusieurs villes qui sont autant de places fortes de la « Nouvelle France » tant vantée, et qu’on a vue à l’œuvre lors des passations de pouvoir, où des maires battus ont dû quitter les lieux sous escorte. Mais les images sont trompeuses. Pierre Vermeren montre que Bally Bagayoko à Saint-Denis ou Omar Yaqoob à Creil ont été élus par une très faible proportion des habitants. Dans les métropoles, où le mélenchonisme séduit les profs et les étudiants à cheveux bleus qui jouent au Grand Soir place de la République, les Insoumis plafonnent généralement autour de 10 %.

« Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? »

Mélenchon n’a cependant rien perdu de son savoir-faire trotskyste. Surfant sur les scandales qu’il provoque en toute conscience et fort de la bigoterie antifasciste qui est le surmoi des électeurs de gauche, il a installé dans les esprits, en tout cas dans ceux de ses partisans et de pas mal de journalistes, qu’il était l’adversaire naturel de Marine Le Pen ou Jordan Bardella en 2027, et que le deuxième tour serait en quelque sorte le match retour du 21 avril 2002, avec saint Mélenchon terrassant le dragon fasciste – dragon dont il est en réalité le meilleur agent électoral.

Cette perspective a la vertu d’effrayer le bourgeois et votre servante, si bien que la question « Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? » affole les dîners en ville. Or, ce deuxième tour n’a de fortes chances de se produire que si les nombreux prétendants à la candidature, particulièrement à droite, sont assez irresponsables et narcissiques pour lui ouvrir ce boulevard en se pressant sur la ligne de départ, ce qui abaissera mécaniquement le seuil de qualification. En toute hypothèse, Mélenchon n’est jamais qu’un des prétendants dans la course pour la deuxième place du premier tour.

En attendant, l’artiste du buzz et du bruit parvient à faire oublier qu’à l’échelle du pays, le parti de Marine Le Pen pèse bien plus lourd que le sien et que, sauf accident industriel ou très méchant tour des juges (à qui, sait-on jamais, pourrait venir l’envie de s’en prendre à Bardella si Le Pen est empêchée), c’est son candidat qui sera en tête du premier tour en 2027. Marine Tondelier a récemment déclaré que, face au RN, elle voterait pour une chèvre. Face à la coalition des bonnes consciences, de plus en plus de Français sont au contraire prêts à voter pour n’importe quel herbivore à cornes, pour peu qu’il représente le mouvement à la flamme.

Le néolibéralisme réclame l’abolition des frontières

Si on fait abstraction du vacarme quotidien, le phénomène massif, politique et culturel de ces dernières années, tant en France qu’en Europe et aux États-Unis, c’est la croissance régulière d’un vote que les faiseurs d’opinion qualifient d’extrême droite pour le disqualifier, et qu’on appellera faute de mieux populiste, terme qui permet a minima de pointer les caractéristiques communes aux partisans de Trump, Orban, Marine Le Pen ou Meloni.

A lire aussi : Un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme

Marcel Gauchet livre, dans son dernier ouvrage et dans l’entretien qu’il nous accorde, une analyse époustouflante du phénomène qui forme l’armature mentale invisible des sociétés humaines à l’âge démocratique : l’idéologie. On conviendra avec lui que le populisme n’en est pas une, ou pas encore. Pour le philosophe, c’est aujourd’hui le néolibéralisme qui infuse massivement les comportements des animaux politiques que nous sommes, avec sa version de droite focalisée sur la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, et sa version de gauche axée sur l’extension continue des droits individuels – les deux convergeant pour réclamer l’abolition des frontières.

Le populisme est la langue des Somewhere

Face à ce « bloc central idéologique » qui se partage le pouvoir clérical, il y a un peuple, écrit Charles Rojzman, qui « comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du barrage ». Ces ploucs qui n’aiment ni le capitalisme mondialisé, ni le multiculti débridé défient la marche de l’histoire. « On est chez nous », disent-ils à ceux qui se sentent partout chez eux. Or, s’il y a bien une chose que le néolibéralisme (dans l’acception gauchetienne du terme) ne peut tolérer, c’est qu’on critique sa folie migratoire. Cette question centrale pour l’avenir des nations doit impérativement échapper à la délibération démocratique. Pas touche ! Yaël Braun-Pivet décrète tranquillement qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs et à notre Constitution » et que le simple fait de nourrir ce projet place le Rassemblement national « en dehors du champ républicain ». Le populisme n’est pas une théorie ni un projet, mais la langue de ces Somewhere qui, de leurs villes désindustrialisées, de leurs campagnes désertifiées, font feu électoral sur le quartier général pour rappeler leur existence à ceux qui décident.

Personne ne sait si le parti lepéniste brisera un jour le plafond de verre pour accéder au pouvoir, mais à chaque échéance électorale, cette perspective semble un peu plus plausible, aussi est-elle dépeinte par le reste de la classe politique comme une effroyable menace. Le populisme est à la fois le croquemitaine du pouvoir et la mauvaise conscience de régimes représentatifs qui peinent à représenter. Face à ce spectre qui nous hante, comme naguère le communisme, on voit de nouveau se coaliser toutes les puissances culturelles, qui usent du cordon sanitaire et de l’État de droit comme les chasseurs de vampires brandissent gousses d’ail et crucifix. Nous ne savons pas si l’ectoplasme populiste restera le simple acteur des cauchemars de l’élite ou s’il finira par porter un jour le grand collier de la Légion d’honneur dans la salle des fêtes de l’Élysée. Une chose est sûre. Tel Hamlet visité chaque soir par le fantôme de son père, les Français n’échapperont pas à une interrogation existentielle. Être ou ne pas être une nation, là est la question.

Loi Yadan: avoir raison avec Mélenchon

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La députée Caroline Yadan. DR.

Liberté d’expression. La proposition de loi de Caroline Yadan contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme » sera examinée par les députés à partir du 16 avril. Mais elle est déjà très discutée. Elisabeth Lévy a donné son avis dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.


La pétition contre la loi Yadan, visant à lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme », a recueilli plus de 500 000 signatures. Le texte sera discuté la semaine prochaine, mais la bataille de l’opinion fait déjà rage avec tribunes, tweets, indignations, et cette pétition publiée sur le site de l’Assemblée nationale, qui pourrait y être débattue… après l’examen du texte.

Objectif de la loi : lutter contre l’antisémitisme géopolitique devenu tendance depuis le 7-Octobre. « Il y a toujours une bonne raison de haïr les juifs. Aujourd’hui, cette bonne raison se nomme Israël », affirme la députée macroniste. Le texte modifie la loi sur la presse de 1881 en élargissant le délit d’apologie du terrorisme et surtout en interdisant d’appeler « publiquement à la destruction d’un État reconnu par la France ». Ce qui, au passage, protégera aussi la Palestine.

A lire aussi, Charles Rojzman: Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

Le 31 mars, dans Le Point, des personnalités respectables et insoupçonnables comme Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Jean-Michel Blanquer, Élisabeth Badinter ou Boualem Sansal montent au créneau. « Les Français juifs, disent-ils, sont systématiquement renvoyés à Israël. Ils doivent se justifier, se dissocier, s’expliquer. » Tout juif devient une cible, car tenu pour comptable de la politique israélienne : voilà pourquoi ils sont favorables à la loi.

En face, LFI est à l’offensive. La fameuse pétition, sinon téléguidée, a été fortement encouragée par le parti de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan. Les lfistes et ce texte dénoncent une volonté de « faire taire toute voix s’opposant aux assassinats commandés par Israël ».

Le texte est soutenu par les macronistes, LR et quelques socialistes. Ironie du sort, c’est le RN qui fera la décision. Le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella l’a voté en commission, mais des débats internes subsistent.

A ne pas manquer, éditorial: Je me suis fait biaiser

On m’imagine spontanément avec Badinter plutôt qu’avec Mélenchon. J’aimerais être du côté de personnes que j’admire plutôt qu’avec un parti qui, a minima, attise la haine des juifs, et avec des pétitionnaires surtout attachés à leur droit sacré de vomir l’État juif, jugé par eux bien plus criminel que toutes les dictatures du monde. Je n’oublie nullement les blagues jeanmarie-lepénistes de Jean-Luc Mélenchon. Et cet antisémitisme à bonne conscience, que rien n’arrête, devrait tous nous alarmer.

Mais, quoi qu’en disent Badinter et les autres, cette loi va « réguler les opinions ». Or on ne combat pas les mauvaises idées au tribunal. C’est gênant par principe, et politiquement inefficace. Aucune loi n’a jamais enrayé le racisme, l’antisémitisme ou l’homophobie. La loi Yadan n’empêchera pas le torrent de boue numérique et convaincra, de plus, les esprits faibles qu’on n’a pas le droit de dire du mal des juifs parce qu’ils ont le bras long…

Dans les milieux juifs et les institutions monte une petite musique : « vous faites le jeu de LFI ». Désolée, je refuse de me laisser dicter mon opinion par les Insoumis. Et cette injonction à l’unanimité n’est pas très raccord avec l’histoire d’un peuple qui, depuis 5 000 ans, a fait de la controverse une façon de vivre et de penser.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Ces guerres si viles

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Vue de la ville et du port de Granville, assiégé par les Vendéens, au moment où ses habitants dévouent la basse ville aux flammes, pour en chasser les rebelles, peinture de Jean-François Hue, 1800. DR.

Jean-Christophe Buisson et Jean Sévillia publient Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours[1]. Un ouvrage hautement recommandable.


Londres, le 4 janvier 1642. Charles Ier Stuart, souverain encore sûr de son droit, vient arrêter en personne quatre parlementaires en pleine chambre des communes, déclenchant la première guerre civile de son pays.

Charleston (Caroline du Sud), le 12 avril 1861. Le canon sudiste fait feu sur Fort Sumter et ouvre le plus sanglant conflit intérieur de l’histoire américaine.

Beyrouth, le 13 avril 1975. Une fusillade dans un bus du quartier chrétien d’Ain El Remmaneh précipite le Liban dans d’interminables hostilités inter-religieuses.

Kigali, le 3 avril 1994. Après avoir annoncé que l’avion du président Habyarimana a été abattu, Radio Mille Collines invite ses auditeurs Hutus à prendre les armes contre les Tutsis et diffuse des listes de personnes à exécuter. Un génocide vient de débuter.

Ainsi commencent les guerres civiles : par un geste, un incident, une escarmouche, un coup de feu, parfois une simple maladresse qui fissure soudain le vernis du vivre-ensemble. Ce sont ces instants inauguraux, ces drames fondateurs où une nation se défait que traquent Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla dans la somme qu’ils viennent de faire paraître.

Avec une vingtaine d’études, chacune confiées à un spécialiste, l’ouvrage balaie large : guerres religieuses (Huguenots en France, Christeros mexicains, affrontements libanais), guerres dynastiques (la Fronde quand Louis XIV avait cinq ans, l’Angleterre des Stuarts, les guerres carlistes espagnoles), guerres civiles révolutionnaires (la Grèce en 1947, la Vendée, la Russie de 1917),  guerres civiles coloniales (Algérie, Irlande), décoloniales (Angola, Algérie des années quatre-vingt-dix) sans oublier les guerres de partition, comme la Sécession américaine ou l’éclatement yougoslave.

Mais qu’est-ce exactement qu’une guerre civile ? Le concept, reconnaissent les auteurs, est presque un oxymore. Guerre entre civils, sans militaires ? Guerre sans armée ? Guerre intérieure, sans véritable frontière, uniforme distinct ou ligne de front lisible ?  Les mots eux-mêmes hésitent ou bégaient. On parlait pudiquement « d’évènements » en Algérie hier, de « troubles » en Irlande du Nord aujourd’hui encore.

Les guerres les plus cruelles

Comment naissent ces fractures ? Rarement par surprise.La mèche ne prend que si le baril est bien plein ; souvent rempli par des décennies de rancunes, de divorces culturels, d’impasses politiques et d’affrontements diffus…

La guerre de Sécession fut certes celle de l’esclavage, mais d’abord l’échec d’un compromis fédéral entre deux Amériques devenues étrangères l’une à l’autre: un sud pastoral qui confondait féodalité et servilité et rêvait d’Arcadie médiévale sous le soleil de Géorgie ; un Nord convaincu d’incarner le progrès moral, industriel et marchand de l’humanité.

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En Algérie, dans les années 1990, derrière la guerre civile se profilait le conflit entre nationalisme arabe issu du FLN et réislamisation militante. C’est souvent la même mécanique: des peuples qui pensaient vivre dans le même pays découvrent qu’ils n’habitent plus le même monde, ni le même univers mental.

A qui profite alors la guerre civile ? Souvent à ceux qui restent officiellement (et hypocritement) hors du conflit. Les guerres de religion françaises ont permis à l’Espagne d’affronter les puissances protestantes sur le terrain de jeu hexagonal. La Guerre froide se joua largement par guerres civiles interposées en Grèce, en Chine ou en Angola. Jean Sévillia formule une logique simple : « les guerres civiles naissent souvent de la faiblesse des Etats. » Faiblesse extérieure notamment quand l’Etat est impuissant à empêcher les puissances de s’en servir comme terrains de jeu.

Pourquoi ces guerres sont-elles souvent les plus cruelles ?Vertiges des chiffres : près de 10 millions de Russes sont morts à cause de la révolution d’Octobre entre 1917 et 1924. Le monceau de cadavres est, lui, difficilement quantifiable en Chine. Quant à la guerre de Vendée, elle fut un tel carnage qu’on hésite encore à la qualifier de génocide. Et la Commune : « elle entre dans l’histoire de France comme l’évènement qui a concentré le plus de violence massive dans un minimum de temps et d’espace. »

Pourquoi tant de haine ? Si tirer sur l’envahisseur peut relever d’un instinct défensif, il faut une bonne dose de conviction pour tuer son voisin, son cousin, son frère… injectée après une opération mentale subtile et terrible. On oublie la ressemblance du voisin, du frère, du beau-frère, du cousin, de l’épicier. Et on ne voit plus le proche mais l’hérétique, le traître, le renégat, le parjure, l’ennemi du peuple, le saboteur de l’humanité radieuse.

Les soldats réguliers peuvent conduire la guerre sans haine ; les francs-tireurs la font toujours avec passion. Et puis il y a tout le prosaïque : au prétexte de tuer le parangon d’une idée mauvaise, on abat le mauvais payeur, le créancier mal réglé, l’amant adultère voire le voisin bruyant… Souvent des jalousies, haines ou rivalités anciennes qu’une bonne guerre civile autorise à solder. Quand l’Etat s’effondre et qu’il n’y a plus d’arbitre, l’arbitraire reprend son bon droit. Chacun devient son propre flic, son propre juge, son propre bourreau.

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Comment se termine une guerre civile ? Le plus souvent par l’écrasement de l’adversaire. Vendée crucifiée entre deux colonnes infernales, Commune fusillée au Père Lachaise, Confédération sudiste capitulant à Appomattox… Les guerres civiles ne s’arrêtent jamais totalement. La politique redevient parfois la continuation de la guerre civile par d’autres moyens, notamment mémorielles : les statues confédérées continuent d’enflammer l’Amérique, le gouvernement socialiste espagnol n’arrêtera pas avant d’avoir débaptisé la dernière impasse « Primo de Rivera », l’Algérie indépendante reste prisonnière de la légitimité guerrière de la caste FLN.

Le pays des guerres de religion

Alors la France est-elle spécifiquement un pays de guerre civile ? On pourrait le croire oui. Villages gaulois, guerres féodales, Armagnacs contre Bourguignons,Saint Barthélémy, Fronde, Révolution et Vendée, Commune, guerre d’Algérie… Peine perdue que le sage Georges Pompidou ait appelé « à jeter un voile sur ces temps où les Français ne s’aimaient pas », le collectif réserve quatre entrées aux affrontements franco-français.

Ces conflits ne furent peut-être pas les plus meurtriers et n’atteignent pas les chiffres de la Chine, du Rwanda, ni même de la Sécession américaine. Mais leur qualité propre n’est pas dans le qualifiable : en France on ne s’y entretue moins pour la tribu que pour l’absolu : Dieu, le roi, la liberté ou l’humanité.

L’Algérie rappelle que les absolus ne meurent jamais tout à fait : après le nationalisme, le divin est revenu en force. D’abord avec la décennie noire algérienne ; peut-être demain importé sur l’hexagone. On se souvient de Gérard Collomb quittant Beauvau en 2018 : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, moi je crains que demain nous vivions face à face. J’ai peur que nous soyons devant des problèmes immenses. » Le maire de Lyon parlait des banlieues. Prophétie terrible et vite oubliée ; l’actualité de sa ville lui redonne un étrange relief.

384 pages

Les guerres civiles

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[1] Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours, ouvrage collectif dirigé par Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla (Perrin).

Même Delogu parvient à se mettre les islamistes à dos

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RS.

Joies du vivre-ensemble. Le député islamo-gauchiste de Marseille Sébastien Delogu se prend les pieds dans le tapis de prière. Le voilà tourmenté par des internautes après avoir fait un baise-main interdit par la religion qu’il passe son temps à courtiser.


Sébastien Delogu, député La France insoumise des Bouches-du-Rhône, pensait faire un geste symbolique magnifique. Le 4 avril dernier, il a publié sur les réseaux sociaux une photographie le montrant en compagnie d’une femme voilée. Sur le cliché, il lui baise la main avec un sourire. Il est à la fameuse manifestation de Saint-Denis de Bally Bagayoko.

«Ma nouvelle France »

Le geste, qui se voulait sans doute chaleureux et « inclusif », a malheureusement rapidement tourné au cauchemar. En quelques heures, le député s’est retrouvé submergé par une vague d’insultes voire de menaces de mort venues d’une partie de la communauté musulmane qu’il fréquente habituellement. Selon les règles strictes de l’islam rigoriste, un homme ne doit pas toucher – et encore moins baiser la main – une femme qui n’est pas son épouse ou une proche parente (mahram). Cette règle découlerait notamment du verset 31 de la sourate An-Nur (24:31) du Coran. Le geste a donc été perçu par certains radicaux comme une provocation, un manquement grave aux codes religieux, voire une forme d’humiliation. Les messages ont déferlé sur les réseaux sociaux: insultes, appels à la violence, menaces explicites de mort…

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Pour ceux qui ne passent pas leur temps sur X ou Instagram, précisons le contexte. Sébastien Delogu n’est pas n’importe quel élu : il fait partie de la galaxie LFI, formation qui a fait du soutien aux causes palestiniennes et de l’alliance avec une partie de l’électorat musulman un pilier de sa stratégie électorale, notamment dans les quartiers populaires de Marseille et des Bouches-du-Rhône. Courtiser cette base électorale fait partie de sa ligne politique depuis quelques années. Le baise-main était sans doute destiné à montrer qu’il était « proche du peuple », « respectueux des cultures », en phase avec cette « nouvelle France » qu’il appelle de ses vœux. Sauf que cette fois, la flatterie a été reçue comme une insulte.

Le retour de bâton inévitable

Ce qui se passe là n’est pas un simple incident de réseaux sociaux. C’est la démonstration, en direct et crue, des limites de la stratégie LFI: on ne peut pas indéfiniment caresser l’islam politique dans le sens du poil en espérant qu’il reste docile et reconnaissant. Sébastien Delogu découvre à ses dépens ce que beaucoup d’observateurs lucides savent depuis longtemps: l’islamisme rigoriste n’est pas un partenaire. C’est une idéologie qui a ses propres codes, ses propres exigences, et qui ne tolère aucune entorse, même symbolique.

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L’ironie est particulièrement savoureuse: le même député qui défile contre « l’islamophobie » et accuse la droite de stigmatiser les musulmans se fait menacer de mort par les plus radicaux de ceux qu’il courtise avec tant d’ardeur. Et la gauche, dans son ensemble, reste étrangement silencieuse. Pas de tribune collective, pas de grande indignation médiatique, pas de cortège pour défendre « la liberté de geste » du député. On préfère manifestement ne pas froisser une base électorale qui pèse désormais lourd dans certains bureaux de vote du pays.

L’affaire révèle surtout l’impasse dans laquelle s’est enfermée la gauche insoumise: elle a choisi de flatter un communautarisme qui ne partage ni ses valeurs ni ses codes, pensant pouvoir l’instrumentaliser contre la « droite fasciste ». Elle découvre aujourd’hui qu’elle a ouvert la boîte de Pandore et que les alliés d’hier peuvent très vite devenir les censeurs de demain. La République une et indivisible n’a pourtant pas à s’adapter aux exigences religieuses les plus strictes. C’est l’inverse qui devrait prévaloir. Le baise-main de Delogu n’était peut-être qu’un geste maladroit ; les menaces qu’il a reçues, elles, sont la preuve que le communautarisme ne négocie rien. Il impose. Et c’est bien là tout le problème.

Portraits codés au Petit Palais

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Jean-Jacques Henner : Eugénie Marie Gadiffet Caillard dite Germaine Dawis 1892 / Petit Palais

L’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais est une réussite. Difficile cependant de l’apprécier à sa juste valeur tant elle est infusée d’un discours féministe lassant qui impose ses grilles de lecture convenues et malvenues.


Il n’est pas illégitime en soi, bien sûr, de puiser dans les pléthoriques réserves des collections historiques du Petit Palais, pour rassembler, le temps d’une exposition, peintures, sculptures, arts décoratifs, arts graphiques, photographies, portraits-charges et  autres supports variés où les artistes, « de Gustave Courbet à Annette Messager » dixit le sous-titre, posent en effigies, se mettent en scène dans leur atelier, se représentent entre eux ou s’affirment, tantôt dans leurs filiations aux maîtres du passé, tantôt dans cette singularité narcissique si propre à la création contemporaine…

Une exposition féministe ?

Extensible à l’infini, le champ esthétique de l’autoportrait et de ses déclinaisons (portraits croisés, collectifs, en famille, etc.) pourrait se conjuguer de bien des manières, aussi bien dans la durée historique que dans l’espace géographique. Aussi bien, exclusivement féminin, – ce qui en l’espèce n’a rien d’anodin semble-t-il – le commissariat de l’exposition se devait-il de choisir un angle d’approche, quitte à adjoindre, à l’exhumation bienvenue de ce corpus « maison », un certain nombre de prêts extérieurs, au demeurant franco-français pour la plupart. Mais surtout, en phase avec les préoccupations supposées de l’époque, des œuvres d’« artistes- femmes » (sic) d’aujourd’hui – exit les artistes contemporains du sexe fort, donc.  Pourquoi pas? Les intentions sont pures ; un tel marquage idéologique, cependant, ne laisse pas d’interroger.

Personne aujourd’hui ne s’offusque que, encensés en leur temps, des légions de rapins académiques qui volontiers se peignaient alors à l’huile, en frac noir et arborant rosette à la boutonnière, soient pour la plupart, à présent, engloutis dans un relatif oubli –  Charles Cottet, Charles Léandre, Jean-François Gigoux, Jules-Alexandre Grün, Lucien Simon, Jean-Joseph Benjamin-Constant, Joseph-Félix Bouchor, Léon-Maxime Faivre, Alfred-Louis Bahuet… Belle et légitime opportunité de les (re)découvrir dans l’enceinte de l’exposition, et jusque sur les cimaises des collections permanentes. La pelote « portraits d’artistes » se déroule potentiellement à l’infini. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Jacques-Emile Blanche:  éminent portraitiste, il ne s’est pas seulement représenté lui-même (cf. l’excellent Autoportrait à la casquette, seule de ses toiles présentée ici, sauf erreur): Blanche a peint Manet, Degas, Matisse, Cézanne (sans compter ses célèbres portraits d’écrivains –  Barrès, Gide, Cocteau, Proust…- ou de musiciens – Debussy, Stravinsky)… On aurait pu imaginer une salle entière à lui seul consacrée! Bref, le contrepoint écarte plus qu’il n’agrège, tant le réservoir d’images est immense!

Jacques-Emile Blanche, Autoportrait à la casquette, vers 1890 / Petit Palais

Enigmatique, injuste sans doute, la postérité accorde inégalement ses hommages :  pour un Maurice Denis, un Vuillard, un Puvis de Chavannes, un Jean-Louis Forain, un Courbet, un Jacques-Emile Blanche, un Hippolyte Flandrin, un Alfred Stevens, voire un Henri Gervex, un Carolus-Duran ou un Georges Clairin – encore (re)connus pour de bonnes ou de mauvaises raisons – , combien d’artistes disparus ne parlent plus guère en 2026 qu’aux spécialistes, héritiers ou collectionneurs? Légitime pour l’artiste – mâle, la cruauté de la postérité ne le serait-elle pas tout autant pour l’autre sexe?

Mais c’est qu’une intention directrice fondamentale préside à cette sélection arbitraire : faire apparaître à tout prix « l’Artiste-Femme ». Et, dès lors, y incorporer quelques figures et stars de l’art contemporain – Nan Goldin, Annette Messager, Sophie Calle, Anne et Patrick Poirier, bien sûr, ou l’évitable Camille Henrot, -cf. le bronze intitulé « Mon Corps de femme » (2019) – mais encore la malicieuse Hélène Delprat, laquelle d’ailleurs, à distance de la virtuosité coloriste propre à ses grands formats peints chargés d’un onirisme captivant, s’ingénie ici à un exercice d’acide autodérision, en s’incarnant, mise très exactement comme elle l’est dans la vraie vie, dans une sculpture en résine à l’échelle 1, digne du Musée Grévin – savoureuse ironie par rapport au discours porté par le commissariat de l’exposition…

Camille Henrot, Mon corps de femme / Photo Archives Mennour 2019

Statistiques infamantes

De fait, Camille Viéville, « historienne de l’art indépendante et autrice (sic) », ne manque pas de souligner dans un texte du catalogue combien les femmes, soumises comme l’on sait à « une longue invisibilisation », continuent d’alimenter les statistiques infâmantes: « En 2021, 71% des artistes ayant fait l’objet d’une acquisition par un Fonds régional d’art contemporain sont des hommes ». Comme quoi, CQFD, « les inégalités perdurent »… A quand la parité dans les arts – comme c’est la règle dans la fonction publique? 

Heureusement, la lutte continue: « si les femmes ont été empêchées, elles n’ont toutefois pas cessé de contourner les obstacles pour créer, coûte que coûte », se réjouit l’auteur. Une posture idéologique quelque peu attendue et décidément envahissante contamine ainsi le propos de Visages d’artistes. Au lieu de prendre les artistes en otage d’une propagande féministe assénée avec toute la lourdeur convenue, pourquoi le Petit Palais ne s’est-il pas contenté, tout simplement, de puiser dans ses réserves?         


A voir : exposition Visages d’artistes. Petit Palais, Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.

A lire : catalogue Visages d’artistes. Sous la direction de Annick Lemoine, Stéphanie Cantarutti, Anne-Charlotte Cathelineau, Sixtine de Saint-Léger. 144p., 100 illustrations env. Paris Musées/ Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

Rencontres et Conférences associées: Marie Darrieussecq et Françoise Pétrovitch, le 11 avril, de 17h à 18h ; Laure Adler et Nina Childress, le 13 juin, de 17h à 18h ; Anne Berest, le 18 juin de 12h30 à 13h30. En partenariat avec le Comité d’histoire de la Ville de Paris: Exposer, se réinventer. La photographie comme laboratoire de l’identité au XXè siècle, par Doriane Molay, le 22 mai à 12h30 ; Se collectionner au XIXè siècle, par Manuel Charpy, le 12 juin à 12h30.

Sky is not the limit

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Jean-Marc Jancovici D.R.

Jean-Marc Jancovici est péremptoire: les ressources mondiales ont atteint leurs limites, et la “croissance verte” n’est qu’une faribole. Aussi, il prône la décroissance. Cependant ne réalise-t-il pas une erreur de trois ordres?


Membre du Haut Conseil pour le climat, omniprésent dans les médias, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici n’aime pas l’idée de croissance verte. Pour la disqualifier et laisser entendre que la décroissance s’impose pour des raisons de physique, il recourt régulièrement à des notions de thermodynamique. En substance, il affirme que la croissance économique, en transformant des ressources naturelles, crée de l’ordre au sein de la société humaine et que, conformément au second principe de la thermodynamique – qui dit que, dans un système clos, le désordre ne peut qu’augmenter –, cet ordre interne en augmentation implique une hausse encore plus grande du désordre dans l’environnement. Jancovici en conclut que la croissance se paye toujours de dégradations environnementales et qu’elle ne peut donc pas continuer. Dès lors, selon lui, la croissance verte serait physiquement impossible. Jancovici a beau être péremptoire, il se fourvoie.

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Son erreur est de trois ordres. D’abord, la Terre n’est pas un système clos. Nous vivons sous un flux continu d’énergie solaire qui peut permettre de maintenir et d’accroître un ordre local. Ensuite, il n’est pas exact d’assimiler impact sur l’environnement et dégradation de ce même environnement. Depuis que l’humanité transforme son environnement pour développer son économie, elle l’a rendu davantage propice à son propre épanouissement que l’inverse ; sinon, la population humaine diminuerait au lieu d’augmenter. Enfin, Jancovici oublie la notion de temporalité propre à tout processus physique. Quand bien même la thermodynamique dirait que l’activité économique dégrade l’environnement, elle serait muette sur le temps qu’il faudrait pour que cette dégradation impacte significativement l’humanité. La croissance pourrait donc durer encore des siècles ou des millénaires, avant d’atteindre ses limites. Autrement dit, la thermodynamique ne nous oblige pas à renoncer à la croissance dès aujourd’hui. Brandir le second principe pour impressionner les novices est ainsi un comble, pour quelqu’un dont la réputation repose précisément sur sa compétence scientifique.

Comment rendre l'écologie désirable ?

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Emmanuel Macron attendu à Rome

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Le Pape Léon XIV avec des basketteurs américains au Vatican, le 8 avril 2026 © Grzegorz Galazka/SIPA

Le président français rencontrera pour la première fois Léon XIV vendredi au Vatican.


Avec environ une semaine de retard sur les cloches qui, elles, se rendent dans la Ville Sainte en toute fin de Carême, ce n’est que le 10 avril que le président de la République sera une nouvelle fois reçu au Vatican par le Saint-Père, le Pape Léon XIV.

Quelques jours après le pèlerinage des cloches donc, mais aussi quelques jours après que M. Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur de l’actuel gouvernement, se sera fait, solennellement, à la Grande Mosquée de Paris, le porteur d’un message de ce même Emmanuel Macron, affirmant que le président avait le plus grand souci du « développement » (sic) de l’islam en France. Paroles douces, indéniablement, aux oreilles des membres de la communauté musulmane du pays. Quelque sept ou huit millions d’âmes aujourd’hui, croit-on savoir.

Paroles douces également aux oreilles du chef de l’Église catholique romaine ? Allez donc savoir ? Nous verrons bien à l’issue de l’audience ce qu’il en aura pensé et quels commentaires il aura bien voulu en livrer.

Prenant le risque de m’avancer un brin, je m’autorise à imaginer que sa réprobation – si réprobation il y a – ne sera qu’extrêmement tempérée.

Le Vatican ne nous annonce-t-il pas en effet que le Pape, le 4 juillet prochain, se rendra de nouveau à Lampedusa, cette île du sud de l’Italie où viennent s’échouer les embarcations de migrants ?

On connaît d’avance la teneur des prédications qui seront tenues à cette occasion. Elles s’inscriront dans le droit fil de l’initiative prise par le Pape l’automne dernier lorsque, afin de favoriser de toute son autorité morale et politique l’inscription des « gestes d’hospitalité » (sic) de Lampedusa au patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO, il a enregistré et envoyé une vidéo allant dans ce sens à la commission ad hoc. Non sans avoir préalablement, bien sûr, fustigé notre prétendue indifférence à la détresse de ces gens, ce qu’avait déjà eu l’insigne délicatesse de faire, on s’en souvient, son prédécesseur le pape François.

A lire aussi: Une solution simple et consensuelle: les migrants au Vatican

Procès d’intention assez injuste en vérité. Nous ne sommes pas indifférents, nous nous permettons seulement de considérer que nous ne sommes pas – nous autres et nos nations – la seule solution à leurs problèmes. Passons.

Donc, début juillet, attendons-nous à devoir entendre les mêmes mises en cause, la même défense de l’immigration.

Or, il se trouve que le Vatican est aussi un État. Un État européen, occidental. Et que son Souverain pontife, est quant à lui, de ce fait, un chef d’État. Nous avons donc un chef d’État occidental qui se livre très ouvertement, très officiellement, à l’échelle planétaire – urbi et orbi, si vous préférez –  à la promotion de l’émigration massive à destination de nos contrées.

Bref, on peut pronostiquer que, entre un chef d’État qui s’emploie à travailler à cette promotion et un autre qui se dit soucieux du développement d’une religion largement importée dans les bagages de l’immigration ainsi promue, tout devrait se passer au mieux lors de cette visite du 10 avril.

Cela est une bonne nouvelle pour l’ambiance souhaitable dans le cadre des relations diplomatiques entre ces deux entités. Pas sûr que c’en soit une aussi bonne pour la civilisation occidentale et son devenir.

À cet égard, je ne résisterai pas à la tentation de citer une fois de plus ce que dit le prince de Salina – personnage central du roman et du film Le Guépard – à son confesseur jésuite: « Si pour sa survie, l’Église a besoin de nous éliminer, elle nous éliminera. » Il pense alors à sa caste, l’aristocratie italienne, plus particulièrement sicilienne.

Petite phrase à méditer, assurément. Si pour son rayonnement, son développement après des populations désormais les plus nombreuses, les plus influentes de la planète, l’Église se sentait encline à faire quelque peu l’impasse sur l’Occident, irait-elle jusque-là ?

Interrogation dont, me semble-t-il, il serait assez souhaitable que les catholiques de France et d’ailleurs fassent au plus tôt l’une de leurs priorités.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Quatremer aux enfers

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Le journaliste Jean Quatremer photographié en 2019 © BALTEL/SIPA

Le journaliste de Libération Jean Quatremer doit se présenter à un entretien disciplinaire vendredi prochain. Les ressources humaines du journal de gauche lui reprocheraient ses prises de position sur la Palestine et sur l’affaire Traoré. «Les pro-LFI sont à l’offensive», analyse un membre de la rédaction, sous couvert d’anonymat.


Il y a du rififi à Libération. Imaginez que je somme Sud Radio de sanctionner Françoise Degois parce que ses idées me font souffrir. Vous éclateriez de rire et à raison. Erwan Seznec raconte dans Le Point que des salariés de Libération ont organisé une Assemblée générale hier pour exprimer « un malaise, voire un mal-être » causé par des propos de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles du quotidien depuis 40 ans. Ils exigent des sanctions car, disent-ils, « la liberté d’expression ne saurait être le cheval de Troie du racisme ou des discriminations ». Quatremer n’ayant jamais été condamné pour ce type de délit, on se demande ce qu’il a dit qui torture tant ses jeunes collègues. 

Le 11 février sur LCI, il estime, non sans raison, que des propos de Francesca Albanese, Rapporteuse de l’ONU pour la Palestine sont antisémites. Il observe que «la presse de droite» a «couvert la montée de l’antisémitisme», contrairement à «la presse de gauche».

Depuis, il a également reposté un tweet où Geraldine Woessner du Point ironise sur certains jeunes gens de Mediapart ou de Libé qui ont du mal avec la déontologie car malgré la décision de la Cour de cassation, ils refusent d’accepter l’innocence des gendarmes dans la mort d’Adama Traoré.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Les bonnes causes d’Albanese

Pour la jeune garde de Libé, tout ceci est inacceptable. Quand Daniel Schneidermann insulte copieusement Charlie Hebdo, en revanche, ça ne les chagrine pas.

Tout cela finira certainement en eau de boudin. Enfin, c’est probable mais pas absolument certain. La direction du journal prend des pincettes, et promet que la DRH écoutera tous les salariés souffrants. Jean Quatremer est convoqué vendredi, il pourrait écoper d’un simple avertissement, auquel cas il saisirait probablement les prud’hommes.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, elle révèle l’état d’esprit d’une partie de la classe médiatique, notamment des jeunes journalistes. Ils ont Quatremer dans le collimateur car il n’épouse pas la haine d’Israël. Et ne pas haïr l’Etat juif, selon eux, c’est raciste. Pire, il appelle ses confrères à ouvrir les yeux sur l’antisémitisme d’une partie de la « rue » musulmane. Quelle horreur ! Défense de voir ce qu’on voit.

Le plus consternant n’est pas que des journalistes incultes soient dopés à la propagande mélenchoniste mais qu’ils exigent la criminalisation des opinions qu’ils ne partagent pas. C’est une faillite de l’esprit des Lumières et même de l’esprit démocratique qui suppose que chacun accepte d’être blessé par les idées des autres. C’est une conception sentimentalo-policière du débat : il faut interdire les pensées désolantes. Le Gorafi peut fermer boutique.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Patrick Roger