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Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

Quand la haine devient respectable, le législateur ne sait plus où placer l'interdit...


Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine
La députée de la 8e circonscription des Français établis hors de France Caroline Yadan, 3 décembre 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…


La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.

Mots autorisés

Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.

L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.

Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.

Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.

Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.

Le Juif, figure de l’irréconciliable

Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.

Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.

Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.

L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident

Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.

Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.

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Une haine de classe, masquée en vertu

Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.

Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.

La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.

L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.

Ce que ce retour révèle

Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.

Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.

Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.

Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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