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Ces guerres si viles

Quand « vivre» et « ensemble » ne s’accordent plus du tout…


Ces guerres si viles
Vue de la ville et du port de Granville, assiégé par les Vendéens, au moment où ses habitants dévouent la basse ville aux flammes, pour en chasser les rebelles, peinture de Jean-François Hue, 1800. DR.

Jean-Christophe Buisson et Jean Sévillia publient Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours[1]. Un ouvrage hautement recommandable.


Londres, le 4 janvier 1642. Charles Ier Stuart, souverain encore sûr de son droit, vient arrêter en personne quatre parlementaires en pleine chambre des communes, déclenchant la première guerre civile de son pays.

Charleston (Caroline du Sud), le 12 avril 1861. Le canon sudiste fait feu sur Fort Sumter et ouvre le plus sanglant conflit intérieur de l’histoire américaine.

Beyrouth, le 13 avril 1975. Une fusillade dans un bus du quartier chrétien d’Ain El Remmaneh précipite le Liban dans d’interminables hostilités inter-religieuses.

Kigali, le 3 avril 1994. Après avoir annoncé que l’avion du président Habyarimana a été abattu, Radio Mille Collines invite ses auditeurs Hutus à prendre les armes contre les Tutsis et diffuse des listes de personnes à exécuter. Un génocide vient de débuter.

Ainsi commencent les guerres civiles : par un geste, un incident, une escarmouche, un coup de feu, parfois une simple maladresse qui fissure soudain le vernis du vivre-ensemble. Ce sont ces instants inauguraux, ces drames fondateurs où une nation se défait que traquent Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla dans la somme qu’ils viennent de faire paraître.

Avec une vingtaine d’études, chacune confiées à un spécialiste, l’ouvrage balaie large : guerres religieuses (Huguenots en France, Christeros mexicains, affrontements libanais), guerres dynastiques (la Fronde quand Louis XIV avait cinq ans, l’Angleterre des Stuarts, les guerres carlistes espagnoles), guerres civiles révolutionnaires (la Grèce en 1947, la Vendée, la Russie de 1917),  guerres civiles coloniales (Algérie, Irlande), décoloniales (Angola, Algérie des années quatre-vingt-dix) sans oublier les guerres de partition, comme la Sécession américaine ou l’éclatement yougoslave.

Mais qu’est-ce exactement qu’une guerre civile ? Le concept, reconnaissent les auteurs, est presque un oxymore. Guerre entre civils, sans militaires ? Guerre sans armée ? Guerre intérieure, sans véritable frontière, uniforme distinct ou ligne de front lisible ?  Les mots eux-mêmes hésitent ou bégaient. On parlait pudiquement « d’évènements » en Algérie hier, de « troubles » en Irlande du Nord aujourd’hui encore.

Les guerres les plus cruelles

Comment naissent ces fractures ? Rarement par surprise.La mèche ne prend que si le baril est bien plein ; souvent rempli par des décennies de rancunes, de divorces culturels, d’impasses politiques et d’affrontements diffus…

La guerre de Sécession fut certes celle de l’esclavage, mais d’abord l’échec d’un compromis fédéral entre deux Amériques devenues étrangères l’une à l’autre: un sud pastoral qui confondait féodalité et servilité et rêvait d’Arcadie médiévale sous le soleil de Géorgie ; un Nord convaincu d’incarner le progrès moral, industriel et marchand de l’humanité.

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En Algérie, dans les années 1990, derrière la guerre civile se profilait le conflit entre nationalisme arabe issu du FLN et réislamisation militante. C’est souvent la même mécanique: des peuples qui pensaient vivre dans le même pays découvrent qu’ils n’habitent plus le même monde, ni le même univers mental.

A qui profite alors la guerre civile ? Souvent à ceux qui restent officiellement (et hypocritement) hors du conflit. Les guerres de religion françaises ont permis à l’Espagne d’affronter les puissances protestantes sur le terrain de jeu hexagonal. La Guerre froide se joua largement par guerres civiles interposées en Grèce, en Chine ou en Angola. Jean Sévillia formule une logique simple : « les guerres civiles naissent souvent de la faiblesse des Etats. » Faiblesse extérieure notamment quand l’Etat est impuissant à empêcher les puissances de s’en servir comme terrains de jeu.

Pourquoi ces guerres sont-elles souvent les plus cruelles ?Vertiges des chiffres : près de 10 millions de Russes sont morts à cause de la révolution d’Octobre entre 1917 et 1924. Le monceau de cadavres est, lui, difficilement quantifiable en Chine. Quant à la guerre de Vendée, elle fut un tel carnage qu’on hésite encore à la qualifier de génocide. Et la Commune : « elle entre dans l’histoire de France comme l’évènement qui a concentré le plus de violence massive dans un minimum de temps et d’espace. »

Pourquoi tant de haine ? Si tirer sur l’envahisseur peut relever d’un instinct défensif, il faut une bonne dose de conviction pour tuer son voisin, son cousin, son frère… injectée après une opération mentale subtile et terrible. On oublie la ressemblance du voisin, du frère, du beau-frère, du cousin, de l’épicier. Et on ne voit plus le proche mais l’hérétique, le traître, le renégat, le parjure, l’ennemi du peuple, le saboteur de l’humanité radieuse.

Les soldats réguliers peuvent conduire la guerre sans haine ; les francs-tireurs la font toujours avec passion. Et puis il y a tout le prosaïque : au prétexte de tuer le parangon d’une idée mauvaise, on abat le mauvais payeur, le créancier mal réglé, l’amant adultère voire le voisin bruyant… Souvent des jalousies, haines ou rivalités anciennes qu’une bonne guerre civile autorise à solder. Quand l’Etat s’effondre et qu’il n’y a plus d’arbitre, l’arbitraire reprend son bon droit. Chacun devient son propre flic, son propre juge, son propre bourreau.

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Comment se termine une guerre civile ? Le plus souvent par l’écrasement de l’adversaire. Vendée crucifiée entre deux colonnes infernales, Commune fusillée au Père Lachaise, Confédération sudiste capitulant à Appomattox… Les guerres civiles ne s’arrêtent jamais totalement. La politique redevient parfois la continuation de la guerre civile par d’autres moyens, notamment mémorielles : les statues confédérées continuent d’enflammer l’Amérique, le gouvernement socialiste espagnol n’arrêtera pas avant d’avoir débaptisé la dernière impasse « Primo de Rivera », l’Algérie indépendante reste prisonnière de la légitimité guerrière de la caste FLN.

Le pays des guerres de religion

Alors la France est-elle spécifiquement un pays de guerre civile ? On pourrait le croire oui. Villages gaulois, guerres féodales, Armagnacs contre Bourguignons,Saint Barthélémy, Fronde, Révolution et Vendée, Commune, guerre d’Algérie… Peine perdue que le sage Georges Pompidou ait appelé « à jeter un voile sur ces temps où les Français ne s’aimaient pas », le collectif réserve quatre entrées aux affrontements franco-français.

Ces conflits ne furent peut-être pas les plus meurtriers et n’atteignent pas les chiffres de la Chine, du Rwanda, ni même de la Sécession américaine. Mais leur qualité propre n’est pas dans le qualifiable : en France on ne s’y entretue moins pour la tribu que pour l’absolu : Dieu, le roi, la liberté ou l’humanité.

L’Algérie rappelle que les absolus ne meurent jamais tout à fait : après le nationalisme, le divin est revenu en force. D’abord avec la décennie noire algérienne ; peut-être demain importé sur l’hexagone. On se souvient de Gérard Collomb quittant Beauvau en 2018 : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, moi je crains que demain nous vivions face à face. J’ai peur que nous soyons devant des problèmes immenses. » Le maire de Lyon parlait des banlieues. Prophétie terrible et vite oubliée ; l’actualité de sa ville lui redonne un étrange relief.

384 pages

Les guerres civiles

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[1] Les Guerres civiles, de la Renaissance à nos jours, ouvrage collectif dirigé par Jean-Christophe Buisson et Jean Sevilla (Perrin).




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