Trump est un OVNI qui laisse interloqué. Après avoir menacé l’Iran mardi sur son réseau Truth Social (« Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître »), le président américain a annoncé un cessez-le-feu de quinze jours, accepté par Téhéran, sous réserve de la réouverture du détroit d’Ormuz.
Quel phénomène ! dit-on de certains personnages médiatiques. N’en déplaise à la décence, pas de mot qui convienne mieux au géant qui apparaît régulièrement, par-delà l’Atlantique, sur les écrans, tient le monde en haleine, des heures durant, sous la puissance de son verbe et la pression des menaces, ne tarissant jamais d’éloges sur le boulot formidable qu’ils font, lui et ses gars, comme on n’en a jamais vu dans les siècles des siècles. Disant et répétant à l’adresse de l’OTAN et de l’Europe qu’ils filent un mauvais coton, et aux bandes de fous du Moyen Orient que demain ils allaient voir l’Apocalypse.
Monsieur Ultimatum
Je relisais hier le livre du philosophe Jean-Luc Marion sur le phénomène saturé – Le visible et le révélé – quand je vis « apparaître », sur l’écran, la silhouette familière de Donald Trump racontant le sauvetage inouï, par les forces spéciales américaines, du pilote dont l’avion avait été abattu par les Iraniens. Western des temps modernes et fable christique, tout y était : le héros éjecté de son avion, grièvement blessé, errant dans une montagne à 2100 mètres, dont la tête était mise à prix, mort le Vendredi saint, ressuscité le dimanche. Seul un Narrateur-Shérif, protégé de Dieu, juste avant son élection, pouvait raconter l’exploit en ces termes, devant les caméras du monde entier.
Déception de certains, sans doute, devant cette victoire des Etats Unis ? Les esprits raisonnables dénoncent toujours une « escalade » dans une guerre non conforme au droit de la guerre ni au « droit international » et qui n’en finit pas. Bis repetita. Comme si 440 kilos d’uranium enrichi aux mains des Gardiens de la révolution n’était pas une menace pour la planète entière. Non, disaient les vertueux, dont le ministre des Affaires étrangères, on ne touche pas aux infrastructures civiles. Et on n’agit pas sans accord de la communauté internationale. Et quand bien même le détroit d’Ormuz serait libéré, c’était de la gnognote face au reste. La vérité, disaient encore ces esprits raisonnables, était que Monsieur Ultimatum était enfermé dans son guêpier. Ce qu’il fallait ? Y aller avec des pincettes, du dialogue, de la diplomatie, et négocier, tasse de thé à la menthe en main. Et pendant que se déroulaient les commentaires, – et sans doute des négociations hors scène – je me disais : « Mais oui, c’est ça ! C’est ce que je lis ! Le « phénomène saturé », c’est Trump ! Le réel collait à ma lecture.
Cessez-le-fou
Depuis le début de son mandat, le président à la casquette désarçonne. Imprévisible, incohérent, irrationnel, vulgaire, faisant tout et son contraire, habité par rien d’honorable sinon le business, loin de toutes « nos valeurs », le portrait est chargé. Mieux, ce soir, avec son dernier ultimatum, c’est un fou. Nous sommes tous d’accord qu’une guerre est toujours un désastre. Sauf que le camp du bien a décidé, une fois pour toutes, quelles que soient les guerres, où étaient les bons et les méchants, se défendant de toute réflexion. En l’occurrence, dans cette guerre au Moyen Orient, qui fait le sale boulot qui aurait dû être fait depuis des lustres ?
Et je reviens aux critères d’un « phénomène saturé » auquel me semble répondre Trump – le philosophe Marion me pardonnera ma vue cavalière. Evénement historique « pur », né d’un « surcroît de donné intuitif, imprévisible, donc non répétable, irréductible à toute expérience commune, à toute objectivation… outrepassant tout horizon de compréhension immédiatement intelligible », Trump laisse le témoin « interloqué ».
C’est cette notion d’ « interloqué » qui me frappe dans cette guerre. Comme au passage d’un astre, Trump laisse sans voix. Ou plutôt – formule inversée- il fait naître un déluge de paroles. Parce qu’on vit les guerres en direct sans savoir ce que font les états-majors, que Trump est un OVNIdans notre paysage mental formaté, lâche et paresseux, notre besoin de parole se déverse en commentaires tous azimuts, au point d’accuser le président de ne pas savoir ce qu’il fait. Il faut « garder son sang-froid », a dit le sage qui gouverne notre pays. De Villepin qui se croit un destin national prédit les pires maux à ceux qui « sèment le désordre et le malheur ». Les deux Français prisonniers de l’Iran viennent d’être libérés. Heureux présage ? Sauf qu’une question demeure : où elle est l’Apocalypse ? Du côté de Trump ou des ayatollahs et des Gardiens de la révolution ? Par un énième ultimatum, ce soir du 7 avril 2026, Trump veut mettre tout le monde au pied du mur, faire un électrochoc. Manière forte assurément. Les télés, sur le pied de guerre, crient au fou. Fou, Trump au point de passer pour un criminel de guerre ? Pas si bête !
Pour finir, où classer « le phénomène Trump » dans les trois domaines envisagés par le philosophe : idole, icône, théophanie ? Ecarté le dernier terme, et considérant que l’activité principale de l’homme est la guerre, haussée au rang d’art, on pourrait considérer Trump, donné en spectacle, comme « regardable idole. »
Généraux et diplomates à la retraite ne boudent pas leur plaisir sur les plateaux de télé en se déchaînant contre la façon dont est menée l’offensive israélo-américaine en Iran : ils ne respectent pas les règles, ils ne mesurent pas les risques. Heureusement, les réalités de la guerre n’attendent pas leur validation cathodique.
On en vient presque à regretter les médecins télévisuels du bon vieux temps du Covid. Ah, le fantasque docteur Raoult, mage de la Canebière, le beau gosse Martin Blachier, par qui les dames rêvaient d’être auscultées, le prudent et sérieux Juvin, Véran le spécialiste mondial des masques, comme ils nous amusaient et nous terrifiaient dans leur petit théâtre de chaque soir ! Enfermistes contre libérateurs, provax contre antivax, accusateurs de chauves-souris contre dénonciateurs de labos chinois, que de beaux débats ! Au moins ces médecins étaient-ils en activité, ils luttaient dans le présent le plus immédiatement présent et n’avaient pas besoin de rappeler sans cesse les hauts faits de leur passé.
Diplomates et généraux sont en parfaite capacité de dire des bêtises
Les temps guerriers que nous vivons avec la guerre d’Ukraine et celle d’Iran ont amené sur le devant de la scène cathodique deux corporations très bavardes, et qui oublient trop souvent de tourner leur langue avant de parler : les diplomates et les généraux retraités. Les uns et les autres ont passé leur carrière à s’occuper de problèmes majeurs, souvent internationaux, ce qui a pu leur donner une vision exagérée de leur importance. Mais leur fonction les obligeait au silence, ce que l’on appelle dans leur cas le devoir de réserve, puisque dans une démocratie ce sont les dirigeants élus qui déclarent et décident. Quand sonne l’heure de la retraite, diplomates et généraux retrouvent leur liberté de parole. La tentation est grande d’ouvrir la bonde des ressentiments, des souvenirs amers, des « moi j’aurais fait autrement, mais on ne m’a pas écouté ». Ces gens-là sont experts de leur propre passé, ils pensent le présent avec les lunettes de leurs années de service. Le monde a très vite changé sans qu’ils le comprennent toujours, ils croient que l’histoire reproduit toujours des configurations qui ont déjà eu lieu, alors qu’elle ne crée que de la surprise. De tout cela il résulte qu’ils sont en parfaite capacité de dire des bêtises.
J’ai déjà souligné sur le site de Causeur l’aversion des généraux pour la prise de risque. On ouvre le capot, comme le dit souvent le journaliste-vedette de CNews, et on découvre une corporation obsédée par les règlements, les traditions, les principes, le ce qui se fait ou ce qui ne se fait pas. La créativité n’est pas leur fort : Bonaparte au pont d’Arcole aurait été critiqué pour son aventurisme débridé, le danger où il mettait ses compagnons d’armes, et le risque d’augmentation du prix des spaghettis que cette guerre d’Italie faisait courir à la France.
L’autre corporation de retraités prisonniers de leur passé est celle des diplomates. Pour mieux les comprendre, faisons un focus sur le plus médiatique d’entre eux, Gérard Araud (moi aussi, je peux parler à la mode). Une belle carrière, ma foi, qui l’a fait ambassadeur à Tel-Aviv, « pas à Jérusalem », tient-il à préciser, puisque la France ne reconnaît pas la judéité de la ville de Salomon et Jésus-Christ, puis propulsé à Washington. Intéressant problème psychologique : il se déchaîne quotidiennement contre Israël et les États-Unis. Contre ces pays il avait d’ailleurs écorné son devoir de réserve : encore ambassadeur à Washington, il déplorait dans deux tweets l’élection de Donald Trump. En 2017, il déclarait qu’« Israël est un État d’apartheid », ce qui ne l’a pas empêché, plus tard, de fricoter avec le NSO Group, entreprise de high-tech israélienne qui a participé à Pegasus. Cela lui a valu une retenue de 5 000 euros sur sa retraite pour « intelligence avec une puissance étrangère ».
Depuis le 28 février, il apparaît souvent dans « Quotidien » et d’autres médias où il reprend toutes les antiennes des opposants à l’intervention américano-israélienne. Il s’y trouve toujours en accord avec les opinions ardemment pacifistes des surprenants généraux français. J’espère de tout cœur pour l’honneur de mon pays qu’on ne découvrira pas un jour que l’Iran des mollahs envoyait du beurre par colissimo pour les épinards de nombreux Français.
L’Histoire n’est pas faite par les pisse-vinaigre
Le 3 mars 2026, chez Yann Barthès, Araud critique, comme presque tout le monde, l’absence de buts de guerre clairement définis par l’Amérique. La corporation des contrôleurs de buts de guerre me fait beaucoup rire. « Mais enfin, monsieur Jules César, qu’allez-vous faire en Gaule ? Gagner beaucoup d’argent en captifs et butin ? Conquérir le pays, mais jusqu’où ? La Gaule Belgique, l’île de Bretagne ? Tout cela n’est pas clair du tout ! » aurait dit le Araud de l’époque. Les hommes d’action foncent à l’instinct, ils ramassent ce qu’ils pourront, ils avancent et la caravane aboiera.
Autre ritournelle, il accuse Trump d’avoir poussé les Iraniens dans la rue en leur disant qu’il venait à leur secours. Faux. Les manifestations antimollahs avaient commencé bien avant que Trump flaire le kairos, le petit dieu du moment opportun. C’est vrai que ce fut une erreur de leur annoncer une rescousse rapide. J’ai remarqué que les personnes charismatiques avaient tendance à répandre leur enthousiasme, à féliciter chaudement tout le monde, à tout euphoriser. L’Histoire n’est pas faite par les pisse-vinaigre.
Je vous épargne les autres horreurs araudiennes, comme « ce pays est vérolé en termes de renseignement », qui assimile le génial Mossad à une maladie vénérienne. Je vous épargne le « malheureux Venezuela » qui grâce à l’habileté de la politique américaine va redécouvrir le charme de manger à sa faim et de ne pas aller en prison chaque fois qu’on dit du mal du gouvernement. 99 % des Cubains doivent chaque jour prier pour subir le sort du « malheureux Venezuela ». Gérard Araud est de gauche, et « la gauche s’est toujours trompée sur tout », comme dit le journaliste-vedette dont je parlais. Donc Monsieur Araud continuera à se tromper.
Alors que Vladimir Poutine réinvente en Ukraine la guerre-boucherie style Verdun, Israël invente peut-être en Iran la guerre du futur. Ce 16 mars au soir, LCI a passé une vidéo de Netanyahou montrant à l’ambassadeur américain une liste des prochaines exécutions ciblées qui frapperont les tortionnaires iraniens. Je dis bien « exécutions » et non « assassinat ». La vierge effarouchée de service ce soir-là était Gallagher Fenwick, le plus antiaméricain des journalistes franco-américains vivant en France. Il a trouvé cette vidéo « glaçante », je la trouve géniale. Si les Israéliens perfectionnaient cette façon chirurgicale de faire la guerre et que leur exemple était suivi, on pourrait assister à des conflits dont les seules victimes seraient les fauteurs de guerre, autrement dit les élites politiques et militaires des pays belligérants. On se prend à rêver de guerres où comme dans les westerns, seuls les méchants meurent. En attendant, Araud et ses comparses aboient, Tsahal passe.
Entre la mollesse des démocraties libérales envers l’islam conquérant et la résilience d’une société iranienne corrompue, la libération de l’Iran n’est pas pour demain.
Le combat oublié des Iraniens contre l’islam
Le fracas de la guerre contre l’Iran des mollahs, suspendue pour quinze jours ce 8 avril, fait oublier l’essentiel : la rupture avec l’islam d’une partie importante de la population musulmane. Ce n’est pas seulement une dictature qui désespère le peuple. Celui-ci ne veut plus d’une république fascistoïde qui puise, dans le Coran, des interdits régressifs appliqués à la lettre. L’insurrection répétée des femmes contre le port du voile a laissé voir leur exaspération. La détestation du clergé chiite, soutenu par les profiteurs du système(estimés à 20% environ selon les experts), est un autre signe qui conforte la désaffiliation de nombreux musulmans de leur religion, pour parler comme Ferghane Azihari dans L’Islam contre la modernité. Là-bas, les mosquées se vident. Or le paradoxe est de constater que cette résistance au totalitarisme islamique n’est pas soutenue par les opinions occidentales.
Le «monde libre» préfère afficher son hostilité à Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Tandis que l’islam est rejeté en Iran, il conquiert l’Europe molle et, singulièrement, la France apathique. Ce mercredi, sur RTL, Jean-François Copé (LR) a annoncé avoir renoncé à interdire le voile: « C’est trop tard » dit-il. Dernièrement, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez a déclaré, devant le recteur de la Grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz: « Tu sais, mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Emmanuel Macron a refusé le survol de la France pour les avions américains transportant des armes vers Israël. Ces actes d’apaisement ont certes permis à Cécile Kohler et Jacques Paris, en résidence surveillée à Téhéran, de regagner Paris ce mercredi. Toutefois, la mansuétude des démocraties pour l’islam conquérant et judéophobe est une trahison pour les Iraniens qui étouffent sous cette oppression brutale et sanguinaire.
Le régime islamique résiste grâce à la société connivente
La France officielle, dans ses salamalecs à l’islam politique, a perdu le goût de la liberté. Rien n’effraie moins les dirigeants que la servitude volontaire, dénoncée vers 1550 par Etienne de la Boëtie dans Le discours de la servitude volontaire. Dès cette époque, le jeune juriste avait décrit le modèle de l’actuel Etat iranien: « Quatre ou cinq qui maintiennent un tyran, quatre ou cinq qui maintiennent tout le pays en servage ». Ceux-ci, explique la Boëtie, ont six cents qui «profitent sous eux» qui ont eux-mêmes six mille. Il poursuit: « Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que non pas les six mille mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran ».
C’est ce que Trump a découvert après s’être persuadé trop vite, avec les Israéliens, d’avoir décapité le régime dès les premières frappes il y a cinq semaines. La résistance du système, considérablement affaibli, reste néanmoins celle d’une construction qui s’est enracinée pour partie dans la société connivente. Après avoir usé jusqu’à l’absurde de la guerre des mots – allant hier jusqu’à menacer: « Toute une civilisation va mourir ce soir » – Trump a déclaré peu après minuit, devançant son ultimatum: « J’accepte de suspendre les bombardements et les attaques contre l’Iran pendant deux semaines ».
Israël a avalisé cette pause (sauf pour le Liban), issue des médiateurs pakistanais. Chaque camp y verra sa victoire.
Mais les Iraniens en révolte, prisonniers d’un islam tentaculaire, demeurent pour l’instant les oubliés de l’histoire.
Richard Bellin publie Les eaux glacées de la modernité (Michalon, 2026)
Dans la collection « Le Bien commun » des éditions Michalon – mince format, ambition large – s’esquisse une tentative devenue rare : réarmer l’essai bref. Ni pamphlet, ni thèse universitaire, mais une forme intermédiaire, nerveuse, qui prend au sérieux les idées sans renoncer à la lisibilité. À l’heure des opinions instantanées et des livres conçus comme produits d’actualité, cette collection cherche autre chose: produire du diagnostic. Et, parfois, tomber juste.
Petit livre, grand sujet
Richard Bellin, magistrat à la cour des comptes et essayiste. DR.
Les eaux glacées de la modernité de Richard Bellin vient tout juste de paraître et s’inscrit exactement dans cette ligne: petit livre, grand sujet, et surtout refus du réflexe critique pavlovien qui accompagne désormais chaque mention de Michel Houellebecq. Bellin ne juge pas, il décale. Il part de cette évidence – « Houellebecq divise parce qu’il nous ressemble » – et il la prend au sérieux, jusqu’au bout. Non comme une formule, mais comme un point de départ théorique. Si Houellebecq dérange, c’est peut-être moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il révèle malgré nous.
Dès lors, l’essai cesse d’être une lecture d’auteur pour devenir une lecture du monde. Bellin montre comment l’œuvre houellebecquienne démonte pièce par pièce le « grand récit moderne » : celui de « l’individu libre, rationnel, promis au bonheur par la science et le marché ». Tout est là. Promesse tenue en surface, démentie dans les existences. Les personnages de Houellebecq – solitaires, désorientés – ne sont pas des anomalies mais des produits finis, presque conformes, d’un système qui a déplacé la liberté du côté du choix, et le sens du côté de nulle part.
Bellin insiste, et il a raison d’y revenir, sur cette dimension décisive: le capitalisme n’est plus seulement un cadre, c’est une forme de vie. Il ne régule pas seulement les échanges, il fabrique les attentes. Il organise le désir pour mieux en gérer la pénurie. À ce titre, la fameuse analogie houellebecquienne entre marché économique et marché sexuel cesse d’être une provocation pour devenir un modèle explicatif. Même logique d’accès différencié, même distribution inégalitaire des satisfactions, même violence froide, sans cris, sans lois, mais avec statistiques implicites. Le libéralisme, ici, n’opprime pas: il trie.
Impasse anthropologique
Un passage – parmi les plus éclairants – tient dans cette idée que l’homme contemporain reste pris dans « une contradiction entre soif d’absolu et fatigue du monde ». Bellin ne fait pas qu’y voir un motif littéraire: il y lit une impasse anthropologique. Tout est ouvert, mais rien ne porte. Tout est possible, mais rien n’engage. Ce n’est plus la frustration classique des sociétés d’interdit, c’est une usure plus sourde, une incapacité à désirer autrement que selon des schémas déjà produits.
Et c’est là que le livre rejoint, presque malgré lui, une actualité brûlante. À l’heure des subjectivités épuisées, des identités instables, des vies médiatisées en continu, Houellebecq apparaît moins comme un provocateur des années 2000 que comme un écrivain parfaitement ajusté aux années 2020. Bellin le formule sans emphase, mais on comprend entre les lignes: nous sommes entrés dans le monde que Houellebecq décrivait déjà. Non pas une dystopie, mais une normalité fonctionnelle, administrée, presque acceptée.
On pourra reprocher à Bellin sa tenue, sa retenue, son refus du coup d’éclat. Mais c’est précisément ce qui donne à ce livre sa place singulière aujourd’hui. Là où tout pousse à la réaction immédiate, à la simplification morale, il choisit la lenteur, la construction, la cohérence. Dans le vacarme contemporain, cela ressemble presque à une déviation. Ou, plus exactement, à une résistance discrète.
Dans son documentaire, Léna Ichkhanian revient sur la trajectoire de quelques-uns des révoltés de la plus grosse contestation sociale des dernières années en Occident.
Au pic de la contestation des gilets jaunes en janvier 2019, l’image avait frappé : des manifestants enfonçaient la porte d’un ministère à l’aide d’un engin transpalette de la marque Fenwick. Cette marque donne le nom au film documentaire de Léna Ichkhanian, une traversée de cette France des gilets jaunes, sept ans après le mouvement qui avait fait trembler les institutions et pris de court tous les partis politiques.
Dis maman, c’était quoi un gilet jaune ?
La réalisatrice évoque un ressenti personnel à l’origine de son film : « la colère sourde qui monte autour de nous, dans les conversations, les repas de famille, les réseaux sociaux… ». Elle veut écouter cette colère et « cette quête prend racine dans une histoire intime : une mère qui était gilet jaune ». Âgée de seulement 18 ans à l’époque, elle dit avoir regardé de loin ce qui se jouait à ce moment là, mais veut dire avec son film aujourd’hui : « j’ai compris maintenant ». Léna Ichkhanian est donc allée à la rencontre des acteurs très variés de ce mouvement dans tout le pays : marginaux, fonctionnaires, CRS, retraités, ruraux, banlieusards, ingénieurs… Tous ont en commun une certaine « nostalgie » d’une séquence vécue plus comme fraternelle que violente. Certains gardent ce souvenir teinté de résignation : « la cause ne nourrit pas, la lutte ne libère pas » dit l’un d’eux, néanmoins fiers de conserver précieusement leurs anciens gilets déchirés, pleins de slogans écrits au feutre, au fond d’une malle. D’autres continuent d’occuper par petites poignées les ronds-points de leurs villes avec des combats variés sur tout et souvent n’importe quoi. Enfin, certains restent déterminés, en attente du moment qui permettra la bascule pour l’avènement d’une réelle souveraineté populaire.
Le ministère dont la porte était enfoncée à coup de Fenwick en 2019 était celui de Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, qui avant de s’empêtrer dans une sordide affaire de sextape, représentait parfaitement le mépris de classe de la Macronie, lui qui moquait ouvertement les « gars qui fument des clopes et roulent en diesel ».
Se faire entendre
Cette violente attaque à coup de Fenwick est une image de l’apogée de la puissance des gilets jaunes, que revoient les protagonistes du mouvement, un peu gênés, mais quand même fiers du symbole. C’est une image que des plus jeunes regardent avec curiosité. Un jeune au pied d’une barre d’immeubles dans une cité de banlieue parisienne demande s’ils sont rentrés à l’intérieur ensuite ? Justement, non. La documentariste l’explique : « Les gilets jaunes ont seulement ouvert les portes. Ils ne sont pas rentrés. Comme un énième avertissement ». Malgré les débordements d’extrémistes, ces Français de tous bords avaient pour la majorité d’entre eux en commun la volonté de faire entendre un ras-le-bol, de faire cesser leur invisibilité, tout en respectant ce qui fait nation et même les institutions. Il faut bien admettre qu’ils n’ont pas été entendus. La caricature qui en a été faite, tant par les gouvernants de l’époque, que par les syndicats et même l’ensemble des partis politiques, a fait cesser leurs actions. La pathétique tentative de resucée du 10 septembre 2025, formalisée essentiellement par LFI, ne peut pas convenir à un mouvement aussi spontané, hétéroclite et non partisan. Seule demeure, tapie, une sourde colère. Le jeune Jordan, d’origine béninoise dont la mère lui demande surtout d’éviter de « casser, car ce n’est pas ce qu’elle lui a inculqué comme valeur », fille d’un tirailleur amoureux de la littérature française qui l’a du coup appelée Léopoldine, conclut justement : « il faut mettre la colère au bon endroit, il faut la penser, sinon c’est juste un feu qui brûle, et après ? »
Depuis les années 1870, la droite nationaliste entretient des rapports ambigus avec l’homosexualité. Loin de ses condamnations officielles, ses rangs fourmillent de célèbres homos que la société feint d’ignorer. Mickaël Studnicki relate avec brio cette histoire faite de marquis poudrés, de folles fascistes et de frasques étouffées.
Tous de gauche et du centre, les homos ? Pierre Gaxotte, dont la préférence pour les messieurs était notoire et qui fut le secrétaire de Charles Maurras, en aurait sans doute souri ! Car si la culture gay semble être de nos jours l’apanage du camp progressiste, il n’en existe pas moins au sein de la droite nationaliste une foisonnante tradition uranienne, plus que centenaire.
Un lobby gay au RN ?
C’est une solide thèse de doctorat, rédigée par Mickaël Studnicki, élève du professeur Olivier Dard à la Sorbonne, qui nous le rappelle. Des scandales de la Belle Époque aux soupçons récents quant à un supposé lobby gay au sein du Rassemblement national, l’ouvrage de 500 pages retrace une riche histoire, faite de marquis poudrés, de folles fascistes, de frasques étouffées et de sorties du placard contemporaines.
La décennie 1870 sert de point de départ à cette épopée. Au commencement de la Troisième République naissent simultanément deux objets intellectuels : d’un côté la catégorie médicale de l’« inverti », heureusement passée de mode de nos jours, de l’autre le projet politique nationaliste, imaginé pour supplanter une contre-révolution épuisée. La coïncidence n’est peut-être pas fortuite.
Sur les estrades, l’exaltation virile de l’unité patriotique ; dans les alcôves, une aspiration, certes encore diffuse et dissimulée, à une émancipation individuelle en dehors des chemins érotiques convenus. En 1876, le comte de Germigny, tartuffe de l’ordre moral et espoir politique du parti légitimiste, est surpris avec des gitons. La droite, qui d’habitude n’hésite pas à dégainer lorsqu’un notable républicain est mouillé dans ce genre d’affaires, s’en trouve fort gênée.
Car pour elle, officiellement, « l’efféminement » est un symptôme de décadence. D’ailleurs, quand la gauche subit une défaite électorale, ses adversaires ne disent-ils pas qu’elle « l’a dans les fesses » ? Reste que Studnicki est formel : jamais en France aucune formation nationaliste n’a réclamé explicitement la pénalisation de l’homosexualité. Le droit en vigueur, avec ses articles contre l’outrage aux mœurs et la corruption de mineurs, suffit.
L’Action française, un « cénacle gay » ?
Dans l’entre-deux-guerres, l’ambiguïté s’épaissit. Les journaux d’extrême droite, Gringoire ou La Libre Parole en tête, rivalisent de descriptions épaisses et de précisions grasses pour fustiger les homosexuels. Sous couvert de l’exorciser, on exhibe le péché « sodomite » avec force détails anatomiques. Une complaisance suspecte. Il faut dire que les ligues sont intensément homosociales. Aujourd’hui, le pape des études queer en France, Didier Eribon, n’hésite d’ailleurs pas à qualifier l’Action française de l’époque de « cénacle gay ». La première « marche des fiertés » de l’Histoire daterait-elle du 6 février 1934 ?
Lors de la décennie suivante, l’Occupation accentue le paradoxe. Dans 1939-1945, années érotiques (Albin Michel),Patrick Buisson qualifie les collaborationnistes fascinés par les beaux soldats allemands de « phalanges roses de l’ordre noir ». Parmi eux, Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, fantasme l’envahisseur aryen ; Abel Bonnard, ministre de l’Éducation de Vichy (1942-1944) devient « la Gestapette » et Marcel Bucard, fondateur de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) est surnommée « la Grande Marcelle ».
Après-guerre, le tabou persiste. Les années 1950 sont puritaines, mais peuplées de figures réactionnaires et chatoyantes comme Roger Peyrefitte, Marcel Jouhandeau ou Henri de Montherlant. Tous à droite, tous écrivains, tous homos. On pourrait en dresser une typologie : le honteux pénitent, le dandy provocateur, le patricien altier. L’alibi littéraire les protège, le roman hussard raffole de personnages homos hilarants. La société sait et feint d’ignorer.
Mai-68 : le bouleversement
Mai 1968 bouleverse l’équilibre. À gauche, le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) ouvre la danse. La révolution des mœurs politise la vie privée. Viendra bientôt « le combat pour l’égalité des droits ». À quelques exceptions près – en particulier chez les intellos de la Nouvelle Droite, qui exaltent la pédérastie gréco-latine –, les conservateurs grognent ou fulminent. Bientôt, les années 1980 rejouent la scène des années 1870 : ici la montée des mouvements gay, là l’émergence du Front national.
En 1984, Jean-Marie Le Pen déclare que « l’homosexualité est de toute évidence une anomalie biologique et sociale ». En 1987 il aggrave son cas en lançant que « le sidaïque est une espèce de lépreux ». Ses provocations répétées prennent à rebours une opinion émue par le drame de l’épidémie et surtout masquent une réalité seulement connue des initiés : la direction du parti à la flamme est un repaire d’homos. Mais en 1995, quand Jean-Claude Poulet-Dachary, alias « la Poulette », directeur de cabinet du maire FN de Toulon, est retrouvé mort aux pieds de son immeuble et que les soupçons se portent sur un ex-amant, « le Menhir » fait passer un mot d’ordre parmi ses troupes : pas question pour quiconque de se glorifier de son homosexualité, mais pas question non plus de faire la « police des braguettes » – tant bien sûr que « cela ne concerne pas les mineurs ».
Cela ne l’empêchera pas de déclarer en 2016 que « la pédophilie a trouvé ses lettres de noblesse dans l’exaltation de l’homosexualité » et que « les homosexuels c’est comme le sel, s’il n’y en a pas c’est fade, mais si il y en a trop c’est imbuvable ». Des propos qui lui vaudront quatre-vingts jours-amende pour injure et incitation à la haine.
Aujourd’hui, plus aucun dérapage homophobe n’est à déplorer au sein de l’état-major mariniste, dont certains membres revendiquent même une homogamie consacrée devant monsieur le maire. Le fait « homonationaliste » est désormais admis. Une question délicate reste cependant en suspens. La référence antique, la passion de l’uniforme, la discipline du corps : ne sont-ce pas d’abord les valeurs esthétiques de la droite patriotique qui attirent tant d’homos dans ses rangs ?
Certains psychanalystes avancent une autre explication. Désirer l’érection d’une société plus verticale serait une manière de sublimer une blessure virile. Peut-être. En attendant, si aujourd’hui plus d’un tiers des électeurs de notre pays votent pour le RN, c’est plutôt parce qu’ils tiennent farouchement à leur liberté sexuelle et qu’ils la voient menacée chaque jour davantage par la montée de l’islamisme.
Elio Darmon a été retrouvé mort en Bretagne. C’était le dernier témoin de l’affaire Boulin, ministre du Travail de Giscard d’Estaing retrouvé mort dans un étang en forêt de Rambouillet. Selon nos informations, le juge Renaud Van Ruymbeke s’apprêtait à mettre en examen le ministre, et ce dernier aurait pu être au courant avant qu’on le retrouve mystérieusement mort dans 30 cm d’eau.
Aujourd’hui, il paraît établi que Robert Boulin est bel et bien mort après avoir été tabassé par des barbouzes agissant sur ordre. Des barbouzes plutôt façon pieds nickelés, ce qui a tout de même de quoi étonner compte tenu de l’importance de « la cible ».
Quoi qu’il en soit, la thèse de l’assassinat est donc désormais prépondérante.
Autopsie en cours
Dans le livre publié en 2014 aux Editions de la Table Ronde intitulé Quand la Politique Tue, je décrivais le déroulement du drame ainsi que, après d’autres auteurs-investigateurs les inconsistances, invraisemblances et incohérences de l’enquête.
Récemment, en 2024, un nouveau témoignage est venu renforcer la version de l’assassinat, qui donc de ce fait devient plus qu’une hypothèse. Dont acte. Ce témoin, Elio Darmon, a été retrouvé mort le 1er avril dans sa maison de Brandérion (56), en Bretagne. Une enquête sur les causes de la mort a été diligentée et les résultats d’une autopsie sont attendus sous peu.
Témoignage assez curieux, en vérité, puisqu’il en ressort que l’exécution de l’agression a été menée de façon grossière, brutale, manifestement improvisée dans l’urgence, ce qui est radicalement aux antipodes de la sophistication, la minutie de ce qui nous est présenté comme la mise en scène visant à travestir ce meurtre en suicide. J’en donne le détail dans l’ouvrage précité. Lettre de justification et de protestation d’innocence circonstanciée, également lettre d’adieu, photocopiée à une dizaine d’exemplaires, expédiée depuis la poste de Montfort l’Amaury (78) à des destinataires soigneusement choisis, dont l’AFP. Dans ces courriers le lieu exact – l’étang Rompu de la Forêt de Rambouillet – où le ministre envisagerait de mettre fin à ses jours est indiqué. C’est là que, effectivement, on retrouvera son corps le 30 octobre 1979. Là, précise l’auteur, où il aimait se promener à cheval une quinzaine d’années auparavant. On notera que s’il n’est pas lui-même l’auteur de la lettre, il faut que l’inconnu qui l’a écrite ait, tout d’abord connaissance de ce détail de vie intime remontant à quinze années, mais que, surtout, au moment de fabriquer le faux de revendication du suicide ce détail lui soit revenu à l’esprit.
Donc, d’un côté, une vulgaire agression de gros bras, de tâcherons enrôlés à la hâte, un passage à tabac qui vire à l’homicide, de l’autre une scénarisation hyper sophistiquée, où tout est tiré au cordeau.
Dès lors, une interrogation s’impose : comment expliquer une telle dissemblance, un tel écart entre le plan et sa réalisation ?
En fait, il se pourrait bien qu’on aille un peu vite en besogne lorsque, se basant sur la quasi-certitude, qu’il s’agit bien d’un meurtre on évacue purement et simplement l’intention suicidaire.
Ne peut-on envisager que l’un – le meurtre n’exclut pas l’autre – l’intention suicidaire ?
On sait par exemple, que l’original de la lettre d’adieu n’a jamais été retrouvé. Égaré. Perdu. Peut-être pas perdu pour tout le monde. Qui n’a jamais oublié un original sous le couvercle de la photocopieuse ? Peut-être est-il tombé, cet original, entre les mains de ceux qui avaient intérêt à ce que Boulin se taise à jamais et qui, de ce fait, auraient été contraints d’agir dans l’urgence en recourant au personnel d’exécution qu’ils avaient sous la main.
Etau judiciaire
Alors la question majeure devient celle-ci : pour quelle raison Robert Boulin aurait-il eu l’intention de mettre fin à ses jours, une intention suffisamment arrêtée pour qu’il en arrive à écrire et expédier cette lettre à ces personnes ? Là encore, on notera que s’il s’agit d’une fausse lettre d’adieu, un seul exemplaire laissé au bon endroit ou adressé à la bonne personne suffit.
Or, fin novembre 2021, en tant qu’auteur participant je me trouve au festival du livre de Guérande où le juge Renaud Van Ruymbeke est lui-même invité pour présenter son livre Mémoires d’un juge trop indépendant (Ouvrage dans lequel il évoque l’affaire Boulin, mais sous l’angle qui le concerne, le financement de l’achat du fameux terrain de Ramatuelle). Durant ces deux jours et demi, nous avons lui et moi des échanges sur le dossier. Van Ruymbeke avait toujours refusé de répondre à mes questions tant qu’il était en activité. Mais alors à la retraite, il s’est ouvert. La révélation qu’il m’a faite alors est que, non seulement il avait convoqué Robert Boulin pour les premiers jours de la semaine suivant le drame, mais qu’au cours de l’audition il « envisageait de le mettre en examen ». Ce point est évidemment capital. Eventuelle mise en examen toujours en rapport avec le financement de l’achat de Ramatuelle, et le fameux tour de passe-passe autour d’un chèque et d’espèces pour un montant de 40 000 francs censément destinés à faire passer un don pour une acquisition réelle. Là aussi le détail figure dans mon livre précité.
Il est clair que l’étau judiciaire se resserrait autour du ministre, avocat lui-même de profession, rappelons-le, donc à même d’évaluer la gravité de la situation.
Le week-end précédent la convocation, Robert Boulin se trouve à Libourne (33), la ville dont il est député-maire. Il rencontre alors le directeur de sa banque, l’agence locale de la BNP, auprès de qui le juge a fait délivrer une réquisition concernant les comptes du ministre. Le directeur « l’a-t-il informé de ma réquisition ? » écrit Renaud Van Ruymbeke dans ses mémoires. « Le ministre aurait-il alors compris que l’enquête allait infirmer ses dénégations ? »
Cela se passe, redisons-le, le week-end précédent le drame qui survient dans la nuit du lundi au mardi suivant.
La pression serait-elle devenue trop forte ? L’issue par le suicide est-elle alors apparue la seule digne de lui, Robert Boulin, la seule digne d’un ancien Résistant, digne d’un « ministre du général de Gaulle » ?
Pression d’autant plus intenable que, dans cette sombre histoire, il est très vraisemblable que le ministre ait été la victime d’une machination particulièrement odieuse et cynique ourdie par le sieur Tournet, individu de sac et de corde grenouillant dans les sombres travées du pouvoir et qui aurait fourni les fonds du prétendu don déguisé ? En effet, pression extrême, tant il est vrai que, dans ces sortes de pièges, rien n’est plus difficile à prouver que son innocence.
La preuve de cette difficulté est probablement à chercher dans l’arrêt rendu le 9 juillet 1980 – soit après le décès de Boulin – par la chambre d’accusation en vue du procès Tournet prévu en Cour d’assises quelque temps plus tard. En voici le contenu : « L’acte qualifié de vente est en réalité une donation faite par Tournet à Boulin (…) Il subsiste que le mobile et le but de la simulation sont évidents : il était impossible de faire apparaître à toute l’opinion publique qu’un ministre recevait un don d’un homme d’affaires qui de surcroît était son protégé. L’acte du 18 juillet 1974 constitue donc à charge de Boulin et Tournet une imposture commune qui fera de la simple dissimulation un faux en écriture publique. »
Ainsi, que Robert Boulin ait été victime d’un assassinat ne semble pas liquider pour autant l’hypothèque de l’affaire financière, non plus d’ailleurs que l’on puisse déduire de celle-ci, avec la moindre certitude, que Boulin en aura été un des artisans ou, plus vraisemblablement, la victime. Je me permets de dire « plus vraisemblablement la victime » car la ficelle des 40 000 francs litigieux déposés en espèces sur le compte même du ministre, dans sa banque locale, est tout de même un peu grosse. Là encore, comme nous le disions au début, il y a un écart des plus surprenants entre la sophistication supposée de la magouille et la maladresse de son exécution.
Hypothèse – mais hypothèse tout de même plausible – peut-être est-ce par ce qu’il était la victime innocente d’une machination qui le dépassait que cet homme, pris au piège entre le marteau du déshonneur et l’enclume de la justice, aura choisi de tirer le rideau sur cette trop sinistre comédie. Quant à ceux qui avaient intérêt à sa mort, ils n’ont eu, en fait, qu’à s’inspirer du scénario qu’il avait lui-même conçu.
Quand la politique tue, éditions de la Table Ronde.
Ces derniers jours, le gouvernement a rejoint la meute lfiste qui se déchaine contre la chaîne CNews, accusée de racisme. Notre chroniqueur voit dans cette mascarade antiraciste une technique de conquête ou de sauvegarde du pouvoir un peu totalitaire. Analyse.
« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non », a écrit Albert Camus (L’homme révolté, 1951). Eh bien, le temps de la révolte est venu pour qui veut défendre ce qu’il est ! L’offensive menée ces jours-ci par l’extrême gauche et le bloc central, dans le but de pénaliser les critiques contre leur société ouverte et ses guerres larvées, porte atteinte aux libertés de dire et de penser. Face aux censeurs du réel, la seule réponse est de leur dire : non.
Procès de Moscou
L’instrumentalisation de l’accusation en racisme est une technique de culpabilisation usée jusqu’à la corde par les régimes dictatoriaux. La faute du gouvernement est d’appuyer le procès stalinien fait à CNews en laissant croire que des propos anti-Noirs y auraient été tenus les 27 et 28 mars par le psychologue Jean Doridot puis le philosophe Michel Onfray. Tous d’eux avaient évoqué, décrivant les comportements humains, les pulsions dominantes au cœur des sociétés. Se prétendant visé, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui avait exigé « l’allégeance » dès son élection, a porté plainte pour « injures publiques » à caractère raciste. Il a demandé à l’Arcom d’être « beaucoup plus sévère contre les chaines racistes comme CNews ». Il a suscité, samedi à Saint-Denis, une manifestation de 6000 personnes. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, et Sébastien Lecornu, Premier ministre, ont appuyé cette victimisation reposant sur des surinterprétations et des mensonges. Bagayoko, mutique sur le racisme anti-Blancs et anti-juifs porté par LFI, a également déclaré, parlant de ses adversaires: « (…) Ils auront beaucoup besoin de kleenex car des Bally Bagayoko arrivent en pagaille (…) ». Ce mépris viriliste pour un vaincu pleurnichard enchante ceux se réclament de leurs origines africaines ou maghrébines. Les Français indigènes qui se plieront-ils à la servitude volontaire ? Seules les élites humanitaristes pratiquent l’aplaventrisme. Elles doivent être vues pour ce qu’elles sont : des traîtres.
Quand le ministre de l’Intérieur déclare, à la Grande Mosquée de Paris : « Je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile elles menacent le vivre ensemble républicain », il confirme le renoncement de la macronie à faire obstacle aux islamistes qui poussent au voilement des fillettes et à l’infiltration, sous protection des « antiracistes » et des « antifas ».
Diversion
Nuñez préfère se joindre aux lyncheurs de LFI, qui exigent la sacralisation de la « nouvelle France », plutôt que de défendre la démocratie. Cette peur des Frères musulmans, qui tiennent actuellement salon au Bourget, se retrouve dans le refus d’Emmanuel Macron, symbole d’une pétainisation des esprits, de soutenir les Etats-Unis et Israël dans leur guerre contre le nazislamisme des mollahs iraniens, éreintés par près de cinq semaines de bombardements.
En réalité, le pouvoir cherche à faire diversion sur ses abus de confiance, ses abandons de poste, ses hautes trahisons. Il menace de poursuivre judiciairement ceux qui s’opposent à la tyrannie des minorités querelleuses. Le bloc central usera, avec LFI, de tous les faux procès pour tenter d’éteindre la révolution que portent les Français oubliés. La révolte contre la subversion totalitaire, qui veut saper la nation, invite à nommer « fascistes » ceux qui, y compris en macronie, veulent faire taire.
Nos pensées ne naissent pas nues dans le Ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Selon Marcel Gauchet, celle du temps présent est néolibérale. Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière.
Causeur. Drôle d’idéologie dominante que personne ne revendique. Vous connaissez des gens qui se proclament néolibéraux ?
Marcel Gauchet. Les néolibéraux se disent généralement « libéraux » tout court, ce qui n’est pas faux, puisque c’est le nouveau contexte qui donne aux idées libérales une portée qu’elles n’avaient pas. Un temps l’étiquette « libéral-libertaire » était très bien portée. Le néolibéralisme a la puissance d’une idéologie qui n’a pas besoin de se crier sur les toits puisqu’elle colle à la marche réelle du monde. Le marché et les droits sont dans toutes les têtes, y compris celles qui protestent contre les effets du règne néolibéral.
Quand on voit les scores électoraux réalisés non seulement par la gauche, mais aussi par le Rassemblement national, qui ne propose pas davantage de désétatiser l’économie ni de désendetter le pays, on a du mal à vous suivre. La France ne baigne-t-elle pas encore et toujours dans un vieux fond de sauce socialiste ?
C’est en partie vrai, sauf qu’il faut regarder de plus près ce qu’on met sous l’étiquette « socialiste ». Plus rien à voir avec « l’appropriation collective des moyens de production ». Personne ne revendique plus le pilotage public de l’économie, qui était l’article principal du programme. Le principe de l’économie de marché a gagné. Le programme ne porte plus que sur la redistribution. Le socialisme, ce n’est plus que « faire payer les riches ». Et c’est là que tout se joue. Le socialisme est devenu en douce un social-individualisme qui ne rêve que de subventions aux droits individuels. Au niveau des dépenses, on est dans la continuité, au niveau de la philosophie, on est à l’opposé.
Jean-Luc Mélenchon, incarnation d’un « néolibéralisme de gauche » centré sur l’extension des droits individuels, est reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée, Paris, 21 novembre 2017 (C) londet-Liewig-pool/SIPA
Vous voulez dire que Jean-Luc Mélenchon est un néolibéral qui s’ignore ?
En effet, il incarne assez bien le néolibéralisme de gauche, celui qui ne se préoccupe pas de l’émancipation des entreprises et des marchés, comme le néolibéralisme de droite, mais de l’émancipation des contraintes collectives, à commencer par la police. Il ne revendique pas le libre-échange des marchandises, mais la libre circulation des hommes, autrement dit le droit de migration, peut-être la cause néolibérale par excellence dans notre moment historique, la preuve en acte de l’universalité des droits individuels dans un monde sans frontières.
Les Insoumis sont certes obsédés par la création de nouveaux droits individuels, mais ils veulent également créer beaucoup d’impôts ! Mélenchon dit que « la dépense publique crée du bonheur ». La France devrait être un paradis…
C’est le propre du néolibéralisme : il a un prix et un prix élevé ! C’est ce que ne comprennent pas les néolibéraux standards, qui se désespèrent de ne pas obtenir la réduction des dépenses publiques, et les observateurs qui expliquent qu’il n’est pas possible de parler de néolibéralisme vu le montant astronomique de notre dette publique et de nos impôts. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ces dépenses sont au service du néolibéralisme. C’est là que se joue la différence finale entre le libéralisme classique et le néolibéralisme. Pour celui-ci, ni les droits des individus, ni les marchés ne sont « naturels ». Ils sont à créer, et c’est à la puissance publique que revient ce rôle. Il s’agit de faire exister les marchés, d’où une prolifération bureaucratique incontrôlable. Il s’agit de faire exister les individus de droit, au travers d’un énorme appareil de protection et de prévention. C’est cela le « bonheur » de Mélenchon. Il coûte effectivement très cher.
Justement, les succès électoraux de Donald Trump, Giorgia Meloni et Viktor Orban ne sont-ils pas les prémices d’une nouvelle idéologie ?
Ils sont le signe d’une réactivation oppositionnelle de l’idéologie conservatrice. De là à un remplacement en règle du néolibéralisme, il y a loin. Il est vrai qu’un changement important est en train de se dessiner. Il sape l’un des fondements de la vision néolibérale en ramenant le politique au premier plan. L’affirmation du « Sud global » rebat les cartes à l’échelle du monde. L’Occident se découvre minoritaire et peut être sur la défensive par rapport au reste de la planète qui ne veut pas forcément la même chose que nous. Cela va obliger les Occidentaux à se reposer la question de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent défendre de leur acquis historique. Mais le choc culturel de ce décentrement va mettre du temps à faire sentir ses effets.
En attendant, la politique en Europe occidentale et en France est désormais obsédée par la montée de ceux que le cercle de la Raison et la gauche qualifient d’extrême droite ou de populiste. Est-ce une illusion ?
C’est au contraire la réalité centrale de notre vie politique : un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme. Et pour continuer avec les formules inoubliables du grand-père Marx, on peut bien dire comme lui que « pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre ». Mais attention, le populisme n’est pas une idéologie. C’est une démarche politique qui est susceptible de fédérer des gens de provenance idéologique éloignée. Prenez le RN en France : d’anciens nationalistes et d’anciens communistes convergent dans son électorat.
Le populisme n’est pas seulement une réaction à la perte de la supériorité occidentale. Il exprime aussi une demande de continuité historique ou d’identité face à la mondialisation et à l’immigration.
C’est juste. La désagrégation du tissu social provoquée par la désindustrialisation, l’effondrement de l’école, une pression migratoire chaotique suscite chez de plus en plus de gens l’aspiration à retrouver un système de repères stable, avec des concitoyens qu’on peut comprendre parce qu’on partage avec eux des références communes. Ce que Simone Weil appelait l’enracinement. Cependant cette aspiration, si forte et si légitime soit-elle, reste, en l’état, trop confuse pour trouver un débouché politique positif. Elle est une négativité menaçante pour l’expertocratie aussi aveugle que diplômée qui règne sur notre désordre établi, mais on ne gouverne pas avec du négatif.
Donc, nous allons devoir nous habituer à vivre dans un monde déraciné ?
Pour un bon moment, j’en ai peur. Le cadre de pensée néolibéral est trop irrésistible pour qu’il soit facile de s’en extirper ! Sa séduction est telle qu’on en constate les effets jusque dans les mouvements qui le contestent. Regardez ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Avant que les gauchistes ne viennent la polluer, cette révolte était vraiment populaire. Elle était spontanée, intelligente et courageuse. Mais en même temps, elle était habitée, dans son fonctionnement même, par un esprit libertaire typiquement néolibéral. Aucune forme d’autorité n’était acceptée. Pas de représentants, pas de têtes qui dépassent, pas de programme, à chacun ses revendications et ses convictions. Alors qu’ils avaient des analyses très lucides de la situation politique française, les gilets jaunes étaient en réalité totalement prisonniers de ce qu’ils dénonçaient. Ils étaient un miroir fascinant de notre marasme collectif.
Que nous manque-t-il pour triompher de ce marasme ?
Une vraie réforme intellectuelle et morale, pour reprendre une autre formule qui a compté en d’autres temps. Une réforme qui redonnerait leur place aux deux grands oubliés de l’univers néolibéral, l’histoire et le politique, autrement dit à un héritage à partager et à un instrument de la force démocratique. Il pourrait en naître un patriotisme rationnel et ouvert qui redonnerait vie à la dimension du collectif. Seulement, il ne faut pas rêver, c’est très difficile à envisager. Car l’avant-garde néolibérale de gauche détient la quasi-totalité des institutions de savoir et des médias, et elle n’est pas plus prête à céder la place qu’à se remettre en question.
Le début de la fin des régimes communistes en Europe : Gerald Ford, Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt et Harold Wilson, le jour de la signature des accords d’Helsinki, 1er août 1975 SIPA.
Les municipales ont confirmé dans les grandes lignes la tripartition politique de la France. Les métropoles aux socialo-macronistes, bons revenus et hautes valeurs, les petites villes et les campagnes aux conservateurs, les banlieues à la gauche radicale. Ces trois camps sont incapables de former une majorité et pourtant, si on vous suit, tous sont biberonnés à la même idéologie néolibérale.
Bonne question. La réponse est qu’il y a plusieurs manières de mettre en action sur le terrain politique les mêmes convictions idéologiques de base. Cet écart entre le plan proprement idéologique et le plan politique est fondamental. Le noyau néolibéral ne se contente pas d’alimenter le progressisme métropolitain et son culte de la « société ouverte », même si c’est sa version principale. Il nourrit aussi la revendication radicale des droits des minorités en tous genres et du multiculturalisme. Et il est fortement présent dans la sécession protestataire des périphéries. Car l’absolu des droits individuels a pour débouché logique l’absolu de la souveraineté populaire. Mais il en allait de même hier sous la dominance socialiste. Les révolutionnaires purs et durs coexistaient avec des réformistes et même des républicains sociaux simplement soucieux de l’intégration des classes ouvrières.
Comment expliquez-vous que l’intelligentsia de gauche soit si hargneuse malgré sa position hégémonique ?
Parce que l’un des ressorts de son adhésion idéologique est le sentiment de supériorité morale. Voilà que la politique est devenue le vecteur de la distinction sociale. Le plouc dégoûtant, aujourd’hui, ce n’est plus l’analphabète préférant l’accordéon au violon, c’est le « fasciste », le gros con d’« extrême droite ». La clé du chic n’est plus dans la culture, comme Bourdieu pouvait le plaider il y a cinquante ans, mais dans l’identité politique et la valeur personnelle qu’elle détermine. Autant dire qu’elle doit être radicale, d’abord, pour être vraiment distinctive et qu’on ne transige pas avec ça.
Peut-on rester hégémonique en étant minoritaire ?
On le peut un temps plus ou moins long grâce à l’abstentionnisme, à l’intimidation et à l’inertie du système politique, sans oublier la lenteur des évolutions intellectuelles et des basculements idéologiques. Est apparu en outre un outil de retardement sur lequel nos bien-pensants fondent de grands espoirs comme rempart antimajoritaire : le droit. Le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel, les cours européennes veillent !
Cela dit, comme l’observait un vénérable auteur il y a bien longtemps, « les forces sociales prépondérantes finissent, de toute nécessité, par devenir dirigeantes ». Mais la difficulté supplémentaire, aujourd’hui, est que la majorité suffit moins que jamais à définir une politique pertinente – j’entends pertinente par rapport à ses propres objectifs.
Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies, Albin Michel, 2026.
Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, a codirigé avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois Le dictionnaire des populismes (Cerf), dans lequel les auteurs montrent que la théorie (mais aussi la pratique) d’un pouvoir qui représenterait le peuple contre des institutions jugées déconnectées ou corrompues, n’est pas si neuve qu’on le croit de nos jours.
Le populisme a mauvaise presse aussi bien dans une large partie des élites politiques qui l’assimilent à l’extrémisme ou à une pathologie que chez les politistes ou les philosophes. Ces derniers lui dénient le statut d’idéologie en considérant qu’il serait un projet sans charpente doctrinale. Le populisme se caractériserait donc par sa malléabilité et sa fongibilité dans différentes cultures partisanes. Il ne serait donc pas une alternative mais un style politique marqué par la démagogie.
Un style plus qu’une idéologie
Un regard historique sur l’objet populiste ne saurait avaliser une telle interprétation. Il faut d’abord rappeler que si on sort du cadre européen voire occidental de la fin du XXe siècle et du premier quart du XXIe, où les débats sur le populisme ont affleuré avec l’emploi, justement adapté, par Pierre André-Taguieff de « national-populisme » pour qualifier le Front national de Jean-Marie Le Pen, le populisme ressort d’une riche histoire qui va de la Russie à l’Amérique latine en passant par les États-Unis.
Cette histoire est connue mais trop souvent rappelée pour la forme. Le populisme russe de la seconde moitié du XIXe siècle est un mouvement révolutionnaire qui a beaucoup compté dans l’histoire de la crise et de la chute de l’autocratie impériale en 1917. Un ouvrage classique sur le sujet, Les intellectuels, le peuple et la Révolution de Franco Venturi, traite justement de nombreux auteurs et du projet populiste. Il est principalement incarné par Michel Bakounine, opposé à la vision marxiste, non seulement dans le cadre de la Première internationale mais aussi dans le débat sur le futur de la Russie. Ce dernier est pensé très différemment chez les socialistes révolutionnaires, héritiers du populisme et très implantés dans la paysannerie, et les marxistes du Parti Ouvrier social-démocrate russe qui ont établi une dictature bolchevik sous l’égide de Lénine après 1917. Les « grangers » américains, version états-unienne de l’agrarisme, ont pour leur part marqué la fin du XIXe siècle et incarné un projet de refondation d’une société de petits producteurs renouant avec les débuts de l’histoire américaine. Ces populistes d’outre-Atlantique ont été redécouverts à la fin du XXe siècle par la New Left américaine et des figures comme Christopher Lash et Paul Piccione. Pourfendeurs de la « Nouvelle Classe » (l’élite managériale) et du néolibéralisme, ils leur ont opposé un modèle localiste, communautaire, et hostile à la modernité industrielle et consumériste. Une troisième variante renvoie au vingtième siècle latino-américain, principalement brésilien (gétulisme) et argentin (justicialisme ou péronisme). Ici, le populisme n’est pas seulement un mouvement mais aussi un régime. Il continue d’irriguer l’histoire latino-américaine à travers la postérité contemporaine du péronisme ou les débats sur un néopopulisme incarné par le chavisme au Vénézuéla. Qu’on ne fasse pas cependant de mésusage du terme : si Jair Bolsonaro ou Javier Milei sont étiquetés comme « populistes » en Europe, ce qualificatif est incongru de l’autre côté de l’Atlantique. Bolsonaro n’y est pas vu comme un héritier de Vargas mais davantage de la dictature militaire instaurée en 1964, sachant que Milei est un adversaire résolu du péronisme.
Antagonisme
Questionnons les influences et les transferts politiques et culturels dont les populismes historiques sont les moteurs. Il existe des prolongements espagnols du populisme russe à travers l’empreinte de Bakounine sur l’anarchisme espagnol ; ou encore entre les thèses de l’Argentin Ernestau Laclau (1935-2014) et les gauches radicales européennes. Proche du péronisme à la fin des années 1960, ce philosophe a proposé en 1977 une théorie du populisme défini comme « la présentation des interpellations démocratiques populaires entendues comme un ensemble synthétique et antagonique à l’hégémonie dominante » (Politics and Ideology in Marxist Theory. Capitalism, Fascism, Populism). En 2005, La raison populiste, co-écrit avec Chantal Mouffe, caractérise le populisme comme le processus de construction d’un peuple opposé au bloc du pouvoir. Après Podemos en Espagne, ces propositions trouvent un écho chez Jean-Luc Mélenchon qui les réadapte avec le « peuple insoumis ». Un populisme « de gauche » qui a peu à voir avec le « national-populisme » et ses variantes qui privilégient l’ethnos dans la définition du peuple, quand les démocrates libéraux mettent en avant le demos.
A lire aussi, Frédéric Magellan et Lucien Rabouille : Ils sont partout
Les caractères communs des populismes tiennent à leur rejet des élites en place (« eux et nous », l’« oligarchie »), à leurs réserves sur la démocratie représentative et aux mécanismes de médiation qu’elle promeut entre gouvernants et gouvernés (mandat représentatif, méfiance vis-à-vis de la démocratie directe). Le populisme serait donc d’abord une protestation ou l’expression d’une crise des systèmes libéraux et démocratiques, marquée, dans le cas français par le refus par les gouvernants de tenir compte du vote négatif au référendum de 2005 sur la constitution européenne, avec la signature du traité de Lisbonne et sa ratification parlementaire. Les populismes sont-ils pour autant des adversaires radicaux de la démocratie et des partisans, du côté national-populiste, de régimes dictatoriaux inspirés des fascismes ? Pour les tenants actuels du « Front antifasciste », la réponse ne fait guère de doute : notre temps serait celui du retour des années 1930. Demandons-nous cependant vers quels horizons sont tournés les « nationaux-populistes » d’aujourd’hui. Les populismes latino-américains du vingtième siècle regardaient vers l’avenir et ils ont pu signifier, en leur temps, une aspiration à l’intégration des masses par le suffrage (vote des femmes) et des réformes économiques et sociales profondes. Aujourd’hui, l’heure est plutôt à la défensive et à la nostalgie. Une nostalgie qui renvoie, non sans fantasmagories, à une France d’hier, pas celle des années trente mais celle des « trente glorieuses » idéalisées et mises en regard d’une déception à l’égard des promesses de la « mondialisation heureuse » et d’une grandeur perdue de la France dans le monde de 2026.
Trump est un OVNI qui laisse interloqué. Après avoir menacé l’Iran mardi sur son réseau Truth Social (« Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître »), le président américain a annoncé un cessez-le-feu de quinze jours, accepté par Téhéran, sous réserve de la réouverture du détroit d’Ormuz.
Quel phénomène ! dit-on de certains personnages médiatiques. N’en déplaise à la décence, pas de mot qui convienne mieux au géant qui apparaît régulièrement, par-delà l’Atlantique, sur les écrans, tient le monde en haleine, des heures durant, sous la puissance de son verbe et la pression des menaces, ne tarissant jamais d’éloges sur le boulot formidable qu’ils font, lui et ses gars, comme on n’en a jamais vu dans les siècles des siècles. Disant et répétant à l’adresse de l’OTAN et de l’Europe qu’ils filent un mauvais coton, et aux bandes de fous du Moyen Orient que demain ils allaient voir l’Apocalypse.
Monsieur Ultimatum
Je relisais hier le livre du philosophe Jean-Luc Marion sur le phénomène saturé – Le visible et le révélé – quand je vis « apparaître », sur l’écran, la silhouette familière de Donald Trump racontant le sauvetage inouï, par les forces spéciales américaines, du pilote dont l’avion avait été abattu par les Iraniens. Western des temps modernes et fable christique, tout y était : le héros éjecté de son avion, grièvement blessé, errant dans une montagne à 2100 mètres, dont la tête était mise à prix, mort le Vendredi saint, ressuscité le dimanche. Seul un Narrateur-Shérif, protégé de Dieu, juste avant son élection, pouvait raconter l’exploit en ces termes, devant les caméras du monde entier.
Déception de certains, sans doute, devant cette victoire des Etats Unis ? Les esprits raisonnables dénoncent toujours une « escalade » dans une guerre non conforme au droit de la guerre ni au « droit international » et qui n’en finit pas. Bis repetita. Comme si 440 kilos d’uranium enrichi aux mains des Gardiens de la révolution n’était pas une menace pour la planète entière. Non, disaient les vertueux, dont le ministre des Affaires étrangères, on ne touche pas aux infrastructures civiles. Et on n’agit pas sans accord de la communauté internationale. Et quand bien même le détroit d’Ormuz serait libéré, c’était de la gnognote face au reste. La vérité, disaient encore ces esprits raisonnables, était que Monsieur Ultimatum était enfermé dans son guêpier. Ce qu’il fallait ? Y aller avec des pincettes, du dialogue, de la diplomatie, et négocier, tasse de thé à la menthe en main. Et pendant que se déroulaient les commentaires, – et sans doute des négociations hors scène – je me disais : « Mais oui, c’est ça ! C’est ce que je lis ! Le « phénomène saturé », c’est Trump ! Le réel collait à ma lecture.
Cessez-le-fou
Depuis le début de son mandat, le président à la casquette désarçonne. Imprévisible, incohérent, irrationnel, vulgaire, faisant tout et son contraire, habité par rien d’honorable sinon le business, loin de toutes « nos valeurs », le portrait est chargé. Mieux, ce soir, avec son dernier ultimatum, c’est un fou. Nous sommes tous d’accord qu’une guerre est toujours un désastre. Sauf que le camp du bien a décidé, une fois pour toutes, quelles que soient les guerres, où étaient les bons et les méchants, se défendant de toute réflexion. En l’occurrence, dans cette guerre au Moyen Orient, qui fait le sale boulot qui aurait dû être fait depuis des lustres ?
Et je reviens aux critères d’un « phénomène saturé » auquel me semble répondre Trump – le philosophe Marion me pardonnera ma vue cavalière. Evénement historique « pur », né d’un « surcroît de donné intuitif, imprévisible, donc non répétable, irréductible à toute expérience commune, à toute objectivation… outrepassant tout horizon de compréhension immédiatement intelligible », Trump laisse le témoin « interloqué ».
C’est cette notion d’ « interloqué » qui me frappe dans cette guerre. Comme au passage d’un astre, Trump laisse sans voix. Ou plutôt – formule inversée- il fait naître un déluge de paroles. Parce qu’on vit les guerres en direct sans savoir ce que font les états-majors, que Trump est un OVNIdans notre paysage mental formaté, lâche et paresseux, notre besoin de parole se déverse en commentaires tous azimuts, au point d’accuser le président de ne pas savoir ce qu’il fait. Il faut « garder son sang-froid », a dit le sage qui gouverne notre pays. De Villepin qui se croit un destin national prédit les pires maux à ceux qui « sèment le désordre et le malheur ». Les deux Français prisonniers de l’Iran viennent d’être libérés. Heureux présage ? Sauf qu’une question demeure : où elle est l’Apocalypse ? Du côté de Trump ou des ayatollahs et des Gardiens de la révolution ? Par un énième ultimatum, ce soir du 7 avril 2026, Trump veut mettre tout le monde au pied du mur, faire un électrochoc. Manière forte assurément. Les télés, sur le pied de guerre, crient au fou. Fou, Trump au point de passer pour un criminel de guerre ? Pas si bête !
Pour finir, où classer « le phénomène Trump » dans les trois domaines envisagés par le philosophe : idole, icône, théophanie ? Ecarté le dernier terme, et considérant que l’activité principale de l’homme est la guerre, haussée au rang d’art, on pourrait considérer Trump, donné en spectacle, comme « regardable idole. »
Gérard Araud, ancien ambassadeur de France, commente sur LCI la guerre en Ukraine
et les tensions avec l’Iran, 1er décembre 2025. D.R.
Généraux et diplomates à la retraite ne boudent pas leur plaisir sur les plateaux de télé en se déchaînant contre la façon dont est menée l’offensive israélo-américaine en Iran : ils ne respectent pas les règles, ils ne mesurent pas les risques. Heureusement, les réalités de la guerre n’attendent pas leur validation cathodique.
On en vient presque à regretter les médecins télévisuels du bon vieux temps du Covid. Ah, le fantasque docteur Raoult, mage de la Canebière, le beau gosse Martin Blachier, par qui les dames rêvaient d’être auscultées, le prudent et sérieux Juvin, Véran le spécialiste mondial des masques, comme ils nous amusaient et nous terrifiaient dans leur petit théâtre de chaque soir ! Enfermistes contre libérateurs, provax contre antivax, accusateurs de chauves-souris contre dénonciateurs de labos chinois, que de beaux débats ! Au moins ces médecins étaient-ils en activité, ils luttaient dans le présent le plus immédiatement présent et n’avaient pas besoin de rappeler sans cesse les hauts faits de leur passé.
Diplomates et généraux sont en parfaite capacité de dire des bêtises
Les temps guerriers que nous vivons avec la guerre d’Ukraine et celle d’Iran ont amené sur le devant de la scène cathodique deux corporations très bavardes, et qui oublient trop souvent de tourner leur langue avant de parler : les diplomates et les généraux retraités. Les uns et les autres ont passé leur carrière à s’occuper de problèmes majeurs, souvent internationaux, ce qui a pu leur donner une vision exagérée de leur importance. Mais leur fonction les obligeait au silence, ce que l’on appelle dans leur cas le devoir de réserve, puisque dans une démocratie ce sont les dirigeants élus qui déclarent et décident. Quand sonne l’heure de la retraite, diplomates et généraux retrouvent leur liberté de parole. La tentation est grande d’ouvrir la bonde des ressentiments, des souvenirs amers, des « moi j’aurais fait autrement, mais on ne m’a pas écouté ». Ces gens-là sont experts de leur propre passé, ils pensent le présent avec les lunettes de leurs années de service. Le monde a très vite changé sans qu’ils le comprennent toujours, ils croient que l’histoire reproduit toujours des configurations qui ont déjà eu lieu, alors qu’elle ne crée que de la surprise. De tout cela il résulte qu’ils sont en parfaite capacité de dire des bêtises.
J’ai déjà souligné sur le site de Causeur l’aversion des généraux pour la prise de risque. On ouvre le capot, comme le dit souvent le journaliste-vedette de CNews, et on découvre une corporation obsédée par les règlements, les traditions, les principes, le ce qui se fait ou ce qui ne se fait pas. La créativité n’est pas leur fort : Bonaparte au pont d’Arcole aurait été critiqué pour son aventurisme débridé, le danger où il mettait ses compagnons d’armes, et le risque d’augmentation du prix des spaghettis que cette guerre d’Italie faisait courir à la France.
L’autre corporation de retraités prisonniers de leur passé est celle des diplomates. Pour mieux les comprendre, faisons un focus sur le plus médiatique d’entre eux, Gérard Araud (moi aussi, je peux parler à la mode). Une belle carrière, ma foi, qui l’a fait ambassadeur à Tel-Aviv, « pas à Jérusalem », tient-il à préciser, puisque la France ne reconnaît pas la judéité de la ville de Salomon et Jésus-Christ, puis propulsé à Washington. Intéressant problème psychologique : il se déchaîne quotidiennement contre Israël et les États-Unis. Contre ces pays il avait d’ailleurs écorné son devoir de réserve : encore ambassadeur à Washington, il déplorait dans deux tweets l’élection de Donald Trump. En 2017, il déclarait qu’« Israël est un État d’apartheid », ce qui ne l’a pas empêché, plus tard, de fricoter avec le NSO Group, entreprise de high-tech israélienne qui a participé à Pegasus. Cela lui a valu une retenue de 5 000 euros sur sa retraite pour « intelligence avec une puissance étrangère ».
Depuis le 28 février, il apparaît souvent dans « Quotidien » et d’autres médias où il reprend toutes les antiennes des opposants à l’intervention américano-israélienne. Il s’y trouve toujours en accord avec les opinions ardemment pacifistes des surprenants généraux français. J’espère de tout cœur pour l’honneur de mon pays qu’on ne découvrira pas un jour que l’Iran des mollahs envoyait du beurre par colissimo pour les épinards de nombreux Français.
L’Histoire n’est pas faite par les pisse-vinaigre
Le 3 mars 2026, chez Yann Barthès, Araud critique, comme presque tout le monde, l’absence de buts de guerre clairement définis par l’Amérique. La corporation des contrôleurs de buts de guerre me fait beaucoup rire. « Mais enfin, monsieur Jules César, qu’allez-vous faire en Gaule ? Gagner beaucoup d’argent en captifs et butin ? Conquérir le pays, mais jusqu’où ? La Gaule Belgique, l’île de Bretagne ? Tout cela n’est pas clair du tout ! » aurait dit le Araud de l’époque. Les hommes d’action foncent à l’instinct, ils ramassent ce qu’ils pourront, ils avancent et la caravane aboiera.
Autre ritournelle, il accuse Trump d’avoir poussé les Iraniens dans la rue en leur disant qu’il venait à leur secours. Faux. Les manifestations antimollahs avaient commencé bien avant que Trump flaire le kairos, le petit dieu du moment opportun. C’est vrai que ce fut une erreur de leur annoncer une rescousse rapide. J’ai remarqué que les personnes charismatiques avaient tendance à répandre leur enthousiasme, à féliciter chaudement tout le monde, à tout euphoriser. L’Histoire n’est pas faite par les pisse-vinaigre.
Je vous épargne les autres horreurs araudiennes, comme « ce pays est vérolé en termes de renseignement », qui assimile le génial Mossad à une maladie vénérienne. Je vous épargne le « malheureux Venezuela » qui grâce à l’habileté de la politique américaine va redécouvrir le charme de manger à sa faim et de ne pas aller en prison chaque fois qu’on dit du mal du gouvernement. 99 % des Cubains doivent chaque jour prier pour subir le sort du « malheureux Venezuela ». Gérard Araud est de gauche, et « la gauche s’est toujours trompée sur tout », comme dit le journaliste-vedette dont je parlais. Donc Monsieur Araud continuera à se tromper.
Alors que Vladimir Poutine réinvente en Ukraine la guerre-boucherie style Verdun, Israël invente peut-être en Iran la guerre du futur. Ce 16 mars au soir, LCI a passé une vidéo de Netanyahou montrant à l’ambassadeur américain une liste des prochaines exécutions ciblées qui frapperont les tortionnaires iraniens. Je dis bien « exécutions » et non « assassinat ». La vierge effarouchée de service ce soir-là était Gallagher Fenwick, le plus antiaméricain des journalistes franco-américains vivant en France. Il a trouvé cette vidéo « glaçante », je la trouve géniale. Si les Israéliens perfectionnaient cette façon chirurgicale de faire la guerre et que leur exemple était suivi, on pourrait assister à des conflits dont les seules victimes seraient les fauteurs de guerre, autrement dit les élites politiques et militaires des pays belligérants. On se prend à rêver de guerres où comme dans les westerns, seuls les méchants meurent. En attendant, Araud et ses comparses aboient, Tsahal passe.
Entre la mollesse des démocraties libérales envers l’islam conquérant et la résilience d’une société iranienne corrompue, la libération de l’Iran n’est pas pour demain.
Le combat oublié des Iraniens contre l’islam
Le fracas de la guerre contre l’Iran des mollahs, suspendue pour quinze jours ce 8 avril, fait oublier l’essentiel : la rupture avec l’islam d’une partie importante de la population musulmane. Ce n’est pas seulement une dictature qui désespère le peuple. Celui-ci ne veut plus d’une république fascistoïde qui puise, dans le Coran, des interdits régressifs appliqués à la lettre. L’insurrection répétée des femmes contre le port du voile a laissé voir leur exaspération. La détestation du clergé chiite, soutenu par les profiteurs du système(estimés à 20% environ selon les experts), est un autre signe qui conforte la désaffiliation de nombreux musulmans de leur religion, pour parler comme Ferghane Azihari dans L’Islam contre la modernité. Là-bas, les mosquées se vident. Or le paradoxe est de constater que cette résistance au totalitarisme islamique n’est pas soutenue par les opinions occidentales.
Le «monde libre» préfère afficher son hostilité à Donald Trump et Benyamin Netanyahou. Tandis que l’islam est rejeté en Iran, il conquiert l’Europe molle et, singulièrement, la France apathique. Ce mercredi, sur RTL, Jean-François Copé (LR) a annoncé avoir renoncé à interdire le voile: « C’est trop tard » dit-il. Dernièrement, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez a déclaré, devant le recteur de la Grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz: « Tu sais, mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Emmanuel Macron a refusé le survol de la France pour les avions américains transportant des armes vers Israël. Ces actes d’apaisement ont certes permis à Cécile Kohler et Jacques Paris, en résidence surveillée à Téhéran, de regagner Paris ce mercredi. Toutefois, la mansuétude des démocraties pour l’islam conquérant et judéophobe est une trahison pour les Iraniens qui étouffent sous cette oppression brutale et sanguinaire.
Le régime islamique résiste grâce à la société connivente
La France officielle, dans ses salamalecs à l’islam politique, a perdu le goût de la liberté. Rien n’effraie moins les dirigeants que la servitude volontaire, dénoncée vers 1550 par Etienne de la Boëtie dans Le discours de la servitude volontaire. Dès cette époque, le jeune juriste avait décrit le modèle de l’actuel Etat iranien: « Quatre ou cinq qui maintiennent un tyran, quatre ou cinq qui maintiennent tout le pays en servage ». Ceux-ci, explique la Boëtie, ont six cents qui «profitent sous eux» qui ont eux-mêmes six mille. Il poursuit: « Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que non pas les six mille mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran ».
C’est ce que Trump a découvert après s’être persuadé trop vite, avec les Israéliens, d’avoir décapité le régime dès les premières frappes il y a cinq semaines. La résistance du système, considérablement affaibli, reste néanmoins celle d’une construction qui s’est enracinée pour partie dans la société connivente. Après avoir usé jusqu’à l’absurde de la guerre des mots – allant hier jusqu’à menacer: « Toute une civilisation va mourir ce soir » – Trump a déclaré peu après minuit, devançant son ultimatum: « J’accepte de suspendre les bombardements et les attaques contre l’Iran pendant deux semaines ».
Israël a avalisé cette pause (sauf pour le Liban), issue des médiateurs pakistanais. Chaque camp y verra sa victoire.
Mais les Iraniens en révolte, prisonniers d’un islam tentaculaire, demeurent pour l’instant les oubliés de l’histoire.
Richard Bellin publie Les eaux glacées de la modernité (Michalon, 2026)
Dans la collection « Le Bien commun » des éditions Michalon – mince format, ambition large – s’esquisse une tentative devenue rare : réarmer l’essai bref. Ni pamphlet, ni thèse universitaire, mais une forme intermédiaire, nerveuse, qui prend au sérieux les idées sans renoncer à la lisibilité. À l’heure des opinions instantanées et des livres conçus comme produits d’actualité, cette collection cherche autre chose: produire du diagnostic. Et, parfois, tomber juste.
Petit livre, grand sujet
Richard Bellin, magistrat à la cour des comptes et essayiste. DR.
Les eaux glacées de la modernité de Richard Bellin vient tout juste de paraître et s’inscrit exactement dans cette ligne: petit livre, grand sujet, et surtout refus du réflexe critique pavlovien qui accompagne désormais chaque mention de Michel Houellebecq. Bellin ne juge pas, il décale. Il part de cette évidence – « Houellebecq divise parce qu’il nous ressemble » – et il la prend au sérieux, jusqu’au bout. Non comme une formule, mais comme un point de départ théorique. Si Houellebecq dérange, c’est peut-être moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il révèle malgré nous.
Dès lors, l’essai cesse d’être une lecture d’auteur pour devenir une lecture du monde. Bellin montre comment l’œuvre houellebecquienne démonte pièce par pièce le « grand récit moderne » : celui de « l’individu libre, rationnel, promis au bonheur par la science et le marché ». Tout est là. Promesse tenue en surface, démentie dans les existences. Les personnages de Houellebecq – solitaires, désorientés – ne sont pas des anomalies mais des produits finis, presque conformes, d’un système qui a déplacé la liberté du côté du choix, et le sens du côté de nulle part.
Bellin insiste, et il a raison d’y revenir, sur cette dimension décisive: le capitalisme n’est plus seulement un cadre, c’est une forme de vie. Il ne régule pas seulement les échanges, il fabrique les attentes. Il organise le désir pour mieux en gérer la pénurie. À ce titre, la fameuse analogie houellebecquienne entre marché économique et marché sexuel cesse d’être une provocation pour devenir un modèle explicatif. Même logique d’accès différencié, même distribution inégalitaire des satisfactions, même violence froide, sans cris, sans lois, mais avec statistiques implicites. Le libéralisme, ici, n’opprime pas: il trie.
Impasse anthropologique
Un passage – parmi les plus éclairants – tient dans cette idée que l’homme contemporain reste pris dans « une contradiction entre soif d’absolu et fatigue du monde ». Bellin ne fait pas qu’y voir un motif littéraire: il y lit une impasse anthropologique. Tout est ouvert, mais rien ne porte. Tout est possible, mais rien n’engage. Ce n’est plus la frustration classique des sociétés d’interdit, c’est une usure plus sourde, une incapacité à désirer autrement que selon des schémas déjà produits.
Et c’est là que le livre rejoint, presque malgré lui, une actualité brûlante. À l’heure des subjectivités épuisées, des identités instables, des vies médiatisées en continu, Houellebecq apparaît moins comme un provocateur des années 2000 que comme un écrivain parfaitement ajusté aux années 2020. Bellin le formule sans emphase, mais on comprend entre les lignes: nous sommes entrés dans le monde que Houellebecq décrivait déjà. Non pas une dystopie, mais une normalité fonctionnelle, administrée, presque acceptée.
On pourra reprocher à Bellin sa tenue, sa retenue, son refus du coup d’éclat. Mais c’est précisément ce qui donne à ce livre sa place singulière aujourd’hui. Là où tout pousse à la réaction immédiate, à la simplification morale, il choisit la lenteur, la construction, la cohérence. Dans le vacarme contemporain, cela ressemble presque à une déviation. Ou, plus exactement, à une résistance discrète.
Dans son documentaire, Léna Ichkhanian revient sur la trajectoire de quelques-uns des révoltés de la plus grosse contestation sociale des dernières années en Occident.
Au pic de la contestation des gilets jaunes en janvier 2019, l’image avait frappé : des manifestants enfonçaient la porte d’un ministère à l’aide d’un engin transpalette de la marque Fenwick. Cette marque donne le nom au film documentaire de Léna Ichkhanian, une traversée de cette France des gilets jaunes, sept ans après le mouvement qui avait fait trembler les institutions et pris de court tous les partis politiques.
Dis maman, c’était quoi un gilet jaune ?
La réalisatrice évoque un ressenti personnel à l’origine de son film : « la colère sourde qui monte autour de nous, dans les conversations, les repas de famille, les réseaux sociaux… ». Elle veut écouter cette colère et « cette quête prend racine dans une histoire intime : une mère qui était gilet jaune ». Âgée de seulement 18 ans à l’époque, elle dit avoir regardé de loin ce qui se jouait à ce moment là, mais veut dire avec son film aujourd’hui : « j’ai compris maintenant ». Léna Ichkhanian est donc allée à la rencontre des acteurs très variés de ce mouvement dans tout le pays : marginaux, fonctionnaires, CRS, retraités, ruraux, banlieusards, ingénieurs… Tous ont en commun une certaine « nostalgie » d’une séquence vécue plus comme fraternelle que violente. Certains gardent ce souvenir teinté de résignation : « la cause ne nourrit pas, la lutte ne libère pas » dit l’un d’eux, néanmoins fiers de conserver précieusement leurs anciens gilets déchirés, pleins de slogans écrits au feutre, au fond d’une malle. D’autres continuent d’occuper par petites poignées les ronds-points de leurs villes avec des combats variés sur tout et souvent n’importe quoi. Enfin, certains restent déterminés, en attente du moment qui permettra la bascule pour l’avènement d’une réelle souveraineté populaire.
Le ministère dont la porte était enfoncée à coup de Fenwick en 2019 était celui de Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, qui avant de s’empêtrer dans une sordide affaire de sextape, représentait parfaitement le mépris de classe de la Macronie, lui qui moquait ouvertement les « gars qui fument des clopes et roulent en diesel ».
Se faire entendre
Cette violente attaque à coup de Fenwick est une image de l’apogée de la puissance des gilets jaunes, que revoient les protagonistes du mouvement, un peu gênés, mais quand même fiers du symbole. C’est une image que des plus jeunes regardent avec curiosité. Un jeune au pied d’une barre d’immeubles dans une cité de banlieue parisienne demande s’ils sont rentrés à l’intérieur ensuite ? Justement, non. La documentariste l’explique : « Les gilets jaunes ont seulement ouvert les portes. Ils ne sont pas rentrés. Comme un énième avertissement ». Malgré les débordements d’extrémistes, ces Français de tous bords avaient pour la majorité d’entre eux en commun la volonté de faire entendre un ras-le-bol, de faire cesser leur invisibilité, tout en respectant ce qui fait nation et même les institutions. Il faut bien admettre qu’ils n’ont pas été entendus. La caricature qui en a été faite, tant par les gouvernants de l’époque, que par les syndicats et même l’ensemble des partis politiques, a fait cesser leurs actions. La pathétique tentative de resucée du 10 septembre 2025, formalisée essentiellement par LFI, ne peut pas convenir à un mouvement aussi spontané, hétéroclite et non partisan. Seule demeure, tapie, une sourde colère. Le jeune Jordan, d’origine béninoise dont la mère lui demande surtout d’éviter de « casser, car ce n’est pas ce qu’elle lui a inculqué comme valeur », fille d’un tirailleur amoureux de la littérature française qui l’a du coup appelée Léopoldine, conclut justement : « il faut mettre la colère au bon endroit, il faut la penser, sinon c’est juste un feu qui brûle, et après ? »
Depuis les années 1870, la droite nationaliste entretient des rapports ambigus avec l’homosexualité. Loin de ses condamnations officielles, ses rangs fourmillent de célèbres homos que la société feint d’ignorer. Mickaël Studnicki relate avec brio cette histoire faite de marquis poudrés, de folles fascistes et de frasques étouffées.
Tous de gauche et du centre, les homos ? Pierre Gaxotte, dont la préférence pour les messieurs était notoire et qui fut le secrétaire de Charles Maurras, en aurait sans doute souri ! Car si la culture gay semble être de nos jours l’apanage du camp progressiste, il n’en existe pas moins au sein de la droite nationaliste une foisonnante tradition uranienne, plus que centenaire.
Un lobby gay au RN ?
C’est une solide thèse de doctorat, rédigée par Mickaël Studnicki, élève du professeur Olivier Dard à la Sorbonne, qui nous le rappelle. Des scandales de la Belle Époque aux soupçons récents quant à un supposé lobby gay au sein du Rassemblement national, l’ouvrage de 500 pages retrace une riche histoire, faite de marquis poudrés, de folles fascistes, de frasques étouffées et de sorties du placard contemporaines.
La décennie 1870 sert de point de départ à cette épopée. Au commencement de la Troisième République naissent simultanément deux objets intellectuels : d’un côté la catégorie médicale de l’« inverti », heureusement passée de mode de nos jours, de l’autre le projet politique nationaliste, imaginé pour supplanter une contre-révolution épuisée. La coïncidence n’est peut-être pas fortuite.
Sur les estrades, l’exaltation virile de l’unité patriotique ; dans les alcôves, une aspiration, certes encore diffuse et dissimulée, à une émancipation individuelle en dehors des chemins érotiques convenus. En 1876, le comte de Germigny, tartuffe de l’ordre moral et espoir politique du parti légitimiste, est surpris avec des gitons. La droite, qui d’habitude n’hésite pas à dégainer lorsqu’un notable républicain est mouillé dans ce genre d’affaires, s’en trouve fort gênée.
Car pour elle, officiellement, « l’efféminement » est un symptôme de décadence. D’ailleurs, quand la gauche subit une défaite électorale, ses adversaires ne disent-ils pas qu’elle « l’a dans les fesses » ? Reste que Studnicki est formel : jamais en France aucune formation nationaliste n’a réclamé explicitement la pénalisation de l’homosexualité. Le droit en vigueur, avec ses articles contre l’outrage aux mœurs et la corruption de mineurs, suffit.
L’Action française, un « cénacle gay » ?
Dans l’entre-deux-guerres, l’ambiguïté s’épaissit. Les journaux d’extrême droite, Gringoire ou La Libre Parole en tête, rivalisent de descriptions épaisses et de précisions grasses pour fustiger les homosexuels. Sous couvert de l’exorciser, on exhibe le péché « sodomite » avec force détails anatomiques. Une complaisance suspecte. Il faut dire que les ligues sont intensément homosociales. Aujourd’hui, le pape des études queer en France, Didier Eribon, n’hésite d’ailleurs pas à qualifier l’Action française de l’époque de « cénacle gay ». La première « marche des fiertés » de l’Histoire daterait-elle du 6 février 1934 ?
Lors de la décennie suivante, l’Occupation accentue le paradoxe. Dans 1939-1945, années érotiques (Albin Michel),Patrick Buisson qualifie les collaborationnistes fascinés par les beaux soldats allemands de « phalanges roses de l’ordre noir ». Parmi eux, Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, fantasme l’envahisseur aryen ; Abel Bonnard, ministre de l’Éducation de Vichy (1942-1944) devient « la Gestapette » et Marcel Bucard, fondateur de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) est surnommée « la Grande Marcelle ».
Après-guerre, le tabou persiste. Les années 1950 sont puritaines, mais peuplées de figures réactionnaires et chatoyantes comme Roger Peyrefitte, Marcel Jouhandeau ou Henri de Montherlant. Tous à droite, tous écrivains, tous homos. On pourrait en dresser une typologie : le honteux pénitent, le dandy provocateur, le patricien altier. L’alibi littéraire les protège, le roman hussard raffole de personnages homos hilarants. La société sait et feint d’ignorer.
Mai-68 : le bouleversement
Mai 1968 bouleverse l’équilibre. À gauche, le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) ouvre la danse. La révolution des mœurs politise la vie privée. Viendra bientôt « le combat pour l’égalité des droits ». À quelques exceptions près – en particulier chez les intellos de la Nouvelle Droite, qui exaltent la pédérastie gréco-latine –, les conservateurs grognent ou fulminent. Bientôt, les années 1980 rejouent la scène des années 1870 : ici la montée des mouvements gay, là l’émergence du Front national.
En 1984, Jean-Marie Le Pen déclare que « l’homosexualité est de toute évidence une anomalie biologique et sociale ». En 1987 il aggrave son cas en lançant que « le sidaïque est une espèce de lépreux ». Ses provocations répétées prennent à rebours une opinion émue par le drame de l’épidémie et surtout masquent une réalité seulement connue des initiés : la direction du parti à la flamme est un repaire d’homos. Mais en 1995, quand Jean-Claude Poulet-Dachary, alias « la Poulette », directeur de cabinet du maire FN de Toulon, est retrouvé mort aux pieds de son immeuble et que les soupçons se portent sur un ex-amant, « le Menhir » fait passer un mot d’ordre parmi ses troupes : pas question pour quiconque de se glorifier de son homosexualité, mais pas question non plus de faire la « police des braguettes » – tant bien sûr que « cela ne concerne pas les mineurs ».
Cela ne l’empêchera pas de déclarer en 2016 que « la pédophilie a trouvé ses lettres de noblesse dans l’exaltation de l’homosexualité » et que « les homosexuels c’est comme le sel, s’il n’y en a pas c’est fade, mais si il y en a trop c’est imbuvable ». Des propos qui lui vaudront quatre-vingts jours-amende pour injure et incitation à la haine.
Aujourd’hui, plus aucun dérapage homophobe n’est à déplorer au sein de l’état-major mariniste, dont certains membres revendiquent même une homogamie consacrée devant monsieur le maire. Le fait « homonationaliste » est désormais admis. Une question délicate reste cependant en suspens. La référence antique, la passion de l’uniforme, la discipline du corps : ne sont-ce pas d’abord les valeurs esthétiques de la droite patriotique qui attirent tant d’homos dans ses rangs ?
Certains psychanalystes avancent une autre explication. Désirer l’érection d’une société plus verticale serait une manière de sublimer une blessure virile. Peut-être. En attendant, si aujourd’hui plus d’un tiers des électeurs de notre pays votent pour le RN, c’est plutôt parce qu’ils tiennent farouchement à leur liberté sexuelle et qu’ils la voient menacée chaque jour davantage par la montée de l’islamisme.
Elio Darmon a été retrouvé mort en Bretagne. C’était le dernier témoin de l’affaire Boulin, ministre du Travail de Giscard d’Estaing retrouvé mort dans un étang en forêt de Rambouillet. Selon nos informations, le juge Renaud Van Ruymbeke s’apprêtait à mettre en examen le ministre, et ce dernier aurait pu être au courant avant qu’on le retrouve mystérieusement mort dans 30 cm d’eau.
Aujourd’hui, il paraît établi que Robert Boulin est bel et bien mort après avoir été tabassé par des barbouzes agissant sur ordre. Des barbouzes plutôt façon pieds nickelés, ce qui a tout de même de quoi étonner compte tenu de l’importance de « la cible ».
Quoi qu’il en soit, la thèse de l’assassinat est donc désormais prépondérante.
Autopsie en cours
Dans le livre publié en 2014 aux Editions de la Table Ronde intitulé Quand la Politique Tue, je décrivais le déroulement du drame ainsi que, après d’autres auteurs-investigateurs les inconsistances, invraisemblances et incohérences de l’enquête.
Récemment, en 2024, un nouveau témoignage est venu renforcer la version de l’assassinat, qui donc de ce fait devient plus qu’une hypothèse. Dont acte. Ce témoin, Elio Darmon, a été retrouvé mort le 1er avril dans sa maison de Brandérion (56), en Bretagne. Une enquête sur les causes de la mort a été diligentée et les résultats d’une autopsie sont attendus sous peu.
Témoignage assez curieux, en vérité, puisqu’il en ressort que l’exécution de l’agression a été menée de façon grossière, brutale, manifestement improvisée dans l’urgence, ce qui est radicalement aux antipodes de la sophistication, la minutie de ce qui nous est présenté comme la mise en scène visant à travestir ce meurtre en suicide. J’en donne le détail dans l’ouvrage précité. Lettre de justification et de protestation d’innocence circonstanciée, également lettre d’adieu, photocopiée à une dizaine d’exemplaires, expédiée depuis la poste de Montfort l’Amaury (78) à des destinataires soigneusement choisis, dont l’AFP. Dans ces courriers le lieu exact – l’étang Rompu de la Forêt de Rambouillet – où le ministre envisagerait de mettre fin à ses jours est indiqué. C’est là que, effectivement, on retrouvera son corps le 30 octobre 1979. Là, précise l’auteur, où il aimait se promener à cheval une quinzaine d’années auparavant. On notera que s’il n’est pas lui-même l’auteur de la lettre, il faut que l’inconnu qui l’a écrite ait, tout d’abord connaissance de ce détail de vie intime remontant à quinze années, mais que, surtout, au moment de fabriquer le faux de revendication du suicide ce détail lui soit revenu à l’esprit.
Donc, d’un côté, une vulgaire agression de gros bras, de tâcherons enrôlés à la hâte, un passage à tabac qui vire à l’homicide, de l’autre une scénarisation hyper sophistiquée, où tout est tiré au cordeau.
Dès lors, une interrogation s’impose : comment expliquer une telle dissemblance, un tel écart entre le plan et sa réalisation ?
En fait, il se pourrait bien qu’on aille un peu vite en besogne lorsque, se basant sur la quasi-certitude, qu’il s’agit bien d’un meurtre on évacue purement et simplement l’intention suicidaire.
Ne peut-on envisager que l’un – le meurtre n’exclut pas l’autre – l’intention suicidaire ?
On sait par exemple, que l’original de la lettre d’adieu n’a jamais été retrouvé. Égaré. Perdu. Peut-être pas perdu pour tout le monde. Qui n’a jamais oublié un original sous le couvercle de la photocopieuse ? Peut-être est-il tombé, cet original, entre les mains de ceux qui avaient intérêt à ce que Boulin se taise à jamais et qui, de ce fait, auraient été contraints d’agir dans l’urgence en recourant au personnel d’exécution qu’ils avaient sous la main.
Etau judiciaire
Alors la question majeure devient celle-ci : pour quelle raison Robert Boulin aurait-il eu l’intention de mettre fin à ses jours, une intention suffisamment arrêtée pour qu’il en arrive à écrire et expédier cette lettre à ces personnes ? Là encore, on notera que s’il s’agit d’une fausse lettre d’adieu, un seul exemplaire laissé au bon endroit ou adressé à la bonne personne suffit.
Or, fin novembre 2021, en tant qu’auteur participant je me trouve au festival du livre de Guérande où le juge Renaud Van Ruymbeke est lui-même invité pour présenter son livre Mémoires d’un juge trop indépendant (Ouvrage dans lequel il évoque l’affaire Boulin, mais sous l’angle qui le concerne, le financement de l’achat du fameux terrain de Ramatuelle). Durant ces deux jours et demi, nous avons lui et moi des échanges sur le dossier. Van Ruymbeke avait toujours refusé de répondre à mes questions tant qu’il était en activité. Mais alors à la retraite, il s’est ouvert. La révélation qu’il m’a faite alors est que, non seulement il avait convoqué Robert Boulin pour les premiers jours de la semaine suivant le drame, mais qu’au cours de l’audition il « envisageait de le mettre en examen ». Ce point est évidemment capital. Eventuelle mise en examen toujours en rapport avec le financement de l’achat de Ramatuelle, et le fameux tour de passe-passe autour d’un chèque et d’espèces pour un montant de 40 000 francs censément destinés à faire passer un don pour une acquisition réelle. Là aussi le détail figure dans mon livre précité.
Il est clair que l’étau judiciaire se resserrait autour du ministre, avocat lui-même de profession, rappelons-le, donc à même d’évaluer la gravité de la situation.
Le week-end précédent la convocation, Robert Boulin se trouve à Libourne (33), la ville dont il est député-maire. Il rencontre alors le directeur de sa banque, l’agence locale de la BNP, auprès de qui le juge a fait délivrer une réquisition concernant les comptes du ministre. Le directeur « l’a-t-il informé de ma réquisition ? » écrit Renaud Van Ruymbeke dans ses mémoires. « Le ministre aurait-il alors compris que l’enquête allait infirmer ses dénégations ? »
Cela se passe, redisons-le, le week-end précédent le drame qui survient dans la nuit du lundi au mardi suivant.
La pression serait-elle devenue trop forte ? L’issue par le suicide est-elle alors apparue la seule digne de lui, Robert Boulin, la seule digne d’un ancien Résistant, digne d’un « ministre du général de Gaulle » ?
Pression d’autant plus intenable que, dans cette sombre histoire, il est très vraisemblable que le ministre ait été la victime d’une machination particulièrement odieuse et cynique ourdie par le sieur Tournet, individu de sac et de corde grenouillant dans les sombres travées du pouvoir et qui aurait fourni les fonds du prétendu don déguisé ? En effet, pression extrême, tant il est vrai que, dans ces sortes de pièges, rien n’est plus difficile à prouver que son innocence.
La preuve de cette difficulté est probablement à chercher dans l’arrêt rendu le 9 juillet 1980 – soit après le décès de Boulin – par la chambre d’accusation en vue du procès Tournet prévu en Cour d’assises quelque temps plus tard. En voici le contenu : « L’acte qualifié de vente est en réalité une donation faite par Tournet à Boulin (…) Il subsiste que le mobile et le but de la simulation sont évidents : il était impossible de faire apparaître à toute l’opinion publique qu’un ministre recevait un don d’un homme d’affaires qui de surcroît était son protégé. L’acte du 18 juillet 1974 constitue donc à charge de Boulin et Tournet une imposture commune qui fera de la simple dissimulation un faux en écriture publique. »
Ainsi, que Robert Boulin ait été victime d’un assassinat ne semble pas liquider pour autant l’hypothèque de l’affaire financière, non plus d’ailleurs que l’on puisse déduire de celle-ci, avec la moindre certitude, que Boulin en aura été un des artisans ou, plus vraisemblablement, la victime. Je me permets de dire « plus vraisemblablement la victime » car la ficelle des 40 000 francs litigieux déposés en espèces sur le compte même du ministre, dans sa banque locale, est tout de même un peu grosse. Là encore, comme nous le disions au début, il y a un écart des plus surprenants entre la sophistication supposée de la magouille et la maladresse de son exécution.
Hypothèse – mais hypothèse tout de même plausible – peut-être est-ce par ce qu’il était la victime innocente d’une machination qui le dépassait que cet homme, pris au piège entre le marteau du déshonneur et l’enclume de la justice, aura choisi de tirer le rideau sur cette trop sinistre comédie. Quant à ceux qui avaient intérêt à sa mort, ils n’ont eu, en fait, qu’à s’inspirer du scénario qu’il avait lui-même conçu.
Quand la politique tue, éditions de la Table Ronde.
Ces derniers jours, le gouvernement a rejoint la meute lfiste qui se déchaine contre la chaîne CNews, accusée de racisme. Notre chroniqueur voit dans cette mascarade antiraciste une technique de conquête ou de sauvegarde du pouvoir un peu totalitaire. Analyse.
« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non », a écrit Albert Camus (L’homme révolté, 1951). Eh bien, le temps de la révolte est venu pour qui veut défendre ce qu’il est ! L’offensive menée ces jours-ci par l’extrême gauche et le bloc central, dans le but de pénaliser les critiques contre leur société ouverte et ses guerres larvées, porte atteinte aux libertés de dire et de penser. Face aux censeurs du réel, la seule réponse est de leur dire : non.
Procès de Moscou
L’instrumentalisation de l’accusation en racisme est une technique de culpabilisation usée jusqu’à la corde par les régimes dictatoriaux. La faute du gouvernement est d’appuyer le procès stalinien fait à CNews en laissant croire que des propos anti-Noirs y auraient été tenus les 27 et 28 mars par le psychologue Jean Doridot puis le philosophe Michel Onfray. Tous d’eux avaient évoqué, décrivant les comportements humains, les pulsions dominantes au cœur des sociétés. Se prétendant visé, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui avait exigé « l’allégeance » dès son élection, a porté plainte pour « injures publiques » à caractère raciste. Il a demandé à l’Arcom d’être « beaucoup plus sévère contre les chaines racistes comme CNews ». Il a suscité, samedi à Saint-Denis, une manifestation de 6000 personnes. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, et Sébastien Lecornu, Premier ministre, ont appuyé cette victimisation reposant sur des surinterprétations et des mensonges. Bagayoko, mutique sur le racisme anti-Blancs et anti-juifs porté par LFI, a également déclaré, parlant de ses adversaires: « (…) Ils auront beaucoup besoin de kleenex car des Bally Bagayoko arrivent en pagaille (…) ». Ce mépris viriliste pour un vaincu pleurnichard enchante ceux se réclament de leurs origines africaines ou maghrébines. Les Français indigènes qui se plieront-ils à la servitude volontaire ? Seules les élites humanitaristes pratiquent l’aplaventrisme. Elles doivent être vues pour ce qu’elles sont : des traîtres.
Quand le ministre de l’Intérieur déclare, à la Grande Mosquée de Paris : « Je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile elles menacent le vivre ensemble républicain », il confirme le renoncement de la macronie à faire obstacle aux islamistes qui poussent au voilement des fillettes et à l’infiltration, sous protection des « antiracistes » et des « antifas ».
Diversion
Nuñez préfère se joindre aux lyncheurs de LFI, qui exigent la sacralisation de la « nouvelle France », plutôt que de défendre la démocratie. Cette peur des Frères musulmans, qui tiennent actuellement salon au Bourget, se retrouve dans le refus d’Emmanuel Macron, symbole d’une pétainisation des esprits, de soutenir les Etats-Unis et Israël dans leur guerre contre le nazislamisme des mollahs iraniens, éreintés par près de cinq semaines de bombardements.
En réalité, le pouvoir cherche à faire diversion sur ses abus de confiance, ses abandons de poste, ses hautes trahisons. Il menace de poursuivre judiciairement ceux qui s’opposent à la tyrannie des minorités querelleuses. Le bloc central usera, avec LFI, de tous les faux procès pour tenter d’éteindre la révolution que portent les Français oubliés. La révolte contre la subversion totalitaire, qui veut saper la nation, invite à nommer « fascistes » ceux qui, y compris en macronie, veulent faire taire.
Nos pensées ne naissent pas nues dans le Ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Selon Marcel Gauchet, celle du temps présent est néolibérale. Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière.
Causeur. Drôle d’idéologie dominante que personne ne revendique. Vous connaissez des gens qui se proclament néolibéraux ?
Marcel Gauchet. Les néolibéraux se disent généralement « libéraux » tout court, ce qui n’est pas faux, puisque c’est le nouveau contexte qui donne aux idées libérales une portée qu’elles n’avaient pas. Un temps l’étiquette « libéral-libertaire » était très bien portée. Le néolibéralisme a la puissance d’une idéologie qui n’a pas besoin de se crier sur les toits puisqu’elle colle à la marche réelle du monde. Le marché et les droits sont dans toutes les têtes, y compris celles qui protestent contre les effets du règne néolibéral.
Quand on voit les scores électoraux réalisés non seulement par la gauche, mais aussi par le Rassemblement national, qui ne propose pas davantage de désétatiser l’économie ni de désendetter le pays, on a du mal à vous suivre. La France ne baigne-t-elle pas encore et toujours dans un vieux fond de sauce socialiste ?
C’est en partie vrai, sauf qu’il faut regarder de plus près ce qu’on met sous l’étiquette « socialiste ». Plus rien à voir avec « l’appropriation collective des moyens de production ». Personne ne revendique plus le pilotage public de l’économie, qui était l’article principal du programme. Le principe de l’économie de marché a gagné. Le programme ne porte plus que sur la redistribution. Le socialisme, ce n’est plus que « faire payer les riches ». Et c’est là que tout se joue. Le socialisme est devenu en douce un social-individualisme qui ne rêve que de subventions aux droits individuels. Au niveau des dépenses, on est dans la continuité, au niveau de la philosophie, on est à l’opposé.
Jean-Luc Mélenchon, incarnation d’un « néolibéralisme de gauche » centré sur l’extension des droits individuels, est reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée, Paris, 21 novembre 2017 (C) londet-Liewig-pool/SIPA
Vous voulez dire que Jean-Luc Mélenchon est un néolibéral qui s’ignore ?
En effet, il incarne assez bien le néolibéralisme de gauche, celui qui ne se préoccupe pas de l’émancipation des entreprises et des marchés, comme le néolibéralisme de droite, mais de l’émancipation des contraintes collectives, à commencer par la police. Il ne revendique pas le libre-échange des marchandises, mais la libre circulation des hommes, autrement dit le droit de migration, peut-être la cause néolibérale par excellence dans notre moment historique, la preuve en acte de l’universalité des droits individuels dans un monde sans frontières.
Les Insoumis sont certes obsédés par la création de nouveaux droits individuels, mais ils veulent également créer beaucoup d’impôts ! Mélenchon dit que « la dépense publique crée du bonheur ». La France devrait être un paradis…
C’est le propre du néolibéralisme : il a un prix et un prix élevé ! C’est ce que ne comprennent pas les néolibéraux standards, qui se désespèrent de ne pas obtenir la réduction des dépenses publiques, et les observateurs qui expliquent qu’il n’est pas possible de parler de néolibéralisme vu le montant astronomique de notre dette publique et de nos impôts. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ces dépenses sont au service du néolibéralisme. C’est là que se joue la différence finale entre le libéralisme classique et le néolibéralisme. Pour celui-ci, ni les droits des individus, ni les marchés ne sont « naturels ». Ils sont à créer, et c’est à la puissance publique que revient ce rôle. Il s’agit de faire exister les marchés, d’où une prolifération bureaucratique incontrôlable. Il s’agit de faire exister les individus de droit, au travers d’un énorme appareil de protection et de prévention. C’est cela le « bonheur » de Mélenchon. Il coûte effectivement très cher.
Justement, les succès électoraux de Donald Trump, Giorgia Meloni et Viktor Orban ne sont-ils pas les prémices d’une nouvelle idéologie ?
Ils sont le signe d’une réactivation oppositionnelle de l’idéologie conservatrice. De là à un remplacement en règle du néolibéralisme, il y a loin. Il est vrai qu’un changement important est en train de se dessiner. Il sape l’un des fondements de la vision néolibérale en ramenant le politique au premier plan. L’affirmation du « Sud global » rebat les cartes à l’échelle du monde. L’Occident se découvre minoritaire et peut être sur la défensive par rapport au reste de la planète qui ne veut pas forcément la même chose que nous. Cela va obliger les Occidentaux à se reposer la question de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent défendre de leur acquis historique. Mais le choc culturel de ce décentrement va mettre du temps à faire sentir ses effets.
En attendant, la politique en Europe occidentale et en France est désormais obsédée par la montée de ceux que le cercle de la Raison et la gauche qualifient d’extrême droite ou de populiste. Est-ce une illusion ?
C’est au contraire la réalité centrale de notre vie politique : un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme. Et pour continuer avec les formules inoubliables du grand-père Marx, on peut bien dire comme lui que « pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre ». Mais attention, le populisme n’est pas une idéologie. C’est une démarche politique qui est susceptible de fédérer des gens de provenance idéologique éloignée. Prenez le RN en France : d’anciens nationalistes et d’anciens communistes convergent dans son électorat.
Le populisme n’est pas seulement une réaction à la perte de la supériorité occidentale. Il exprime aussi une demande de continuité historique ou d’identité face à la mondialisation et à l’immigration.
C’est juste. La désagrégation du tissu social provoquée par la désindustrialisation, l’effondrement de l’école, une pression migratoire chaotique suscite chez de plus en plus de gens l’aspiration à retrouver un système de repères stable, avec des concitoyens qu’on peut comprendre parce qu’on partage avec eux des références communes. Ce que Simone Weil appelait l’enracinement. Cependant cette aspiration, si forte et si légitime soit-elle, reste, en l’état, trop confuse pour trouver un débouché politique positif. Elle est une négativité menaçante pour l’expertocratie aussi aveugle que diplômée qui règne sur notre désordre établi, mais on ne gouverne pas avec du négatif.
Donc, nous allons devoir nous habituer à vivre dans un monde déraciné ?
Pour un bon moment, j’en ai peur. Le cadre de pensée néolibéral est trop irrésistible pour qu’il soit facile de s’en extirper ! Sa séduction est telle qu’on en constate les effets jusque dans les mouvements qui le contestent. Regardez ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Avant que les gauchistes ne viennent la polluer, cette révolte était vraiment populaire. Elle était spontanée, intelligente et courageuse. Mais en même temps, elle était habitée, dans son fonctionnement même, par un esprit libertaire typiquement néolibéral. Aucune forme d’autorité n’était acceptée. Pas de représentants, pas de têtes qui dépassent, pas de programme, à chacun ses revendications et ses convictions. Alors qu’ils avaient des analyses très lucides de la situation politique française, les gilets jaunes étaient en réalité totalement prisonniers de ce qu’ils dénonçaient. Ils étaient un miroir fascinant de notre marasme collectif.
Que nous manque-t-il pour triompher de ce marasme ?
Une vraie réforme intellectuelle et morale, pour reprendre une autre formule qui a compté en d’autres temps. Une réforme qui redonnerait leur place aux deux grands oubliés de l’univers néolibéral, l’histoire et le politique, autrement dit à un héritage à partager et à un instrument de la force démocratique. Il pourrait en naître un patriotisme rationnel et ouvert qui redonnerait vie à la dimension du collectif. Seulement, il ne faut pas rêver, c’est très difficile à envisager. Car l’avant-garde néolibérale de gauche détient la quasi-totalité des institutions de savoir et des médias, et elle n’est pas plus prête à céder la place qu’à se remettre en question.
Le début de la fin des régimes communistes en Europe : Gerald Ford, Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt et Harold Wilson, le jour de la signature des accords d’Helsinki, 1er août 1975 SIPA.
Les municipales ont confirmé dans les grandes lignes la tripartition politique de la France. Les métropoles aux socialo-macronistes, bons revenus et hautes valeurs, les petites villes et les campagnes aux conservateurs, les banlieues à la gauche radicale. Ces trois camps sont incapables de former une majorité et pourtant, si on vous suit, tous sont biberonnés à la même idéologie néolibérale.
Bonne question. La réponse est qu’il y a plusieurs manières de mettre en action sur le terrain politique les mêmes convictions idéologiques de base. Cet écart entre le plan proprement idéologique et le plan politique est fondamental. Le noyau néolibéral ne se contente pas d’alimenter le progressisme métropolitain et son culte de la « société ouverte », même si c’est sa version principale. Il nourrit aussi la revendication radicale des droits des minorités en tous genres et du multiculturalisme. Et il est fortement présent dans la sécession protestataire des périphéries. Car l’absolu des droits individuels a pour débouché logique l’absolu de la souveraineté populaire. Mais il en allait de même hier sous la dominance socialiste. Les révolutionnaires purs et durs coexistaient avec des réformistes et même des républicains sociaux simplement soucieux de l’intégration des classes ouvrières.
Comment expliquez-vous que l’intelligentsia de gauche soit si hargneuse malgré sa position hégémonique ?
Parce que l’un des ressorts de son adhésion idéologique est le sentiment de supériorité morale. Voilà que la politique est devenue le vecteur de la distinction sociale. Le plouc dégoûtant, aujourd’hui, ce n’est plus l’analphabète préférant l’accordéon au violon, c’est le « fasciste », le gros con d’« extrême droite ». La clé du chic n’est plus dans la culture, comme Bourdieu pouvait le plaider il y a cinquante ans, mais dans l’identité politique et la valeur personnelle qu’elle détermine. Autant dire qu’elle doit être radicale, d’abord, pour être vraiment distinctive et qu’on ne transige pas avec ça.
Peut-on rester hégémonique en étant minoritaire ?
On le peut un temps plus ou moins long grâce à l’abstentionnisme, à l’intimidation et à l’inertie du système politique, sans oublier la lenteur des évolutions intellectuelles et des basculements idéologiques. Est apparu en outre un outil de retardement sur lequel nos bien-pensants fondent de grands espoirs comme rempart antimajoritaire : le droit. Le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel, les cours européennes veillent !
Cela dit, comme l’observait un vénérable auteur il y a bien longtemps, « les forces sociales prépondérantes finissent, de toute nécessité, par devenir dirigeantes ». Mais la difficulté supplémentaire, aujourd’hui, est que la majorité suffit moins que jamais à définir une politique pertinente – j’entends pertinente par rapport à ses propres objectifs.
Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies, Albin Michel, 2026.
Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, a codirigé avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois Le dictionnaire des populismes (Cerf), dans lequel les auteurs montrent que la théorie (mais aussi la pratique) d’un pouvoir qui représenterait le peuple contre des institutions jugées déconnectées ou corrompues, n’est pas si neuve qu’on le croit de nos jours.
Le populisme a mauvaise presse aussi bien dans une large partie des élites politiques qui l’assimilent à l’extrémisme ou à une pathologie que chez les politistes ou les philosophes. Ces derniers lui dénient le statut d’idéologie en considérant qu’il serait un projet sans charpente doctrinale. Le populisme se caractériserait donc par sa malléabilité et sa fongibilité dans différentes cultures partisanes. Il ne serait donc pas une alternative mais un style politique marqué par la démagogie.
Un style plus qu’une idéologie
Un regard historique sur l’objet populiste ne saurait avaliser une telle interprétation. Il faut d’abord rappeler que si on sort du cadre européen voire occidental de la fin du XXe siècle et du premier quart du XXIe, où les débats sur le populisme ont affleuré avec l’emploi, justement adapté, par Pierre André-Taguieff de « national-populisme » pour qualifier le Front national de Jean-Marie Le Pen, le populisme ressort d’une riche histoire qui va de la Russie à l’Amérique latine en passant par les États-Unis.
Cette histoire est connue mais trop souvent rappelée pour la forme. Le populisme russe de la seconde moitié du XIXe siècle est un mouvement révolutionnaire qui a beaucoup compté dans l’histoire de la crise et de la chute de l’autocratie impériale en 1917. Un ouvrage classique sur le sujet, Les intellectuels, le peuple et la Révolution de Franco Venturi, traite justement de nombreux auteurs et du projet populiste. Il est principalement incarné par Michel Bakounine, opposé à la vision marxiste, non seulement dans le cadre de la Première internationale mais aussi dans le débat sur le futur de la Russie. Ce dernier est pensé très différemment chez les socialistes révolutionnaires, héritiers du populisme et très implantés dans la paysannerie, et les marxistes du Parti Ouvrier social-démocrate russe qui ont établi une dictature bolchevik sous l’égide de Lénine après 1917. Les « grangers » américains, version états-unienne de l’agrarisme, ont pour leur part marqué la fin du XIXe siècle et incarné un projet de refondation d’une société de petits producteurs renouant avec les débuts de l’histoire américaine. Ces populistes d’outre-Atlantique ont été redécouverts à la fin du XXe siècle par la New Left américaine et des figures comme Christopher Lash et Paul Piccione. Pourfendeurs de la « Nouvelle Classe » (l’élite managériale) et du néolibéralisme, ils leur ont opposé un modèle localiste, communautaire, et hostile à la modernité industrielle et consumériste. Une troisième variante renvoie au vingtième siècle latino-américain, principalement brésilien (gétulisme) et argentin (justicialisme ou péronisme). Ici, le populisme n’est pas seulement un mouvement mais aussi un régime. Il continue d’irriguer l’histoire latino-américaine à travers la postérité contemporaine du péronisme ou les débats sur un néopopulisme incarné par le chavisme au Vénézuéla. Qu’on ne fasse pas cependant de mésusage du terme : si Jair Bolsonaro ou Javier Milei sont étiquetés comme « populistes » en Europe, ce qualificatif est incongru de l’autre côté de l’Atlantique. Bolsonaro n’y est pas vu comme un héritier de Vargas mais davantage de la dictature militaire instaurée en 1964, sachant que Milei est un adversaire résolu du péronisme.
Antagonisme
Questionnons les influences et les transferts politiques et culturels dont les populismes historiques sont les moteurs. Il existe des prolongements espagnols du populisme russe à travers l’empreinte de Bakounine sur l’anarchisme espagnol ; ou encore entre les thèses de l’Argentin Ernestau Laclau (1935-2014) et les gauches radicales européennes. Proche du péronisme à la fin des années 1960, ce philosophe a proposé en 1977 une théorie du populisme défini comme « la présentation des interpellations démocratiques populaires entendues comme un ensemble synthétique et antagonique à l’hégémonie dominante » (Politics and Ideology in Marxist Theory. Capitalism, Fascism, Populism). En 2005, La raison populiste, co-écrit avec Chantal Mouffe, caractérise le populisme comme le processus de construction d’un peuple opposé au bloc du pouvoir. Après Podemos en Espagne, ces propositions trouvent un écho chez Jean-Luc Mélenchon qui les réadapte avec le « peuple insoumis ». Un populisme « de gauche » qui a peu à voir avec le « national-populisme » et ses variantes qui privilégient l’ethnos dans la définition du peuple, quand les démocrates libéraux mettent en avant le demos.
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Les caractères communs des populismes tiennent à leur rejet des élites en place (« eux et nous », l’« oligarchie »), à leurs réserves sur la démocratie représentative et aux mécanismes de médiation qu’elle promeut entre gouvernants et gouvernés (mandat représentatif, méfiance vis-à-vis de la démocratie directe). Le populisme serait donc d’abord une protestation ou l’expression d’une crise des systèmes libéraux et démocratiques, marquée, dans le cas français par le refus par les gouvernants de tenir compte du vote négatif au référendum de 2005 sur la constitution européenne, avec la signature du traité de Lisbonne et sa ratification parlementaire. Les populismes sont-ils pour autant des adversaires radicaux de la démocratie et des partisans, du côté national-populiste, de régimes dictatoriaux inspirés des fascismes ? Pour les tenants actuels du « Front antifasciste », la réponse ne fait guère de doute : notre temps serait celui du retour des années 1930. Demandons-nous cependant vers quels horizons sont tournés les « nationaux-populistes » d’aujourd’hui. Les populismes latino-américains du vingtième siècle regardaient vers l’avenir et ils ont pu signifier, en leur temps, une aspiration à l’intégration des masses par le suffrage (vote des femmes) et des réformes économiques et sociales profondes. Aujourd’hui, l’heure est plutôt à la défensive et à la nostalgie. Une nostalgie qui renvoie, non sans fantasmagories, à une France d’hier, pas celle des années trente mais celle des « trente glorieuses » idéalisées et mises en regard d’une déception à l’égard des promesses de la « mondialisation heureuse » et d’une grandeur perdue de la France dans le monde de 2026.