L’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais est une réussite. Difficile cependant de l’apprécier à sa juste valeur tant elle est infusée d’un discours féministe lassant qui impose ses grilles de lecture convenues et malvenues.

Il n’est pas illégitime en soi, bien sûr, de puiser dans les pléthoriques réserves des collections historiques du Petit Palais, pour rassembler, le temps d’une exposition, peintures, sculptures, arts décoratifs, arts graphiques, photographies, portraits-charges et autres supports variés où les artistes, « de Gustave Courbet à Annette Messager » dixit le sous-titre, posent en effigies, se mettent en scène dans leur atelier, se représentent entre eux ou s’affirment, tantôt dans leurs filiations aux maîtres du passé, tantôt dans cette singularité narcissique si propre à la création contemporaine…
Une exposition féministe ?
Extensible à l’infini, le champ esthétique de l’autoportrait et de ses déclinaisons (portraits croisés, collectifs, en famille, etc.) pourrait se conjuguer de bien des manières, aussi bien dans la durée historique que dans l’espace géographique. Aussi bien, exclusivement féminin, – ce qui en l’espèce n’a rien d’anodin semble-t-il – le commissariat de l’exposition se devait-il de choisir un angle d’approche, quitte à adjoindre, à l’exhumation bienvenue de ce corpus « maison », un certain nombre de prêts extérieurs, au demeurant franco-français pour la plupart. Mais surtout, en phase avec les préoccupations supposées de l’époque, des œuvres d’« artistes- femmes » (sic) d’aujourd’hui – exit les artistes contemporains du sexe fort, donc. Pourquoi pas? Les intentions sont pures ; un tel marquage idéologique, cependant, ne laisse pas d’interroger.
Personne aujourd’hui ne s’offusque que, encensés en leur temps, des légions de rapins académiques qui volontiers se peignaient alors à l’huile, en frac noir et arborant rosette à la boutonnière, soient pour la plupart, à présent, engloutis dans un relatif oubli – Charles Cottet, Charles Léandre, Jean-François Gigoux, Jules-Alexandre Grün, Lucien Simon, Jean-Joseph Benjamin-Constant, Joseph-Félix Bouchor, Léon-Maxime Faivre, Alfred-Louis Bahuet… Belle et légitime opportunité de les (re)découvrir dans l’enceinte de l’exposition, et jusque sur les cimaises des collections permanentes. La pelote « portraits d’artistes » se déroule potentiellement à l’infini. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Jacques-Emile Blanche: éminent portraitiste, il ne s’est pas seulement représenté lui-même (cf. l’excellent Autoportrait à la casquette, seule de ses toiles présentée ici, sauf erreur): Blanche a peint Manet, Degas, Matisse, Cézanne (sans compter ses célèbres portraits d’écrivains – Barrès, Gide, Cocteau, Proust…- ou de musiciens – Debussy, Stravinsky)… On aurait pu imaginer une salle entière à lui seul consacrée! Bref, le contrepoint écarte plus qu’il n’agrège, tant le réservoir d’images est immense!

Enigmatique, injuste sans doute, la postérité accorde inégalement ses hommages : pour un Maurice Denis, un Vuillard, un Puvis de Chavannes, un Jean-Louis Forain, un Courbet, un Jacques-Emile Blanche, un Hippolyte Flandrin, un Alfred Stevens, voire un Henri Gervex, un Carolus-Duran ou un Georges Clairin – encore (re)connus pour de bonnes ou de mauvaises raisons – , combien d’artistes disparus ne parlent plus guère en 2026 qu’aux spécialistes, héritiers ou collectionneurs? Légitime pour l’artiste – mâle, la cruauté de la postérité ne le serait-elle pas tout autant pour l’autre sexe?
Mais c’est qu’une intention directrice fondamentale préside à cette sélection arbitraire : faire apparaître à tout prix « l’Artiste-Femme ». Et, dès lors, y incorporer quelques figures et stars de l’art contemporain – Nan Goldin, Annette Messager, Sophie Calle, Anne et Patrick Poirier, bien sûr, ou l’évitable Camille Henrot, -cf. le bronze intitulé « Mon Corps de femme » (2019) – mais encore la malicieuse Hélène Delprat, laquelle d’ailleurs, à distance de la virtuosité coloriste propre à ses grands formats peints chargés d’un onirisme captivant, s’ingénie ici à un exercice d’acide autodérision, en s’incarnant, mise très exactement comme elle l’est dans la vraie vie, dans une sculpture en résine à l’échelle 1, digne du Musée Grévin – savoureuse ironie par rapport au discours porté par le commissariat de l’exposition…

Statistiques infamantes
De fait, Camille Viéville, « historienne de l’art indépendante et autrice (sic) », ne manque pas de souligner dans un texte du catalogue combien les femmes, soumises comme l’on sait à « une longue invisibilisation », continuent d’alimenter les statistiques infâmantes: « En 2021, 71% des artistes ayant fait l’objet d’une acquisition par un Fonds régional d’art contemporain sont des hommes ». Comme quoi, CQFD, « les inégalités perdurent »… A quand la parité dans les arts – comme c’est la règle dans la fonction publique?
Heureusement, la lutte continue: « si les femmes ont été empêchées, elles n’ont toutefois pas cessé de contourner les obstacles pour créer, coûte que coûte », se réjouit l’auteur. Une posture idéologique quelque peu attendue et décidément envahissante contamine ainsi le propos de Visages d’artistes. Au lieu de prendre les artistes en otage d’une propagande féministe assénée avec toute la lourdeur convenue, pourquoi le Petit Palais ne s’est-il pas contenté, tout simplement, de puiser dans ses réserves?
A voir : exposition Visages d’artistes. Petit Palais, Paris. Jusqu’au 19 juillet 2026.
A lire : catalogue Visages d’artistes. Sous la direction de Annick Lemoine, Stéphanie Cantarutti, Anne-Charlotte Cathelineau, Sixtine de Saint-Léger. 144p., 100 illustrations env. Paris Musées/ Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
Rencontres et Conférences associées: Marie Darrieussecq et Françoise Pétrovitch, le 11 avril, de 17h à 18h ; Laure Adler et Nina Childress, le 13 juin, de 17h à 18h ; Anne Berest, le 18 juin de 12h30 à 13h30. En partenariat avec le Comité d’histoire de la Ville de Paris: Exposer, se réinventer. La photographie comme laboratoire de l’identité au XXè siècle, par Doriane Molay, le 22 mai à 12h30 ; Se collectionner au XIXè siècle, par Manuel Charpy, le 12 juin à 12h30.
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