Danse. Deux artistes japonais évoquent avec passion le mythe de Tristan et Yseult. Une réussite, mais…
De la sculpture plutôt que de la danse: toute la première partie de Tristan und Isolde est une suite de sculptures mouvantes incarnées successivement par la danseuse Rihoko Sato et le chorégraphe Saburo Teshigawara (Sato Rihoko et Teshigawara Saburo, en bon japonais) dans un univers sombre où d’immenses rideaux noirs évoquent les voiles du navire sur lequel, victimes d’un philtre, Tristan et Yseult s’éprendront l’un de l’autre.
Hors du temps
Des sculptures magnifiques, chantournées, torturées, comme taillées dans des bois précieux, et qui font ressembler la prodigieuse Rihoko Sato à des monstres sacrés comme Mary Wigman (1886-1973) ou comme Martha Graham (1894-1991). Elle qui a chorégraphié ce qu’elle interprète est superbe comme savent l’être ces femmes déjà belles dans leur jeunesse enfuie, mais plus belles encore quand leur visage et leur corps ont été enluminés par l’existence. Quelle se fige un instant dans une attitude tourmentée ou qu’elle déploie en virtuose une gestuelle puissante, elle se métamorphose en figure d’un expressionisme aussi fascinant qu’il est hors du temps.
Au fil des années, curieusement, Saburo Teshigawara ressemble toujours davantage à la momie d’Adèle Blanc-Sec telle que l’a dessinée l’illustrateur Tardy. Mais le prodige qu’il a été demeure exceptionnel, même s’il faut reconnaître qu’il fait assez pâle figure face à l’implacable rayonnement de sa partenaire.
Ce méandreux duo entre des êtres qui s’attirent l’un l’autre sans pouvoir se rejoindre, sans parvenir jamais à s’unir, est une très belle transposition du mythe de Tristan et d’Yseult. Elle s’épanouit dans une esthétique mêlée d’expressionnisme allemand et de gestuelle fortement teintée de japonité qu’on pourrait retrouver dans les plus beaux films produits par l’empire du Soleil levant ou dans les tortures de la danse butô.
N’oubliez pas vos boules Quies
C’est la partition de Tristan und Isolde qui accompagne de bout en bout l’ouvrage. Evidemment sublime, mais découpée avec une barbarie assez difficile à digérer, la musique wagnérienne est bien la seule à permettre que s’épanouisse au mieux le duo. Mais on la fait hurler, cette musique, avec une intensité sonore qui conviendrait au Théâtre antique d’Orange et non au cadre restreint de la Salle Firmin Gémier du Théâtre de Chaillot. Cette naïveté funeste de néophytes persuadés que faire beugler ses compositions c’est servir Wagner, cette ignorance aussi des techniciens du théâtre qui devraient savoir maîtriser le niveau sonore, en rendent l’audition insupportable. C’est le seul vrai reproche que l’on puisse faire à cette double création de Rihoko Sato et de Saburo Teshigawara dont l’écriture est si saisissante et si parfaitement belle.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…
G. Lenotre (1855-1935) n’a jamais eu la cote auprès des historiens « sérieux », ceux qui suivent la conduite universitaire, le dogme d’une école ou d’une idole. N’étant pas sorti de ce moule, Lenotre, Louis-Léon Théodore Gosselin pour l’état civil, s’est inventé une carrière d’historien en toute liberté. Sa rigueur, ses intuitions, sa curiosité et sa sensibilité lui ont permis de construire une œuvre jusque-là inédite : une histoire de France par le trou de la serrure. En privilégiant les à-côtés aux documents officiels, en épluchant le « pittoresque des grimoires », « la minutie des actes notariés, papiers de greffes et inventaires après décès », il est devenu le grand historien de la petite histoire. Et en doublant systématiquement ses consultations d’archives par des visites in situ, il s’est imprégné du génie des lieux pour mieux les faire parler. En son temps, il était encore possible de pousser la porte de l’appartement de Robespierre ou de celui de Danton… Sans l’avoir vécue, G. Lenotre a raconté la Révolution française comme s’il l’avait vue. Il est l’historien de ses détails : les massacres, les exécutions, les petitesses de chacun dans la tourmente. La lecture de ses livres incroyablement documentés est glaçante[1].
On retrouve ce regard attentif au quotidien dans Existences d’artistes. Il cherche et trouve l’anecdote dans la vie de Molière, Fénelon, Voltaire, Diderot ou Chardin, mais il s’intéresse surtout à ceux qui n’intéressent personne. Ainsi explore-t-il la vie de ces hommes de lettres ou de sciences qui, au xviiie siècle, achetaient une charge à la cour pour asseoir leur notoriété sociale. Tel M. Arnault, fin lettré et latiniste réputé (futur académicien) qui devient valet de Garde-Robe chez Monsieur, comte de Provence, frère du roi, en 1787. Au service du prince se trouvent, parmi d’autres savants, François Sylvestre, auteur d’un Mémoire sur les effets de l’électricité par rapport aux végétaux, et Parfait Duruflé, écrivain alors estimé et rédacteur au Journal encyclopédique. Mais ces intellos jouant aux serviteurs d’occasion étaient d’une extrême maladresse, maltraitant parfois sans le vouloir leur protecteur en l’aidant à enfiler un bas ou une chemise. Et les grands seigneurs qui se battaient pour être officier du Gobelet, porte-chaise d’affaires ou inspecteur de la Bouche étaient tout aussi gauches. G. Lenotre en conclut que « le roi de France était l’homme le plus mal servi du monde » !
De son ton badin, l’historien explore les logements et ateliers d’artistes qui occupaient les étages inférieurs de la grande galerie du Louvre – de Henri IV à Napoléon Ier, il y régna une invraisemblable anarchie. Il ressuscite les soirées données au château de Grillon, à Dourdan, par Jean-François Regnard, dramaturge oublié au sujet duquel Voltaire disait : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière. » Et l’on découvre les vies de Charles Brifaut et Robert Challes, de savoureux objets de curiosité.
G. Lenotre a balisé ces pistes en pionnier ; elles mériteraient aujourd’hui d’être approfondies par de dignes successeurs.
Existences d’artistes. De Molière à Victor Hugo, G. Lenotre, Grasset, 1940.
[1] Lire notamment : Les Quartiers de Paris pendant la Révolution, Les Massacres de Septembre, Les Noyades de Nantes, La Captivité et la Mort de Marie-Antoinette, La Guillotine sous la Terreur.
Dans Woman and Child, Saeed Roustaee transforme le deuil d’une mère en une enquête déchirante où la quête de vérité révèle mensonges, tabous et fissures profondes de la société iranienne actuelle. Au bord de l’implosion, comme chacun sait.
Un mélodrame persan ? Alors que le monde, stupéfait, n’a pas fini de mesurer l’ampleur des atrocités commises sur son propre peuple par l’immonde régime des mollahs, Woman and Child, le dernier film de Saeed Roustaee (qui vient après La loi de Téhéran en 2019, et Leila et ses frères en 2022), pourrait sembler d’une médiocre cruauté, en comparaison.
Le film commence comme une comédie. Aliyar, espiègle adolescent de 14 ans, bondissant et virevoltant, n’est pas un premier de la classe très discipliné. Malgré les plaidoiries de Mahnaz, sa mère, divorcée d’un premier mariage et qui travaille dans un hôpital (dans le rôle, Parinaz Izadyar, comédienne fétiche du cinéaste), le garçon incontrôlable, bientôt exclu provisoirement du collège, est finalement confié à son grand-père, ainsi que sa petite sœur, une fillette, ce sur fond de discordes familiales et de rivalités amoureuses entre Mahnaz et sa ravissante sœur Mehri (Soha Niasti) pour Hamid (Payman Maadi), brancardier dans le même hôpital, et qui était d’abord promis en mariage à Mahnaz…
La tonalité du film change brusquement avec la mort d’Aliyar, victime d’une chute par la fenêtre, au domicile du grand-père qui recueillait chez lui son petit-fils… De péripéties en péripéties, la tragédie s’installe, discrètement ponctuée par les phrases au piano de la bande-son. Mahnaz, mère inconsolable, folle de douleur jusqu’à la tentation du crime, part à la traque de la vérité quant aux circonstances de cet « accident ». La vérité est enfouie sous les accommodements, les non-dits, les mensonges, les préjugés qui infusent la société iranienne jusqu’au cœur des familles.
D’une durée de deux heures bien sonnées, Woman and Child est un long métrage qui, clairement, emprunte à l’esthétique de la série : intensément bavard (comme, dixit le réalisateur, le sont par tradition les Perses au quotidien), multipliant confrontations théâtrales et gros plans sur les visages (Saeed Roustayi ne confiait-il pas, dans un entretien donné à la revue Positif, avoir envisagé de lui donner pour titre Les Regards? ), son scénario tramé d’ellipses temporelles aurait pu tout aussi bien se voir découpé en épisodes.
Coupe chirurgicale dans l’anatomie d’une classe moyenne iranienne « éduquée » quoique imprégnée jusqu’à la moelle des rites, des travers et des morbidités inhérentes à cette société en phase terminale, Woman and Child signe un portrait en pied de l’Iran laïque, à deux doigts de la chute finale du régime théocratique : rien n’est encore joué… Mais assurément, le ver est dans le fruit.
La révolution iranienne de 1979 n’a pas été le point de départ mais l’aboutissement du rapprochement islamo-gauchiste dont les origines remontent à la guerre d’Algérie. Alors que le régime des mollahs vacille, c’est désormais vers la Turquie d’Erdogan que se tournent les partisans d’une alliance entre le drapeau rouge et le Coran.
La révolution iranienne qui a renversé le régime du shah puis fondé la République islamique en Iran en 1979, avec le soutien des gauches françaises et occidentales, au nom d’un anti-impérialisme et anti-américanisme de guerre froide, est-elle le berceau de l’islamo-gauchisme ?
Rappelons que l’« islamo-gauchisme » est un concept créé vingt ans plus tard par Pierre-André Taguieff, en 2002, dans le contexte de la deuxième Intifada et de la guerre américaine contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait alors, dans un contexte post-guerre froide, de pointer les alliances programmatiques et idéologiques, et les convergences d’intérêts politiques entre les courants islamistes et néosalafistes présents sur les deux rives de la Méditerranée (FIS, Ennahda, Hamas, Frères musulmans…) et les gauches radicales ou anticapitalistes occidentales. Est-ce à dire qu’il a fallu vingt ans pour forger un concept dont la matrice fut iranienne ? Je ne le pense pas, et je vais essayer de le démontrer.
Michel Foucault au milieu des manifestants lors de la révolution iranienne, Téhéran, 1978, alors qu’une partie des gauches occidentales voit dans le chiisme révolutionnaire un nouvel anti-impérialisme. DR
Deux sources historiques majeures sont aux origines de l’islamo-gauchisme : elles me semblent antérieures à la révolution islamique, et donc autres. L’improbable alliance entre les théoriciens d’une subversion révolutionnaire progressiste, nés en 1793 et incarnés depuis lors par le parti révolutionnaire français, permanence historique en constante mutation et recomposition suivant le « sens de l’histoire », et les théoriciens d’une subversion révolutionnaire réactionnaire visant à restaurer la société musulmane des premiers temps de l’islam, repose sur plusieurs convergences : la haine du libéralisme politique instauré en 1789 à Paris après la révolution américaine ; la haine de l’Occident et de sa puissance (successivement incarnée par la monarchie française, la puissance britannique et les États-Unis depuis 1945) ; le mythe révolutionnaire qui vise à détruire l’ordre établi et ceux qui le dirigent (avec jonction sur l’antisémitisme) ; l’utopie de l’avènement d’un régime sans État ni classes, sans histoire ni hiérarchies. Tout le reste diffère (le rapport à Dieu et au clergé, la vision de l’Homme, les rapports de genre, à la sexualité, au travail, à l’argent, etc.), mais l’alliance objective supporte les contradictions, car la polarisation se réalise contre les ennemis communs.
Avant la révolution islamique, il me semble que les deux matrices sont plutôt la guerre d’Algérie d’une part, puis le conflit israélo-arabe à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Pourquoi ne pas remonter à la grande révolte arabe des années trente ? Parce qu’à l’époque la social-démocratie n’est pas radicalement hostile au colonialisme franco-britannique, dont elle est un acteur parmi d’autres, et moins encore au foyer national juif en Palestine ; et que le Komintern a été désactivé dans les années trente par Staline, qui ne croit pas en la révolution mondiale. En revanche, la « grande révolte arabe » de Palestine est structurante pour les Frères musulmans, dont elle constitue le combat fondateur et une matrice idéologique essentielle jusqu’à nos jours, sans jonction alors avec les gauches occidentales. C’est en revanche avec les nazis, au nom de la lutte contre la démocratie libérale et l’impérialisme britannique -et bien sûr la « domination des Juifs »-, que les Frères nouent des alliances jusqu’à la fin de la guerre mondiale.
Après-guerre, l’ennemi principal des gauches et des staliniens s’incarne dans le fascisme et le nazisme. Quant à la lente découverte de l’ampleur du génocide nazi des juifs d’Europe, elle interdit de fait toute alliance avec l’islam politique qui combat le sionisme. Le nationalisme arabe et Nasser incarnent de 1952 à 1967 la résistance à l’impérialisme et au sionisme, ainsi que la naissance du tiers-monde, mais il n’est ni islamique ni vraiment socialiste.
La cristallisation d’une alliance entre l’islam politique et les gauches remonte aux années soixante. En France, la guerre d’Algérie a été un laboratoire essentiel de la coopération politique et du compagnonnage idéologique qui allait donner naissance au tiers-mondisme, ce creuset des élites révolutionnaires du Sud et des milieux anticoloniaux de gauche français, et bien au-delà. Au sortir de la guerre d’Algérie, le PCF devient un compagnon de route fidèle de la révolution algérienne, dont il épouse désormais les priorités idéologiques successives. Cinq ans plus tard, la guerre des Six Jours brise le tabou né en 1945, et fait basculer l’État d’Israël et le sionisme dans le camp impérialiste conduit par les États-Unis. En outre, il dévoile l’hégémonie nouvelle des États-Unis sur le Proche-Orient, il sanctionne l’échec du nationalisme arabe et du nassérisme, il jette le baasisme naissant dans les bras de l’URSS (en Syrie notamment) et il ouvre un boulevard politique à l’islam politique. Un an avant, en 1966, le théoricien le plus implacable de la révolution islamique, le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, a été pendu par Nasser, mais ses écrits de prison, véritable bréviaire de la révolution islamique version léniniste (notamment sa théorie de l’avant-garde révolutionnaire éclairée guidant le peuple), se mettent à circuler.
Pendant les douze années qui séparent la guerre de 1967 et la révolution islamique de 1979 se construisent les connexions et les alliances révolutionnaires entre mouvements de gauche occidentaux et arabes d’une part, et la frange révolutionnaire de l’islam politique, arabe comme iranienne, de l’autre. En France, le doctrinaire Ali Shariati (1933-1977) est l’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne. Étudiant à Paris de 1959 à 1964, ce fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, veut transformer le clergé chiite soumis au shah en force de libération anti-impérialiste de l’Iran. Il lui faut des alliés face au puissant partenariat établi entre les États-Unis et leurs alliés (dont Israël) et le régime du shah. Le cléricalisme islamique n’ayant aucune chance de séduire l’Union soviétique, c’est dans le milieu intellectuel tiers-mondiste et anti-impérialiste parisien et européen qu’il doit trouver des alliés.
C’est ce qu’il engage dès la guerre d’Algérie, ce moment de retournement de tous les États arabes contre la France, en se prenant d’amitié pour Sartre, Beauvoir et Fanon, tout en ralliant le milieu orientaliste parisien déboussolé par ce conflit (Berque et Massignon). Avant de rentrer en Iran où il deviendra le maître à penser de la révolution à laquelle il ne pourra assister (ayant été assassiné par la Savak en 1977), Shariati impose à Paris l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir.
Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il a théorisé la révolution plus efficacement que Khomeyni – de trente-trois ans son aîné –, plus confus dans ses pensées aujourd’hui connues[1]. Mais leur point commun est le « Wilayat al-Faqih », principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme à l’état pur, que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu dans leur histoire. Les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault en 1978-1979, virent néanmoins dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Shariati-Khomeyni un potentiel capable de porter à la victoire la révolution des masses proche-orientales, afin de mettre en échec l’impérialisme américain et son vassal iranien. Réaliser un Vietnam proche-oriental.
En parallèle, deux événements précipitent les alliances et les convergences idéologiques dont nous venons d’évoquer les prodromes. D’abord la guerre du Vietnam, qui réactive tous les combats contre la guerre d’Algérie, mais avec cette fois l’appui des gauches estudiantines des campus occidentaux, de plus en plus fournis du fait que les universités deviennent lentement mais sûrement des universités de masse. Ensuite, l’appui de l’Union soviétique, dont le KGB a parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Or à peine ce conflit achevé, par le piteux retrait des États-Unis de Saïgon en 1975, que s’ouvre la guerre civile du Liban. Sur ce terrain proche-oriental se rejoignent très vite tous les anti-impérialistes unis contre les forces chrétiennes libanaises représentées par les Phalanges, qui combattent au départ les Palestiniens du Fatah et de ses alliés prétendument de gauche.
Alors que les Phalanges sont grossièrement assignées idéologiquement en France à la « droite », Yasser Arafat et ses fedayin deviennent l’emblème de la gauche anti-impérialiste et anticolonialiste. La bipolarisation attrape tout. Le camp des Phalanges représente le fascisme (le parti a été créé dans les années trente) ; le colonialisme français, créateur du Liban en 1920 ; le catholicisme, associé à la réaction depuis la Révolution française ; l’impérialisme américain, depuis que les GI sont venus au secours du gouvernement libanais lors de leur première intervention dans le monde arabe en 1958 ; le « monde libre » honni dans son ensemble. Le camp palestinien agrège quant à lui la lutte des Palestiniens contre le sionisme, et ses soutiens américains et occidentaux ; la figure d’Arafat, héritier de Nasser qui l’a adoubé avant de mourir, et que le KGB a relooké en « Che Guevara arabe » avec ses lunettes de soleil, son keffieh et sa barbe de quelques jours ; les gauches arabes décidées à venger Nasser et 1967, comme l’a spectaculairement fait le commando de Munich en 1972, qui a assassiné 11 athlètes israéliens (action criminelle dont s’est très symboliquement solidarisé le jeune militant révolutionnaire Krasny, alias Edwy Plenel dans a revue trotskyste Rouge[2]) ; et bien sûr les anticolonialistes dans la tradition de la guerre d’Algérie.
Aussi, lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, tout est prêt : l’alliance des communistes du Tudeh et des mollahs au nom du peuple iranien mobilise gauches et islamistes. Que les mollahs aient discrètement fait passer par les armes ou pendu des dizaines de milliers de communistes dans les années qui ont suivi la révolution pèse finalement de peu de poids face à la fuite du shah, puis à l’humiliation imposée aux États-Unis lors du siège et de la prise de leur ambassade à Téhéran. Très vite, l’Iran vient au secours des chiites dans le cadre de la guerre du Liban – en créant le Hezbollah –, discrètement d’abord, en suivant toujours ses propres intérêts, mais en activant la lutte contre les Occidentaux et Israël. Tout le monde ignore alors qu’ils ont fait exploser les camps militaires français et américain en 1983 pour chasser les Occidentaux du Liban devenu leur terrain de jeu.
La suite est un long et durable soutien tacite des gauches extrêmes occidentales à la révolution islamique, les plus modérés s’étant rétractés suite à leur politique de ségrégation vis-à-vis des femmes. Depuis des décennies, la République islamique a tissé une vaste toile d’agents, d’espions, d’intellectuels et de collaborateurs en Occident, dont les travaux d’Emmanuel Razavi donnent un solide aperçu.
La chute de la République islamique qui interviendra un jour où l’autre, sous le coup de sa double impuissance politique et économique, fermera-t-elle le cycle de l’alliance improbable dont on vient de parler ? L’exemple français démontre que la chose est peu probable. En France, Mélenchon et LFI n’ont pas vraiment besoin de la République islamique, qui peut même les gêner par sa violence criminelle : les Frères musulmans d’Europe et leurs clones constituent désormais en France et en Europe une force autonome qui a les moyens de se financer et dispose de ses cadres, imams et activistes, aussi sa dépendance aux réseaux iraniens est-elle faible, Erdogan ayant largement pris le relais, avec la bénédiction des Américains comme vient encore de le démontrer la chasse aux Kurdes du Rojava en Syrie. Bien qu’ils les aient tant aidés, Frères musulmans d’Europe et Frères musulmans de Turquie passeront si nécessaire à la trappe leurs alliés iraniens devenus encombrants. Hélas, la bataille d’Europe se livrera désormais à huis clos. La Belgique et Bruxelles capitale de l’Union en seront la clef.
[1] On doit à Jean-Edern Hallier d’avoir publié « Le Petit Livre vert de Khomeyni » (disponible à la lecture sur www.fnb.to).
[2]« Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir [auteur de l’attentat, NDA]. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. »
Lionel Richie, l’imperator du slow langoureux et huileux, signe son autobiographie Truly aux éditions HarperCollins. Sincèrement, l’ex-Commodores n’a pas d’équivalent dans l’industrie musicale américaine.
On ne se méfie jamais assez des chanteurs de charme à la moustache ondulante et aux bouclettes enduites de Pento. On les caricature. On réduit, par peur d’y succomber, leur portée dans l’univers musical. On les disqualifie arbitrairement parce que nous avons un peu honte de nos goûts. De toute façon, ces gens-là ne sont pas sérieux, ils produisent une musique commerciale, un peu trop brillante, presque trop léchée pour sonder l’âme, trop légère pour durer, facile à écouter, donc éphémère, presque infantile.
Salles toujours combles
On les rejette au mieux dans le camp des faiseurs habiles qui, à l’exigence, préfèrent la douce harmonie, les accords populaires et l’usage de mots trop clairs, trop ronds, trop directs, trop entendus. Le convenu est parfois un signe d’audace, de génie même. L’obscur est le royaume des médiocres qui s’épanouissent dans le nébuleux et le faussement artistique ; ces besogneux sont incapables d’écrire un tube net, lumineux comme un concentré d’adolescence, une nuit d’été. Pourquoi avons-nous si peur d’aimer sincèrement ces appels, ces secousses qui viennent de si loin, ces incantations qui raniment les temps incertains ? Nous sommes d’éternels poseurs, nous avons la trouille de paraître bêtes et incultes, peur d’être jugés. On se moque alors de nos élans anciens, on réécrit notre histoire pour donner le change. Lionel Richie, ce serait de la musique incolore, du surlignage, rien de fondamental, de conceptuel, juste un accompagnement naïf, un bricolage en studio d’enregistrement pour plaire aux jeunes romantiques. Le monde brûle et vous écoutez Lionel, nous dit-on sur le ton du reproche. Pourtant, les salles sont pleines, en juin dernier à l’Accor Arena à Paris, le public français a honoré comme il se doit la présence de Lionel. De Quincy à Lionel, la France est une terre d’accueil pour la soul, la funk et le jazz.
Cette année, il repart dans une méga-tournée américaine avec ses comparses d’Earth Wind & Fire. Ils seront au Madison Square Garden le 11 juillet prochain. Sa première fois sur cette scène remonte à des décennies, il faisait la première partie des Jackson 5 avec les Commodores. En soulevant un pan du rideau et en voyant les 19 000 spectateurs, il fut pris d’un vertige. Mickael treize ans à peine semblait dans son élément. Serein. Il ne tremblait pas devant un aîné passablement impressionné. Ces deux-là avec Quincy créeront beaucoup plus tard « We Are the World » (à voir le documentaire sur Netflix de cette folle nuit avec Stevie Wonder, Billy Joel, Dione Warwick, Diana Ross, Bob Dylan, etc.). Ce n’est pas la peine de masquer notre trouble plus longtemps. Les tubes de Lionel terrassent nos digues, ils nous obligent à démystifier nos certitudes, à sourire de nos vieux démons et à nous accepter. Ils vont droit au but. Comment résister à ce chanteur né à Tuskegee dans une bourgade d’Alabama en 1949 ? Aux premières notes de « Lady », on est cuits, pris au piège, son timbre nous enlace, c’est le ressac de la mer, sans forcer, avec une force motrice incroyable, Lionel déroule sa chanson sans pousser les aigus, sans surjouer, sûr de son bon droit, de la bonne mesure, il abat ses cartes, sans trucage. Dans « Hello », c’est la montée chromatique qui fascine, le chatoiement du désir et de l’attente, il y a un côté terrien, quasi-mitterrandien, on se croirait sur les bords de la Charente.
Fils de la Motown et héritier de la country
Dans son autobiographie traduite par Cécile Leclère qui vient de paraître chez HarperCollins, Lionel raconte son chemin depuis son enfance protégée aux côtés d’un père fan de Count Basie à son intégration aux Commodores, il le répète plusieurs fois, sans les Commodores, il n’y aurait pas eu de Lionel Richie, puis vient le temps de l’émancipation avec l’écriture des plus grands standards de la soul qu’il finira par chanter seul : Three Time A Lady, Easy, Sail On, All Night Long, Say You Say Me, Lady, etc…, des récompenses aux tournées mondiales. Pour « ce noir qui a grandi à la campagne », la musique est universelle, elle ne se cantonne pas à un genre particulier, il est à la fois un fils de la Motown mais aussi un héritier de la country. Sa plus belle médaille, c’est le jour où Frank Sinatra, dans un restaurant, lui a dit : « Tu sais gamin, tu me plais ». Le gamin a été très loin.
Les militants identitaires sont diabolisés depuis des années, et en réalité bien au-delà de la Jeune Garde ou des lfistes, déplore Ivan Rioufol. Après le meurtre de Quentin Deranque à Lyon, et l’interpellation de neuf suspects hier, notre chroniqueur observe déjà l’inversion accusatoire qui est en train de s’opérer.
Quentin Deranque est le symbole, tragique, de la haine institutionnelle portée à la France des oubliés, c’est-à-dire à la nation historique : elle pourrait disparaître avant la fin du siècle à force d’être détestée par les déracineurs de sa mémoire et les saccageurs de son héritage. Les tueurs cagoulés de la Jeune Garde, qui se sont acharnés sur la tête de la victime à terre, ont volé la vie d’un homme comme d’autres écraseraient une vipère. Son tort était, aux yeux des assassins d’extrême gauche, d’être trop Français, trop catholique, trop cultivé, trop pacifique. Ces sicaires aux prénoms français – neuf suspects ont été interpellés hier – sont les produits terrifiants d’un endoctrinement sectaire qui a érigé en infamie l’expression d’une résistance patriotique. Être nationaliste, pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Emmanuel Macron, est la marque d’un extrémisme à combattre. A moins que ce nationalisme ne soit palestinien. Quand la macroniste Prisca Thevenot explique hier, parlant des jeunes femmes de Némésis que Deranque protégeait, que ce mouvement « n’est pas féministe mais identitaire », la députée banalise le discours de guerre civile porté, jusqu’à l’Elysée, contre ceux qui défendent leur civilisation. Génération Identitaire a été dissoute en 2021 par Gérald Darmanin au prétexte que ce groupe incitait à la haine et à la violence contre les étrangers. Dans cette continuité manichéenne, le chef de l’Etat a promis, le 13 février à l’occasion de la commémoration de l’assassinat d’Ilian Halimi il y a 20 ans, l’inéligibilité pour les élus qui seraient condamnés pour des « actes ou des propos antisémites, racistes ou discriminatoires ». Mais derrière ces tirades se dissimule l’arsenal pour interdire les critiques du grand remplacement, de la colonisation islamique, de la préférence étrangère. Le régime, derrière ses larmes de crocodile, a tout fait pour criminaliser la défense d’une identité française. Il est le premier coupable.
La France Insoumise, alliée de la Jeune Garde et des terroristes « antifas », s’est déshonorée dans la tragédie lyonnaise. Hier, sur RTL, Éric Coquerel a pourtant déroulé le mécanisme effrayant de la pensée totalitaire, en niant des faits clairement rapportés par le procureur de la République de Lyon, Thierry Dran. Mais c’est plus généralement le discours dominant, acquis à la société ouverte et à la diabolisation du « Français de souche » et du « Français de cœur », qui doit être tenu pour responsable du meurtre de Quentin Derenque, métis franco-péruvien. Dans son éditorial de ce jour, Le Monde déplore, dans le lynchage, un « geste scandaleux commis au nom d’idéaux de gauche (qui) ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence (…) et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République ». Cette inversion accusatoire est plus généralement celle de la gauche, de la macronie et de ses médias : ils ne cessent d’alerter sur un « retour aux années trente » en désignant la droite souverainiste, tout en s’aveuglant sur les dérives fascistes et antisémites de leur camp. Quentin Deranque a été piétiné par des brutes qui hurlaient :« Dehors les nazis ! ». Les oubliés n’oublieront pas.
Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.
Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.
L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?
La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.
En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».
Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.
Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.
Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.
Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.
La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?
Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.
C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.
Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.
L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.
« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.
Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.
A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.
Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.
Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.
Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :
🇫🇷 L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique
🗣️ @ELevyCauseur :"Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas. À gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité"
Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.
Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.
La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.
Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.
En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.
Danse. Deux artistes japonais évoquent avec passion le mythe de Tristan et Yseult. Une réussite, mais…
De la sculpture plutôt que de la danse: toute la première partie de Tristan und Isolde est une suite de sculptures mouvantes incarnées successivement par la danseuse Rihoko Sato et le chorégraphe Saburo Teshigawara (Sato Rihoko et Teshigawara Saburo, en bon japonais) dans un univers sombre où d’immenses rideaux noirs évoquent les voiles du navire sur lequel, victimes d’un philtre, Tristan et Yseult s’éprendront l’un de l’autre.
Hors du temps
Des sculptures magnifiques, chantournées, torturées, comme taillées dans des bois précieux, et qui font ressembler la prodigieuse Rihoko Sato à des monstres sacrés comme Mary Wigman (1886-1973) ou comme Martha Graham (1894-1991). Elle qui a chorégraphié ce qu’elle interprète est superbe comme savent l’être ces femmes déjà belles dans leur jeunesse enfuie, mais plus belles encore quand leur visage et leur corps ont été enluminés par l’existence. Quelle se fige un instant dans une attitude tourmentée ou qu’elle déploie en virtuose une gestuelle puissante, elle se métamorphose en figure d’un expressionisme aussi fascinant qu’il est hors du temps.
Au fil des années, curieusement, Saburo Teshigawara ressemble toujours davantage à la momie d’Adèle Blanc-Sec telle que l’a dessinée l’illustrateur Tardy. Mais le prodige qu’il a été demeure exceptionnel, même s’il faut reconnaître qu’il fait assez pâle figure face à l’implacable rayonnement de sa partenaire.
Ce méandreux duo entre des êtres qui s’attirent l’un l’autre sans pouvoir se rejoindre, sans parvenir jamais à s’unir, est une très belle transposition du mythe de Tristan et d’Yseult. Elle s’épanouit dans une esthétique mêlée d’expressionnisme allemand et de gestuelle fortement teintée de japonité qu’on pourrait retrouver dans les plus beaux films produits par l’empire du Soleil levant ou dans les tortures de la danse butô.
N’oubliez pas vos boules Quies
C’est la partition de Tristan und Isolde qui accompagne de bout en bout l’ouvrage. Evidemment sublime, mais découpée avec une barbarie assez difficile à digérer, la musique wagnérienne est bien la seule à permettre que s’épanouisse au mieux le duo. Mais on la fait hurler, cette musique, avec une intensité sonore qui conviendrait au Théâtre antique d’Orange et non au cadre restreint de la Salle Firmin Gémier du Théâtre de Chaillot. Cette naïveté funeste de néophytes persuadés que faire beugler ses compositions c’est servir Wagner, cette ignorance aussi des techniciens du théâtre qui devraient savoir maîtriser le niveau sonore, en rendent l’audition insupportable. C’est le seul vrai reproche que l’on puisse faire à cette double création de Rihoko Sato et de Saburo Teshigawara dont l’écriture est si saisissante et si parfaitement belle.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…
G. Lenotre (1855-1935) n’a jamais eu la cote auprès des historiens « sérieux », ceux qui suivent la conduite universitaire, le dogme d’une école ou d’une idole. N’étant pas sorti de ce moule, Lenotre, Louis-Léon Théodore Gosselin pour l’état civil, s’est inventé une carrière d’historien en toute liberté. Sa rigueur, ses intuitions, sa curiosité et sa sensibilité lui ont permis de construire une œuvre jusque-là inédite : une histoire de France par le trou de la serrure. En privilégiant les à-côtés aux documents officiels, en épluchant le « pittoresque des grimoires », « la minutie des actes notariés, papiers de greffes et inventaires après décès », il est devenu le grand historien de la petite histoire. Et en doublant systématiquement ses consultations d’archives par des visites in situ, il s’est imprégné du génie des lieux pour mieux les faire parler. En son temps, il était encore possible de pousser la porte de l’appartement de Robespierre ou de celui de Danton… Sans l’avoir vécue, G. Lenotre a raconté la Révolution française comme s’il l’avait vue. Il est l’historien de ses détails : les massacres, les exécutions, les petitesses de chacun dans la tourmente. La lecture de ses livres incroyablement documentés est glaçante[1].
On retrouve ce regard attentif au quotidien dans Existences d’artistes. Il cherche et trouve l’anecdote dans la vie de Molière, Fénelon, Voltaire, Diderot ou Chardin, mais il s’intéresse surtout à ceux qui n’intéressent personne. Ainsi explore-t-il la vie de ces hommes de lettres ou de sciences qui, au xviiie siècle, achetaient une charge à la cour pour asseoir leur notoriété sociale. Tel M. Arnault, fin lettré et latiniste réputé (futur académicien) qui devient valet de Garde-Robe chez Monsieur, comte de Provence, frère du roi, en 1787. Au service du prince se trouvent, parmi d’autres savants, François Sylvestre, auteur d’un Mémoire sur les effets de l’électricité par rapport aux végétaux, et Parfait Duruflé, écrivain alors estimé et rédacteur au Journal encyclopédique. Mais ces intellos jouant aux serviteurs d’occasion étaient d’une extrême maladresse, maltraitant parfois sans le vouloir leur protecteur en l’aidant à enfiler un bas ou une chemise. Et les grands seigneurs qui se battaient pour être officier du Gobelet, porte-chaise d’affaires ou inspecteur de la Bouche étaient tout aussi gauches. G. Lenotre en conclut que « le roi de France était l’homme le plus mal servi du monde » !
De son ton badin, l’historien explore les logements et ateliers d’artistes qui occupaient les étages inférieurs de la grande galerie du Louvre – de Henri IV à Napoléon Ier, il y régna une invraisemblable anarchie. Il ressuscite les soirées données au château de Grillon, à Dourdan, par Jean-François Regnard, dramaturge oublié au sujet duquel Voltaire disait : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière. » Et l’on découvre les vies de Charles Brifaut et Robert Challes, de savoureux objets de curiosité.
G. Lenotre a balisé ces pistes en pionnier ; elles mériteraient aujourd’hui d’être approfondies par de dignes successeurs.
Existences d’artistes. De Molière à Victor Hugo, G. Lenotre, Grasset, 1940.
[1] Lire notamment : Les Quartiers de Paris pendant la Révolution, Les Massacres de Septembre, Les Noyades de Nantes, La Captivité et la Mort de Marie-Antoinette, La Guillotine sous la Terreur.
Dans Woman and Child, Saeed Roustaee transforme le deuil d’une mère en une enquête déchirante où la quête de vérité révèle mensonges, tabous et fissures profondes de la société iranienne actuelle. Au bord de l’implosion, comme chacun sait.
Un mélodrame persan ? Alors que le monde, stupéfait, n’a pas fini de mesurer l’ampleur des atrocités commises sur son propre peuple par l’immonde régime des mollahs, Woman and Child, le dernier film de Saeed Roustaee (qui vient après La loi de Téhéran en 2019, et Leila et ses frères en 2022), pourrait sembler d’une médiocre cruauté, en comparaison.
Le film commence comme une comédie. Aliyar, espiègle adolescent de 14 ans, bondissant et virevoltant, n’est pas un premier de la classe très discipliné. Malgré les plaidoiries de Mahnaz, sa mère, divorcée d’un premier mariage et qui travaille dans un hôpital (dans le rôle, Parinaz Izadyar, comédienne fétiche du cinéaste), le garçon incontrôlable, bientôt exclu provisoirement du collège, est finalement confié à son grand-père, ainsi que sa petite sœur, une fillette, ce sur fond de discordes familiales et de rivalités amoureuses entre Mahnaz et sa ravissante sœur Mehri (Soha Niasti) pour Hamid (Payman Maadi), brancardier dans le même hôpital, et qui était d’abord promis en mariage à Mahnaz…
La tonalité du film change brusquement avec la mort d’Aliyar, victime d’une chute par la fenêtre, au domicile du grand-père qui recueillait chez lui son petit-fils… De péripéties en péripéties, la tragédie s’installe, discrètement ponctuée par les phrases au piano de la bande-son. Mahnaz, mère inconsolable, folle de douleur jusqu’à la tentation du crime, part à la traque de la vérité quant aux circonstances de cet « accident ». La vérité est enfouie sous les accommodements, les non-dits, les mensonges, les préjugés qui infusent la société iranienne jusqu’au cœur des familles.
D’une durée de deux heures bien sonnées, Woman and Child est un long métrage qui, clairement, emprunte à l’esthétique de la série : intensément bavard (comme, dixit le réalisateur, le sont par tradition les Perses au quotidien), multipliant confrontations théâtrales et gros plans sur les visages (Saeed Roustayi ne confiait-il pas, dans un entretien donné à la revue Positif, avoir envisagé de lui donner pour titre Les Regards? ), son scénario tramé d’ellipses temporelles aurait pu tout aussi bien se voir découpé en épisodes.
Coupe chirurgicale dans l’anatomie d’une classe moyenne iranienne « éduquée » quoique imprégnée jusqu’à la moelle des rites, des travers et des morbidités inhérentes à cette société en phase terminale, Woman and Child signe un portrait en pied de l’Iran laïque, à deux doigts de la chute finale du régime théocratique : rien n’est encore joué… Mais assurément, le ver est dans le fruit.
La Havane, Cuba, novembre 1974 : Fidel Castro accueille Yasser Arafat, symbole du tiers-mondisme
qui unit gauches révolutionnaires et cause palestinienne. Wikimedia.
La révolution iranienne de 1979 n’a pas été le point de départ mais l’aboutissement du rapprochement islamo-gauchiste dont les origines remontent à la guerre d’Algérie. Alors que le régime des mollahs vacille, c’est désormais vers la Turquie d’Erdogan que se tournent les partisans d’une alliance entre le drapeau rouge et le Coran.
La révolution iranienne qui a renversé le régime du shah puis fondé la République islamique en Iran en 1979, avec le soutien des gauches françaises et occidentales, au nom d’un anti-impérialisme et anti-américanisme de guerre froide, est-elle le berceau de l’islamo-gauchisme ?
Rappelons que l’« islamo-gauchisme » est un concept créé vingt ans plus tard par Pierre-André Taguieff, en 2002, dans le contexte de la deuxième Intifada et de la guerre américaine contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait alors, dans un contexte post-guerre froide, de pointer les alliances programmatiques et idéologiques, et les convergences d’intérêts politiques entre les courants islamistes et néosalafistes présents sur les deux rives de la Méditerranée (FIS, Ennahda, Hamas, Frères musulmans…) et les gauches radicales ou anticapitalistes occidentales. Est-ce à dire qu’il a fallu vingt ans pour forger un concept dont la matrice fut iranienne ? Je ne le pense pas, et je vais essayer de le démontrer.
Michel Foucault au milieu des manifestants lors de la révolution iranienne, Téhéran, 1978, alors qu’une partie des gauches occidentales voit dans le chiisme révolutionnaire un nouvel anti-impérialisme. DR
Deux sources historiques majeures sont aux origines de l’islamo-gauchisme : elles me semblent antérieures à la révolution islamique, et donc autres. L’improbable alliance entre les théoriciens d’une subversion révolutionnaire progressiste, nés en 1793 et incarnés depuis lors par le parti révolutionnaire français, permanence historique en constante mutation et recomposition suivant le « sens de l’histoire », et les théoriciens d’une subversion révolutionnaire réactionnaire visant à restaurer la société musulmane des premiers temps de l’islam, repose sur plusieurs convergences : la haine du libéralisme politique instauré en 1789 à Paris après la révolution américaine ; la haine de l’Occident et de sa puissance (successivement incarnée par la monarchie française, la puissance britannique et les États-Unis depuis 1945) ; le mythe révolutionnaire qui vise à détruire l’ordre établi et ceux qui le dirigent (avec jonction sur l’antisémitisme) ; l’utopie de l’avènement d’un régime sans État ni classes, sans histoire ni hiérarchies. Tout le reste diffère (le rapport à Dieu et au clergé, la vision de l’Homme, les rapports de genre, à la sexualité, au travail, à l’argent, etc.), mais l’alliance objective supporte les contradictions, car la polarisation se réalise contre les ennemis communs.
Avant la révolution islamique, il me semble que les deux matrices sont plutôt la guerre d’Algérie d’une part, puis le conflit israélo-arabe à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Pourquoi ne pas remonter à la grande révolte arabe des années trente ? Parce qu’à l’époque la social-démocratie n’est pas radicalement hostile au colonialisme franco-britannique, dont elle est un acteur parmi d’autres, et moins encore au foyer national juif en Palestine ; et que le Komintern a été désactivé dans les années trente par Staline, qui ne croit pas en la révolution mondiale. En revanche, la « grande révolte arabe » de Palestine est structurante pour les Frères musulmans, dont elle constitue le combat fondateur et une matrice idéologique essentielle jusqu’à nos jours, sans jonction alors avec les gauches occidentales. C’est en revanche avec les nazis, au nom de la lutte contre la démocratie libérale et l’impérialisme britannique -et bien sûr la « domination des Juifs »-, que les Frères nouent des alliances jusqu’à la fin de la guerre mondiale.
Après-guerre, l’ennemi principal des gauches et des staliniens s’incarne dans le fascisme et le nazisme. Quant à la lente découverte de l’ampleur du génocide nazi des juifs d’Europe, elle interdit de fait toute alliance avec l’islam politique qui combat le sionisme. Le nationalisme arabe et Nasser incarnent de 1952 à 1967 la résistance à l’impérialisme et au sionisme, ainsi que la naissance du tiers-monde, mais il n’est ni islamique ni vraiment socialiste.
La cristallisation d’une alliance entre l’islam politique et les gauches remonte aux années soixante. En France, la guerre d’Algérie a été un laboratoire essentiel de la coopération politique et du compagnonnage idéologique qui allait donner naissance au tiers-mondisme, ce creuset des élites révolutionnaires du Sud et des milieux anticoloniaux de gauche français, et bien au-delà. Au sortir de la guerre d’Algérie, le PCF devient un compagnon de route fidèle de la révolution algérienne, dont il épouse désormais les priorités idéologiques successives. Cinq ans plus tard, la guerre des Six Jours brise le tabou né en 1945, et fait basculer l’État d’Israël et le sionisme dans le camp impérialiste conduit par les États-Unis. En outre, il dévoile l’hégémonie nouvelle des États-Unis sur le Proche-Orient, il sanctionne l’échec du nationalisme arabe et du nassérisme, il jette le baasisme naissant dans les bras de l’URSS (en Syrie notamment) et il ouvre un boulevard politique à l’islam politique. Un an avant, en 1966, le théoricien le plus implacable de la révolution islamique, le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, a été pendu par Nasser, mais ses écrits de prison, véritable bréviaire de la révolution islamique version léniniste (notamment sa théorie de l’avant-garde révolutionnaire éclairée guidant le peuple), se mettent à circuler.
Pendant les douze années qui séparent la guerre de 1967 et la révolution islamique de 1979 se construisent les connexions et les alliances révolutionnaires entre mouvements de gauche occidentaux et arabes d’une part, et la frange révolutionnaire de l’islam politique, arabe comme iranienne, de l’autre. En France, le doctrinaire Ali Shariati (1933-1977) est l’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne. Étudiant à Paris de 1959 à 1964, ce fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, veut transformer le clergé chiite soumis au shah en force de libération anti-impérialiste de l’Iran. Il lui faut des alliés face au puissant partenariat établi entre les États-Unis et leurs alliés (dont Israël) et le régime du shah. Le cléricalisme islamique n’ayant aucune chance de séduire l’Union soviétique, c’est dans le milieu intellectuel tiers-mondiste et anti-impérialiste parisien et européen qu’il doit trouver des alliés.
C’est ce qu’il engage dès la guerre d’Algérie, ce moment de retournement de tous les États arabes contre la France, en se prenant d’amitié pour Sartre, Beauvoir et Fanon, tout en ralliant le milieu orientaliste parisien déboussolé par ce conflit (Berque et Massignon). Avant de rentrer en Iran où il deviendra le maître à penser de la révolution à laquelle il ne pourra assister (ayant été assassiné par la Savak en 1977), Shariati impose à Paris l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir.
Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il a théorisé la révolution plus efficacement que Khomeyni – de trente-trois ans son aîné –, plus confus dans ses pensées aujourd’hui connues[1]. Mais leur point commun est le « Wilayat al-Faqih », principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme à l’état pur, que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu dans leur histoire. Les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault en 1978-1979, virent néanmoins dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Shariati-Khomeyni un potentiel capable de porter à la victoire la révolution des masses proche-orientales, afin de mettre en échec l’impérialisme américain et son vassal iranien. Réaliser un Vietnam proche-oriental.
En parallèle, deux événements précipitent les alliances et les convergences idéologiques dont nous venons d’évoquer les prodromes. D’abord la guerre du Vietnam, qui réactive tous les combats contre la guerre d’Algérie, mais avec cette fois l’appui des gauches estudiantines des campus occidentaux, de plus en plus fournis du fait que les universités deviennent lentement mais sûrement des universités de masse. Ensuite, l’appui de l’Union soviétique, dont le KGB a parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Or à peine ce conflit achevé, par le piteux retrait des États-Unis de Saïgon en 1975, que s’ouvre la guerre civile du Liban. Sur ce terrain proche-oriental se rejoignent très vite tous les anti-impérialistes unis contre les forces chrétiennes libanaises représentées par les Phalanges, qui combattent au départ les Palestiniens du Fatah et de ses alliés prétendument de gauche.
Alors que les Phalanges sont grossièrement assignées idéologiquement en France à la « droite », Yasser Arafat et ses fedayin deviennent l’emblème de la gauche anti-impérialiste et anticolonialiste. La bipolarisation attrape tout. Le camp des Phalanges représente le fascisme (le parti a été créé dans les années trente) ; le colonialisme français, créateur du Liban en 1920 ; le catholicisme, associé à la réaction depuis la Révolution française ; l’impérialisme américain, depuis que les GI sont venus au secours du gouvernement libanais lors de leur première intervention dans le monde arabe en 1958 ; le « monde libre » honni dans son ensemble. Le camp palestinien agrège quant à lui la lutte des Palestiniens contre le sionisme, et ses soutiens américains et occidentaux ; la figure d’Arafat, héritier de Nasser qui l’a adoubé avant de mourir, et que le KGB a relooké en « Che Guevara arabe » avec ses lunettes de soleil, son keffieh et sa barbe de quelques jours ; les gauches arabes décidées à venger Nasser et 1967, comme l’a spectaculairement fait le commando de Munich en 1972, qui a assassiné 11 athlètes israéliens (action criminelle dont s’est très symboliquement solidarisé le jeune militant révolutionnaire Krasny, alias Edwy Plenel dans a revue trotskyste Rouge[2]) ; et bien sûr les anticolonialistes dans la tradition de la guerre d’Algérie.
Aussi, lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, tout est prêt : l’alliance des communistes du Tudeh et des mollahs au nom du peuple iranien mobilise gauches et islamistes. Que les mollahs aient discrètement fait passer par les armes ou pendu des dizaines de milliers de communistes dans les années qui ont suivi la révolution pèse finalement de peu de poids face à la fuite du shah, puis à l’humiliation imposée aux États-Unis lors du siège et de la prise de leur ambassade à Téhéran. Très vite, l’Iran vient au secours des chiites dans le cadre de la guerre du Liban – en créant le Hezbollah –, discrètement d’abord, en suivant toujours ses propres intérêts, mais en activant la lutte contre les Occidentaux et Israël. Tout le monde ignore alors qu’ils ont fait exploser les camps militaires français et américain en 1983 pour chasser les Occidentaux du Liban devenu leur terrain de jeu.
La suite est un long et durable soutien tacite des gauches extrêmes occidentales à la révolution islamique, les plus modérés s’étant rétractés suite à leur politique de ségrégation vis-à-vis des femmes. Depuis des décennies, la République islamique a tissé une vaste toile d’agents, d’espions, d’intellectuels et de collaborateurs en Occident, dont les travaux d’Emmanuel Razavi donnent un solide aperçu.
La chute de la République islamique qui interviendra un jour où l’autre, sous le coup de sa double impuissance politique et économique, fermera-t-elle le cycle de l’alliance improbable dont on vient de parler ? L’exemple français démontre que la chose est peu probable. En France, Mélenchon et LFI n’ont pas vraiment besoin de la République islamique, qui peut même les gêner par sa violence criminelle : les Frères musulmans d’Europe et leurs clones constituent désormais en France et en Europe une force autonome qui a les moyens de se financer et dispose de ses cadres, imams et activistes, aussi sa dépendance aux réseaux iraniens est-elle faible, Erdogan ayant largement pris le relais, avec la bénédiction des Américains comme vient encore de le démontrer la chasse aux Kurdes du Rojava en Syrie. Bien qu’ils les aient tant aidés, Frères musulmans d’Europe et Frères musulmans de Turquie passeront si nécessaire à la trappe leurs alliés iraniens devenus encombrants. Hélas, la bataille d’Europe se livrera désormais à huis clos. La Belgique et Bruxelles capitale de l’Union en seront la clef.
[1] On doit à Jean-Edern Hallier d’avoir publié « Le Petit Livre vert de Khomeyni » (disponible à la lecture sur www.fnb.to).
[2]« Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir [auteur de l’attentat, NDA]. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. »
Lionel Richie, l’imperator du slow langoureux et huileux, signe son autobiographie Truly aux éditions HarperCollins. Sincèrement, l’ex-Commodores n’a pas d’équivalent dans l’industrie musicale américaine.
On ne se méfie jamais assez des chanteurs de charme à la moustache ondulante et aux bouclettes enduites de Pento. On les caricature. On réduit, par peur d’y succomber, leur portée dans l’univers musical. On les disqualifie arbitrairement parce que nous avons un peu honte de nos goûts. De toute façon, ces gens-là ne sont pas sérieux, ils produisent une musique commerciale, un peu trop brillante, presque trop léchée pour sonder l’âme, trop légère pour durer, facile à écouter, donc éphémère, presque infantile.
Salles toujours combles
On les rejette au mieux dans le camp des faiseurs habiles qui, à l’exigence, préfèrent la douce harmonie, les accords populaires et l’usage de mots trop clairs, trop ronds, trop directs, trop entendus. Le convenu est parfois un signe d’audace, de génie même. L’obscur est le royaume des médiocres qui s’épanouissent dans le nébuleux et le faussement artistique ; ces besogneux sont incapables d’écrire un tube net, lumineux comme un concentré d’adolescence, une nuit d’été. Pourquoi avons-nous si peur d’aimer sincèrement ces appels, ces secousses qui viennent de si loin, ces incantations qui raniment les temps incertains ? Nous sommes d’éternels poseurs, nous avons la trouille de paraître bêtes et incultes, peur d’être jugés. On se moque alors de nos élans anciens, on réécrit notre histoire pour donner le change. Lionel Richie, ce serait de la musique incolore, du surlignage, rien de fondamental, de conceptuel, juste un accompagnement naïf, un bricolage en studio d’enregistrement pour plaire aux jeunes romantiques. Le monde brûle et vous écoutez Lionel, nous dit-on sur le ton du reproche. Pourtant, les salles sont pleines, en juin dernier à l’Accor Arena à Paris, le public français a honoré comme il se doit la présence de Lionel. De Quincy à Lionel, la France est une terre d’accueil pour la soul, la funk et le jazz.
Cette année, il repart dans une méga-tournée américaine avec ses comparses d’Earth Wind & Fire. Ils seront au Madison Square Garden le 11 juillet prochain. Sa première fois sur cette scène remonte à des décennies, il faisait la première partie des Jackson 5 avec les Commodores. En soulevant un pan du rideau et en voyant les 19 000 spectateurs, il fut pris d’un vertige. Mickael treize ans à peine semblait dans son élément. Serein. Il ne tremblait pas devant un aîné passablement impressionné. Ces deux-là avec Quincy créeront beaucoup plus tard « We Are the World » (à voir le documentaire sur Netflix de cette folle nuit avec Stevie Wonder, Billy Joel, Dione Warwick, Diana Ross, Bob Dylan, etc.). Ce n’est pas la peine de masquer notre trouble plus longtemps. Les tubes de Lionel terrassent nos digues, ils nous obligent à démystifier nos certitudes, à sourire de nos vieux démons et à nous accepter. Ils vont droit au but. Comment résister à ce chanteur né à Tuskegee dans une bourgade d’Alabama en 1949 ? Aux premières notes de « Lady », on est cuits, pris au piège, son timbre nous enlace, c’est le ressac de la mer, sans forcer, avec une force motrice incroyable, Lionel déroule sa chanson sans pousser les aigus, sans surjouer, sûr de son bon droit, de la bonne mesure, il abat ses cartes, sans trucage. Dans « Hello », c’est la montée chromatique qui fascine, le chatoiement du désir et de l’attente, il y a un côté terrien, quasi-mitterrandien, on se croirait sur les bords de la Charente.
Fils de la Motown et héritier de la country
Dans son autobiographie traduite par Cécile Leclère qui vient de paraître chez HarperCollins, Lionel raconte son chemin depuis son enfance protégée aux côtés d’un père fan de Count Basie à son intégration aux Commodores, il le répète plusieurs fois, sans les Commodores, il n’y aurait pas eu de Lionel Richie, puis vient le temps de l’émancipation avec l’écriture des plus grands standards de la soul qu’il finira par chanter seul : Three Time A Lady, Easy, Sail On, All Night Long, Say You Say Me, Lady, etc…, des récompenses aux tournées mondiales. Pour « ce noir qui a grandi à la campagne », la musique est universelle, elle ne se cantonne pas à un genre particulier, il est à la fois un fils de la Motown mais aussi un héritier de la country. Sa plus belle médaille, c’est le jour où Frank Sinatra, dans un restaurant, lui a dit : « Tu sais gamin, tu me plais ». Le gamin a été très loin.
Les militants identitaires sont diabolisés depuis des années, et en réalité bien au-delà de la Jeune Garde ou des lfistes, déplore Ivan Rioufol. Après le meurtre de Quentin Deranque à Lyon, et l’interpellation de neuf suspects hier, notre chroniqueur observe déjà l’inversion accusatoire qui est en train de s’opérer.
Quentin Deranque est le symbole, tragique, de la haine institutionnelle portée à la France des oubliés, c’est-à-dire à la nation historique : elle pourrait disparaître avant la fin du siècle à force d’être détestée par les déracineurs de sa mémoire et les saccageurs de son héritage. Les tueurs cagoulés de la Jeune Garde, qui se sont acharnés sur la tête de la victime à terre, ont volé la vie d’un homme comme d’autres écraseraient une vipère. Son tort était, aux yeux des assassins d’extrême gauche, d’être trop Français, trop catholique, trop cultivé, trop pacifique. Ces sicaires aux prénoms français – neuf suspects ont été interpellés hier – sont les produits terrifiants d’un endoctrinement sectaire qui a érigé en infamie l’expression d’une résistance patriotique. Être nationaliste, pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Emmanuel Macron, est la marque d’un extrémisme à combattre. A moins que ce nationalisme ne soit palestinien. Quand la macroniste Prisca Thevenot explique hier, parlant des jeunes femmes de Némésis que Deranque protégeait, que ce mouvement « n’est pas féministe mais identitaire », la députée banalise le discours de guerre civile porté, jusqu’à l’Elysée, contre ceux qui défendent leur civilisation. Génération Identitaire a été dissoute en 2021 par Gérald Darmanin au prétexte que ce groupe incitait à la haine et à la violence contre les étrangers. Dans cette continuité manichéenne, le chef de l’Etat a promis, le 13 février à l’occasion de la commémoration de l’assassinat d’Ilian Halimi il y a 20 ans, l’inéligibilité pour les élus qui seraient condamnés pour des « actes ou des propos antisémites, racistes ou discriminatoires ». Mais derrière ces tirades se dissimule l’arsenal pour interdire les critiques du grand remplacement, de la colonisation islamique, de la préférence étrangère. Le régime, derrière ses larmes de crocodile, a tout fait pour criminaliser la défense d’une identité française. Il est le premier coupable.
La France Insoumise, alliée de la Jeune Garde et des terroristes « antifas », s’est déshonorée dans la tragédie lyonnaise. Hier, sur RTL, Éric Coquerel a pourtant déroulé le mécanisme effrayant de la pensée totalitaire, en niant des faits clairement rapportés par le procureur de la République de Lyon, Thierry Dran. Mais c’est plus généralement le discours dominant, acquis à la société ouverte et à la diabolisation du « Français de souche » et du « Français de cœur », qui doit être tenu pour responsable du meurtre de Quentin Derenque, métis franco-péruvien. Dans son éditorial de ce jour, Le Monde déplore, dans le lynchage, un « geste scandaleux commis au nom d’idéaux de gauche (qui) ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence (…) et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République ». Cette inversion accusatoire est plus généralement celle de la gauche, de la macronie et de ses médias : ils ne cessent d’alerter sur un « retour aux années trente » en désignant la droite souverainiste, tout en s’aveuglant sur les dérives fascistes et antisémites de leur camp. Quentin Deranque a été piétiné par des brutes qui hurlaient :« Dehors les nazis ! ». Les oubliés n’oublieront pas.
Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.
Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.
L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?
La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.
En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».
Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.
Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.
Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.
Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.
La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?
Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.
C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.
Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.
L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.
« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.
Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.
A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.
Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.
Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.
Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :
🇫🇷 L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique
🗣️ @ELevyCauseur :"Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas. À gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité"
Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.
Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.
La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.
Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.
En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.