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Cette gauche qui aime le mollah. Et le Juif mort

Dans sa couverture du Proche-Orient comme dans son traitement de l’actualité française, France Inter pratique en permanence un double standard moral.


Le 18 mars à dix-huit heures moins cinq sur l’Inter. Un humoriste à sens inique, sur fond de rires forcés, charrie Américains et Israéliens. Mais point de vanne pour se moquer des Iraniens.

À dix-huit heures, la radio de sévices publics insiste sur les morts au Liban. On en a dénombré 12 ce jour-là. On pleure parmi eux un membre du Hezbollah. En Afghanistan au même moment, 400 morts civiles ont été causées par le Pakistan : l’information n’a droit qu’à une phrase laconique, sans autre forme de commentaire. 400 Afghans ne comptent pour rien, ou presque. Pauvres gens. Si seulement ils avaient été tués par des Israéliens…

Masochisme anti-occidental

Sur France Inter, les propos de Donald Trump, toujours échevelés, souvent contradictoires, sont sans cesse raillés. Le discours des mollahs, lui, non moins triomphal, mais beaucoup plus halluciné, n’est jamais fustigé.

Israël vise systématiquement des cibles militaires iraniennes. La République islamique vise systématiquement des cibles civiles. Nul n’en fait la remarque. C’est normal. Masochisme anti-occidental.

Cette gauche aime le mollah. Elle aime bien aussi le Juif mort.

Mollachon, c’est entendu, est antisémite. En principe, l’antisémite n’aime guère le Juif. Mais Mollachon n’aime pas beaucoup non plus les Blancs. Bien qu’il soit blanc lui-même et pas très beau, il trouve le Blanc moche.

Je vous répète sa sortie de Lille, très applaudie le 18 mars : « Il a bien fallu un jour qu’un ou une se mette debout sur ses pattes, à l’autre bout du continent africain, pour qu’à la fin, ici, vous soyez en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes. »

Les propos antisémites et antiblanc se dissolvent dans l’éther

Depuis vingt ans et mes Réflexions sur la question blanche (Jean-Claude Gawsevitch), j’explique que la détestation nourrie par l’Occidental gauchiste masochiste pour le Juif qui se défend est insécable de celle pour le Blanc détestable. Le Juif haï en uniforme kaki trahit le souvenir du Juif adoré en pyjama rayé.

Et pourtant. Pourtant, les propos antisémites et antiblancs du chef du Parti antisémite se dissolvent dans l’éther. Mon imagination est impuissante à décrire quelle serait la réaction médiatique si, par hypothèse absurde, un chef de la droite trouvait noire et moche la population de la « Nouvelle France ». France Inter serait la première à s’indigner, à tempêter, à condamner. Mais ici rien. L’odieux visuel fait relâche.

Le discours antisémite, antisioniste, antiblanc n’est plus arrêté par un quelconque dôme de fer moral. Si l’on découvrait que Mollachon était pédophile, dealer et obersturmführer pendant la guerre, France Inter ne le critiquerait pas pour autant.

Pologne: quand la musique sacrée embrase la Semaine Sainte

Au sein d’églises magnifiques qui sont des théâtres de la chrétienté, un festival de musique sacrée s’épanouit dans une ville dont l’atmosphère exalte la semaine pascale.


A Cracovie, durant la Semaine Sainte, le climat est généralement aussi respectueux des traditions que le serait un évêque intégriste : temps détestable, pluie, froid, grisaille. Mais avec une entorse tout de même cette année. Et de taille ! Au jour du Vendredi Saint, le plus tragique du temps pascal, les nuages se sont évanouis pour dévoiler un soleil éclatant, alors que la nature se devait justement d’être plongée dans le deuil le plus profond.

La Grande Semaine

Dans la ville dont Jean-Paul II fut longtemps l’archevêque avant que d’être adulé en tant que souverain pontife, au sein d’une surabondance d’églises d’une beauté et d’une richesse stupéfiantes, le festival des Misteria Paschalia est tout aussi bien né de Cracovie qu’il est né à Cracovie en 2004. C’est que l’antique capitale de la Couronne de Pologne, qui compte parmi les plus belles cités d’Europe, offre un incomparable écrin au plus beau peut-être des festivals de musique sacrée.

C’est la Semaine Sainte en Petite-Pologne. Cette Grande Semaine (Wielki Tydzien) qui glisse du dimanche des Rameaux à celui de la Résurrection. Et dans les églises de Cracovie, les fidèles semblent vivre la Passion du Christ comme s’ils se replongeaient dans la passion de la Pologne, anéantie par les partages durant plus d’un siècle, puis ravagée par les crimes des nazis et des bolcheviks. La ferveur de ceux qui prennent d’assaut les confessionnaux, l’atmosphère de deuil qui règne sous les immenses nefs de pierre ou de briques, les statues des saints voilées de violet, le silence, les tabernacles vides… tout concourt à ce que les lieux du culte s’abîment dans le drame de la crucifixion. Jusqu’à ce Vendredi Saint où le corps du Christ, non plus hissé sur la Croix, mais couché sous un linceul, disparaît dans l’effroi du sépulcre.

Avec cette attente recueillie à laquelle se substitue dès la soirée du Samedi Saint un vrai climat d’allégresse dans les églises, les Misteria Paschalia se développent dans un contexte de spiritualité favorisant à merveille l’écoute d’œuvres célébrant la Passion, depuis l’entrée glorieuse à Jérusalem jusqu’au supplice du Golgotha et à la Résurrection.

D’immenses vaisseaux gothiques

Si les chants sacrés, si les évangiles mis en musique retrouvent pleinement leur sens dans cette atmosphère méditative, le festival jouit aussi de ce cadre idéal qu’offrent les spectaculaires églises de Cracovie. D’immenses vaisseaux gothiques bien souvent, mais ornementés à profusion de splendeurs baroques qui leur confèrent une théâtralité et des couleurs qui rendent bien ternes les églises de France. Et aussi de splendides temples de la Contre Réforme, d’autant plus glorieux aujourd’hui qu’ils ont été restaurés et redorés à outrance après des décennies d’indifférence et d’indigence au temps du communisme.

© Krakow Festival Office

Le programme musical de cette édition de 2026 a été une fois encore confié au musicien français Vincent Dumestre. En 2014 déjà, sous sa direction inspirée, sa formation, Le Poème harmonique, avait interprété les  Méditations pour le Carême et les Leçons de Ténèbres de Marc-Antoine Charpentier dans un esprit saisissant de grandeur et de dépouillement. C’est sans doute ce qui avait suggéré au directeur du Bureau des Festivals de Cracovie de l’époque, Robert Piaskowski, l’idée de confier à Dumestre la direction artistique de l’édition de 2017. Démarche qui s’est renouvelée de 2024 à 2026 et sera même prolongée en 2027, tant l’accord s’est révélé harmonieux entre les équipes polonaises des Misteria Paschalia et le musicien français, confie la nouvelle responsable des festivals subventionnés par la ville, Carolina Pietyra.

Des moments de grâce

Concert de la Loge Olympique (France), Orchestre baroque de Wroclaw (Pologne), Vox Luminis (Belgique), Orchestre et choeur du Collegium 1704 (Tchéquie), ensemble vocal Gli Incogniti (France), Voces Suaves (Suisse), mais aussi solistes de tous pays comme Ian Bostridge, Pierre Hantaï, Christophe Coin, Marin Egidi, Hasnaa Bennani, Hubert Hazebroucq, James Atkinson… chaque édition véhicule son lot de découvertes, tant dans le champs musical religieux des XVIème, XVIIème et XVIIIe siècle qui est immense, que dans la belle cohorte des interprètes. Et chacune révèle ses moments de grâce comme lors de ce choral de la fin de la Passion de Sebastiani restitué avec une harmonie toute céleste par l’une des sopranos de Vox Luminis.

Trois immenses tableaux

Bénéficiant d’impulsions nouvelles, les Misteria Paschalia se sont ouvertes aux métiers de la musique comme celui des luthiers présents dans le joli palais baroque des comtes Potocki… Elles se sont aussi mises en quête de nouveaux lieux où présenter les concerts. Ne serait-ce que pour éviter la grande salle du palais des congrès qui permet certes d’accueillir un nombre considérable d’auditeurs, mais qui dénature, anéantit même l’esprit du festival. Ainsi a-t-on nouvellement investi la magnifique église des Carmes de la rue Karmelicka qui a constitué un écrin somptueux à un concert du Poème harmonique consacré à des compositeurs italiens comme Claudio Monteverdi (1567-1643) ou Francesco Cavalli (1602-1676). Ou la vaste salle de la Galerie d’art polonais du XIXe siècle perchée au dernier étage des Sukiennice, l’antique halle aux draps Renaissance occupant le centre du Rynek (place du Marché) qui est lui-même le cœur de Cracovie. On y a entendu la Passion selon Saint Matthieu de Johann Sebastiani (1622-1683) et le Stabat Mater d’Agostino Steffani (1654-1728) interprétés par l’ensemble belge Vox Luminis, lui-même solidement encadré par trois immenses tableaux du peintre cracovien Jan Matejko, un champion du pompiérisme d’alors.

A lire aussi, du même auteur: Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

Du temple réformé à la synagogue

L’une des synagogues de Kazimierz, l’ancienne cité juive, a abrité aussi de la musique sacrée chrétienne avec l’ambition de cerner les liens qui peuvent l’unir aux musiques rituelles israélites. Enfin, pour compléter ce nouvel esprit œcuménique, la petite église baroque de Saint-Marcin (Saint Martin de Tours ?) au pied du château royal, attribuée aux évangélistes de la Confession d’Augsbourg ainsi qu’aux calvinistes, abrite des récitals de musique profane. Profane, mais résolument austère, à l’image de l’édifice qui la reçoit, et qui se donne à entendre entre dix heures et minuit sous le vocable latin de Dormitio dans une atmosphère entre veille et sommeil quasiment irréelle. 

Cependant, les vaisseaux amiraux du festival demeurent l’église Sainte Catherine, celle des Carmes ou celle du Corpus Christi (Bozego Ciala), regorgeant de somptueux ornements baroques qui font d’elles de fabuleux théâtres. Cracovie est si riche en patrimoine architectural, religieux ou non, que le festival pourrait se prolonger des semaines entières sans que l’on ait épuisé ses ressources. Mais alors que l’église Sainte Anne, pur joyau baroque édifié à la fin du XVIIe siècle, pourrait elle-aussi accueillir des concerts magnifiques, on s’y heurte à l’imbécillité d’un curé qui refuse de l’ouvrir à des musiques célébrant pourtant le Dieu qu’il est censé servir.   

Cinquante festivals

Les Misteria Paschalia constituent un maillon essentiel d’une vaste chaîne de festivals, une cinquantaine, qui se déroulent à Cracovie chaque année. Une telle inflation a toutefois de quoi laisser songeur. Ils contribuent, certes, à animer la ville, à attirer du public (on compte douze millions de visiteurs annuels) et à faire des activités culturelles le second des budgets de la ville, en dépenses ou recettes. Mais aussi à en faire un site artificiel où le tourisme est roi, la culture une fête permanente, et où le centre de la ville tend de plus en plus à se résumer à un parc à touristes.

On y célèbre aussi les gloires récentes de Cracovie, les cinéastes Andrzej Wajda ou Roman Polanski, le compositeur Krzysztof Penderecki, le metteur en scène Tadeusz Kantor. S’il n’y a guère aujourd’hui d’aussi grandes figures pour leur succéder, ils sont désormais eux aussi muséifiés.  

Même l’effroyable tragédie des Juifs, chassés de Kazimierz, parqués et martyrisés dans le ghetto de Podgorze, est devenue un objet touristique. Pour ne rien dire du camp d’extermination d’Auschwitz (Oswiecim) que les agences de voyage englobent dans leur programme comme une attraction très particulière !

Une Maison de la Musique

Ulica Stolarska, à un jet de pierre du Rynek, l’Institut français, naguère installé dans un beau palais des princes Lubomirski, mais depuis longtemps frappé par les restrictions budgétaires, est désormais médiocrement logé dans le bâtiment du consulat de France. Sa salle d’expositions fait penser à une salle paroissiale de quartier défavorisé. Toutefois, pour marquer son soutien aux Misteria Paschalia, l’Institut a organisé une exposition de dessins d’inspiration religieuse. Mais si insignifiante, si indigne, qu’il eut valu cent fois mieux ne rien faire et s’éviter un tel ridicule. Belle image de la France si imbue d’elle-même ! Beau soutien au directeur français du festival ! Aurait-on voulu l’assassiner sous les yeux des Cracoviens qu’on n’eût pas mieux fait.

Qu’elle le nomme centre musical, maison ou cité de la musique, la municipalité de Cracovie est en train d’édifier un vaste bâtiment qui déjà a belle allure avec sa colonnade blanche qui luit tout au bout de l’immense étendue herbeuse s’étendant aux confins de la cité. En 1979 Jean-Paul II y célébrait sa première messe publique à Cracovie en tant que souverain pontife devant une foule énorme qui recouvrait la plaine : c’était le début de la fin pour le régime communiste.

Quatre salles de concert

Ce bâtiment abritera une nouvelle salle de concert municipale de 1100 places. Elle est flanquée de deux autres plus petites réservées à deux formations de première importance : la Capella Cracoviensis, pionnière dès les années 1970 dans le domaine de la musique médiévale et surtout de la musique Renaissance. Et un orchestre de chambre renommé, le Sinfonietta Cracovia.

Loin d’être achevée (elle devrait l’être dans un an), la salle de concert promet d’être belle et majestueuse comme est majestueux l’imposant foyer qui la précède et d’où l’on devine au loin, au delà de la plaine, le château du Wawel sur son rocher et la ville ancienne à ses pieds.

Impressionnante réalisation, et nécessaire sans doute pour relayer la salle de la Philharmonie aux dimensions un peu réduites située sur la promenade circulaire des Planty, laquelle a remplacé au XIXème siècle les antiques fortifications de la ville. Mais le (très vilain) palais des congrès, de l’autre côté de la Vistule, abrite déjà une très belle et vaste salle de concert. Et la voïvodie de Petite-Pologne (Malopolska), aux mains de l’extrême-droite, a elle aussi lancé son énorme cité musicale qui s’édifiera de l’autre côté de la ville et où s’installera l’Orchestre Philharmonique de Cracovie, le Conservatoire de Musique. Et qui englobera une… quatrième grande salle de concert. Et ce n’est malheureusement pas le plus beau des projets architecturaux proposés qui a remporté le premier prix.

Quatre imposantes salles de concert pour une agglomération d’un million cinq cent mille habitants, c’est considérable, sinon excessif. Varsovie n’en a pas autant. Il faudra beaucoup, beaucoup d’argent pour les faire fonctionner pleinement. Et beaucoup de volonté pour les peupler d’auditeurs. Entre la ville de Cracovie (centre droit) et la voïvodie de Petite Pologne (droite extrême), donc d’obédiences politiques très différentes, la compétition est féroce. Il n’y a pas qu’en France que les luttes intestines entre rivaux politiques virent à l’absurdité.  


Le prochain festival des Misteria Paschalia se déroulera du 21 au 28 mars 2027

Marathon de Paris: après quoi courons-nous ?

Notre correspondant picard préféré disait la semaine dernière son incompréhension devant l’afflux de « runners » sur les bords de la Somme. Notre correspondant bruxellois nous en dit plus sur ce curieux phénomène.


Ce dimanche, des dizaines de milliers de sportifs, plus ou moins chevronnés, fouleront le bitume parisien sur les 42,195 kilomètres du marathon pendant lesquels les petites histoires individuelles se confronteront à la grandeur de la Ville Lumière. Mais, par-delà la recherche de la remise en forme ou de la petite victoire sur le cours de l’existence, pourquoi et surtout après quoi passons-nous notre précieux temps à courir ?

Le départ est le moment de vérité

Au fond, le marathon est une allégorie de la vie. Dans le box de départ, chacun a ses raisons d’être là. Il y a les athlètes professionnels, aux corps sculptés par la pratique régulière et marqués au burin par les sacrifices consentis pour espérer arracher en vainqueur le ruban marquant l’arrivée, mais il y a surtout la marée de sportifs lambdas dont les efforts et donc le mérite, s’ils sont moins visibles, ne sont pas moindres. La plupart se sont entraînés dur, ont affronté les matins sombres de l’hiver glacial, la grêle frappant le visage, les températures sous zéro, la pluie se mêlant à la sueur pour mieux déferler sous les vêtements. Pour y arriver, certains ont rompu avec une vie en pente déclinante, diminué leur consommation d’alcool, mangé plus sainement et allongé leurs nuits.

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Le départ est donc ce moment particulier qui marque autant la fin de la préparation que le début de l’épreuve de vérité. Toutes les nationalités, toutes les langues, toutes les cultures s’effacent au profit d’une seule communauté, celle de ceux qui ont rendez-vous avec eux-mêmes, d’un seul langage, celui qui s’exprime par la force brute des mollets, et d’un but, prouver que nous sommes autre chose que des numéros imprimés sur un dossard épinglé au maillot. Bien sûr, les personnalités des coureurs divergent : il y a les bavards et puis les taiseux, ceux qui échangent les sourires et ceux qui leur préfèrent les regards assassins, ceux qui croient à l’homme bon et ceux qui laissent leur instinct confirmer que l’homme est le loup pour l’homme que décrivait Hobbes.

La survenue du mur est une épreuve métaphysique

Durant un marathon, sans qu’on s’y attende, l’ennui succède à cette excitation primesautière. Cela commence généralement peu avant le quinzième kilomètre quand il vous en reste encore plus de vingt-sept à parcourir. Heureusement, sur le bord de la route, les spectateurs acclament et brandissent des cartons de fortune rivalisant d’imagination, parfois de mauvais goût. On regarde furtivement les jolies filles que l’on finit par dépasser ou qui, plus rapides, s’éloignent à jamais de nos vies. Les groupes de musique, les fanfares et les percussions cadencent nos foulées et semblent suivre le rythme cardiaque.

Même après en avoir couru quelques-uns, le marathon reste un effort et, sans prévenir, le temps de la souffrance finit par arriver. La foule se transforme alors en houle diffuse. Le corps des autres coureurs se dilue dans un décor devenu hostile. La route menant à l’enfer semble interminable et le diable se cache partout, dans une bouteille jonchant le sol, un cri trop strident émis par un spectateur, un concurrent s’arrêtant au ravitaillement comme s’il commandait un canon au PMU du coin. La survenue du mur, au trentième kilomètre, est une épreuve métaphysique, comme un rendez-vous avec Dieu avant l’heure de la mort. Peut-être se rassure-t-on en expérimentant la douleur avant qu’elle ne surgisse sous une forme plus grave ?

Courir est le propre de l’homme

Si Sylvain Tesson écrivait que les « marathons urbains sont l’illustration dominicale de la maladie mentale moderne » et bien que Philippe Muray aurait assurément trouvé dans les foulées marathoniennes de quoi alimenter sa critique acerbe de la société festive, courir est bien le propre de l’homme. On place nos pas dans ceux de nos lointains ancêtres qui, par la course, avaient un avantage sur les animaux peu capables de sudation et donc de thermorégulation ; dans ceux de Philippidès, ce messager qui parcourut la distance entre Marathon et Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses ; dans ceux des pionniers de la course à pied moderne qui, pendant un temps, foulaient les allées de Central Park à New York pendant la nuit afin de ne pas être reconnus. Après la nécessité et la marginalité, le running est devenu une mode et un marché : il suffit de voir les tenues bariolées, les baskets siglées, les montres connectées et la profusion de sponsors pour s’en convaincre.

A lire aussi: Mais où courent-ils comme ça?

L’arrivée est une rare émotion, un triomphe sur soi-même et une leçon de modestie. On se dit que la volonté, toujours, finit par triompher des renoncements, des lâchetés que l’on tente de cacher dans un recoin de l’esprit, des pesanteurs de la vie. On devient autre chose qu’un citoyen lambda, qu’un accroc aux abrutissantes séries Netflix ou qu’un vulgaire consommateur engraissé de malbouffe et submergé de produits jetables.  Mais on sait que, dès le lendemain, il faudra retourner dans le réel et commencer par affronter les réflexions des collègues (« courir quatre heures sans s’arrêter, moi j’en serais incapable »), les questions témoignant du manque élémentaire de culture (« et c’était combien de kilomètres ce marathon ?”), les doutes (“mais tu es sur que tu ne t’es jamais arrêté ?”), les blagues éculées (“et tu as pris de l’EPO ? »), les considérations esthétiques (« et tu n’as pas une photo de toi avec ta tenue ? »).

Et donc pourquoi courons-nous ? Nous courons par goût de l’effort. Nous courons pour que notre quart d’heure de gloire dure plusieurs heures. Nous courons sans but. Nous courons pour ne jamais nous arrêter. Nous courons parce que la vie nous l’impose. Nous courons pour faire corps avec la nature et profiter, seuls, de la chorale des oiseaux au petit matin. Nous courons pour valoir mieux que ceux qui promettent qu’ils s’y mettront le lendemain. Nous courons vers notre destin. Nous courons pour échapper à celui-ci. Nous courons pour rester en forme et en vie le plus longtemps possible. Mais, au fond, nous savons que nous courons vers la mort ou, pour reprendre la philosophie de L’homme pressé, remarquable roman de Paul Morand, pour être à l’heure au rendez-vous avec celle-ci.

L'homme pressé

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Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

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Israël rêve du rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable de monopoliser la violence et de neutraliser le Hezbollah. Un « but de guerre » encore lointain, observe Gil Mihaely. Pendant ce temps, Islamabad accueillera des négociations car le Pakistan dispose de canaux ouverts avec Washington, de liens étroits avec Riyad et Pékin, et d’une position d’équilibriste lui permettant de jouer un rôle de médiateur. La trêve actuelle doit être comprise comme une séquence tactique dans une confrontation de long terme opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, plutôt que comme un échec ou une manipulation quelconque.


Malgré la trêve en Iran, Israël continue de pilonner le Liban. Quels « buts » de guerre demeurent non atteints au Liban par les Israéliens ? Le problème d’Israël est que le Liban est un État failli, un corps politique profondément malade. Dans les années 1970, les Palestiniens y ont créé un État dans l’État. À la suite des accords du Caire de 1969, imposés au Liban par la Ligue arabe sous l’impulsion de Nasser, les camps de réfugiés palestiniens présents sur son sol sont devenus des zones échappant à l’autorité de l’État libanais. L’OLP a ainsi pu utiliser le territoire libanais pour lancer des attaques contre Israël, souvent contre l’avis de Beyrouth. Cette situation a contribué à déclencher une guerre civile, ainsi qu’une intervention syrienne qui s’est progressivement muée en occupation durable.

Pression constante

En 1982, Israël a mis fin à cette première configuration en démantelant cet État parallèle. Mais, une fois encore, la faiblesse de l’État libanais a permis l’émergence d’un nouvel acteur. Cette fois-ci, avec le soutien d’une puissance extérieure, l’Iran, le Hezbollah a pris la place de l’OLP et a, en quelque sorte, relancé le même schéma.

En mai 2000, Israël a retiré ses forces du sud du Liban. Cette décision visait notamment à saper la légitimité du Hezbollah sur la scène intérieure libanaise, en tant que « résistance » à l’occupation israélienne, une légitimité qui n’a jamais été invoquée contre la présence syrienne.

Depuis, l’objectif israélien est resté fondamentalement politique. Il s’agit de créer les conditions d’une solution libanaise à ce problème, autrement dit de faire émerger un État capable d’imposer le monopole de la violence légitime et de contraindre le Hezbollah à se transformer en un acteur strictement politique. Les opérations militaires menées par Israël depuis plus de deux décennies s’inscrivent dans cette logique. Elles visent à affaiblir le Hezbollah autant que possible, tout en exerçant une pression constante sur le système politique libanais afin qu’il reprenne en main son destin.

Signes encourageants

La moitié sud du pays, de Beyrouth et de la Bekaa jusqu’à la frontière israélienne, en subit directement les conséquences et exprime sa colère contre Israël. Mais, une fois le cessez-le-feu installé, l’expérience des dernières décennies montre que cette colère, vive lorsque les bombardements sont en cours, tend à se déplacer et à se retourner contre le Hezbollah, y compris au sein d’une partie de la population chiite. Le fait que le gouvernement libanais actuel a déclaré la branche armée du Hezbollah hors la loi et l’ambassadeur iranien persona non grata traduit cette lente évolution du corps politique libanais depuis 2000. 

Dans ce cadre, l’affaiblissement de l’Iran constitue une condition sine qua non. Sans réduction de l’emprise iranienne, aucune évolution durable n’est envisageable. Le but de guerre non atteint reste donc inchangé : il tient dans le rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable d’exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire et de mettre fin à la logique des États dans l’État, qui structure la crise libanaise depuis un demi-siècle.

Négociations à partir de vendredi à Islamabad

Iraniens et Américains doivent se retrouver au Pakistan pour négocier. Plusieurs facteurs expliquent que les discussions se déroulent dans ce pays. D’abord, Islamabad dispose de canaux de communication ouverts avec Washington. Les relations avec Donald Trump se sont nettement réchauffées ces derniers mois, notamment à travers le rôle central joué par l’état-major pakistanais. Le chef de l’armée, Asim Munir, a ainsi multiplié les déplacements aux États-Unis, où il a été reçu à un niveau inhabituellement élevé pour un responsable militaire étranger. Ces visites ont donné lieu à des échanges approfondis avec le Pentagone, portant à la fois sur la coopération sécuritaire, la lutte contre les groupes armés dans la région afghano-pakistanaise et la stabilisation des équilibres régionaux.

Au-delà des contacts formels, ces rencontres ont permis de réactiver des circuits de dialogue directs entre militaires américains et pakistanais, circuits qui avaient été partiellement gelés au cours des années précédentes. Cette réouverture s’inscrit dans une logique pragmatique. Washington voit dans l’armée pakistanaise un acteur structurant capable d’influer sur plusieurs théâtres sensibles, tandis qu’Islamabad cherche à retrouver une centralité stratégique auprès des États-Unis.

Dans ce contexte, l’administration de Donald Trump a également exploré l’idée de s’appuyer sur le Pakistan pour faciliter un retour, même limité, d’une présence américaine en Afghanistan, notamment sous la forme d’un accès à une base ou à des capacités logistiques. Une telle hypothèse, encore incertaine, souligne néanmoins le rôle charnière d’Islamabad, dont la position géographique et les réseaux d’influence en Afghanistan en font un intermédiaire presque incontournable pour toute tentative américaine de réengagement dans le pays.

Cette proximité renouvelée, qui contourne en partie les canaux diplomatiques classiques, alimente l’inquiétude de New Delhi, qui y voit un rééquilibrage au détriment de l’Inde dans le jeu régional.

Ensuite, le Pakistan entretient des relations anciennes, étroites et structurantes avec Arabie saoudite. Cette proximité s’inscrit dans une histoire longue. Dès les années 1950, des contingents pakistanais ont été déployés sur le sol saoudien, contribuant à la formation, à l’encadrement et parfois à la protection des forces du royaume. Cette présence militaire, discrète mais continue, a joué un rôle important dans la structuration des capacités sécuritaires saoudiennes, notamment avant la montée en puissance de leurs propres forces armées.

Au fil des décennies, cette coopération s’est institutionnalisée, mêlant assistance militaire, échanges de renseignement et liens personnels étroits entre élites sécuritaires des deux pays. Elle s’est encore renforcée avec la signature d’un accord de sécurité en octobre 2025, qui vient consolider une relation déjà dense sur les plans militaire, financier et stratégique, et qui confirme le rôle du Pakistan comme partenaire de sécurité de premier plan pour Riyad.

Par ailleurs, Islamabad bénéficie de liens très étroits avec Chine, qui en font un relais crédible dans les équilibres régionaux et un interlocuteur acceptable pour des acteurs qui se méfient de Washington. Cette relation s’inscrit dans la durée. Dès le milieu des années 1960, notamment après la guerre indo-pakistanaise de 1965, le Pakistan a progressivement orienté une partie croissante de sa politique stratégique vers Pékin.

Cette convergence s’est traduite par une coopération militaire soutenue. La Chine est devenue l’un des principaux fournisseurs d’équipements des forces armées pakistanaises, qu’il s’agisse d’aviation de combat, de missiles, de systèmes navals ou encore de programmes conjoints comme le chasseur JF-17. Au-delà du matériel, cette relation repose sur un transfert de technologies, une coopération industrielle et une coordination stratégique étroite, notamment face à l’Inde.

La position de l’équilibriste

À cela s’ajoute une dimension économique et géopolitique avec le corridor économique Chine-Pakistan, qui inscrit Islamabad dans les grandes routes d’influence chinoises. L’ensemble confère au Pakistan une position singulière, à la fois partenaire militaire de Pékin et interlocuteur encore audible à Washington, ce qui renforce sa capacité à jouer un rôle de médiateur.

Enfin, cette capacité à dialoguer simultanément avec des pôles souvent antagonistes, États-Unis, monde arabe et Chine, confère au Pakistan une position singulière. Ce n’est pas une puissance neutre, mais une puissance connectée, capable de faire circuler des messages là où d’autres sont disqualifiés. Cette posture n’en est que plus remarquable qu’elle repose sur des équilibres internes et régionaux extrêmement fragiles.

En 2024, Iran et Pakistan ont ainsi échangé des frappes de missiles balistiques sur leurs zones frontalières, révélant la profondeur des tensions sécuritaires entre les deux pays, notamment autour des groupes armés opérant dans la région du Baloutchistan. Cette province, à cheval sur les deux États, constitue un foyer d’instabilité chronique, marqué par des insurrections séparatistes, des trafics transfrontaliers et une présence accrue d’acteurs armés que chaque capitale accuse l’autre de tolérer, voire d’instrumentaliser.

À ces tensions externes s’ajoutent des fractures internes. Le Pakistan compte environ 15 à 20% de chiites, régulièrement ciblés par des groupes islamistes sunnites radicaux, qui les considèrent parfois comme des hérétiques. Cette dimension confessionnelle fragilise davantage l’équilibre du pays et complique sa relation avec l’Iran, puissance chiite régionale.

Dans ce contexte, la capacité d’Islamabad à maintenir des canaux ouverts avec Téhéran tout en restant un partenaire de sécurité pour l’Arabie saoudite et un interlocuteur des États-Unis relève d’un exercice d’équilibrisme permanent. C’est précisément cette tension, entre conflictualité latente et interconnexion stratégique, qui fonde aujourd’hui son rôle de médiateur.

La guerre dure en réalité depuis presque 50 ans !

Depuis mardi, nombre d’éditorialistes présentent la trêve comme un échec pour Trump, ou avancent que le président américain est « manipulé » par Tel Aviv. Mais quel crédit accorder à ces thèses assez répandues dans le commentariat français ?

Cet épisode doit plutôt être interprété dans le cadre d’une longue confrontation, de nature quasi- « guerre froide », opposant les États-Unis et Israël d’un côté, et Iran de l’autre. Depuis la révolution de 1979, Téhéran a fait de ces deux États des adversaires structurants de sa politique extérieure. La République islamique a ainsi développé une stratégie d’influence et de projection régionale dont le socle idéologique repose sur l’exportation d’un modèle politico-religieux chiite, combiné à un usage systématique d’acteurs non étatiques.

À cela s’ajoute une posture d’opposition radicale au sionisme et au « colonialisme », qui s’accompagne souvent d’un discours plus implicite mêlant hostilité à l’Occident et ressorts antisémites. Cette rhétorique constitue un levier d’influence efficace dans les espaces intellectuels occidentaux (universités, ONG et médias) ainsi qu’une partie du « Sud global », anciennement désigné comme le tiers-monde ou le mouvement des non-alignés, où elle permet à Téhéran de se présenter comme un pôle de résistance face aux puissances occidentales.

Dans ce cadre, des trêves sont possibles, car le régime compte en son sein des courants plus pragmatiques. Mais un accord définitif l’est beaucoup moins, dans la mesure où les modérés sont systématiquement marginalisés. Un tel accord entrerait en tension avec la logique profonde du régime, dont une partie de la légitimité repose précisément sur la confrontation avec les États-Unis et Israël. Dès lors, l’idée d’un règlement durable suppose, à terme, une inflexion majeure de cette politique, voire une transformation du régime lui-même.

Or, un tel changement ne peut venir que de l’intérieur. En attendant, le pouvoir iranien continue de déstabiliser son environnement régional, en s’appuyant sur des relais au Liban, au Yémen, en Irak et, pendant longtemps, en Syrie, tout en poursuivant ses ambitions nucléaires.

On se trouve ainsi face à plusieurs temporalités concurrentes. Le temps long d’un éventuel changement politique en Iran. Le temps plus court de l’évolution de la menace régionale qu’il projette. Et, surtout, le temps critique du programme nucléaire, dont la progression impose ses propres contraintes et réduit les marges de manœuvre. Dans cette configuration, une trêve n’est ni un échec ni une manipulation, mais une séquence tactique au sein d’un affrontement appelé à durer.

Comme dans le cas du Liban, la solution ne peut, in fine, venir que de l’intérieur. Mais, là encore, la situation politique interne engendre des problèmes sécuritaires immédiats qu’il est impossible d’ignorer. Leur traitement obéit à une logique propre, souvent dictée par l’urgence, tout en convergeant partiellement avec l’objectif politique de long terme, qui demeure l’affaiblissement du régime.

Ainsi, les États-Unis et Israël partagent une vision largement commune du problème iranien et, dans une certaine mesure, de la solution. Des divergences existent quant aux modalités d’action, au calendrier et à l’intensité des opérations. Dans les deux pays, des dirigeants au style volontiers populiste développent une communication qui vise à créer un espace politique pour soutenir cette confrontation de long terme, et plus encore pour ses phases de guerre ouverte, comme celle à laquelle nous assistons depuis une quarantaine de jours.

Dans ce contexte, parler de « manipulation » n’a guère de sens. Une politique étrangère conduite sur plusieurs décennies, par des administrations différentes, ne se réduit pas à des jeux d’influence conjoncturels. Il faut surtout comprendre que l’objectif de l’opération lancée le 28 février n’a jamais été la chute immédiate du régime. Le fait que certains responsables l’aient affirmé ou suggéré relève avant tout de la communication. À partir de là, on peut discuter des choix tactiques et des désaccords entre alliés, avant comme pendant l’opération, mais il serait excessif de considérer que l’un « mène » l’autre.

🎙️Podcast: Bouleversement politique au Royaume Uni

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Avec Martin Pimentel et Jeremy Stubbs.


Le Royaume Uni, autrefois maître des océans, est-il en train de couler? Le navire de guerre envoyé pour protéger Chypre contre des attaques iraniennes, le destroyer H M S Dragon (« His Majesty’s Ship »), est parti avec une semaine de retard et est arrivé à temps pour tomber en panne dans la Méditerranée orientale. La faiblesse de la réponse britannique à la crise au Moyen Orient est à l’image du pays actuellement : croissance économique très faible, services sociaux plus débordés que jamais, problèmes d’immigration clandestine qui s’aggrave de jour en jour (plus de 5 000 migrants ayant traversé la Manche cette année), difficultés sans nombre à intégrer les nouvelles populations, moral public en berne…

Ce n’est pas étonnant si cette situation négative a provoqué un bouleversement du paysage politique. Le système traditionnel, dominé par les Travaillistes à gauche et les Conservateurs à droite, est en train d’imploser. Non seulement le parti de Nigel Farage, Reform UK, a supplanté le Parti conservateur, mais les Greens – les Verts – dépassent le Parti travailliste sur sa gauche.

Selon le dernier sondage, Reform, les Verts et les Conservateurs seraient tous à 21%, avec les Travaillistes à 17% et les Libéraux-Démocrates à 9%. S’il y avait des élections législatives demain, aucun parti n’aurait la majorité. Il serait même difficile de voir une alliance possible qui arrive à une majorité.

A lire aussi: Le parti des gays tradis

En l’occurence, il y aura des élections le 7 mai, à la fois au niveau municipal en Angleterre et au niveau des gouvernements dévolus en Ecosse et au Pays de Galles. Il est probable que les nationalistes écossais, au pouvoir depuis longtemps, gardent le pouvoir. En revanche, au Pays de Galles, depuis longtemps une citadelle travailliste, la majorité reviendra pour la première fois aux nationalistes gallois. Si, comme cela semble probable, le parti nationaliste irlandais, Sinn Féin, arrive au pourvoir en Irlande du Nord, où il y aura des élections en 2027, les trois pays auront chacun un gouvernement nationaliste, ce qui créera des problèmes pour le gouvernement central à Westminster.

Au niveau local, les Travaillistes – aujourd’hui largement majoritaires dans les conseils municipaux – risquent un effondrement cataclysmique, perdant jusqu’à un tiers de leurs élus. Il en va de même pour les Conservateurs. Certes, les Libéraux-Démocrates et – plus encore – les Verts en profiteront, mais on verra surtout la grande percée de Reform qui arrivera en deuxième position en nombre de sièges. Si le navire britannique n’a pas encore coulé, ceux qui se trouvent à bord ont perdu toutes leurs illusions quant à l’efficacité des politiques traditionnels et misent sur les nouveaux partis pour les garder à flot.

Du poison dans l’humanisme

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Dans une tribune parue dans Le Monde le mardi 7 avril, le chef du Parti communiste Fabien Roussel a déclaré: « La nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon enferme les individus dans des déterminismes au lieu de les fédérer ».


Personne n’est irréprochable. Mais certains ont moins que d’autres à se faire pardonner.

En approuvant la charge de Fabien Roussel1 contre Jean-Luc Mélenchon et en sortant du canal de la réflexion politique, comme on quitte son couloir de nage, les citoyens engagés apprécient le fait que ce responsable communiste ait énoncé cette double évidence: que la gauche écologiste, socialiste et communiste devrait se séparer absolument de LFI, et que Jean-Luc Mélenchon serait le pire candidat de second tour, en 2027, face au Rassemblement national.

Est-il permis de s’interroger à ce sujet? Malgré les apparences, n’y aurait-il pas chez Jean-Luc Mélenchon une volonté obscure et, pour tout dire, suicidaire, de précipiter les forces dites progressistes dans un naufrage, plutôt que d’avoir la sagesse de se retirer afin de leur laisser une chance?

Qu’on n’attachât pas la moindre importance à ces opinions serait admissible, puisque, n’exprimant que des libertés d’analyse personnelle, elles n’ont pas pour vocation de prétendre à la généralité.

L’universalisme confisqué

Ce schéma de pensée est applicable à des enjeux bien plus fondamentaux, à des problématiques capitales qui relèvent de la morale publique, du vivre-ensemble, de l’humanité et de l’humanisme le plus pur. Mais c’est précisément dans cette matière si délicate et vouée à l’universalité qu’il convient de considérer que le poison s’est installé dans l’humanisme pour le gangrener.

Au point d’empêcher la communauté nationale de se rassembler, comme un seul homme, autour, par exemple, de la lutte contre le racisme.

Ce billet m’a été inspiré par un article de Louise Couvelaire dans Le Monde, qui annonce « l’espoir d’un retour de la lutte antiraciste dans le débat public », en se fondant notamment sur la manifestation de Saint-Denis, qui aurait réuni environ 6 000 personnes.

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Cet espoir, cet éventuel retour seraient plausibles s’ils ne résultaient pas d’une entreprise idéologique et partisane menée par des responsables loin d’être irréprochables sur les plans humain et politique. Cette cause à vocation universelle est ainsi confisquée par des citoyens engagés, avec des finalités tout autres que celles d’une unité humaniste, et des mots d’ordre tels que « résistance », qui montrent bien que l’ennemi est davantage la droite, voire la droite radicale, que le fléau du racisme.

Si la bonne foi avait eu droit de cité dans cette polémique liée à des propos de Michel Onfray et de Jean Doridot, sur CNews, à la suite de l’élection du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, c’est immédiatement, au regard des contextes, que l’on aurait dû exonérer ces deux personnalités de tout racisme. Mais le souci n’était pas l’équité, il était dans la charge.

L’hypocrisie des faiseurs de leçon

Comment considérer qu’un combat prétendument humaniste ait en définitive pour conséquence de cliver, de fracturer, de mentir, d’amplifier les antagonismes au lieu de les réduire?

Pour user d’une ironie saumâtre, voir Jean-Luc Mélenchon venir au secours éthique et politique du maire de Saint-Denis relève d’une forme de farce, quand certaines des interventions du premier ont pu être qualifiées d’antisémites.

Que l’immoralité en vienne à stigmatiser des propos faussement traités de racistes, c’est soit le comble du ridicule, soit le signe d’une société totalement égarée dans ses principes et ses repères.

Le poison gangrène de plus en plus l’humanisme: les imparfaits donnent des leçons, les diviseurs prêchent l’unité, l’universel est piétiné. Chacun dans son camp, sa cause, ses valeurs propres.

Pourtant, il faut être absolument et résolument contre le racisme et l’antisémitisme. Partons à la recherche de ceux qui n’ont jamais trahi, au nom de la politique, l’authentique humanisme.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/07/fabien-roussel-la-nouvelle-france-de-jean-luc-melenchon-enferme-les-individus-dans-des-determinismes-au-lieu-de-les-federer_6677864_3232.html ↩︎

Au nom du bien: une jeunesse déboussolée

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Notre « belle » jeunesse n’est pas perdue. Elle est désarmée face aux périls qui montent, observe le sociologue Charles Rojzman dans cette nouvelle analyse.


À la fin du mois de mars 2026, trois signaux, en apparence disjoints, sont venus éclairer d’une lumière crue l’état de notre époque. D’un côté, le Sénat français a approuvé une version remaniée d’un texte visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, reconnaissant implicitement que ce que l’on avait célébré comme une émancipation pourrait bien être devenu un instrument de fragilisation psychique. Dans le même temps, l’université Paris-VIII se voyait sommée d’appliquer des recommandations face à la montée de tensions et de discours antisémites, tandis que des actions étaient engagées pour rompre des partenariats académiques avec des institutions israéliennes. Et dans les rues de Saint-Denis, des milliers de manifestants — souvent très jeunes — défilaient une fois encore, portés par une ferveur morale intense (notre photo), autour d’une cause devenue pour beaucoup une évidence indiscutable. Rien ne relie ces événements, sinon l’essentiel. Car ce qu’ils donnent à voir, c’est moins une succession de crises qu’une transformation profonde de l’être occidental. Une mutation silencieuse, qui touche à la manière même dont une génération perçoit le réel, juge le monde et s’y engage. Une jeunesse saturée d’images et de mots d’ordre, exposée en permanence, mobilisée sans relâche, mais de plus en plus fragile, de plus en plus anxieuse, de plus en plus dépendante de l’approbation immédiate.

Une société faussement pacifiée

Nous avons voulu abolir le tragique. Nous avons construit un monde où la paix, les droits individuels et la prospérité devaient constituer un horizon indépassable, comme si l’histoire elle-même avait été domestiquée. Nous avons transformé la mémoire en procès, la politique en morale, le jugement en posture. Et dans cet univers pacifié en apparence, nous avons élevé une génération à qui nous avons appris à ressentir avant de comprendre, à condamner avant de connaître, à s’indigner avant de penser.

Les réseaux sociaux ont donné à cette mutation ses instruments. L’université lui a fourni ses justifications. La rue lui offre ses rituels.

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Partout, le même phénomène : les faits s’effacent derrière les récits, la complexité se dissout dans le manichéisme, le réel devient le décor d’une mise en scène morale permanente. Les causes s’enchaînent, les indignations circulent, les certitudes se figent — et pourtant, jamais la désorientation n’a été aussi grande. Ce n’est pas une jeunesse perdue. C’est une jeunesse désarmée.

Désarmée, parce qu’on lui a appris à voir le monde comme un problème moral plutôt que comme un champ de forces. Désarmée, parce qu’on lui a fait croire que l’ennemi n’existe pas, ou qu’il suffirait de le comprendre pour qu’il disparaisse. Désarmée, enfin, parce qu’on a remplacé la confrontation avec le réel par une liturgie du Bien, où chacun est sommé d’afficher sa vertu plutôt que d’éprouver sa lucidité. Ainsi s’avance, sûre d’elle et fragile à la fois, une génération qui croit réparer le monde en le simplifiant, et qui, au nom du Bien, risque de ne plus savoir le défendre.

La désertion du réel

Nous n’avons pas affaire à une jeunesse simplement naïve, mais à une génération pour laquelle le réel n’existe plus que comme décor de ses indignations. Les faits, l’histoire, la mémoire : tout cela s’efface sous les hashtags, les marches blanches et les mots d’ordre. Le tragique, qui fut le socle de la sagesse européenne, a laissé place à une religion molle saturée d’impératifs moraux et vidée de toute connaissance. Éduquée, connectée, gorgée d’informations, cette jeunesse répète des slogans qu’elle ne comprend pas, brandit des visages qu’elle ne connaît pas, se range derrière des causes qui ne sont que la doublure morale du vide. Elle refuse moins la réalité qu’elle ne refuse de se voir telle qu’elle est devenue : orpheline du tragique, nourrie aux bons sentiments, effrayée par l’idée que l’humanité n’est pas réductible à l’égalité proclamée. Le bon sens — cette sagesse basse mais solide — a été remplacé par la tyrannie émotionnelle. L’ancienne boussole, celle qui distinguait l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, est brisée. Reste le confort moral d’avoir raison contre le monde.

Les nouveaux habits du totalitarisme

Le totalitarisme ne porte plus la botte ni l’uniforme. Il arrive en jean, sourire aux lèvres, avec sa pétition en ligne et sa vidéo virale. Il se donne pour l’inverse de ce qu’il est : un pouvoir qui s’avance sous les traits de la tolérance, un contrôle social qui se pare des vertus de l’humanisme. Le vieux clivage gauche-droite est impuissant à dire cette métamorphose. Ce qui se joue est ailleurs : dans l’âme, dans les manières de sentir, dans le façonnage d’un type humain. Les enfants des élites urbaines sont devenus les ascètes d’une tolérance obligatoire, qui ne pense pas, qui ne débat pas, qui ne vit que d’excommunication morale.

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Nés après les désastres, élevés dans la repentance coloniale, ils ont troqué la mémoire pour le manichéisme, la pensée pour la culpabilité. Non par bonté, mais par lassitude de l’histoire.

Le masque du rêve et le retour du cauchemar

Le rêve de cette génération — un monde sans frontières, sans sexes, sans peuples — n’est que l’envers du cauchemar qu’elle refuse de nommer : un monde où d’autres imposeront leurs hiérarchies, leurs dogmes, leur droit du sang. Confondre égalité et équivalence est son péché originel. Un dogme vaut un doute, une mutilation vaut un choix, une civilisation vaut une autre. Quiconque hiérarchise, distingue, nomme est aussitôt « fasciste ». La langue elle-même se réduit à ces coups de massue : « raciste », « collabo », « nauséabond ». On frappe, non pour convaincre, mais pour réduire au silence.

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Pendant ce temps, l’islamisme avance. Il ne doute pas, lui. Il se glisse dans notre vide moral, s’installe sous couvert de tolérance, impose l’inégalité au nom du sacré, diffuse la haine d’Israël et de l’Occident, érige le sang en vertu. Il est aujourd’hui le seul totalitarisme cohérent, et il prospère sur la lâcheté de ceux qui prétendent combattre l’extrême-droite.

Les conditions d’une vulnérabilité organisée

Ce désarmement n’est pas un accident. Il est le fruit d’un patient travail de sape. Psychologique : depuis 1945, l’Europe vit dans une contrition rituelle, convaincue que sa seule existence appelle réparation. Culturelle : l’école, les médias, l’université ont remplacé la dureté du réel par un récit pacifié. Anthropologique : déraciné, l’individu postmoderne dérive, prêt à s’accrocher à n’importe quelle cause abstraite. Politique : gouverner n’est plus décider, mais incarner le Bien universel, fût-ce au prix de l’inaction.

Ainsi se dresse une société persuadée d’être pacifiée, alors qu’elle a perdu l’instinct de survie. Et c’est au nom du Bien qu’elle laisse les portes de sa citadelle grandes ouvertes, offrant ses murs à ceux qui n’ont qu’un désir: les abattre.

La société malade

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Un monde sans enfants

1,7 millions d’écoliers en moins en France à l’horizon 2035, prédisent de récentes études. Loin de s’en inquiéter, notre chroniqueur s’enthousiasme à cette idée. Une bonne part des problèmes scolaires liés à l’éducation de masse, à l’en croire, s’évaporerait. C’est pour le coup que les classes seraient moins surchargées, et le Ministère de l’Education moins budgétivore. De quoi faire hurler tous ceux qui pensent que changer des couches est une occupation noble…


En 1964, Brian Aldiss, l’un des grands noms de la science-fiction, sortit Greybeard (Barbe-grise en français), où à la suite d’une guerre bactériologique quelconque, les mâles sont stériles depuis quatre générations — si bien que le plus jeune homme de la planète a déjà plus d’une cinquantaine d’années.

Causeur d’octobre 2023

La science-fiction de qualité a souvent une longueur d’avance sur la réalité — jusqu’à ce qu’elle se fasse rattraper. En plein baby-boom, quand les rues bruissaient des hurlements incontrôlés des cours d’école, Aldiss imaginait l’hypothèse inverse : la roue avait tourné, les braillards d’autrefois avaient vieilli, et un monde sans enfants se dessinait dans une Angleterre parcourue de hordes de vieillards.

Nous y sommes. À l’horizon 2035 en France, les démographes du ministère de l’Education prévoient 1,7 millions d’écoliers en moins dans l’Hexagone.

No kids

Certains ont pris les devants. La SNCF lance des offres Optimum et Optimum Plus où des wagons seraient interdits aux moins de 12 ans. Scandale dans le Landernau parmi ceux dont les oreilles n’ont pas été harcelés pendant 3h1/4 sur un Paris-Marseille par des mômes mal élevés — avec l’envie féroce d’en prendre un par les pieds pour assommer les autres, et leurs parents aussi.

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Trêve de plaisanteries : les services d’Edouard Geffray, actuellement critiqués parce qu’ils prévoient maintes fermetures de classes, voire d’écoles entières, se frottent les mains. Leurs efforts pour adapter la France à la dénatalité sensible depuis les années 2010 se trouvent justifiés. Et le ministère de la Santé, sur cette base, ne se pressera pas pour rétablir des maternités dans des régions où il vaudrait mieux implanter des EHPAD : mais fort heureusement, le Covid a supprimé en France 168 000 vieillards qui encombraient notre espace vital…

Brighelli : l’humain d’abord !

Contrairement à ce que chantent les méchants augures d’extrême-droite (vous avez sans doute remarqué que l’on n’est plus de droite ou de gauche désormais, mais d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, quoi que cela veuille dire), ce n’est pas parce qu’elles travaillent (elles ont toujours travaillé, hé, patate, et deux fois plutôt qu’une !), ni parce qu’elles ont recours à diverses pratiques pour éviter d’être enceintes, que les femmes font moins d’enfants. Nous sommes arrivés à un stade où, comme pour les animaux lors des épizooties, l’espèce humaine resserre les cordons des bourses, si je puis dire.

J’évoquais en juillet 2022 « la vraie solution à la crise climatique » : « La solution au réchauffement climatique, écrivais-je, — qui est une réalité, la responsabilité de l’homme dans son déclenchement est loin d’être évidente, mais l’activité humaine de l’anthroposphère l’alimente certainement — est pourtant simplissime. Si pollution et accélération thermique sont des produits de l’activité humaine, éliminons l’humain. Ou tout au moins, réduisons-le de façon significative. »

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Dans l’hypothèse Gaïa, la planète fonctionne comme un corps vivant géant, qui sait parfaitement que les insectes à deux pieds qui la foulent sont désormais trop nombreux. Moins de vieillards, et surtout moins d’enfants, voilà une solution élégante et durable.

Pédagogiquement, je laisse mes collègues enseignants imaginer le confort de classes réduites à une ou deux dizaines. Ils savent tous combien il est aujourd’hui plus confortable de travailler avec des groupes réduits qu’avec des classes entières. Quinze ou vingt élèves, c’est l’idéal.
Eh bien, cet idéal est à notre portée — d’autant que le Ministère prévoit une prochaine vague de départs à la retraite. Moins d’élèves, une activité jusqu’à 70 ans ou davantage pour compenser, et nous irons vers une France équilibrée, où les présidents de la République cesseront de célébrer l’extension de Disneyland Paris. Désormais, ce sont leurs parents qu’ils y amèneront — comme autrefois Enée quittait Troie en portant son père sur son dos. Sans plus avoir à se soucier de tenir la main d’une progéniture désormais absente.

Barbe-Grise

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L'école sous emprise

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Les nuits de Topkapi

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Ordre moral et désordre politique

Olivier Dard et Bruno Dumons publient un livre de référence[1] sur les prémisses méconnues de la Troisième République.


Avant de désigner ironiquement le climat de puritanisme qui règne à l’heure actuelle en Occident à la faveur du mouvement #Metoo, « l’Ordre moral » fut d’abord un moment majeur de notre histoire nationale. Entre 1873 et 1877, c’est sous ce nom qu’une coalition des droites a gouverné le pays.

La période est souvent évoquée à la hâte, réduite au ridicule entêtement du comte de Chambord qui refusa en 1873 de monter sur le trône de France car le drapeau tricolore lui était imposé – au lieu de l’étendard blanc des Bourbon – par la majorité royaliste ayant remporté les élections deux ans auparavant.

France des honnêtes gens

Dans un passionnant ouvrage collectif consacré à cette séquence charnière de notre modernité politique, Olivier Dard (Sorbonne Université) et Bruno Dumons (CNRS) montrent que ces temps étaient autrement foisonnants.

Tout commence le 24 mai 1873 quand Patrice de Mac Mahon devient président de la République. La France est encore traumatisée par la défaite de Sedan, la chute du Second Empire et la Commune. Le lendemain de son élection, le maréchal de France, qui fut fait duc de Magenta par Napoléon III, déclare : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de libération de notre territoire et du rétablissement de l’ordre moral dans notre pays. »

Il dit au fond trois choses : d’abord, la France vaincue et occupée en 1870, doit solder l’humiliation subie ; ensuite, l’armée, « cette arche sainte », doit préparer la revanche contre l’Empire allemand ; enfin, les « honnêtes gens », comme il les appelle, doivent remettre le pays dans le droit chemin, catholique et monarchique si possible.

Problème : si les royalistes ont gagné les élections, c’est moins en raison de leur projet de restaurer la monarchie que grâce à leur discours pacifiste. Face aux Prussiens, la gauche prônait la guerre à outrance ; la droite, elle, voulait négocier l’Alsace-Moselle avec Bismarck. Le peuple a voté pour l’arrêt des combats.

Et puis les royalistes sont divisés. D’un côté on trouve les orléanistes, déjà bourgeois et banquiers. De l’autre, les légitimistes, en exil campagnard dans leur château de famille depuis la chute de Charles X en 1830 : une noblesse rurale crottée – un peu fond de douve – depuis longtemps écartée des affaires.

La France vaut bien quelques sermons

Au fil de l’ouvrage, on comprend vite que l’Ordre moral est une politique de vaincus. Or les vaincus, a écrit quelque part William Faulkner en pensant à ses compatriotes du Sud des Etats-Unis « sont des gens insupportables, ils doivent comprendre, expliquer, excuser leur défaite ».

Les auteurs campent uneambiance d’expiation, de pénitence, et cette floraison religieuse qui frappe les contemporains, sur laquelle s’attardent plusieurs chapitres : processions, pèlerinages de masse, ferveur autour du Sacré-Cœur, députés en pénitence à Paray-le-Monial, foules à Lourdes, à la Salette, à Pontmain. La France a fauté lors de la Commune et pour avoir abandonné le pape face à la réalisation de l’Unité italienne. Elle doit expier.

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On voit l’Église un peu débordée par la ferveur de ses ouailles. Mgr Dupanloup s’inquiète d’un excès de prophéties populaires parfois douteuses. Le Vatican temporise, encadre, teste les miracles et les apparitions. Mais pour les républicains radicaux, peu importe la nuance. « Le cléricalisme voilà l’ennemi », tonne Gambetta à la tribune de la Chambre des députés (citant son ami journaliste Alphonse Peyrat). Il a trouvé dans l’Église le parfait ennemi pour mobiliser ses troupes. 

Chef d’Etat sans chef et sans Etat

Quelle riposte côté monarchiste ? Certains tentent sérieusement de faire de la politique en usant de la presse et en tissant des réseaux en province. Mais tout cela est loin de constituer un parti politique… La droite renoue vite avec ses vieux démons. Querelles de clochers ou duels de gentilshommes : légitimistes et orléanistes passent plus de temps à s’excommunier mutuellement qu’à combattre l’adversaire républicain.

Plus à droite encore, la « réunion des chevau-légers », des légitimistes intransigeants, élaborent une mythologie de la fidélité ombrageuse et fière, esthétiquement noble mais politiquement stérile, tandis que les libéraux conservateurs, qui forment le centre droit héritier d’Adolphe Thiers, oscillent entre monarchie et République, avançant sans autre boussole que celle de leur intérêt.

Le jugement de l’ouvrage est sans appel : « Il manquait au parti royaliste une personnalité énergique de terrain – un chef opérationnel, capable de les fédérer derrière lui. » Dans le chaos politique, Mac Mahon révèle vite ses limites.  Désespérant du politique, certains militaires rêvent de coup d’Etat – l’ouvrage confirme que la politisation de l’armée fut, du Second Empire jusqu’à à l’affaire Dreyfus, la grande affaire de la seconde moitié du XIX.

En Vendée, quelques-uns manigancent même une nouvelle chouannerie… Majoritaire à l’Assemblée mais refusant le principe démocratique et la loi du nombre, la droite fait l’apprentissage délicat et finalement impossible de la modernité politique.

Alors, de guerre lasse (ou jamais vraiment menée), les plus mondains se contenteront d’un bon dîner. Au salon de la duchesse de Galliera, raconte Xavier Marmier, on réunit des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes pour un embryon de primaire des droites à coup de bons mots et de petits ragots. Beaucoup de manières, de fortunes mobilisées, des écrivains courtisans comme Jules Janin ou Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, dont put se moquer Charles Baudelaire. A défaut de préparer une communion dynastique ou une union des monarchistes, la coterie prépare au moins la fusion des élites conservatrices et libérales. Proust choisira d’immortaliser ces scènes dans le ridicule.

C’est en cela que cette séquence mérite d’être redécouverte. Non comme une énième farce réactionnaire, mais comme un moment fondateur d’une droite française souvent plus à l’aise dans la posture que dans la conquête. Au regard de l’Histoire, on se surprend à penser qu’elle n’a pas appris grand-chose de ses erreurs. 

432 pages


[1] L’Ordre moral (1873-1877), Royalisme, catholicisme et conservatisme, ouvrage collectif sous la direction d’Olivier Dard et Bruno Dumons (Cerf)

Hier soir, j’ai vu l’empereur Hadrien

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Jusqu’au 16 mai, du mardi au samedi à 19 heures, Jean-Paul Bordes est un Hadrien de chair et d’esprit au Théâtre de Poche Montparnasse dans une mise en scène de Renaud Meyer. Marguerite Yourcenar (1903-1987) a trouvé dans cet acteur de haute intensité l’incarnation et la sublimation de son empereur romain. Une interprétation magistrale dans l’intimité d’une salle à l’unisson…


Dans ses carnets de notes qui suivent Mémoires d’Hadrien, édition Gallimard de 1974 que ma grand-mère me légua, Marguerite Yourcenar rappelait la lente et pénible gestation de son roman, abandonné et repris au fil du temps, maturation savante plus que construction érudite, labeur éclairé tantôt par des trouvailles d’archives dormantes et tantôt abattu par cette montagne, tâche immense, inhumaine physiquement, parvenir à raconter à la première personne l’existence de cet empereur qui succéda à Trajan.

Un succès de librairie

Folie d’écrivain, délire d’historien, sacerdoce d’une jeune Bruxelloise au talent d’Ariane, tissant une toile dans une Antiquité qui nous semblait si lointaine et si proche à la fois.  « Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans », écrivait-elle par une sorte de prévenance incantatoire. Il en va de même pour le lecteur. Il faut avoir un peu vécu, un peu souffert, un peu aimé pour ressentir réellement, dans son âme et dans son cœur, cette aventure humaine, en saisir l’alacrité et la sagesse, la mélancolie et l’écho de la mort qui rôde à tout instant à travers ces pages magnifiques. Hadrien est un empereur conquérant et lettré, lucide sur le sort des hommes et, malgré sa position, à mi-chemin de Dieu, à une coudée du divin, il n’est pas aveuglé par sa puissance et les responsabilités d’un vaste et tumultueux empire, il n’est pas accablé par les manœuvres et les illusions de ses sujets. Cet Hadrien « sévillan » de naissance, gourmand, charnel et vivant nous renseigne sur les méandres et les joies d’un destin, il n’est pas guide omniscient, pur et vertueux, professeur de morale ou d’éthique, il serait plutôt compagnon de la nuit, conseiller des heures sombres ; nous cheminons alors avec lui dans cette inconnue dynastie des Antonins, dans une société aussi évoluée et violente que la nôtre. Mémoires d’Hadrien publié en 1951 fut un succès de librairie, traduit dans le monde entier, sanctifiant son auteur, ouvrant les arcanes du passé, dans un registre inhabituel, le roman historique hautement littéraire, aux ambitions d’airain, vrombissant comme les eaux boueuses du Tibre et d’une profondeur quasi-divinatoire. Face à une Yourcenar auréolée, faussement timide, génie de la narration complexe, les jeunes lecteurs que nous fûmes se sentaient penauds, inaptes à recevoir cette parole presque sacrée. Derrière la porte, l’Antiquité s’ouvrait à nous, ses songes, ses mœurs, sa férocité et son étonnante fraîcheur, elle était notre miroir, nous étions trop renfermés sur nous-mêmes, trop sûrs pour y voir notre propre reflet. Aurons-nous aujourd’hui le courage d’emprunter ce couloir-là ?

A lire aussi, du même auteur: Week-end pascal à Rome

Jean-Paul Bordes, excellent entremetteur

Parfois, dans la vie, nous avons besoin d’un passeur. L’acteur a ce rôle d’entremetteur entre le grand texte et le lecteur flageolant, il sera sa voix et son timbre, son corps et ses spirales, ses gestes et ses tempêtes. Jean-Paul Bordes, vêtu d’une tunique, parcourant la modeste scène du Théâtre de Poche, de son lit à sa source, dans une rusticité éclairante, sans artifice, sans tutelle, sans gaspis – rien que le texte et son immense talent emplissent la salle.

Dès les premiers mots prononcés, le silence se fait. De mémoire de spectateur, je n’avais jamais entendu une telle qualité d’écoute. Les tousseurs, les frotteurs, les bruyants se sont tus à l’entrée de Bordes. Car Bordes est Hadrien, il en a la souplesse et la raideur, la cage thoracique athlétique et les fêlures, les stries d’une vie riche, multiple, portée par le beau et la gloire, la douleur et la feinte. Bordes est un choc théâtral comme on en rencontre peu. Chaque mot, chaque mouvement, chaque variation nous pétrifient. Avec lui, nous allons enfin plonger dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar, en cueillir les fruits, s’enivrer de son suc, penser plus haut et plus intensément. Nous touchons grâce à lui aux « éboulements du hasard ».

Hier soir, j’ai vu de mes propres yeux un empereur romain, j’ai vu des paysages insoupçonnés et j’ai ressenti une émotion clairvoyante. Ne pas voir Bordes (il reste moins de trente représentations), c’est se priver d’un comédien en pleine possession de son art dramatique.

Bac 2021 : Mémoires d'Hadrien

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Les tendresses de Zanzibar

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Cette gauche qui aime le mollah. Et le Juif mort

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La chronique de Merwane Benlazar sur France Inter / D.R.

Dans sa couverture du Proche-Orient comme dans son traitement de l’actualité française, France Inter pratique en permanence un double standard moral.


Le 18 mars à dix-huit heures moins cinq sur l’Inter. Un humoriste à sens inique, sur fond de rires forcés, charrie Américains et Israéliens. Mais point de vanne pour se moquer des Iraniens.

À dix-huit heures, la radio de sévices publics insiste sur les morts au Liban. On en a dénombré 12 ce jour-là. On pleure parmi eux un membre du Hezbollah. En Afghanistan au même moment, 400 morts civiles ont été causées par le Pakistan : l’information n’a droit qu’à une phrase laconique, sans autre forme de commentaire. 400 Afghans ne comptent pour rien, ou presque. Pauvres gens. Si seulement ils avaient été tués par des Israéliens…

Masochisme anti-occidental

Sur France Inter, les propos de Donald Trump, toujours échevelés, souvent contradictoires, sont sans cesse raillés. Le discours des mollahs, lui, non moins triomphal, mais beaucoup plus halluciné, n’est jamais fustigé.

Israël vise systématiquement des cibles militaires iraniennes. La République islamique vise systématiquement des cibles civiles. Nul n’en fait la remarque. C’est normal. Masochisme anti-occidental.

Cette gauche aime le mollah. Elle aime bien aussi le Juif mort.

Mollachon, c’est entendu, est antisémite. En principe, l’antisémite n’aime guère le Juif. Mais Mollachon n’aime pas beaucoup non plus les Blancs. Bien qu’il soit blanc lui-même et pas très beau, il trouve le Blanc moche.

Je vous répète sa sortie de Lille, très applaudie le 18 mars : « Il a bien fallu un jour qu’un ou une se mette debout sur ses pattes, à l’autre bout du continent africain, pour qu’à la fin, ici, vous soyez en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes. »

Les propos antisémites et antiblanc se dissolvent dans l’éther

Depuis vingt ans et mes Réflexions sur la question blanche (Jean-Claude Gawsevitch), j’explique que la détestation nourrie par l’Occidental gauchiste masochiste pour le Juif qui se défend est insécable de celle pour le Blanc détestable. Le Juif haï en uniforme kaki trahit le souvenir du Juif adoré en pyjama rayé.

Et pourtant. Pourtant, les propos antisémites et antiblancs du chef du Parti antisémite se dissolvent dans l’éther. Mon imagination est impuissante à décrire quelle serait la réaction médiatique si, par hypothèse absurde, un chef de la droite trouvait noire et moche la population de la « Nouvelle France ». France Inter serait la première à s’indigner, à tempêter, à condamner. Mais ici rien. L’odieux visuel fait relâche.

Le discours antisémite, antisioniste, antiblanc n’est plus arrêté par un quelconque dôme de fer moral. Si l’on découvrait que Mollachon était pédophile, dealer et obersturmführer pendant la guerre, France Inter ne le critiquerait pas pour autant.

Pologne: quand la musique sacrée embrase la Semaine Sainte

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© Krakow Festival Office

Au sein d’églises magnifiques qui sont des théâtres de la chrétienté, un festival de musique sacrée s’épanouit dans une ville dont l’atmosphère exalte la semaine pascale.


A Cracovie, durant la Semaine Sainte, le climat est généralement aussi respectueux des traditions que le serait un évêque intégriste : temps détestable, pluie, froid, grisaille. Mais avec une entorse tout de même cette année. Et de taille ! Au jour du Vendredi Saint, le plus tragique du temps pascal, les nuages se sont évanouis pour dévoiler un soleil éclatant, alors que la nature se devait justement d’être plongée dans le deuil le plus profond.

La Grande Semaine

Dans la ville dont Jean-Paul II fut longtemps l’archevêque avant que d’être adulé en tant que souverain pontife, au sein d’une surabondance d’églises d’une beauté et d’une richesse stupéfiantes, le festival des Misteria Paschalia est tout aussi bien né de Cracovie qu’il est né à Cracovie en 2004. C’est que l’antique capitale de la Couronne de Pologne, qui compte parmi les plus belles cités d’Europe, offre un incomparable écrin au plus beau peut-être des festivals de musique sacrée.

C’est la Semaine Sainte en Petite-Pologne. Cette Grande Semaine (Wielki Tydzien) qui glisse du dimanche des Rameaux à celui de la Résurrection. Et dans les églises de Cracovie, les fidèles semblent vivre la Passion du Christ comme s’ils se replongeaient dans la passion de la Pologne, anéantie par les partages durant plus d’un siècle, puis ravagée par les crimes des nazis et des bolcheviks. La ferveur de ceux qui prennent d’assaut les confessionnaux, l’atmosphère de deuil qui règne sous les immenses nefs de pierre ou de briques, les statues des saints voilées de violet, le silence, les tabernacles vides… tout concourt à ce que les lieux du culte s’abîment dans le drame de la crucifixion. Jusqu’à ce Vendredi Saint où le corps du Christ, non plus hissé sur la Croix, mais couché sous un linceul, disparaît dans l’effroi du sépulcre.

Avec cette attente recueillie à laquelle se substitue dès la soirée du Samedi Saint un vrai climat d’allégresse dans les églises, les Misteria Paschalia se développent dans un contexte de spiritualité favorisant à merveille l’écoute d’œuvres célébrant la Passion, depuis l’entrée glorieuse à Jérusalem jusqu’au supplice du Golgotha et à la Résurrection.

D’immenses vaisseaux gothiques

Si les chants sacrés, si les évangiles mis en musique retrouvent pleinement leur sens dans cette atmosphère méditative, le festival jouit aussi de ce cadre idéal qu’offrent les spectaculaires églises de Cracovie. D’immenses vaisseaux gothiques bien souvent, mais ornementés à profusion de splendeurs baroques qui leur confèrent une théâtralité et des couleurs qui rendent bien ternes les églises de France. Et aussi de splendides temples de la Contre Réforme, d’autant plus glorieux aujourd’hui qu’ils ont été restaurés et redorés à outrance après des décennies d’indifférence et d’indigence au temps du communisme.

© Krakow Festival Office

Le programme musical de cette édition de 2026 a été une fois encore confié au musicien français Vincent Dumestre. En 2014 déjà, sous sa direction inspirée, sa formation, Le Poème harmonique, avait interprété les  Méditations pour le Carême et les Leçons de Ténèbres de Marc-Antoine Charpentier dans un esprit saisissant de grandeur et de dépouillement. C’est sans doute ce qui avait suggéré au directeur du Bureau des Festivals de Cracovie de l’époque, Robert Piaskowski, l’idée de confier à Dumestre la direction artistique de l’édition de 2017. Démarche qui s’est renouvelée de 2024 à 2026 et sera même prolongée en 2027, tant l’accord s’est révélé harmonieux entre les équipes polonaises des Misteria Paschalia et le musicien français, confie la nouvelle responsable des festivals subventionnés par la ville, Carolina Pietyra.

Des moments de grâce

Concert de la Loge Olympique (France), Orchestre baroque de Wroclaw (Pologne), Vox Luminis (Belgique), Orchestre et choeur du Collegium 1704 (Tchéquie), ensemble vocal Gli Incogniti (France), Voces Suaves (Suisse), mais aussi solistes de tous pays comme Ian Bostridge, Pierre Hantaï, Christophe Coin, Marin Egidi, Hasnaa Bennani, Hubert Hazebroucq, James Atkinson… chaque édition véhicule son lot de découvertes, tant dans le champs musical religieux des XVIème, XVIIème et XVIIIe siècle qui est immense, que dans la belle cohorte des interprètes. Et chacune révèle ses moments de grâce comme lors de ce choral de la fin de la Passion de Sebastiani restitué avec une harmonie toute céleste par l’une des sopranos de Vox Luminis.

Trois immenses tableaux

Bénéficiant d’impulsions nouvelles, les Misteria Paschalia se sont ouvertes aux métiers de la musique comme celui des luthiers présents dans le joli palais baroque des comtes Potocki… Elles se sont aussi mises en quête de nouveaux lieux où présenter les concerts. Ne serait-ce que pour éviter la grande salle du palais des congrès qui permet certes d’accueillir un nombre considérable d’auditeurs, mais qui dénature, anéantit même l’esprit du festival. Ainsi a-t-on nouvellement investi la magnifique église des Carmes de la rue Karmelicka qui a constitué un écrin somptueux à un concert du Poème harmonique consacré à des compositeurs italiens comme Claudio Monteverdi (1567-1643) ou Francesco Cavalli (1602-1676). Ou la vaste salle de la Galerie d’art polonais du XIXe siècle perchée au dernier étage des Sukiennice, l’antique halle aux draps Renaissance occupant le centre du Rynek (place du Marché) qui est lui-même le cœur de Cracovie. On y a entendu la Passion selon Saint Matthieu de Johann Sebastiani (1622-1683) et le Stabat Mater d’Agostino Steffani (1654-1728) interprétés par l’ensemble belge Vox Luminis, lui-même solidement encadré par trois immenses tableaux du peintre cracovien Jan Matejko, un champion du pompiérisme d’alors.

A lire aussi, du même auteur: Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

Du temple réformé à la synagogue

L’une des synagogues de Kazimierz, l’ancienne cité juive, a abrité aussi de la musique sacrée chrétienne avec l’ambition de cerner les liens qui peuvent l’unir aux musiques rituelles israélites. Enfin, pour compléter ce nouvel esprit œcuménique, la petite église baroque de Saint-Marcin (Saint Martin de Tours ?) au pied du château royal, attribuée aux évangélistes de la Confession d’Augsbourg ainsi qu’aux calvinistes, abrite des récitals de musique profane. Profane, mais résolument austère, à l’image de l’édifice qui la reçoit, et qui se donne à entendre entre dix heures et minuit sous le vocable latin de Dormitio dans une atmosphère entre veille et sommeil quasiment irréelle. 

Cependant, les vaisseaux amiraux du festival demeurent l’église Sainte Catherine, celle des Carmes ou celle du Corpus Christi (Bozego Ciala), regorgeant de somptueux ornements baroques qui font d’elles de fabuleux théâtres. Cracovie est si riche en patrimoine architectural, religieux ou non, que le festival pourrait se prolonger des semaines entières sans que l’on ait épuisé ses ressources. Mais alors que l’église Sainte Anne, pur joyau baroque édifié à la fin du XVIIe siècle, pourrait elle-aussi accueillir des concerts magnifiques, on s’y heurte à l’imbécillité d’un curé qui refuse de l’ouvrir à des musiques célébrant pourtant le Dieu qu’il est censé servir.   

Cinquante festivals

Les Misteria Paschalia constituent un maillon essentiel d’une vaste chaîne de festivals, une cinquantaine, qui se déroulent à Cracovie chaque année. Une telle inflation a toutefois de quoi laisser songeur. Ils contribuent, certes, à animer la ville, à attirer du public (on compte douze millions de visiteurs annuels) et à faire des activités culturelles le second des budgets de la ville, en dépenses ou recettes. Mais aussi à en faire un site artificiel où le tourisme est roi, la culture une fête permanente, et où le centre de la ville tend de plus en plus à se résumer à un parc à touristes.

On y célèbre aussi les gloires récentes de Cracovie, les cinéastes Andrzej Wajda ou Roman Polanski, le compositeur Krzysztof Penderecki, le metteur en scène Tadeusz Kantor. S’il n’y a guère aujourd’hui d’aussi grandes figures pour leur succéder, ils sont désormais eux aussi muséifiés.  

Même l’effroyable tragédie des Juifs, chassés de Kazimierz, parqués et martyrisés dans le ghetto de Podgorze, est devenue un objet touristique. Pour ne rien dire du camp d’extermination d’Auschwitz (Oswiecim) que les agences de voyage englobent dans leur programme comme une attraction très particulière !

Une Maison de la Musique

Ulica Stolarska, à un jet de pierre du Rynek, l’Institut français, naguère installé dans un beau palais des princes Lubomirski, mais depuis longtemps frappé par les restrictions budgétaires, est désormais médiocrement logé dans le bâtiment du consulat de France. Sa salle d’expositions fait penser à une salle paroissiale de quartier défavorisé. Toutefois, pour marquer son soutien aux Misteria Paschalia, l’Institut a organisé une exposition de dessins d’inspiration religieuse. Mais si insignifiante, si indigne, qu’il eut valu cent fois mieux ne rien faire et s’éviter un tel ridicule. Belle image de la France si imbue d’elle-même ! Beau soutien au directeur français du festival ! Aurait-on voulu l’assassiner sous les yeux des Cracoviens qu’on n’eût pas mieux fait.

Qu’elle le nomme centre musical, maison ou cité de la musique, la municipalité de Cracovie est en train d’édifier un vaste bâtiment qui déjà a belle allure avec sa colonnade blanche qui luit tout au bout de l’immense étendue herbeuse s’étendant aux confins de la cité. En 1979 Jean-Paul II y célébrait sa première messe publique à Cracovie en tant que souverain pontife devant une foule énorme qui recouvrait la plaine : c’était le début de la fin pour le régime communiste.

Quatre salles de concert

Ce bâtiment abritera une nouvelle salle de concert municipale de 1100 places. Elle est flanquée de deux autres plus petites réservées à deux formations de première importance : la Capella Cracoviensis, pionnière dès les années 1970 dans le domaine de la musique médiévale et surtout de la musique Renaissance. Et un orchestre de chambre renommé, le Sinfonietta Cracovia.

Loin d’être achevée (elle devrait l’être dans un an), la salle de concert promet d’être belle et majestueuse comme est majestueux l’imposant foyer qui la précède et d’où l’on devine au loin, au delà de la plaine, le château du Wawel sur son rocher et la ville ancienne à ses pieds.

Impressionnante réalisation, et nécessaire sans doute pour relayer la salle de la Philharmonie aux dimensions un peu réduites située sur la promenade circulaire des Planty, laquelle a remplacé au XIXème siècle les antiques fortifications de la ville. Mais le (très vilain) palais des congrès, de l’autre côté de la Vistule, abrite déjà une très belle et vaste salle de concert. Et la voïvodie de Petite-Pologne (Malopolska), aux mains de l’extrême-droite, a elle aussi lancé son énorme cité musicale qui s’édifiera de l’autre côté de la ville et où s’installera l’Orchestre Philharmonique de Cracovie, le Conservatoire de Musique. Et qui englobera une… quatrième grande salle de concert. Et ce n’est malheureusement pas le plus beau des projets architecturaux proposés qui a remporté le premier prix.

Quatre imposantes salles de concert pour une agglomération d’un million cinq cent mille habitants, c’est considérable, sinon excessif. Varsovie n’en a pas autant. Il faudra beaucoup, beaucoup d’argent pour les faire fonctionner pleinement. Et beaucoup de volonté pour les peupler d’auditeurs. Entre la ville de Cracovie (centre droit) et la voïvodie de Petite Pologne (droite extrême), donc d’obédiences politiques très différentes, la compétition est féroce. Il n’y a pas qu’en France que les luttes intestines entre rivaux politiques virent à l’absurdité.  


Le prochain festival des Misteria Paschalia se déroulera du 21 au 28 mars 2027

Marathon de Paris: après quoi courons-nous ?

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47ème édition du Marathon de Paris, 7 avril 2024 © J.E.E/SIPA

Notre correspondant picard préféré disait la semaine dernière son incompréhension devant l’afflux de « runners » sur les bords de la Somme. Notre correspondant bruxellois nous en dit plus sur ce curieux phénomène.


Ce dimanche, des dizaines de milliers de sportifs, plus ou moins chevronnés, fouleront le bitume parisien sur les 42,195 kilomètres du marathon pendant lesquels les petites histoires individuelles se confronteront à la grandeur de la Ville Lumière. Mais, par-delà la recherche de la remise en forme ou de la petite victoire sur le cours de l’existence, pourquoi et surtout après quoi passons-nous notre précieux temps à courir ?

Le départ est le moment de vérité

Au fond, le marathon est une allégorie de la vie. Dans le box de départ, chacun a ses raisons d’être là. Il y a les athlètes professionnels, aux corps sculptés par la pratique régulière et marqués au burin par les sacrifices consentis pour espérer arracher en vainqueur le ruban marquant l’arrivée, mais il y a surtout la marée de sportifs lambdas dont les efforts et donc le mérite, s’ils sont moins visibles, ne sont pas moindres. La plupart se sont entraînés dur, ont affronté les matins sombres de l’hiver glacial, la grêle frappant le visage, les températures sous zéro, la pluie se mêlant à la sueur pour mieux déferler sous les vêtements. Pour y arriver, certains ont rompu avec une vie en pente déclinante, diminué leur consommation d’alcool, mangé plus sainement et allongé leurs nuits.

A lire aussi, du même auteur: Dix ans après les attentats, Bruxelles ne s’est jamais relevée

Le départ est donc ce moment particulier qui marque autant la fin de la préparation que le début de l’épreuve de vérité. Toutes les nationalités, toutes les langues, toutes les cultures s’effacent au profit d’une seule communauté, celle de ceux qui ont rendez-vous avec eux-mêmes, d’un seul langage, celui qui s’exprime par la force brute des mollets, et d’un but, prouver que nous sommes autre chose que des numéros imprimés sur un dossard épinglé au maillot. Bien sûr, les personnalités des coureurs divergent : il y a les bavards et puis les taiseux, ceux qui échangent les sourires et ceux qui leur préfèrent les regards assassins, ceux qui croient à l’homme bon et ceux qui laissent leur instinct confirmer que l’homme est le loup pour l’homme que décrivait Hobbes.

La survenue du mur est une épreuve métaphysique

Durant un marathon, sans qu’on s’y attende, l’ennui succède à cette excitation primesautière. Cela commence généralement peu avant le quinzième kilomètre quand il vous en reste encore plus de vingt-sept à parcourir. Heureusement, sur le bord de la route, les spectateurs acclament et brandissent des cartons de fortune rivalisant d’imagination, parfois de mauvais goût. On regarde furtivement les jolies filles que l’on finit par dépasser ou qui, plus rapides, s’éloignent à jamais de nos vies. Les groupes de musique, les fanfares et les percussions cadencent nos foulées et semblent suivre le rythme cardiaque.

Même après en avoir couru quelques-uns, le marathon reste un effort et, sans prévenir, le temps de la souffrance finit par arriver. La foule se transforme alors en houle diffuse. Le corps des autres coureurs se dilue dans un décor devenu hostile. La route menant à l’enfer semble interminable et le diable se cache partout, dans une bouteille jonchant le sol, un cri trop strident émis par un spectateur, un concurrent s’arrêtant au ravitaillement comme s’il commandait un canon au PMU du coin. La survenue du mur, au trentième kilomètre, est une épreuve métaphysique, comme un rendez-vous avec Dieu avant l’heure de la mort. Peut-être se rassure-t-on en expérimentant la douleur avant qu’elle ne surgisse sous une forme plus grave ?

Courir est le propre de l’homme

Si Sylvain Tesson écrivait que les « marathons urbains sont l’illustration dominicale de la maladie mentale moderne » et bien que Philippe Muray aurait assurément trouvé dans les foulées marathoniennes de quoi alimenter sa critique acerbe de la société festive, courir est bien le propre de l’homme. On place nos pas dans ceux de nos lointains ancêtres qui, par la course, avaient un avantage sur les animaux peu capables de sudation et donc de thermorégulation ; dans ceux de Philippidès, ce messager qui parcourut la distance entre Marathon et Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses ; dans ceux des pionniers de la course à pied moderne qui, pendant un temps, foulaient les allées de Central Park à New York pendant la nuit afin de ne pas être reconnus. Après la nécessité et la marginalité, le running est devenu une mode et un marché : il suffit de voir les tenues bariolées, les baskets siglées, les montres connectées et la profusion de sponsors pour s’en convaincre.

A lire aussi: Mais où courent-ils comme ça?

L’arrivée est une rare émotion, un triomphe sur soi-même et une leçon de modestie. On se dit que la volonté, toujours, finit par triompher des renoncements, des lâchetés que l’on tente de cacher dans un recoin de l’esprit, des pesanteurs de la vie. On devient autre chose qu’un citoyen lambda, qu’un accroc aux abrutissantes séries Netflix ou qu’un vulgaire consommateur engraissé de malbouffe et submergé de produits jetables.  Mais on sait que, dès le lendemain, il faudra retourner dans le réel et commencer par affronter les réflexions des collègues (« courir quatre heures sans s’arrêter, moi j’en serais incapable »), les questions témoignant du manque élémentaire de culture (« et c’était combien de kilomètres ce marathon ?”), les doutes (“mais tu es sur que tu ne t’es jamais arrêté ?”), les blagues éculées (“et tu as pris de l’EPO ? »), les considérations esthétiques (« et tu n’as pas une photo de toi avec ta tenue ? »).

Et donc pourquoi courons-nous ? Nous courons par goût de l’effort. Nous courons pour que notre quart d’heure de gloire dure plusieurs heures. Nous courons sans but. Nous courons pour ne jamais nous arrêter. Nous courons parce que la vie nous l’impose. Nous courons pour faire corps avec la nature et profiter, seuls, de la chorale des oiseaux au petit matin. Nous courons pour valoir mieux que ceux qui promettent qu’ils s’y mettront le lendemain. Nous courons vers notre destin. Nous courons pour échapper à celui-ci. Nous courons pour rester en forme et en vie le plus longtemps possible. Mais, au fond, nous savons que nous courons vers la mort ou, pour reprendre la philosophie de L’homme pressé, remarquable roman de Paul Morand, pour être à l’heure au rendez-vous avec celle-ci.

L'homme pressé

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Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

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Le vice-président américain JD Vance sur le départ pour le Pakistan, sur la Joint Base Andrews, Etats-Unis, 10 avril 2026 © Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Israël rêve du rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable de monopoliser la violence et de neutraliser le Hezbollah. Un « but de guerre » encore lointain, observe Gil Mihaely. Pendant ce temps, Islamabad accueillera des négociations car le Pakistan dispose de canaux ouverts avec Washington, de liens étroits avec Riyad et Pékin, et d’une position d’équilibriste lui permettant de jouer un rôle de médiateur. La trêve actuelle doit être comprise comme une séquence tactique dans une confrontation de long terme opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, plutôt que comme un échec ou une manipulation quelconque.


Malgré la trêve en Iran, Israël continue de pilonner le Liban. Quels « buts » de guerre demeurent non atteints au Liban par les Israéliens ? Le problème d’Israël est que le Liban est un État failli, un corps politique profondément malade. Dans les années 1970, les Palestiniens y ont créé un État dans l’État. À la suite des accords du Caire de 1969, imposés au Liban par la Ligue arabe sous l’impulsion de Nasser, les camps de réfugiés palestiniens présents sur son sol sont devenus des zones échappant à l’autorité de l’État libanais. L’OLP a ainsi pu utiliser le territoire libanais pour lancer des attaques contre Israël, souvent contre l’avis de Beyrouth. Cette situation a contribué à déclencher une guerre civile, ainsi qu’une intervention syrienne qui s’est progressivement muée en occupation durable.

Pression constante

En 1982, Israël a mis fin à cette première configuration en démantelant cet État parallèle. Mais, une fois encore, la faiblesse de l’État libanais a permis l’émergence d’un nouvel acteur. Cette fois-ci, avec le soutien d’une puissance extérieure, l’Iran, le Hezbollah a pris la place de l’OLP et a, en quelque sorte, relancé le même schéma.

En mai 2000, Israël a retiré ses forces du sud du Liban. Cette décision visait notamment à saper la légitimité du Hezbollah sur la scène intérieure libanaise, en tant que « résistance » à l’occupation israélienne, une légitimité qui n’a jamais été invoquée contre la présence syrienne.

Depuis, l’objectif israélien est resté fondamentalement politique. Il s’agit de créer les conditions d’une solution libanaise à ce problème, autrement dit de faire émerger un État capable d’imposer le monopole de la violence légitime et de contraindre le Hezbollah à se transformer en un acteur strictement politique. Les opérations militaires menées par Israël depuis plus de deux décennies s’inscrivent dans cette logique. Elles visent à affaiblir le Hezbollah autant que possible, tout en exerçant une pression constante sur le système politique libanais afin qu’il reprenne en main son destin.

Signes encourageants

La moitié sud du pays, de Beyrouth et de la Bekaa jusqu’à la frontière israélienne, en subit directement les conséquences et exprime sa colère contre Israël. Mais, une fois le cessez-le-feu installé, l’expérience des dernières décennies montre que cette colère, vive lorsque les bombardements sont en cours, tend à se déplacer et à se retourner contre le Hezbollah, y compris au sein d’une partie de la population chiite. Le fait que le gouvernement libanais actuel a déclaré la branche armée du Hezbollah hors la loi et l’ambassadeur iranien persona non grata traduit cette lente évolution du corps politique libanais depuis 2000. 

Dans ce cadre, l’affaiblissement de l’Iran constitue une condition sine qua non. Sans réduction de l’emprise iranienne, aucune évolution durable n’est envisageable. Le but de guerre non atteint reste donc inchangé : il tient dans le rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable d’exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire et de mettre fin à la logique des États dans l’État, qui structure la crise libanaise depuis un demi-siècle.

Négociations à partir de vendredi à Islamabad

Iraniens et Américains doivent se retrouver au Pakistan pour négocier. Plusieurs facteurs expliquent que les discussions se déroulent dans ce pays. D’abord, Islamabad dispose de canaux de communication ouverts avec Washington. Les relations avec Donald Trump se sont nettement réchauffées ces derniers mois, notamment à travers le rôle central joué par l’état-major pakistanais. Le chef de l’armée, Asim Munir, a ainsi multiplié les déplacements aux États-Unis, où il a été reçu à un niveau inhabituellement élevé pour un responsable militaire étranger. Ces visites ont donné lieu à des échanges approfondis avec le Pentagone, portant à la fois sur la coopération sécuritaire, la lutte contre les groupes armés dans la région afghano-pakistanaise et la stabilisation des équilibres régionaux.

Au-delà des contacts formels, ces rencontres ont permis de réactiver des circuits de dialogue directs entre militaires américains et pakistanais, circuits qui avaient été partiellement gelés au cours des années précédentes. Cette réouverture s’inscrit dans une logique pragmatique. Washington voit dans l’armée pakistanaise un acteur structurant capable d’influer sur plusieurs théâtres sensibles, tandis qu’Islamabad cherche à retrouver une centralité stratégique auprès des États-Unis.

Dans ce contexte, l’administration de Donald Trump a également exploré l’idée de s’appuyer sur le Pakistan pour faciliter un retour, même limité, d’une présence américaine en Afghanistan, notamment sous la forme d’un accès à une base ou à des capacités logistiques. Une telle hypothèse, encore incertaine, souligne néanmoins le rôle charnière d’Islamabad, dont la position géographique et les réseaux d’influence en Afghanistan en font un intermédiaire presque incontournable pour toute tentative américaine de réengagement dans le pays.

Cette proximité renouvelée, qui contourne en partie les canaux diplomatiques classiques, alimente l’inquiétude de New Delhi, qui y voit un rééquilibrage au détriment de l’Inde dans le jeu régional.

Ensuite, le Pakistan entretient des relations anciennes, étroites et structurantes avec Arabie saoudite. Cette proximité s’inscrit dans une histoire longue. Dès les années 1950, des contingents pakistanais ont été déployés sur le sol saoudien, contribuant à la formation, à l’encadrement et parfois à la protection des forces du royaume. Cette présence militaire, discrète mais continue, a joué un rôle important dans la structuration des capacités sécuritaires saoudiennes, notamment avant la montée en puissance de leurs propres forces armées.

Au fil des décennies, cette coopération s’est institutionnalisée, mêlant assistance militaire, échanges de renseignement et liens personnels étroits entre élites sécuritaires des deux pays. Elle s’est encore renforcée avec la signature d’un accord de sécurité en octobre 2025, qui vient consolider une relation déjà dense sur les plans militaire, financier et stratégique, et qui confirme le rôle du Pakistan comme partenaire de sécurité de premier plan pour Riyad.

Par ailleurs, Islamabad bénéficie de liens très étroits avec Chine, qui en font un relais crédible dans les équilibres régionaux et un interlocuteur acceptable pour des acteurs qui se méfient de Washington. Cette relation s’inscrit dans la durée. Dès le milieu des années 1960, notamment après la guerre indo-pakistanaise de 1965, le Pakistan a progressivement orienté une partie croissante de sa politique stratégique vers Pékin.

Cette convergence s’est traduite par une coopération militaire soutenue. La Chine est devenue l’un des principaux fournisseurs d’équipements des forces armées pakistanaises, qu’il s’agisse d’aviation de combat, de missiles, de systèmes navals ou encore de programmes conjoints comme le chasseur JF-17. Au-delà du matériel, cette relation repose sur un transfert de technologies, une coopération industrielle et une coordination stratégique étroite, notamment face à l’Inde.

La position de l’équilibriste

À cela s’ajoute une dimension économique et géopolitique avec le corridor économique Chine-Pakistan, qui inscrit Islamabad dans les grandes routes d’influence chinoises. L’ensemble confère au Pakistan une position singulière, à la fois partenaire militaire de Pékin et interlocuteur encore audible à Washington, ce qui renforce sa capacité à jouer un rôle de médiateur.

Enfin, cette capacité à dialoguer simultanément avec des pôles souvent antagonistes, États-Unis, monde arabe et Chine, confère au Pakistan une position singulière. Ce n’est pas une puissance neutre, mais une puissance connectée, capable de faire circuler des messages là où d’autres sont disqualifiés. Cette posture n’en est que plus remarquable qu’elle repose sur des équilibres internes et régionaux extrêmement fragiles.

En 2024, Iran et Pakistan ont ainsi échangé des frappes de missiles balistiques sur leurs zones frontalières, révélant la profondeur des tensions sécuritaires entre les deux pays, notamment autour des groupes armés opérant dans la région du Baloutchistan. Cette province, à cheval sur les deux États, constitue un foyer d’instabilité chronique, marqué par des insurrections séparatistes, des trafics transfrontaliers et une présence accrue d’acteurs armés que chaque capitale accuse l’autre de tolérer, voire d’instrumentaliser.

À ces tensions externes s’ajoutent des fractures internes. Le Pakistan compte environ 15 à 20% de chiites, régulièrement ciblés par des groupes islamistes sunnites radicaux, qui les considèrent parfois comme des hérétiques. Cette dimension confessionnelle fragilise davantage l’équilibre du pays et complique sa relation avec l’Iran, puissance chiite régionale.

Dans ce contexte, la capacité d’Islamabad à maintenir des canaux ouverts avec Téhéran tout en restant un partenaire de sécurité pour l’Arabie saoudite et un interlocuteur des États-Unis relève d’un exercice d’équilibrisme permanent. C’est précisément cette tension, entre conflictualité latente et interconnexion stratégique, qui fonde aujourd’hui son rôle de médiateur.

La guerre dure en réalité depuis presque 50 ans !

Depuis mardi, nombre d’éditorialistes présentent la trêve comme un échec pour Trump, ou avancent que le président américain est « manipulé » par Tel Aviv. Mais quel crédit accorder à ces thèses assez répandues dans le commentariat français ?

Cet épisode doit plutôt être interprété dans le cadre d’une longue confrontation, de nature quasi- « guerre froide », opposant les États-Unis et Israël d’un côté, et Iran de l’autre. Depuis la révolution de 1979, Téhéran a fait de ces deux États des adversaires structurants de sa politique extérieure. La République islamique a ainsi développé une stratégie d’influence et de projection régionale dont le socle idéologique repose sur l’exportation d’un modèle politico-religieux chiite, combiné à un usage systématique d’acteurs non étatiques.

À cela s’ajoute une posture d’opposition radicale au sionisme et au « colonialisme », qui s’accompagne souvent d’un discours plus implicite mêlant hostilité à l’Occident et ressorts antisémites. Cette rhétorique constitue un levier d’influence efficace dans les espaces intellectuels occidentaux (universités, ONG et médias) ainsi qu’une partie du « Sud global », anciennement désigné comme le tiers-monde ou le mouvement des non-alignés, où elle permet à Téhéran de se présenter comme un pôle de résistance face aux puissances occidentales.

Dans ce cadre, des trêves sont possibles, car le régime compte en son sein des courants plus pragmatiques. Mais un accord définitif l’est beaucoup moins, dans la mesure où les modérés sont systématiquement marginalisés. Un tel accord entrerait en tension avec la logique profonde du régime, dont une partie de la légitimité repose précisément sur la confrontation avec les États-Unis et Israël. Dès lors, l’idée d’un règlement durable suppose, à terme, une inflexion majeure de cette politique, voire une transformation du régime lui-même.

Or, un tel changement ne peut venir que de l’intérieur. En attendant, le pouvoir iranien continue de déstabiliser son environnement régional, en s’appuyant sur des relais au Liban, au Yémen, en Irak et, pendant longtemps, en Syrie, tout en poursuivant ses ambitions nucléaires.

On se trouve ainsi face à plusieurs temporalités concurrentes. Le temps long d’un éventuel changement politique en Iran. Le temps plus court de l’évolution de la menace régionale qu’il projette. Et, surtout, le temps critique du programme nucléaire, dont la progression impose ses propres contraintes et réduit les marges de manœuvre. Dans cette configuration, une trêve n’est ni un échec ni une manipulation, mais une séquence tactique au sein d’un affrontement appelé à durer.

Comme dans le cas du Liban, la solution ne peut, in fine, venir que de l’intérieur. Mais, là encore, la situation politique interne engendre des problèmes sécuritaires immédiats qu’il est impossible d’ignorer. Leur traitement obéit à une logique propre, souvent dictée par l’urgence, tout en convergeant partiellement avec l’objectif politique de long terme, qui demeure l’affaiblissement du régime.

Ainsi, les États-Unis et Israël partagent une vision largement commune du problème iranien et, dans une certaine mesure, de la solution. Des divergences existent quant aux modalités d’action, au calendrier et à l’intensité des opérations. Dans les deux pays, des dirigeants au style volontiers populiste développent une communication qui vise à créer un espace politique pour soutenir cette confrontation de long terme, et plus encore pour ses phases de guerre ouverte, comme celle à laquelle nous assistons depuis une quarantaine de jours.

Dans ce contexte, parler de « manipulation » n’a guère de sens. Une politique étrangère conduite sur plusieurs décennies, par des administrations différentes, ne se réduit pas à des jeux d’influence conjoncturels. Il faut surtout comprendre que l’objectif de l’opération lancée le 28 février n’a jamais été la chute immédiate du régime. Le fait que certains responsables l’aient affirmé ou suggéré relève avant tout de la communication. À partir de là, on peut discuter des choix tactiques et des désaccords entre alliés, avant comme pendant l’opération, mais il serait excessif de considérer que l’un « mène » l’autre.

🎙️Podcast: Bouleversement politique au Royaume Uni

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HMS Dragon de retour à Portsmouth en 2019 © James Marsh/REX/Shutterstock/SIPA

Avec Martin Pimentel et Jeremy Stubbs.


Le Royaume Uni, autrefois maître des océans, est-il en train de couler? Le navire de guerre envoyé pour protéger Chypre contre des attaques iraniennes, le destroyer H M S Dragon (« His Majesty’s Ship »), est parti avec une semaine de retard et est arrivé à temps pour tomber en panne dans la Méditerranée orientale. La faiblesse de la réponse britannique à la crise au Moyen Orient est à l’image du pays actuellement : croissance économique très faible, services sociaux plus débordés que jamais, problèmes d’immigration clandestine qui s’aggrave de jour en jour (plus de 5 000 migrants ayant traversé la Manche cette année), difficultés sans nombre à intégrer les nouvelles populations, moral public en berne…

Ce n’est pas étonnant si cette situation négative a provoqué un bouleversement du paysage politique. Le système traditionnel, dominé par les Travaillistes à gauche et les Conservateurs à droite, est en train d’imploser. Non seulement le parti de Nigel Farage, Reform UK, a supplanté le Parti conservateur, mais les Greens – les Verts – dépassent le Parti travailliste sur sa gauche.

Selon le dernier sondage, Reform, les Verts et les Conservateurs seraient tous à 21%, avec les Travaillistes à 17% et les Libéraux-Démocrates à 9%. S’il y avait des élections législatives demain, aucun parti n’aurait la majorité. Il serait même difficile de voir une alliance possible qui arrive à une majorité.

A lire aussi: Le parti des gays tradis

En l’occurence, il y aura des élections le 7 mai, à la fois au niveau municipal en Angleterre et au niveau des gouvernements dévolus en Ecosse et au Pays de Galles. Il est probable que les nationalistes écossais, au pouvoir depuis longtemps, gardent le pouvoir. En revanche, au Pays de Galles, depuis longtemps une citadelle travailliste, la majorité reviendra pour la première fois aux nationalistes gallois. Si, comme cela semble probable, le parti nationaliste irlandais, Sinn Féin, arrive au pourvoir en Irlande du Nord, où il y aura des élections en 2027, les trois pays auront chacun un gouvernement nationaliste, ce qui créera des problèmes pour le gouvernement central à Westminster.

Au niveau local, les Travaillistes – aujourd’hui largement majoritaires dans les conseils municipaux – risquent un effondrement cataclysmique, perdant jusqu’à un tiers de leurs élus. Il en va de même pour les Conservateurs. Certes, les Libéraux-Démocrates et – plus encore – les Verts en profiteront, mais on verra surtout la grande percée de Reform qui arrivera en deuxième position en nombre de sièges. Si le navire britannique n’a pas encore coulé, ceux qui se trouvent à bord ont perdu toutes leurs illusions quant à l’efficacité des politiques traditionnels et misent sur les nouveaux partis pour les garder à flot.

Du poison dans l’humanisme

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A gauche: Jean-Luc Mélenchon, fondateur de LFI à un débat le 09/04/26 © Stephane Lemouton/SIPA / A droite: Fabien Roussel, chef du PC à un meeting le 23/11/25 © Alain ROBERT/SIPA

Dans une tribune parue dans Le Monde le mardi 7 avril, le chef du Parti communiste Fabien Roussel a déclaré: « La nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon enferme les individus dans des déterminismes au lieu de les fédérer ».


Personne n’est irréprochable. Mais certains ont moins que d’autres à se faire pardonner.

En approuvant la charge de Fabien Roussel1 contre Jean-Luc Mélenchon et en sortant du canal de la réflexion politique, comme on quitte son couloir de nage, les citoyens engagés apprécient le fait que ce responsable communiste ait énoncé cette double évidence: que la gauche écologiste, socialiste et communiste devrait se séparer absolument de LFI, et que Jean-Luc Mélenchon serait le pire candidat de second tour, en 2027, face au Rassemblement national.

Est-il permis de s’interroger à ce sujet? Malgré les apparences, n’y aurait-il pas chez Jean-Luc Mélenchon une volonté obscure et, pour tout dire, suicidaire, de précipiter les forces dites progressistes dans un naufrage, plutôt que d’avoir la sagesse de se retirer afin de leur laisser une chance?

Qu’on n’attachât pas la moindre importance à ces opinions serait admissible, puisque, n’exprimant que des libertés d’analyse personnelle, elles n’ont pas pour vocation de prétendre à la généralité.

L’universalisme confisqué

Ce schéma de pensée est applicable à des enjeux bien plus fondamentaux, à des problématiques capitales qui relèvent de la morale publique, du vivre-ensemble, de l’humanité et de l’humanisme le plus pur. Mais c’est précisément dans cette matière si délicate et vouée à l’universalité qu’il convient de considérer que le poison s’est installé dans l’humanisme pour le gangrener.

Au point d’empêcher la communauté nationale de se rassembler, comme un seul homme, autour, par exemple, de la lutte contre le racisme.

Ce billet m’a été inspiré par un article de Louise Couvelaire dans Le Monde, qui annonce « l’espoir d’un retour de la lutte antiraciste dans le débat public », en se fondant notamment sur la manifestation de Saint-Denis, qui aurait réuni environ 6 000 personnes.

A lire aussi, Charles Rojzman: Au nom du bien: une jeunesse déboussolée

Cet espoir, cet éventuel retour seraient plausibles s’ils ne résultaient pas d’une entreprise idéologique et partisane menée par des responsables loin d’être irréprochables sur les plans humain et politique. Cette cause à vocation universelle est ainsi confisquée par des citoyens engagés, avec des finalités tout autres que celles d’une unité humaniste, et des mots d’ordre tels que « résistance », qui montrent bien que l’ennemi est davantage la droite, voire la droite radicale, que le fléau du racisme.

Si la bonne foi avait eu droit de cité dans cette polémique liée à des propos de Michel Onfray et de Jean Doridot, sur CNews, à la suite de l’élection du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, c’est immédiatement, au regard des contextes, que l’on aurait dû exonérer ces deux personnalités de tout racisme. Mais le souci n’était pas l’équité, il était dans la charge.

L’hypocrisie des faiseurs de leçon

Comment considérer qu’un combat prétendument humaniste ait en définitive pour conséquence de cliver, de fracturer, de mentir, d’amplifier les antagonismes au lieu de les réduire?

Pour user d’une ironie saumâtre, voir Jean-Luc Mélenchon venir au secours éthique et politique du maire de Saint-Denis relève d’une forme de farce, quand certaines des interventions du premier ont pu être qualifiées d’antisémites.

Que l’immoralité en vienne à stigmatiser des propos faussement traités de racistes, c’est soit le comble du ridicule, soit le signe d’une société totalement égarée dans ses principes et ses repères.

Le poison gangrène de plus en plus l’humanisme: les imparfaits donnent des leçons, les diviseurs prêchent l’unité, l’universel est piétiné. Chacun dans son camp, sa cause, ses valeurs propres.

Pourtant, il faut être absolument et résolument contre le racisme et l’antisémitisme. Partons à la recherche de ceux qui n’ont jamais trahi, au nom de la politique, l’authentique humanisme.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/07/fabien-roussel-la-nouvelle-france-de-jean-luc-melenchon-enferme-les-individus-dans-des-determinismes-au-lieu-de-les-federer_6677864_3232.html ↩︎

Au nom du bien: une jeunesse déboussolée

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A l'appel du maire d'extrème gauche Bally Bagayoko, jeunes et moins jeunes ont manifesté contre le racisme à Saint-Denis (93) le 4 mars 2026 © Chang Martin/SIPA

Notre « belle » jeunesse n’est pas perdue. Elle est désarmée face aux périls qui montent, observe le sociologue Charles Rojzman dans cette nouvelle analyse.


À la fin du mois de mars 2026, trois signaux, en apparence disjoints, sont venus éclairer d’une lumière crue l’état de notre époque. D’un côté, le Sénat français a approuvé une version remaniée d’un texte visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, reconnaissant implicitement que ce que l’on avait célébré comme une émancipation pourrait bien être devenu un instrument de fragilisation psychique. Dans le même temps, l’université Paris-VIII se voyait sommée d’appliquer des recommandations face à la montée de tensions et de discours antisémites, tandis que des actions étaient engagées pour rompre des partenariats académiques avec des institutions israéliennes. Et dans les rues de Saint-Denis, des milliers de manifestants — souvent très jeunes — défilaient une fois encore, portés par une ferveur morale intense (notre photo), autour d’une cause devenue pour beaucoup une évidence indiscutable. Rien ne relie ces événements, sinon l’essentiel. Car ce qu’ils donnent à voir, c’est moins une succession de crises qu’une transformation profonde de l’être occidental. Une mutation silencieuse, qui touche à la manière même dont une génération perçoit le réel, juge le monde et s’y engage. Une jeunesse saturée d’images et de mots d’ordre, exposée en permanence, mobilisée sans relâche, mais de plus en plus fragile, de plus en plus anxieuse, de plus en plus dépendante de l’approbation immédiate.

Une société faussement pacifiée

Nous avons voulu abolir le tragique. Nous avons construit un monde où la paix, les droits individuels et la prospérité devaient constituer un horizon indépassable, comme si l’histoire elle-même avait été domestiquée. Nous avons transformé la mémoire en procès, la politique en morale, le jugement en posture. Et dans cet univers pacifié en apparence, nous avons élevé une génération à qui nous avons appris à ressentir avant de comprendre, à condamner avant de connaître, à s’indigner avant de penser.

Les réseaux sociaux ont donné à cette mutation ses instruments. L’université lui a fourni ses justifications. La rue lui offre ses rituels.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Loi Yadan: aurai-je raison avec Mélenchon?

Partout, le même phénomène : les faits s’effacent derrière les récits, la complexité se dissout dans le manichéisme, le réel devient le décor d’une mise en scène morale permanente. Les causes s’enchaînent, les indignations circulent, les certitudes se figent — et pourtant, jamais la désorientation n’a été aussi grande. Ce n’est pas une jeunesse perdue. C’est une jeunesse désarmée.

Désarmée, parce qu’on lui a appris à voir le monde comme un problème moral plutôt que comme un champ de forces. Désarmée, parce qu’on lui a fait croire que l’ennemi n’existe pas, ou qu’il suffirait de le comprendre pour qu’il disparaisse. Désarmée, enfin, parce qu’on a remplacé la confrontation avec le réel par une liturgie du Bien, où chacun est sommé d’afficher sa vertu plutôt que d’éprouver sa lucidité. Ainsi s’avance, sûre d’elle et fragile à la fois, une génération qui croit réparer le monde en le simplifiant, et qui, au nom du Bien, risque de ne plus savoir le défendre.

La désertion du réel

Nous n’avons pas affaire à une jeunesse simplement naïve, mais à une génération pour laquelle le réel n’existe plus que comme décor de ses indignations. Les faits, l’histoire, la mémoire : tout cela s’efface sous les hashtags, les marches blanches et les mots d’ordre. Le tragique, qui fut le socle de la sagesse européenne, a laissé place à une religion molle saturée d’impératifs moraux et vidée de toute connaissance. Éduquée, connectée, gorgée d’informations, cette jeunesse répète des slogans qu’elle ne comprend pas, brandit des visages qu’elle ne connaît pas, se range derrière des causes qui ne sont que la doublure morale du vide. Elle refuse moins la réalité qu’elle ne refuse de se voir telle qu’elle est devenue : orpheline du tragique, nourrie aux bons sentiments, effrayée par l’idée que l’humanité n’est pas réductible à l’égalité proclamée. Le bon sens — cette sagesse basse mais solide — a été remplacé par la tyrannie émotionnelle. L’ancienne boussole, celle qui distinguait l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, est brisée. Reste le confort moral d’avoir raison contre le monde.

Les nouveaux habits du totalitarisme

Le totalitarisme ne porte plus la botte ni l’uniforme. Il arrive en jean, sourire aux lèvres, avec sa pétition en ligne et sa vidéo virale. Il se donne pour l’inverse de ce qu’il est : un pouvoir qui s’avance sous les traits de la tolérance, un contrôle social qui se pare des vertus de l’humanisme. Le vieux clivage gauche-droite est impuissant à dire cette métamorphose. Ce qui se joue est ailleurs : dans l’âme, dans les manières de sentir, dans le façonnage d’un type humain. Les enfants des élites urbaines sont devenus les ascètes d’une tolérance obligatoire, qui ne pense pas, qui ne débat pas, qui ne vit que d’excommunication morale.

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Nés après les désastres, élevés dans la repentance coloniale, ils ont troqué la mémoire pour le manichéisme, la pensée pour la culpabilité. Non par bonté, mais par lassitude de l’histoire.

Le masque du rêve et le retour du cauchemar

Le rêve de cette génération — un monde sans frontières, sans sexes, sans peuples — n’est que l’envers du cauchemar qu’elle refuse de nommer : un monde où d’autres imposeront leurs hiérarchies, leurs dogmes, leur droit du sang. Confondre égalité et équivalence est son péché originel. Un dogme vaut un doute, une mutilation vaut un choix, une civilisation vaut une autre. Quiconque hiérarchise, distingue, nomme est aussitôt « fasciste ». La langue elle-même se réduit à ces coups de massue : « raciste », « collabo », « nauséabond ». On frappe, non pour convaincre, mais pour réduire au silence.

A lire aussi, Gabriel Morin: Même Delogu parvient à se mettre les islamistes à dos

Pendant ce temps, l’islamisme avance. Il ne doute pas, lui. Il se glisse dans notre vide moral, s’installe sous couvert de tolérance, impose l’inégalité au nom du sacré, diffuse la haine d’Israël et de l’Occident, érige le sang en vertu. Il est aujourd’hui le seul totalitarisme cohérent, et il prospère sur la lâcheté de ceux qui prétendent combattre l’extrême-droite.

Les conditions d’une vulnérabilité organisée

Ce désarmement n’est pas un accident. Il est le fruit d’un patient travail de sape. Psychologique : depuis 1945, l’Europe vit dans une contrition rituelle, convaincue que sa seule existence appelle réparation. Culturelle : l’école, les médias, l’université ont remplacé la dureté du réel par un récit pacifié. Anthropologique : déraciné, l’individu postmoderne dérive, prêt à s’accrocher à n’importe quelle cause abstraite. Politique : gouverner n’est plus décider, mais incarner le Bien universel, fût-ce au prix de l’inaction.

Ainsi se dresse une société persuadée d’être pacifiée, alors qu’elle a perdu l’instinct de survie. Et c’est au nom du Bien qu’elle laisse les portes de sa citadelle grandes ouvertes, offrant ses murs à ceux qui n’ont qu’un désir: les abattre.

La société malade

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Un monde sans enfants

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Pendant la Semaine olympique et paralympique, le ministre Édouard Geffray et la présidente du comité olympique français Amélie Oudéa-Castera ont visité le collège Victor Schoelcher à Lyon, le 30 mars 2026 © Mourad Allili/SIPA

1,7 millions d’écoliers en moins en France à l’horizon 2035, prédisent de récentes études. Loin de s’en inquiéter, notre chroniqueur s’enthousiasme à cette idée. Une bonne part des problèmes scolaires liés à l’éducation de masse, à l’en croire, s’évaporerait. C’est pour le coup que les classes seraient moins surchargées, et le Ministère de l’Education moins budgétivore. De quoi faire hurler tous ceux qui pensent que changer des couches est une occupation noble…


En 1964, Brian Aldiss, l’un des grands noms de la science-fiction, sortit Greybeard (Barbe-grise en français), où à la suite d’une guerre bactériologique quelconque, les mâles sont stériles depuis quatre générations — si bien que le plus jeune homme de la planète a déjà plus d’une cinquantaine d’années.

Causeur d’octobre 2023

La science-fiction de qualité a souvent une longueur d’avance sur la réalité — jusqu’à ce qu’elle se fasse rattraper. En plein baby-boom, quand les rues bruissaient des hurlements incontrôlés des cours d’école, Aldiss imaginait l’hypothèse inverse : la roue avait tourné, les braillards d’autrefois avaient vieilli, et un monde sans enfants se dessinait dans une Angleterre parcourue de hordes de vieillards.

Nous y sommes. À l’horizon 2035 en France, les démographes du ministère de l’Education prévoient 1,7 millions d’écoliers en moins dans l’Hexagone.

No kids

Certains ont pris les devants. La SNCF lance des offres Optimum et Optimum Plus où des wagons seraient interdits aux moins de 12 ans. Scandale dans le Landernau parmi ceux dont les oreilles n’ont pas été harcelés pendant 3h1/4 sur un Paris-Marseille par des mômes mal élevés — avec l’envie féroce d’en prendre un par les pieds pour assommer les autres, et leurs parents aussi.

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Trêve de plaisanteries : les services d’Edouard Geffray, actuellement critiqués parce qu’ils prévoient maintes fermetures de classes, voire d’écoles entières, se frottent les mains. Leurs efforts pour adapter la France à la dénatalité sensible depuis les années 2010 se trouvent justifiés. Et le ministère de la Santé, sur cette base, ne se pressera pas pour rétablir des maternités dans des régions où il vaudrait mieux implanter des EHPAD : mais fort heureusement, le Covid a supprimé en France 168 000 vieillards qui encombraient notre espace vital…

Brighelli : l’humain d’abord !

Contrairement à ce que chantent les méchants augures d’extrême-droite (vous avez sans doute remarqué que l’on n’est plus de droite ou de gauche désormais, mais d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, quoi que cela veuille dire), ce n’est pas parce qu’elles travaillent (elles ont toujours travaillé, hé, patate, et deux fois plutôt qu’une !), ni parce qu’elles ont recours à diverses pratiques pour éviter d’être enceintes, que les femmes font moins d’enfants. Nous sommes arrivés à un stade où, comme pour les animaux lors des épizooties, l’espèce humaine resserre les cordons des bourses, si je puis dire.

J’évoquais en juillet 2022 « la vraie solution à la crise climatique » : « La solution au réchauffement climatique, écrivais-je, — qui est une réalité, la responsabilité de l’homme dans son déclenchement est loin d’être évidente, mais l’activité humaine de l’anthroposphère l’alimente certainement — est pourtant simplissime. Si pollution et accélération thermique sont des produits de l’activité humaine, éliminons l’humain. Ou tout au moins, réduisons-le de façon significative. »

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Dans l’hypothèse Gaïa, la planète fonctionne comme un corps vivant géant, qui sait parfaitement que les insectes à deux pieds qui la foulent sont désormais trop nombreux. Moins de vieillards, et surtout moins d’enfants, voilà une solution élégante et durable.

Pédagogiquement, je laisse mes collègues enseignants imaginer le confort de classes réduites à une ou deux dizaines. Ils savent tous combien il est aujourd’hui plus confortable de travailler avec des groupes réduits qu’avec des classes entières. Quinze ou vingt élèves, c’est l’idéal.
Eh bien, cet idéal est à notre portée — d’autant que le Ministère prévoit une prochaine vague de départs à la retraite. Moins d’élèves, une activité jusqu’à 70 ans ou davantage pour compenser, et nous irons vers une France équilibrée, où les présidents de la République cesseront de célébrer l’extension de Disneyland Paris. Désormais, ce sont leurs parents qu’ils y amèneront — comme autrefois Enée quittait Troie en portant son père sur son dos. Sans plus avoir à se soucier de tenir la main d’une progéniture désormais absente.

Barbe-Grise

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Ordre moral et désordre politique

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La foule devant le Corps législatif au matin du 4 septembre 1870, peinture de Jacques Guiaud et Jules Didier. DR.

Olivier Dard et Bruno Dumons publient un livre de référence[1] sur les prémisses méconnues de la Troisième République.


Avant de désigner ironiquement le climat de puritanisme qui règne à l’heure actuelle en Occident à la faveur du mouvement #Metoo, « l’Ordre moral » fut d’abord un moment majeur de notre histoire nationale. Entre 1873 et 1877, c’est sous ce nom qu’une coalition des droites a gouverné le pays.

La période est souvent évoquée à la hâte, réduite au ridicule entêtement du comte de Chambord qui refusa en 1873 de monter sur le trône de France car le drapeau tricolore lui était imposé – au lieu de l’étendard blanc des Bourbon – par la majorité royaliste ayant remporté les élections deux ans auparavant.

France des honnêtes gens

Dans un passionnant ouvrage collectif consacré à cette séquence charnière de notre modernité politique, Olivier Dard (Sorbonne Université) et Bruno Dumons (CNRS) montrent que ces temps étaient autrement foisonnants.

Tout commence le 24 mai 1873 quand Patrice de Mac Mahon devient président de la République. La France est encore traumatisée par la défaite de Sedan, la chute du Second Empire et la Commune. Le lendemain de son élection, le maréchal de France, qui fut fait duc de Magenta par Napoléon III, déclare : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de libération de notre territoire et du rétablissement de l’ordre moral dans notre pays. »

Il dit au fond trois choses : d’abord, la France vaincue et occupée en 1870, doit solder l’humiliation subie ; ensuite, l’armée, « cette arche sainte », doit préparer la revanche contre l’Empire allemand ; enfin, les « honnêtes gens », comme il les appelle, doivent remettre le pays dans le droit chemin, catholique et monarchique si possible.

Problème : si les royalistes ont gagné les élections, c’est moins en raison de leur projet de restaurer la monarchie que grâce à leur discours pacifiste. Face aux Prussiens, la gauche prônait la guerre à outrance ; la droite, elle, voulait négocier l’Alsace-Moselle avec Bismarck. Le peuple a voté pour l’arrêt des combats.

Et puis les royalistes sont divisés. D’un côté on trouve les orléanistes, déjà bourgeois et banquiers. De l’autre, les légitimistes, en exil campagnard dans leur château de famille depuis la chute de Charles X en 1830 : une noblesse rurale crottée – un peu fond de douve – depuis longtemps écartée des affaires.

La France vaut bien quelques sermons

Au fil de l’ouvrage, on comprend vite que l’Ordre moral est une politique de vaincus. Or les vaincus, a écrit quelque part William Faulkner en pensant à ses compatriotes du Sud des Etats-Unis « sont des gens insupportables, ils doivent comprendre, expliquer, excuser leur défaite ».

Les auteurs campent uneambiance d’expiation, de pénitence, et cette floraison religieuse qui frappe les contemporains, sur laquelle s’attardent plusieurs chapitres : processions, pèlerinages de masse, ferveur autour du Sacré-Cœur, députés en pénitence à Paray-le-Monial, foules à Lourdes, à la Salette, à Pontmain. La France a fauté lors de la Commune et pour avoir abandonné le pape face à la réalisation de l’Unité italienne. Elle doit expier.

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On voit l’Église un peu débordée par la ferveur de ses ouailles. Mgr Dupanloup s’inquiète d’un excès de prophéties populaires parfois douteuses. Le Vatican temporise, encadre, teste les miracles et les apparitions. Mais pour les républicains radicaux, peu importe la nuance. « Le cléricalisme voilà l’ennemi », tonne Gambetta à la tribune de la Chambre des députés (citant son ami journaliste Alphonse Peyrat). Il a trouvé dans l’Église le parfait ennemi pour mobiliser ses troupes. 

Chef d’Etat sans chef et sans Etat

Quelle riposte côté monarchiste ? Certains tentent sérieusement de faire de la politique en usant de la presse et en tissant des réseaux en province. Mais tout cela est loin de constituer un parti politique… La droite renoue vite avec ses vieux démons. Querelles de clochers ou duels de gentilshommes : légitimistes et orléanistes passent plus de temps à s’excommunier mutuellement qu’à combattre l’adversaire républicain.

Plus à droite encore, la « réunion des chevau-légers », des légitimistes intransigeants, élaborent une mythologie de la fidélité ombrageuse et fière, esthétiquement noble mais politiquement stérile, tandis que les libéraux conservateurs, qui forment le centre droit héritier d’Adolphe Thiers, oscillent entre monarchie et République, avançant sans autre boussole que celle de leur intérêt.

Le jugement de l’ouvrage est sans appel : « Il manquait au parti royaliste une personnalité énergique de terrain – un chef opérationnel, capable de les fédérer derrière lui. » Dans le chaos politique, Mac Mahon révèle vite ses limites.  Désespérant du politique, certains militaires rêvent de coup d’Etat – l’ouvrage confirme que la politisation de l’armée fut, du Second Empire jusqu’à à l’affaire Dreyfus, la grande affaire de la seconde moitié du XIX.

En Vendée, quelques-uns manigancent même une nouvelle chouannerie… Majoritaire à l’Assemblée mais refusant le principe démocratique et la loi du nombre, la droite fait l’apprentissage délicat et finalement impossible de la modernité politique.

Alors, de guerre lasse (ou jamais vraiment menée), les plus mondains se contenteront d’un bon dîner. Au salon de la duchesse de Galliera, raconte Xavier Marmier, on réunit des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes pour un embryon de primaire des droites à coup de bons mots et de petits ragots. Beaucoup de manières, de fortunes mobilisées, des écrivains courtisans comme Jules Janin ou Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, dont put se moquer Charles Baudelaire. A défaut de préparer une communion dynastique ou une union des monarchistes, la coterie prépare au moins la fusion des élites conservatrices et libérales. Proust choisira d’immortaliser ces scènes dans le ridicule.

C’est en cela que cette séquence mérite d’être redécouverte. Non comme une énième farce réactionnaire, mais comme un moment fondateur d’une droite française souvent plus à l’aise dans la posture que dans la conquête. Au regard de l’Histoire, on se surprend à penser qu’elle n’a pas appris grand-chose de ses erreurs. 

432 pages


[1] L’Ordre moral (1873-1877), Royalisme, catholicisme et conservatisme, ouvrage collectif sous la direction d’Olivier Dard et Bruno Dumons (Cerf)

Hier soir, j’ai vu l’empereur Hadrien

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© Alejandro Guerrero

Jusqu’au 16 mai, du mardi au samedi à 19 heures, Jean-Paul Bordes est un Hadrien de chair et d’esprit au Théâtre de Poche Montparnasse dans une mise en scène de Renaud Meyer. Marguerite Yourcenar (1903-1987) a trouvé dans cet acteur de haute intensité l’incarnation et la sublimation de son empereur romain. Une interprétation magistrale dans l’intimité d’une salle à l’unisson…


Dans ses carnets de notes qui suivent Mémoires d’Hadrien, édition Gallimard de 1974 que ma grand-mère me légua, Marguerite Yourcenar rappelait la lente et pénible gestation de son roman, abandonné et repris au fil du temps, maturation savante plus que construction érudite, labeur éclairé tantôt par des trouvailles d’archives dormantes et tantôt abattu par cette montagne, tâche immense, inhumaine physiquement, parvenir à raconter à la première personne l’existence de cet empereur qui succéda à Trajan.

Un succès de librairie

Folie d’écrivain, délire d’historien, sacerdoce d’une jeune Bruxelloise au talent d’Ariane, tissant une toile dans une Antiquité qui nous semblait si lointaine et si proche à la fois.  « Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans », écrivait-elle par une sorte de prévenance incantatoire. Il en va de même pour le lecteur. Il faut avoir un peu vécu, un peu souffert, un peu aimé pour ressentir réellement, dans son âme et dans son cœur, cette aventure humaine, en saisir l’alacrité et la sagesse, la mélancolie et l’écho de la mort qui rôde à tout instant à travers ces pages magnifiques. Hadrien est un empereur conquérant et lettré, lucide sur le sort des hommes et, malgré sa position, à mi-chemin de Dieu, à une coudée du divin, il n’est pas aveuglé par sa puissance et les responsabilités d’un vaste et tumultueux empire, il n’est pas accablé par les manœuvres et les illusions de ses sujets. Cet Hadrien « sévillan » de naissance, gourmand, charnel et vivant nous renseigne sur les méandres et les joies d’un destin, il n’est pas guide omniscient, pur et vertueux, professeur de morale ou d’éthique, il serait plutôt compagnon de la nuit, conseiller des heures sombres ; nous cheminons alors avec lui dans cette inconnue dynastie des Antonins, dans une société aussi évoluée et violente que la nôtre. Mémoires d’Hadrien publié en 1951 fut un succès de librairie, traduit dans le monde entier, sanctifiant son auteur, ouvrant les arcanes du passé, dans un registre inhabituel, le roman historique hautement littéraire, aux ambitions d’airain, vrombissant comme les eaux boueuses du Tibre et d’une profondeur quasi-divinatoire. Face à une Yourcenar auréolée, faussement timide, génie de la narration complexe, les jeunes lecteurs que nous fûmes se sentaient penauds, inaptes à recevoir cette parole presque sacrée. Derrière la porte, l’Antiquité s’ouvrait à nous, ses songes, ses mœurs, sa férocité et son étonnante fraîcheur, elle était notre miroir, nous étions trop renfermés sur nous-mêmes, trop sûrs pour y voir notre propre reflet. Aurons-nous aujourd’hui le courage d’emprunter ce couloir-là ?

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Jean-Paul Bordes, excellent entremetteur

Parfois, dans la vie, nous avons besoin d’un passeur. L’acteur a ce rôle d’entremetteur entre le grand texte et le lecteur flageolant, il sera sa voix et son timbre, son corps et ses spirales, ses gestes et ses tempêtes. Jean-Paul Bordes, vêtu d’une tunique, parcourant la modeste scène du Théâtre de Poche, de son lit à sa source, dans une rusticité éclairante, sans artifice, sans tutelle, sans gaspis – rien que le texte et son immense talent emplissent la salle.

Dès les premiers mots prononcés, le silence se fait. De mémoire de spectateur, je n’avais jamais entendu une telle qualité d’écoute. Les tousseurs, les frotteurs, les bruyants se sont tus à l’entrée de Bordes. Car Bordes est Hadrien, il en a la souplesse et la raideur, la cage thoracique athlétique et les fêlures, les stries d’une vie riche, multiple, portée par le beau et la gloire, la douleur et la feinte. Bordes est un choc théâtral comme on en rencontre peu. Chaque mot, chaque mouvement, chaque variation nous pétrifient. Avec lui, nous allons enfin plonger dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar, en cueillir les fruits, s’enivrer de son suc, penser plus haut et plus intensément. Nous touchons grâce à lui aux « éboulements du hasard ».

Hier soir, j’ai vu de mes propres yeux un empereur romain, j’ai vu des paysages insoupçonnés et j’ai ressenti une émotion clairvoyante. Ne pas voir Bordes (il reste moins de trente représentations), c’est se priver d’un comédien en pleine possession de son art dramatique.

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