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Histoire de couteaux

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Au lendemain de Noël, trois femmes ont été poignardées dans le métro parisien par un clandestin malien connu des services de police et faisant l’objet d’un OQTF. Le fait que cet homme, comme tant d’autres, ait choisi l’arme blanche est loin d’être anodin. Analyse de Charles Rojzman.


Trois femmes poignardées successivement dans le métro parisien. Trois corps attaqués dans un lieu banal, quotidien, supposé sûr. L’agresseur, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, circulait pourtant librement. Ce fait n’est pas une aberration. Il est un concentré de notre situation. Tout y est : la décision administrative non exécutée, la justice impuissante ou entravée, la violence ciblée, et, surtout, le message implicite envoyé à tous — celui d’un État qui édicte des règles qu’il n’applique plus.

Ce n’est pas un « fait divers ». C’est un signe. Un signe de la banalisation d’une violence devenue familière, acceptée, presque intégrée à notre horizon mental. L’irruption de la lame dans la chair ne provoque plus le choc moral qu’elle devrait susciter ; elle s’ajoute à une litanie. Comme si l’acier, prolongement immédiat de la main, avait retrouvé droit de cité dans nos espaces publics, et que la société s’était résignée à composer avec lui.

Le couteau n’est pas une arme comme les autres. Il est intime. Il impose la proximité, le face-à-face, parfois le regard. Il ne tue pas à distance : il humilie, il domine, il inscrit la violence dans le corps de l’autre. Il dit : je n’ai pas peur de la loi. Il dit aussi : je fais justice moi-même. À travers lui s’exprime un rapport au monde où la force prime sur la règle, où la contrainte immédiate l’emporte sur la médiation, où le conflit se résout par la domination et non par l’arbitrage.

Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Les femmes d’abord, perçues comme vulnérables, disponibles, symboles d’une liberté insupportable. Les Blancs ensuite, assimilés à une domination fantasmée, à une société honnie mais exploitée. Les Juifs enfin, figure ancienne et persistante de l’ennemi absolu, à la fois haï et obsédant, responsable imaginaire de tous les désordres. Cette haine n’est pas toujours formulée ; elle est souvent diffuse, incorporée, transmise par des récits idéologiques, religieux ou politiques. Mais elle oriente les gestes, elle désigne les corps.

Il existe, qu’on le veuille ou non, des univers culturels et idéologiques où la violence directe — et en particulier l’arme blanche — demeure un mode légitime de résolution des conflits. Non comme une pathologie marginale, mais comme un héritage transmis, intériorisé, parfois valorisé. Cela n’a rien à voir avec la race, notion vide, mais tout à voir avec des histoires, des socialisations, des rapports à l’honneur, à la virilité, à l’autorité. Dans ces cadres mentaux, la loi impersonnelle n’est pas vécue comme une protection commune, mais comme une contrainte étrangère, voire hostile.

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L’immigration de masse a importé ces rapports au conflit sans exiger leur transformation. Elle a superposé des normes incompatibles sans trancher. Elle a accueilli sans imposer le désapprentissage de la violence. Et, ce faisant, elle a installé sur le même territoire des conceptions antagonistes du droit, du corps, de la limite. Refuser de le dire par peur d’essentialiser, c’est s’interdire de comprendre ce qui se joue réellement.

Lorsque ces héritages rencontrent une justice défaillante, des décisions administratives non exécutées, des OQTF transformées en paperasse sans effet, le passage à l’acte devient rationnel. Une interdiction qui n’est pas appliquée n’est pas un compromis humaniste ; c’est un signal de faiblesse. Et toute faiblesse répétée devient une invitation. La loi cesse alors d’être une limite ; elle devient un décor.

Le plus grave n’est pas seulement la répétition des agressions, mais ce qu’elles produisent en profondeur. Une société qui apprend à se restreindre, à éviter, à contourner. Des femmes qui modifient leurs trajets. Des Juifs qui dissimulent leur identité. Des citoyens qui intègrent l’idée que l’espace public n’est plus pleinement protégé. La peur ne se manifeste pas par des paniques spectaculaires, mais par des adaptations silencieuses. Or une société qui s’adapte à la peur est déjà une société qui abdique.

Face à cela, l’État parle peu, ou mal. Il invoque la complexité juridique, les droits fondamentaux, les procédures. Il découpe les drames en catégories rassurantes : acte isolé, déséquilibre psychologique, contexte social. Il évite l’essentiel : reconnaître que l’autorité ne se proclame pas, elle s’exerce. Une justice qui ne protège plus les corps concrets au nom de principes abstraits finit par perdre toute légitimité.

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Le problème n’est donc pas seulement la violence, mais le refus obstiné de nommer sa source et ses conditions. En laissant coexister des décisions sans exécution, des haines sans nom, des normes incompatibles sans arbitrage, nous avons accepté une fragilisation durable de l’espace commun. Nous avons troqué la verticalité du droit pour l’horizontalité de la peur.

C’est ainsi que meurt une civilisation : non dans le fracas, mais dans l’acceptation résignée de sa propre vulnérabilité. Et nous continuons, par confort moral ou par lâcheté politique, à appeler cela le vivre-ensemble, alors qu’il ne s’agit plus que d’une cohabitation inquiète, déjà minée par l’idée que la force, un jour, pourrait redevenir l’ultime arbitre.

La société malade

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Brigitte Bardot (1934–2025) : une étoile libre, éternellement française

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D’abord, l’incarnation d’un mythe, avant d’être une femme libre, une immense actrice et enfin le défenseur des animaux, Brigitte Bardot n’a cessé d’aimer la France.


Naissance d’une insoumise

Brigitte Bardot naît à Paris le 28 septembre 1934, au sein d’une famille de la bourgeoisie catholique parisienne, attachée à l’ordre, aux convenances et à la discrétion. Rien, a priori, ne la destinait à devenir une figure de rupture. Et pourtant. Très tôt, elle transgresse les codes de ce milieu qui l’étouffe, non par provocation idéologique, mais par instinct vital. Elle choisit la danse, puis le mannequinat, le cinéma, la chanson — autant de territoires de liberté qui lui permettent d’échapper aux cadres assignés. Bardot ne revendique rien, ne théorise rien : elle vit. Bien avant le féminisme, auquel elle ne doit rien et qu’elle n’aimait guère, elle incarne une émancipation purement personnelle, fondée sur la volonté, le refus des compromis et une nature farouchement libre. Affranchie, naturelle, indomptable, elle ne demande pas la permission d’exister — elle existe, tout simplement.

L’apparition : naissance d’un mythe 

Avant d’être un mythe, Brigitte Bardot fut une apparition. Une évidence fulgurante qui, dès ses débuts, déplaça les lignes du cinéma français. Elle surgit au milieu des années 1950 avec Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), film-manifeste qui révèle une femme libre, instinctive, impossible à contenir. Le scandale est immense, la fascination immédiate. Bardot ne joue pas : elle existe, et cette existence même bouleverse l’écran. Elle poursuit ce chemin singulier avec La Femme et le Pantin de Julien Duvivier (1958), où son corps et son regard deviennent déjà des enjeux dramatiques, avant de surprendre profondément dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960). Film où elle impose une intensité grave, presque douloureuse, loin de toute frivolité, révélant une actrice capable de silence, de tension, de vertige intérieur. Avec Vie privée de Louis Malle (1962) puis Le Repos du guerrier de Roger Vadim (1962), Bardot explore la violence du désir, l’usure de l’amour, l’ennui comme horizon. Ces films fondateurs tracent déjà le portrait d’une femme en fuite, trop vivante pour les rôles qu’on voudrait lui assigner. Le mythe est en marche, mais la liberté, elle, est déjà là. 

Une liberté incarnée 

Brigitte Bardot, c’est la liberté incarnée, solaire, dérangeante pour certains, mais toujours assumée. Une femme qui n’a jamais vraiment joué à être une star : elle l’était, simplement, parce qu’elle échappait aux cadres, aux règles. Française avant tout, jusque dans ses silences, ses excès, son accent, sa manière d’aimer et de rompre. Bardot n’a jamais cherché à plaire au monde ; le monde s’est organisé autour d’elle. Son cinéma est à son image : sensuel, insolent, vivant. Des films populaires aux œuvres plus exigeantes, elle traverse les années 1950 et 1960 comme une évidence, imposant un nouveau regard sur la femme à l’écran. Elle n’est ni muse docile ni ingénue décorative. Elle regarde, elle choisit, elle s’ennuie parfois — et cet ennui devient une force.

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La chanson : une voix libre, un autre terrain de jeu

Parallèlement au cinéma, Brigitte Bardot mène une carrière de chanteuse qui prolonge cette même liberté. Sa voix, imparfaite, fragile, presque parlée, devient une signature. Elle chante comme elle vit : sans technique ostentatoire, mais avec une vérité désarmante. Sa rencontre artistique avec Serge Gainsbourg est décisive. Il écrit pour elle certaines de ses plus belles chansons, façonnant un répertoire à son image : sensuel, mélancolique, ironique. Initials B.B.Harley DavidsonBonnie and ClydeJe t’aime… moi non plus (version initiale), Comic Strip ou encore Contact inscrivent Bardot dans l’histoire de la chanson française. Avec Gainsbourg, elle n’interprète pas des rôles : elle impose une présence. Là encore, elle devance son époque, brouillant les frontières entre pop, provocation et poésie, sans jamais chercher à devenir chanteuse “professionnelle”. La musique est pour elle un espace de plus où respirer librement.

Le Mépris : Vérité à nu, le mythe devient éternel 

Et puis il y a Le Mépris (1963), l’un des plus beaux films français de l’histoire du cinéma. Un chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, froid et brûlant à la fois. Bardot y est sublime, mais surtout juste. Son corps, que la production voulait exposer, devient sous la caméra de Godard un territoire fragile, presque tragique. Face à Michel Piccoli, elle incarne le désamour qui s’installe, l’incompréhension qui ronge, la distance qui ne se comble plus. Chaque regard compte. Chaque silence pèse. Bardot ne joue pas la rupture : elle la vit, à l’écran, avec une modernité saisissante.

Dans Le Mépris, elle cesse d’être un mythe pour devenir une femme — et c’est précisément là que le mythe devient éternel. Bardot y touche à quelque chose de rare : la vérité nue, sans effet, sans posture. Un moment de cinéma pur, suspendu, qui continue de nous regarder, des décennies plus tard.

Le combat des animaux : une forme de courage 

Bien loin d’être une icône figée dans l’histoire du cinéma, Brigitte Bardot avait choisi un combat, plus silencieux et plus radical : celui des animaux. En se retirant des plateaux, elle n’a pas disparu du monde, elle a déplacé sa colère et sa tendresse. La défense des plus faibles est devenue son langage. Contre la cruauté, l’indifférence, l’hypocrisie, elle s’est dressée sans calcul, sans nuance, mais toujours avec une sincérité brute. Les animaux furent son refuge et sa cause, peut-être parce qu’ils ne trahissent pas, ne jugent pas, n’exigent pas de masque. À travers eux, Bardot a poursuivi sa quête de liberté, loin des projecteurs, mais au cœur du réel.

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La disparition d’une époque

Et puis, ce dimanche 28 décembre, Brigitte Bardot s’est éteinte à l’âge de 91 ans. Avec elle disparaît bien plus qu’une actrice : une époque, une vibration, une manière d’être au monde. Sa mort referme un chapitre essentiel du cinéma français et de l’imaginaire collectif. Elle laisse derrière elle des films, des images, des silences inoubliables — et cette présence unique qui traversait l’écran comme une évidence. Bardot n’a jamais vieilli dans le regard du public : elle demeure cette femme libre, insaisissable, qui a refusé les compromis jusqu’au bout.

Éternellement française

Enfin, il serait impossible de parler de Brigitte Bardot sans évoquer son amour viscéral de la Nation française. Un amour frontal, parfois rugueux, mais profondément enraciné. Elle aimait la France comme on aime un paysage, une langue, une mémoire. Sans détour, sans prudence, fidèle à elle-même. Bardot aura vécu et parlé en Française libre, attachée à son pays comme à une part d’elle-même. Et c’est sans doute ainsi qu’elle restera : une figure indocile, passionnée, éternellement française.

Colette Cléo

A la Comédie de Picardie, à Amiens, un « seul en scène » de Cléo Sénia fait revivre Colette, non seulement le grand écrivain mais aussi l’artiste de music-hall. Evocation enivrante d’une époque où érotisme et féminisme n’étaient pas incompatibles.


« Je n’ai rien fait ! C’est elle ! », eussé-je pu dire, il y a peu, en sortant de la Comédie de Picardie d’Amiens où venait d’être donné le spectacle Music-hall Colette, librement inspiré de la vie de cette dernière, écrit par Cléo Sénia, Alexandre Zambeaux et Léna Bréban. Je n’avais rien fait ; c’était elle, la Sauvageonne, qui avait choisi d’assister à ce seul en scène de Cléo Sénia. Ni elle, ni moi ne l’avons regretté. Bien au contraire ; nous nous sommes même régalés. C’est vrai qu’elle a du nez, ma Sauvageonne. Ça lui permet de débusquer de remarquables créations. Colette, ma chérie n’est pas la seule à le savoir, est l’un de nos meilleurs écrivains français. Un style de haute tenue ; un sens inouï de l’observation lesté d’une imagination débridée qui procure à ses textes un parfum unique et fort agréable. Comment ne pas se souvenir de Claudine, de Dialogues de bêtes et surtout, surtout, du Blé en herbe ? Parfum de soufre et de scandale aussi. Ce n’est certainement pas ce qui eût pu effaroucher la Sauvageonne et la contrarier dans ses choix. Moi non plus ; bien au contraire. 

Car la talentueuse Cléo Sénia n’a pas souhaité dresser de Colette un portrait aseptisé, polissé, voire policé. Avec gourmandise et espièglerie, elle nous raconte la liberté de Colette, scrute sa vie dite scandaleuse de la Belle époque, dit tout de ses relations avec Willy, son imposant mentor, avec la marquise Mathilde de Morny, dite « Missy ». Amours saphiques, ébats à trois… Le seul en scène de la sémillante Cléo ne cache rien. Elle s’effeuille, dialogue avec elle-même grâce à la double narration en miroir, car c’est aussi, en filigrane, son propre portrait que nous donne à voir Mlle Sénia. (J’ai adoré les jeux de miroirs ; la comédienne, sur scène, répond à son double – ou à Colette, on ne sait plus très bien – rigole, s’impatiente, trépigne, s’adonne à des colères de filles, tente de lui couper le sifflet quand le charmant reflet devient trop bavard ou trop indiscret. C’est carrément délicieux, terriblement féminin). 

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Pas étonnant que ma Sauvageonne eût adoré. Cléo Sénia s’adonne aussi à des séances de balançoire à faire rougir ses sombres bas résille et rosir son adorable petite culotte si pâle. C’est sexy en diable, drôle, impertinent, sensuel à souhait. Les extraits des œuvres de Colette sont judicieusement choisis ; ils proviennent des romans, des nouvelles, des articles, des citations, et en particulier des saynètes et autres numéros de l’époque du music-hall quand elle se produisait, en 1907, sur la scène du Moulin Rouge, à la faveur d’une pantomime nommée Rêve d’Egypte. Le préfet de police menacera le fameux cabaret de fermeture car Colette et son amant-maîtresse Missy, alias la marquise de Morny, échangeaient sur les planches un langoureux baiser. Pourtant, cela devait être tellement mignon. Bravo à Cléo Sénia et à son spectacle de nous avoir fait goûter, pendant une heure quinze, à cette liberté-là. Elle a le parfum d’un féminisme exquis qu’on aimerait tant savourer aujourd’hui, loin, si loin, de celui qui nous impose l’écriture inclusive, la guerre hommes-femmes, et autres injonctions frigides. Colette n’eût pas aimé qu’on l’appelât écrivaine, ce mot si laid et si négatif. Oui, Colette, quel grand écrivain ! Et Cléo Sénia, quelle grande comédienne !

Amiens, le mardi 23 décembre 2025.

Les Ombres des Mohicans

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Je suis picard mais je me soigne

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Dino Buzzati : un balcon sur les Dolomites

L’écrivain italien (1906-1972), mondialement célèbre depuis la publication du Désert des Tartares en 1940, était né aux portes des Dolomites dans la province de Belluno en Vénétie. Alpiniste chevronné, il a beaucoup écrit sur ses montagnes et la passion des sommets. Il a même couvert les Jeux Olympiques d’Innsbruck en 1964 pour le compte du Corriere della Serra. Arthaud vient de réunir ses articles et chroniques sous le titre Nouvelles des cimes.


Dans un peu plus d’un mois, à partir du 6 février, débuteront les Jeux Olympiques d’Hiver de Milan-Cortina, soixante-dix ans après ceux de Cortina d’Ampezzo en 1956. Un homme, un écrivain de haute altitude, éperon rocheux de la littérature italienne pourrait bien être notre guide afin d’appréhender ses Dolomites qui furent classées au patrimoine de l’Unesco en 2009. L’olympisme ne lui était pas étranger puisqu’en 1964, le quotidien milanais Corriere della Serra l’a mandaté pour suivre les Jeux d’Innsbruck qui virent le triomphe des sœurs Goitschel, Christine et Marielle, en Slalom et en Slalom géant. « Elles ont des visages sains et sympathiques. Elles pleuraient, riaient et pleuraient encore : c’était le plus beau moment de leur vie », écrivait-il dans sa chronique du 2 février 1964. Facétieux et sensible aux mirages des montagnes, Buzzati expliquait que l’esprit d’Olympie était une grâce fugace qui, parfois, n’arrive jamais. On l’attend longtemps et elle ne vient pas. Cet esprit n’était visiblement pas palpable lors de la cérémonie d’ouverture d’Innsbruck, « il est une sorte de Puck, un elfe gracieux et insouciant qui a besoin de bonheur et de pain ». Certains Jeux peuvent très bien se dérouler, dans une organisation parfaitement maitrisée et huilée, le public et les athlètes satisfaits, mais, en l’absence de cet esprit, la fête est entachée. Il manque l’étincelle. Cet esprit se matérialise par un signe du destin, signe végétal, minéral, apparitions éclairs d’un animal sur une piste, coup de pouce céleste sur les skis d’un champion en détresse. Un esprit aléatoire et taquin qui rend les compétitions plus légères et perméables à la poésie de l’instant. Cet esprit vif se transforme en permanence. 

En Autriche, tout le monde l’attendait donc, anxieux et prisonnier, car il se ne se révéla pas dans les rues d’Innsbruck, « boueuses et plutôt tristes ». Et puis, par magie, on le vit « dans les endroits les plus disparates ». Il prit notamment la forme de « serpents de lumière sur la patinoire, pour la course de 500 mètres en patin ». Dès son adolescence, Buzzati a été aspiré par ses Dolomites, à la fois si familières et mystérieuses.  Avant de grimper, il avait déjà tout lu sur le sujet et fit sa première ascension avec un guide à l’âge de 15 ans. « La montagne était déjà entrée en moi comme une obsession amoureuse », avoue-t-il. Il voulait « appartenir à ce monde ». Il appréciait le langage technique, l’audace et le panache de ces découvreurs de parois. Il devint un excellent spécialiste de la discipline et il côtoya les meilleurs grimpeurs italiens tout au long de sa vie, inspirant leur respect. Buzzati raconte cet âge d’or, qu’il situe entre les années 1925 et 1935, où tous les sommets allaient tomber, les uns derrière les autres, que rien ne résisterait au pouvoir d’ascension des hommes. Les cimes « les plus diaboliques » allaient abdiquer. Nous entrions alors dans la quête des hauteurs impossibles et inimaginables. « Et même si vous parvenez à trouver un bastion ou une arête encore intacts, en supposant qu’ils aient le moindre intérêt pour l’alpinisme, vous pouvez être sûr que tôt ou tard, eux aussi capituleront. Un jour ou l’autre, des hommes grimperont là-haut comme des araignées », concède-t-il avec un brin de regret.

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Car l’adolescent qui jalousait jadis et enviait ces « hors-la-loi », ceux pratiquant l’alpinisme sans guide, en vieillissant, avait changé de regard sur l’appropriation des montagnes. Il conservait en mémoire, non pas les accès les plus difficiles, mais plutôt une communion avec la nature. Dans ses articles, il se fait le défenseur d’une certaine virginité. N’avait-il pas été, lui un « égoïste » ? « Même les montagnes s’usent, comme toutes les belles choses de la vie. Même un tableau, une musique, un chef d’œuvre de la littérature, si nous le voyons, l’écoutons, le lisons tous les jours de l’année, viendra un moment où il ne nous dira plus rien ; une trop grande connaissance, à un moment donné, les anéantit » conclue-t-il. Lire le Buzzati des Dolomites, c’est faire une cure de sagesse à l’approche de l’hiver, c’est ne pas oublier les gnomes errants et le télémark des origines, c’est prendre la montagne, non pas comme un territoire acquis, un espace de jeu ou la validation d’une quelconque performance, mais comme le rocher de l’Humanité.

Dino Buzzati, Nouvelles des cimes. Montées, descentes et courses olympiques. Traduit de l’italien par Delphine Gachet, Arthaud, 2025, 337pp, 22,00€.

Il s’agit du deuxième tome des Nouvelles des cimes. Voici le premier :

Nouvelles des cimes

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Le cas Jablonka ; ou quand la révolution woke mange ses propres enfants

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Au cours de ses publications et interventions médiatiques, l’historien qui s’auto-proclame féministe et ennemi du patriarcat s’est évertué à reproduire la bouillie répétitive et décérébrée du discours woke. Sans même réussir à plaire à son public cible. Analyse de l’oeuvre d’un « être-à-pénis » apparemment incapable de se débarrasser de son privilège masculin.


Dans un article récent paru dans ces colonnes, Antoine Desjardins nous a narré les dernières mésaventures de l’historien et écrivain Ivan Jablonka, l’autoproclamé farouche allié des femmes prêt à tout pour les soutenir, y compris, semble-t-il, à plagier grossièrement les écrits névrotiques de l’une d’entre elles. Pour quelqu’un qui se targue de valoriser la gent féminine, ça la fiche mal. Malheureusement pour lui, ce n’est pas la première fois que cet auteur tout ce qu’il y a de plus woke est la cible de celles qu’il entend pourtant défendre bec et ongles. Souvenez-vous…

En 2019, après avoir ingurgité toute la soupe féministe d’obédience rousseauiste (tendance Sandrine, pas Jean-Jacques), Ivan Jablonka la régurgitait sous la forme d’un livre au titre éloquent : Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités. Résumons l’ouvrage en question : selon l’auteur, les hommes dominent les femmes depuis la nuit des temps (scoop : « Déjà, autour de -20 000 et de -10 000, les femmes enfantent et les hommes chassent ») ; ça a persisté comme ça jusqu’à nos jours car « toutes les statistiques montrent que les tâches ménagères ainsi que la charge mentale incombent encore aux femmes dans la plupart des pays » ; ce patriarcat ancestral « sous-pensé » serait passé sous les radars contemporains car « les programmes scolaires n’en parlent pas » ; les hommes sont sournois et malins, la preuve : la « masculinité » a pu dominer en exhibant vigueur et courage mais aussi « en intégrant une ambiguïté féminine », c’est « cette plasticité qui permet cette incroyable longévité, millénaire après millénaire ».

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L’auteur ayant définitivement chaussé ses lunettes idéologiques, il distingue des « points aveugles » un peu partout : « Les femmes demeurent aujourd’hui un point aveugle de la démocratie », dira-t-il sur France Inter« Les masculinités sont un point aveugle de l’histoire, de la philosophie et de la morale », écrira-t-il dans Télérama. Sa vue perdant toutefois de son acuité au fur et à mesure que sa pensée s’égarera dans la fumée de sa propre conception, Jablonka provoquera un journaliste en lui intimant l’ordre de citer, s’il le peut, « un auteur classique qui a pensé le masculin, hormis pour dire que c’est un modèle à imiter ! » Il poussera en outre la drôlerie jusqu’à laisser penser qu’il surpasse Aristote et Rousseau (Jean-Jacques, pas Sandrine) qui, selon lui, « sont passés à côté d’une question aussi importante que la justice de genre »

En plus d’ignorer ses propres limites, M. Jablonka ne sait rien ou ne veut rien savoir des « figures du masculin », pour parler comme lui, que recèle la littérature classique, cette exploratrice des profondeurs humaines, figures qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, des « modèles à imiter ». Il feint d’ignorer l’existence des hommes que la littérature a décrits sous les lumières les plus cruelles, les plus sordides, les plus sombres, l’incommensurable foule d’hommes fourbes, manipulateurs, crétins, amourachés, paresseux, débiles, égoïstes, hommes de cette humanité que M. Jablonka passe sous silence, hommes cruels de cette partie de l’humanité cruelle, hommes bêtes de cette partie de l’humanité bête, hommes fous de cette partie de l’humanité folle, mais aussi hommes sublimes de cette partie de l’humanité sublime, loin des stéréotypes dessinés vulgairement et paradoxalement par tous ceux qui disent lutter contre les stéréotypes et réduisent pourtant le « masculin » à une culture de vestiaire, à la violence et l’agressivité, à des porcs, à des dominants

Comme ses congénères wokes, M. Jablonka veut du simple, du binaire, du systématique. Il veut aussi, impitoyable époque de délation, des coupables en pagaille, des procès anachroniques, des renversements dans l’air du temps. Il dénonce donc en vrac l’homophobie, le racisme, le patriarcat et… la masculinité. L’auteur de la pénible et narcissique plainte autobiographique intitulée Un garçon comme vous et moi (Éditions du Seuil, 2022) demande aux hommes de « remettre en cause leurs prérogatives et leur aristocratie de genre ». Sur France Inter, il réclame une « nuit du 4 août où les hommes renonceraient à leurs privilèges » et regrette que le mot « patriarcat » soit aussi peu employé. Sans doute M. Jablonka est-il resté cloîtré chez lui, enfermé dans son bureau à réfléchir puissamment à la « masculinité toxique », à déborder d’idées nouvelles pour « dérégler le patriarcat », et n’a-t-il pas pris le temps de suivre l’actualité – car jamais le mot « patriarcat » n’a été employé avec autant d’allant que cette dernière décennie, en particulier dans toutes les parties du globe où le patriarcat n’est plus, et depuis un moment déjà, qu’un macchabée. Il en va ainsi de certaines choses qui ont disparu et que seul rappelle au bon souvenir le mot lui-même et seulement lui. C’est donc à un combat sans grand risque que se livre M. Jablonka en fichant des coups de pied dans un cadavre. Il n’est pas le seul. Les féministes les plus paresseuses et les plus opportunistes se glorifient de cette bataille gagnée d’avance – en prenant soin de ne pas évoquer un autre patriarcat, un patriarcat d’importation, pourrait-on dire, autrement plus vivace et redoutable que celui qu’elles dénoncent et qui prend de plus en plus ses aises dans notre pays. 

Quoi qu’il en soit, par les temps qui courent, vouloir dénoncer la masculinité toxique et flatter les combats féministes lorsqu’on est un homme peut s’avérer risqué. Mme Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité (sic) à l’université de Reims, l’a rappelé à M. Jablonka juste après la parution de Des hommes justes, dans un réjouissant article paru dans Libération : « Ivan Jablonka retrace une histoire du patriarcat et de l’émancipation féminine en faisant peu ou pas référence aux travaux des femmes qui ont pensé et analysé la domination masculine ». La philosophe n’a pas accusé l’auteur de plagiat mais a refermé son livre en pleurs, indignée et « stupéfaite devant la superficialité de l’analyse et le mépris dans lequel sont tenues les autrices qui ont pensé la domination patriarcale ». Florilège des griefs que Dame Froidevaux-Metterie adressait alors au Sieur Jablonka : il ne citait pas suffisamment les travaux des femmes féministes et ne proposait de soi-disant nouveaux concepts que pour faire le malin et se distinguer des travaux écrits par des femmes ; il établissait une nouvelle hiérarchie qui laissait accroire que le penseur de la masculinité qu’il prétendait être voyait mieux et plus loin que les penseuses féministes qu’il ignorait ou minorait ; il osait prétendre que les représentantes du féminisme ne sont pas toujours d’accord entre elles ; il ne parlait passuffisamment du féminisme radical et des études de genre et n’évoquait que superficiellement le féminisme intersectionnel. Un vrai travail de gougnafier mâle, voilà ce qu’a pensé notre chargée de mission égalité-diversité-fessée du bouquin de M. Jablonka. Un dernier coup de règle sur les doigts du paltoquet en guise de conclusion : « On aurait apprécié qu’il pense la révolution féministe comme un projet au sein duquel les hommes ont, certes, une place à tenir, mais certainement pas celle de pionniers ». Ouille ! 

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Pionnier, il semblerait donc qu’Ivan Jablonka ne l’ait pas été non plus en utilisant le concept, au demeurant stupide, de « culture du féminicide » (voir son livre, La Culture du féminicide, Éditions du Seuil, 2025). « Ivan Jablonka, auteur deHommes justes, est un homme injuste, en raison de sa condition de privilégié en tant qu’homme blanc et européen, par rapport au travail universitaire et à la production intellectuelle d’une femme noire latino-américaine », a baragouiné sur X, en charabia woke, Esther Pineda G. Cette « chercheuse » vénézuélienne reproche à M. Jablonka d’avoir plagié son travail et de lui avoir piqué l’idée de « culture du féminicide ». Comme nombre de ces êtres médiocres ayant suivi un cursus sociologique empreint de wokisme, cette dame fait feu de tout bois pour tenter d’élargir son auditoire – son féminisme radical et son antiracisme de circonstance ne sont en réalité que des poses opportunistes, le moyen d’atteindre une position avantageuse dans les milieux culturels ou universitaires sans se fouler le tempérament. 

Il semblerait bien qu’aucun pays ne soit à l’abri de ce genre d’énergumènes. En France, on ne compte plus les adeptes de la religion woke et de ses ramifications écologistes et féministes s’appropriant les misérables « concepts » progressistes qui engorgent le système médiatico-universitaire. Chacun espère bien entendu une invitation sur France Culture ou une publicité dans Le Monde ou Télérama lors de la parution d’un énième opuscule dérisoire sur tel ou tel sujet progressisteéculé, usé jusqu’à la corde, flétri d’avoir déjà tant servi. Après la culture du viol, le privilège blanc et l’hégémonie hétéronormative, voici venu le temps de la culture du féminicide que M. Jablonka appelle également idéologie gynocidaire. Plagiat, pas plagiat ? Plagiat, évidemment – mais plagiat de plagiat, car du néo-féminisme au racialisme, de la théorie du genre à l’écologisme, les essais wokes se plagient mutuellement et se ressemblent tous : mêmes notions déconstructivistes, même langue cachectique, mêmes obsessions anti-occidentales, mêmes larmoiements victimaires, mêmes références remâchées, mêmes slogans anémiés, mêmes platitudes intellectuelles, mêmes tripatouillages conceptuels, bref, même bouillie informe et répétitive sans aucune once d’intelligence ou d’originalité. 

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Pour surnager durablement à la surface de cette soupe et en tirer tous les bénéfices escomptés, il manque à M. Jablonka, malgré de notables efforts pour s’en approcher le plus possible, la médiocrité intellectuelle, la négligence littéraire et la bêtise intrinsèque d’une Mona Chollet, par exemple. De plus, malgré ses dénégations, il reste, aux yeux des féministes radicales, un « mâle », c’est-à-dire un objet de détestation : « Quand on est féministe, on est nécessairement misandre », affirme Mme Froidevaux-Metterie dans Le Monde (25 mai 2025). Le destin de cet indéfectible allié du néo-féminisme, de ce repenti du « système masculiniste », de cet « être-à-pénis devenu puissant socialement », ainsi qu’il se définit lui-même, est dès lors tout tracé. La révolution woke, comme toute révolution, mangera jusqu’au dernier de ses enfants avant de sombrer dans l’indifférence puis dans l’oubli. De l’inconsistant et rachitique Ivan Jablonka, elle ne fera qu’une bouchée. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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La grande imposture de la neutralité juridique

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Aujourd’hui, on parle beaucoup d’une prétendue « neutralité » du droit. Critiquer la décision d’un juge reviendrait à mettre en cause l’Etat de droit. Pourtant, le droit n’est jamais complètement séparable du domaine politique. Il est temps de dénoncer une fiction qui ne fait que servir une certaine volonté de pouvoir. Tribune.


Il y a, dans le débat public contemporain, une imposture intellectuelle devenue quasi hégémonique : celle qui consiste à présenter le droit comme un ordre neutre, autonome, techniquement rationnel, étranger aux conflits politiques et aux choix de civilisation. Cette fiction, répétée à l’envi, n’a rien d’innocent. Elle sert à disqualifier toute contestation, à délégitimer toute critique, à neutraliser le politique au profit d’une morale déguisée en norme juridique.

La polémique récente autour de la possibilité même de critiquer les juges en est une illustration parfaite. À peine ose-t-on interroger certaines décisions, certaines orientations jurisprudentielles, certains glissements interprétatifs, que l’on se voit opposer l’argument-massue : l’« État de droit ». Comme si critiquer une institution revenait à vouloir la détruire. Comme si discuter le droit équivalait à le nier. Comme si, enfin, le droit existait en dehors de toute vision du monde.

Ce réflexe pavlovien révèle moins un attachement sincère à l’État de droit qu’une volonté de sanctuariser un certain ordre normatif, déjà largement politisé, mais soustrait au débat démocratique.

Le droit n’est pas neutre : il est décidé

Il faut partir d’un constat simple, presque trivial : le droit est produit par des décisions politiques. La loi ne naît pas d’un raisonnement abstrait, mais d’un processus législatif traversé par des rapports de force, des convictions idéologiques, des compromis, parfois des renoncements. Le Parlement ne découvre pas la norme : il la choisit.

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Prétendre que le droit serait apolitique, c’est donc nier son origine même. L’article 34 de la Constitution confie au législateur le soin de fixer les règles relatives aux libertés publiques, aux droits civiques, à l’organisation sociale. Ces choix engagent une certaine conception de l’homme, de la société, de l’ordre. Ils ne sont ni mécaniques ni neutres. Ils sont politiques ou ils ne sont rien.

Mais la supercherie va plus loin. Une fois la loi adoptée, certains feignent de croire qu’elle se détacherait miraculeusement de toute finalité politique pour entrer dans une sphère purement juridique, gouvernée par une rationalité autonome. Or c’est précisément à ce moment que la bataille politique se déplace — non plus au stade de la décision, mais à celui de l’interprétation.

Carl Schmitt : la décision contre la fable normative

Carl Schmitt l’avait formulé sans détour dans Théologie politique (1922) : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Derrière la norme, il y a toujours une décision. Derrière la règle, une autorité. Derrière la neutralité proclamée, une volonté.

Dans La notion de politique (1932), Schmitt démonte l’illusion libérale selon laquelle les sociétés modernes pourraient se gouverner par la simple administration de normes. Le politique ne disparaît jamais ; il se dissimule. Ceux qui prétendent l’abolir ne font que le déplacer — souvent vers des instances moins visibles, moins responsables, moins contrôlables.

La prétendue neutralité juridique est donc une arme. Elle permet de faire passer des choix substantiels — anthropologiques, moraux, culturels — pour de simples applications techniques du droit. Elle permet surtout d’interdire la contestation : puisque la norme serait neutre, celui qui la critique devient suspect.

Julien Freund : le politique ne se dissout pas dans le juridique

Julien Freund, dans L’Essence du politique (1965), a poursuivi ce travail de démystification. Pour lui, le politique est une dimension irréductible de la vie collective, fondée sur le conflit, la décision et l’autorité. Chercher à l’évacuer, c’est non seulement illusoire, mais dangereux.

Le droit, chez Freund, n’est pas une sphère autonome : il est une cristallisation du politique. Il formalise, stabilise, encadre des rapports de force préexistants. Le présenter comme un ordre purement normatif revient à priver les citoyens de la compréhension réelle des mécanismes de pouvoir qui les gouvernent.

C’est précisément ce que font aujourd’hui certains juristes, magistrats, universitaires ou militants : ils invoquent le droit contre le politique, alors qu’ils ne font que substituer leur politique à celle du peuple, sans jamais la nommer.

Leo Strauss : la fuite devant les fins

Leo Strauss, dans Droit naturel et Histoire (1953), a montré comment la modernité a progressivement renoncé à interroger les fins de l’action politique pour se réfugier dans le culte des procédures. On ne discute plus du bien commun ; on administre des droits. On ne tranche plus ; on applique.

Mais cette neutralisation est un leurre. Derrière chaque droit affirmé se cache une hiérarchie implicite des valeurs. Derrière chaque interprétation progressiste, une vision particulière de l’homme et de la société. Refuser d’en débattre ouvertement, c’est transformer la morale dominante en droit positif, sans passer par le filtre démocratique.

Carbonnier et Villey : le droit hors-sol

Même en droit français, cette illusion de neutralité a été dénoncée. Jean Carbonnier, dans Flexible droit : pour une sociologie du droit sans rigueur (10e édition, 2001), rappelait que le droit est un phénomène social, historiquement situé, profondément dépendant des mœurs et des équilibres collectifs. Le figer dans une prétendue pureté normative, c’est l’exposer à l’abstraction et à l’idéologie.

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Michel Villey, dans La formation de la pensée juridique moderne (1975), allait plus loin encore : il dénonçait la rupture moderne entre le droit et la philosophie, entre la norme et la finalité. Le droit contemporain, coupé de toute réflexion sur le juste, devient un instrument docile, prêt à accueillir n’importe quel contenu pourvu qu’il soit formulé juridiquement.

La neutralité comme stratégie de domination

C’est ici que la critique doit être frontale. La dépolitisation du droit n’est pas une erreur intellectuelle ; c’est une stratégie de pouvoir. En prétendant que le droit serait neutre, on empêche toute contestation légitime. On transforme le débat politique en faute morale. On pathologise le désaccord.

Cette stratégie bénéficie toujours aux mêmes : à ceux dont la vision du monde est déjà dominante dans les institutions. Sous couvert de neutralité, on impose des normes culturelles, sociales, parfois anthropologiques, qui relèvent d’un progressisme militant — mais jamais assumé comme tel.

Critiquer cette dérive, ce n’est pas attaquer l’État de droit. C’est refuser qu’il devienne une religion civile, dotée de ses dogmes, de ses clercs et de ses excommunications.

Nommer le politique pour sauver le débat

Le droit est indispensable. Les libertés publiques sont précieuses. Mais elles ne sont ni auto-fondatrices ni auto-justificatrices. Elles n’existent que parce qu’une communauté politique les a voulues, définies, limitées, hiérarchisées.

Refuser de reconnaître cette évidence, c’est livrer le droit à ceux qui savent le manier sans jamais le discuter. C’est transformer la démocratie en procédure et le citoyen en justiciable permanent.

Il est temps de déchirer le voile. Le droit est politique. Ceux qui prétendent le contraire font de la politique — mais sans en assumer la responsabilité. Voilà la supercherie. Et voilà pourquoi elle doit être dénoncée.

La Notion de politique - Théorie du partisan

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Droit et passion du droit: Sous la Vᵉ République

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La formation de la pensée juridique moderne

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Divines fragrances

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Il existe des liens étonnants entre les textes bibliques, la kabbale et la parfumerie. Marie-Hélène Verdier nous initie à un monde où les textes sacrés, les plantes et les senteurs se conjuguent.


Y a-t-il un secret de parfumeur dans le Cantique des Cantiques, ce grand chant d’amour au cœur de la Bible datant de trois mille ans, attribué au Roi Salomon, qui fait dialoguer deux fiancés, dans un jardin foisonnant de fleurs et de fruits ? Les traditions juive et chrétienne y ont vu également le dialogue entre Dieu et l’homme. Saint Jérôme avait traduit le texte. Les éditions Les Murmurations en donnent une traduction nouvelle et illustrée. Un parfumeur, un parfum. 

Tout parfum est une alchimie des sens, du cœur et de l’âme. Ne parle-t-on pas de « notes de tête », « de cœur », « de fond » ? D’accords et de dissonance, de gamme et de déclinaison ? De mémoire olfactive, cette capacité du cerveau à conserver le souvenir d’odeurs perçues antérieurement ? On comprend dès lors l’attirance que représente un texte sacré comme le Cantique évoquant les lys, le cinnamone, le nard, le baume, les fleurs de vigne, le cèdre et la grenade. C’est, en tout cas, dans cette quête d’un parfum caché ou perdu, que les routes d’un mathématicien, d’un parfumeur, et d’un rabbin se sont un jour croisées à Monaco, Paris pour se retrouver à Jérusalem.

Laurent Derobert, mathématicien et artiste, est un connaisseur. Il avait déjà collecté les graines des 88 plantes du jardin de Jean Giono à Manosque et celles du jardin du mathématicien de génie, Alexandre Grothendieck. Embarquant sur un voilier, il était allé sur les traces d’Ulysse récolter les graines de toutes les plantes de L’Odyssée et en avait rapporté un herbier de 40 graines. Au retour, sachant que lire c’est aussi récolter et que les plantes correspondent souvent à un savoir très précis, il fit appel à un parfumeur franco-libanais, Alexandre Helwani, pour composer, à partir de son herbier homérique, un parfum de prix. Ainsi naquit, en 2023, le parfum, PERSONNE, distribué par la maison new-yorkaise Iconofly qui connut un franc succès. 

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Pendant ce temps, l’École Biblique de Jérusalem avait donné, pour son programme de recherche, une traduction en français moderne, du Livre de Salomon, accompagné d’illustrations de sœur Marie-Reine Fournier, avec la liste des plantes qui s’y trouventListe qui arriva à la connaissance d’Alexandre Helwani. Ce fut une révélation pour le parfumeur qui vit dans ce poème une sorte de grimoire. Et qui sait, la formule d’un parfum perdu ? La chose, alors, se corsa, si l’on peut dire, quand Laurent Derobert découvrit, à Paris, une édition commentée du Cantique des Cantiques faite par un rabbin, Marc-Alain Ouaknin, aux éditions Diane de Selliers, lequel avançait l’hypothèse que ce chant d’amour alterné pouvait garder en mémoire le parfum du temple de Salomon, premier temple de Jérusalem, détruit en 587, par Nabuchodonsor. Et la lumière fut ! 

La méthode du rabbin était simple : celle de la guématrie ou gematria, forme d’exégèse propre à la Bible hébraïque, reposant sur des calculs numériques et des correspondances dont on laisse au lecteur le soin de découvrir les détails sur la toile. Ne restait plus qu’à retrouver les composantes des fleurs. Traque serrée ! Le résultat fut à la hauteur de l’ambition : la formule finale compte 68 ingrédients dûment collectés.

C’est ainsi que naquit la fragrance, Pardèsqui veut dire « verger » en hébreu, sigle PRDS des quatre niveaux de lecture de l’Écriture dans la tradition kabbalistique. Parfum de luxe mais sans excès, le premier tirage de 300 flacons contenant les trois matières les plus précieuses – baume de Galaad, encens de Socotra, spikenard turquoise du Bhoutan – fut épuisé aussitôt. Mais que les lecteurs se rassurent : une nouvelle édition est prévue pour après Noël.

La leçon de cette quête merveilleuse ? Un gain de parfumerie pour tous, assurément. Une soif scientifique satisfaite. Un bonheur de lecture. Une quête esthétique. Un bonheur ésotérique. En 2024, les éditions Les Murmurations – ce mot désigne les nuées organisées d’oiseaux en vol, aux configurations mystérieusement réglées – ont publié Chant des fleurs et Fleurs du chant avec ses illustrations scientifiques. Cette traduction, la première en français moderne, de la version latine, élaborée à partir de textes hébreux et grecs, « restitue la polyphonie de ce chant érotique et mystique » qui a nourri tant de chefs-d’œuvre en littérature et en peinture, sans qu’aucune explication vienne alourdir un texte souvent énigmatique.

Tout cela arriva grâce à la coordination éclairée du frère Olivier-Thomas Venard, lequel a la haute main sur la grande entreprise exégétique des temps modernes, sur le web, qu’est « La Bible en ses Traditions », qui fait converger exégèse, art, histoire, liturgie, philosophie. De ce dominicain qui vit à Jérusalem depuis 25 ans, j’aimerais recommander le dernier livre Il nous reste la foi, paru aux éditions Grasset, pour l’amour et la poésie qu’il contient. 

Il nous reste la foi

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La logique du Mal

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Si le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa est surtout connu pour ses documentaires historiques, il a à son crédit un certain nombre de long-métrages de fiction. La dernière en date, Deux procureurs, est une exploration de la machine à broyer corps et âmes qu’était le système des Grandes Purges staliniennes. Sa rigueur et sa sobriété en font peut-être le film le plus remarquable de 2025.


Avec Deux procureurs, Sergueï Loznitsa poursuit son œuvre d’exploration des mécanismes de la terreur et de la mémoire collective. Après avoir ausculté les visages de la foule soviétique dans Blocade (2006), l’histoire d’une bataille insensée contre une forteresse impénétrable, la prison, où les forces du mal social sont constamment à l’œuvre dans Une femme douce (2017), la guerre entre séparatistes russes et l’armée ukrainienne dans Donbass (2018), la mécanique du totalitarisme dans The Trial (2018) ou la sidération historique dans Babi Yar (2021), le cinéaste ukrainien s’aventure ici du côté de la fiction, sans rien céder de la rigueur formelle et morale qui fait la marque de son cinéma.

Grandes purges staliniennes

L’action se situe en 1937, au cœur des Grandes Purges staliniennes. Le NKVD, ancêtre du KGB, fait régner la peur, multiplie les arrestations arbitraires, les tortures, les exécutions. Dans ce climat d’effroi, un jeune juriste, Alexandre Kornev (Alexandre Kouznetsov, que l’on avait découvert dans Leto de Kirill Serebrenikov), est nommé procureur dans la région de Briansk. Tout commence lorsqu’il reçoit un message d’un prisonnier, gravé dans une plaque métallique avec son propre sang. Ce signe désespéré le conduit à inspecter une forteresse-prison où il découvre, horrifié, l’ampleur des sévices commis par les autorités locales du NKVD.

L’Aveuglment dans la foi dans le P.C.

Aveuglé par sa foi dans le Parti, Kornev croit encore à la justice soviétique. Il monte à Moscou pour alerter le Procureur général, espérant dénoncer les crimes. Mais dans le dédale bureaucratique de la capitale, il s’enfonce dans un labyrinthe kafkaïen où la parole se dissout, où chaque couloir semble mener à une autre impasse. Ce parcours hallucinant devient une métaphore de l’État-machine, implacable et absurde.

Descente aux enfers

Sergeï Loznitsa filme cette descente aux enfers dans la folie institutionnelle avec une rigueur ascétique. Le cadre est fixe, souvent étouffant ; la lumière, livide, glisse du vert maladif au gris d’acier ; le montage, sec et précis, reproduit le rythme mathématique de ses documentaires. Chaque plan devient une pièce à conviction, chaque silence, un verdict. Ici, la froideur devient un instrument de dénonciation : l’horreur bureaucratique s’impose par la forme même du film.

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La logique du Mal

Deux procureurs ne cherche ni l’émotion ni la catharsis : il enregistre la logique implacable du Mal, celle d’un système totalitaire, dévoué serviteur de Satan, qui dévore les siens. En cela, Loznitsa prolonge son geste politique et esthétique — celui d’un cinéaste qui scrute les visages de la domination et refuse la consolation.

Dépouillé, glaçant, d’une beauté sèche, Deux procureurs est sans doute le plus grand film de l’année 2025 : une méditation implacable sur la foi aveugle, la bureaucratie meurtrière et la mécanique totalitaire du régime communiste soviétique. 

Deux procureurs, de Sergueï Loznitsa. (France, Allemagne, Roumanie, Lettonie, Pays-Bas, Lituanie – 2025 – 1h57 – VOSTF).

Scénario : Sergueï Loznitsa. Musique : Christiaan Verbeek. Interprétation : Alexandre Kouznetsov (Kornev), Alexandre Filippenko (Stepniak/L’homme à la jambe de bois), Anatoli Bely (Vyshynsky)…

Des mots pour ne pas dire

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Vivre-ensemble, faire société, inclusion, résilience, État de Droit… Ces mots qui se sont imposés comme une évidence bienveillante dans le vocabulaire courant constituent une barrière mentale qui interdit de penser le monde autrement qu’à la lumière du progressisme.


« Le langage est une législation, la langue en est le code », disait Roland Barthes, entre deux petits fours, à l’occasion d’une leçon inaugurale au Collège de France. Le champ lexical politique et médiatique français, à l’instar de notre Code pénal, s’est considérablement enrichi ces quarante dernières années. Ceux qui sont nés avant 1990 n’avaient ainsi jamais entendu parler de diversité, d’inclusion voire d’État de Droit – toutes notions désormais consensuelles et positivement connotées. Cet unanimisme suspect nous offre une excellente raison de questionner cette nouvelle sémantique – qu’on qualifiera de novlangue seulement si l’on est enclin aux discours de haine. Ce vocabulaire qui s’est imposé comme une évidence bienveillante constitue, en effet, autant de barrières mentales interdisant de penser le monde autrement qu’à la lumière d’une vision progressiste. Pour lutter jadis contre le communisme et ses vibrants camarades, il fallait accepter d’être traité de contre-révolutionnaire, si ce n’est de chien (Sartre). Le dictionnaire a changé, pas la méthode – même si les canidés avaient bien raison d’aboyer. Douter de la pertinence de l’inclusion, c’est désormais courir le risque d’être accusé de prôner l’exclusion –, alors qu’on milite en réalité pour l’assimilation, hier consensuelle puis devenue offense, à l’image des drapeaux français bannis aujourd’hui des meetings de gauche.

Acceptons d’avance l’opprobre et dénonçons allégrement tout ce vocabulaire totalitaire, digne des Précieuses ridicules. Il vise à détruire un ordre social honni ou a minima à accompagner cette destruction avec l’autorité lexicale du fait accompli. La notion de vivre-ensemble a ainsi coïncidé avec l’éclatement de l’Hexagone en archipels communautaires, le mot s’imposant à mesure que l’objectif qu’il affichait s’éloignait. Faire société a émergé au moment où chacun n’aspirait plus qu’au cercle familial. Le débat national voulu en 2009 par Sarkozy – « Qu’est-ce qu’être français ? » – était de la même eau. Il parlait en réalité au passé décomposé : « Qu’est-ce que c’était être français ? » Dans le sillage du vivre-ensemble vint l’islamophobie, dans le but d’interdire tout discours critique d’une religion dans un pays laïque. 

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Mais évidemment sans pour autant autoriser à qualifier les actes antichrétiens, pourtant majoritaires, de christianophobes. Seule concession, l’apparition du concept incertain d’islamisme destiné à ne nommer que la frange extrémiste de la communauté musulmane (marginale, bien sûr, la DGSI peut citer le prénom des quelques islamistes encore présents sur le territoire). Comme l’a noté Rémi Brague, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme désignent pourtant, eux, l’ensemble des pratiquants de ces religions, mais cela n’intéresse pas Télérama. Nouveau venu dans le vocabulaire consensuel, la résilience des ci-devant selzésseux dont personne n’aura la haine. Les Résistants furent-ils résilients ? (vous avez deux heures).  En tout cas, ils ne pratiquèrent pas la « résignence ». Toujours calés dans la roue de ce vivre-ensemble, la mixité sociale, suivie, à une encablure, du logement social. Concrètement, une politique de dissémination, sur l’intégralité du territoire, des problématiques des quartiers populaires. Incapables de les résoudre ni de freiner les flux de population qui les alimentent, les autorités (on ne rit pas !) tentent de les répartir, jusqu’à Crépol. Quand il a fallu emballer de papier rose ce cadeau fait à la France périphérique, les responsables de ces politiques n’ont pas dû hésiter longtemps : « Mon programme ? La gangrène. Pardon, non. La mixité sociale ».

La répartition d’ailleurs, parlons-en. Après quelques jours de flottement autour des dépenses publiques et du fol désir exprimé par quelques ultra-libéraux de les voir réduites, la justice fiscale a rapidement occupé tout l’espace disponible. S’opposer au racket du Trésor public (Bercy, c’est la DZ Mafia plus les Cerfa) reviendrait donc à s’afficher en promoteur d’une injustice. Et mon fondement, c’est du KFC ?

Un piège au demeurant parfait, calqué sur celui des machinations antiraciste et antifasciste : à l’origine, des causes indiscutables, couronnées d’ailleurs de succès – qui peut citer un défenseur de la théorie des races de Gobineau, un partisan du retour de l’apartheid ou de l’esclavage ? Je connais en revanche de jeunes Blancs traités de « babtous » qui subiraient les affres de la justice s’ils s’avisaient à répliquer « Oh, calme-toi bamboula ». Se battre contre l’antiracisme, qui a muté en racisme antiblanc et antisémitisme pro-pal, ce n’est pourtant pas être raciste. S’insurger contre les milices fascistes des black blocs complaisamment qualifiées d’antifas, ce n’est pas souhaiter la survenue d’une dictature, mais précisément lutter contre celle que LFI et Mélenchon portent en eux. Le vocabulaire est ainsi devenu un champ de mines qui pave les bonnes intentions progressistes. Déconstruction, patriarcat, stéréotypes, genre, racisme systémique, décolonialisme, tout cela pour finir en non-mixité choisie – délicat synonyme de ségrégation raciale – quelle honte !

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Se pose toutefois la question de la méthode, puisque déminer le dictionnaire progressiste, c’est prendre le risque de sauter sur un mauvais jeu de maux. L’intelligence, sans que l’on puisse tout miser sur elle, viendra nous épauler – celle d’un Bock-Côté qui décrit l’État de Droit comme « une institutionnalisation assumée du progressisme ». L’humour – auquel le camp du bien semble allergique – peut également aider : « Vivre ensemble, il faut choisir », dit Renaud Camus. Et pourquoi pas le bras d’honneur ? Ce fut celui du trumpisme. À sa décharge, tenter de convaincre pendant des heures des tromblons iels aux cheveux bleus qu’il n’existe que deux sexes biologiques, ce que 99,9 % de l’humanité sait, relève de l’impossible. Leur concéder quelques dysphories de genre, statistiquement sans rapport avec l’épidémie psychiatrique de transitions, ne calmera pas ces fanatiques – des clowns dépositaires du seul privilège blanc restant, celui du suicide collectif.

Alors, oui, doigt et bras d’honneur. Les guiboles aussi s’il le faut.

Dictionnaire, piège à cons !

Quand le crime est une statistique…

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Quelles sont les limites de la responsabilité pénale? Cette question est soulevée de manière pressante par le cas d’un certain Samir T., meurtrier et violeur. Le billet justice de Philippe Bilger.


Loin de moi l’idée de chercher une quelconque vérité dans des propos attribués à Staline ; néanmoins, une formule qu’on lui prête — sans certitude quant à son authenticité — affirme qu’un mort relève de la tragédie, tandis que des milliers ne seraient plus qu’une statistique.

Sur le plan criminel, cette observation cynique peut trouver une traduction épouvantable. Un certain Samir T. avait tué une septuagénaire de 468 coups de couteau à Toulouse, le 1er janvier 2011. Il avait été déclaré pénalement irresponsable et était sorti de l’hôpital après quatorze années d’internement.

Il a été mis en examen, le 11 décembre 2025, avec trois autres hommes, pour un viol sur personne vulnérable, au début du mois (Sud Ouest).

Cette brève relation du parcours de Samir T. permet de mettre en lumière trois problèmes qui ne sont pas forcément compris par tous.

Le premier concerne l’irresponsabilité pénale du meurtrier, qui a porté un nombre hallucinant de coups de couteau : 468. Pour ma part, comme avocat général à la cour d’assises de Paris, je n’ai connu qu’une seule procédure comparable : une prostituée ayant tué son proxénète de 28 coups de couteau, celui-ci refusant de la laisser échapper à sa dépendance et à sa servitude. J’avais requis son acquittement et j’avais été suivi par le jury. J’avais soutenu que le nombre même de coups révélait une intention homicide à ce point éclatée et diluée qu’elle finissait, en quelque sorte, par disparaître.

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S’agissant du crime de Samir T. et de son irresponsabilité pénale, il a donné lieu à un échange passionnant et contradictoire, le 22 décembre, sur le plateau des Vraies Voix, à Sud Radio, entre Philippe David, qui dénonçait cette mise hors de cause psychiatrique, et moi-même, qui la validais. Sans me pousser du col, l’analyse psychologique à elle seule, ajoutée à la surabondance de violence, montrait qu’une telle frénésie faisait sortir son auteur de la criminalité ordinaire — caractérisée par un lien clair et identifiable entre le criminel et sa victime — pour la faire entrer dans le registre de la folie, où celle-ci disparaît en quelque sorte symboliquement, ne confrontant plus l’auteur qu’à lui-même et à son délire. Celui-ci le pousse alors, dans un aveuglement sans mesure ni limite, à dépasser l’atroce normalité qui rend la plupart des crimes odieusement logiques.

Les 468 coups de couteau révélaient, en effet, une furie déconnectée du réel, un abandon statistique au dérèglement de soi, comme si l’être avait déserté la raison pour entrer dans le territoire glaçant d’une cruauté qui ne jouissait que d’elle-même.

Cette personne aurait-elle dû sortir de son internement au bout de quatorze ans ? Ne nous dissimulons pas derrière une lucidité rétrospective que viendrait faussement éclairer le viol récent. Je ne doute pas qu’au moment où la décision de mettre fin à son hospitalisation a été prise, l’arbitrage entre le risque d’une telle libération et la conviction que la société n’en serait pas victime ait été pesé. Si Samir T. est condamné, cette seconde branche de l’alternative apparaîtra pour ce qu’elle était : une pure illusion et un humanisme dévastateur.

Enfin, on peut relever que l’irresponsabilité pénale constatée en janvier 2011 pourrait être apparemment compatible avec une responsabilité pénale, au moins relative, en décembre 2025. Les ombres qui, sur le plan criminel, obscurcissent parfois totalement un individu sont susceptibles de se dissiper. On n’est pas nécessairement criminel et fou à vie.

Pour le meilleur comme pour le tragique.

Histoire de couteaux

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Image d'illustration © FRED SCHEIBER/SIPA

Au lendemain de Noël, trois femmes ont été poignardées dans le métro parisien par un clandestin malien connu des services de police et faisant l’objet d’un OQTF. Le fait que cet homme, comme tant d’autres, ait choisi l’arme blanche est loin d’être anodin. Analyse de Charles Rojzman.


Trois femmes poignardées successivement dans le métro parisien. Trois corps attaqués dans un lieu banal, quotidien, supposé sûr. L’agresseur, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, circulait pourtant librement. Ce fait n’est pas une aberration. Il est un concentré de notre situation. Tout y est : la décision administrative non exécutée, la justice impuissante ou entravée, la violence ciblée, et, surtout, le message implicite envoyé à tous — celui d’un État qui édicte des règles qu’il n’applique plus.

Ce n’est pas un « fait divers ». C’est un signe. Un signe de la banalisation d’une violence devenue familière, acceptée, presque intégrée à notre horizon mental. L’irruption de la lame dans la chair ne provoque plus le choc moral qu’elle devrait susciter ; elle s’ajoute à une litanie. Comme si l’acier, prolongement immédiat de la main, avait retrouvé droit de cité dans nos espaces publics, et que la société s’était résignée à composer avec lui.

Le couteau n’est pas une arme comme les autres. Il est intime. Il impose la proximité, le face-à-face, parfois le regard. Il ne tue pas à distance : il humilie, il domine, il inscrit la violence dans le corps de l’autre. Il dit : je n’ai pas peur de la loi. Il dit aussi : je fais justice moi-même. À travers lui s’exprime un rapport au monde où la force prime sur la règle, où la contrainte immédiate l’emporte sur la médiation, où le conflit se résout par la domination et non par l’arbitrage.

Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Les femmes d’abord, perçues comme vulnérables, disponibles, symboles d’une liberté insupportable. Les Blancs ensuite, assimilés à une domination fantasmée, à une société honnie mais exploitée. Les Juifs enfin, figure ancienne et persistante de l’ennemi absolu, à la fois haï et obsédant, responsable imaginaire de tous les désordres. Cette haine n’est pas toujours formulée ; elle est souvent diffuse, incorporée, transmise par des récits idéologiques, religieux ou politiques. Mais elle oriente les gestes, elle désigne les corps.

Il existe, qu’on le veuille ou non, des univers culturels et idéologiques où la violence directe — et en particulier l’arme blanche — demeure un mode légitime de résolution des conflits. Non comme une pathologie marginale, mais comme un héritage transmis, intériorisé, parfois valorisé. Cela n’a rien à voir avec la race, notion vide, mais tout à voir avec des histoires, des socialisations, des rapports à l’honneur, à la virilité, à l’autorité. Dans ces cadres mentaux, la loi impersonnelle n’est pas vécue comme une protection commune, mais comme une contrainte étrangère, voire hostile.

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L’immigration de masse a importé ces rapports au conflit sans exiger leur transformation. Elle a superposé des normes incompatibles sans trancher. Elle a accueilli sans imposer le désapprentissage de la violence. Et, ce faisant, elle a installé sur le même territoire des conceptions antagonistes du droit, du corps, de la limite. Refuser de le dire par peur d’essentialiser, c’est s’interdire de comprendre ce qui se joue réellement.

Lorsque ces héritages rencontrent une justice défaillante, des décisions administratives non exécutées, des OQTF transformées en paperasse sans effet, le passage à l’acte devient rationnel. Une interdiction qui n’est pas appliquée n’est pas un compromis humaniste ; c’est un signal de faiblesse. Et toute faiblesse répétée devient une invitation. La loi cesse alors d’être une limite ; elle devient un décor.

Le plus grave n’est pas seulement la répétition des agressions, mais ce qu’elles produisent en profondeur. Une société qui apprend à se restreindre, à éviter, à contourner. Des femmes qui modifient leurs trajets. Des Juifs qui dissimulent leur identité. Des citoyens qui intègrent l’idée que l’espace public n’est plus pleinement protégé. La peur ne se manifeste pas par des paniques spectaculaires, mais par des adaptations silencieuses. Or une société qui s’adapte à la peur est déjà une société qui abdique.

Face à cela, l’État parle peu, ou mal. Il invoque la complexité juridique, les droits fondamentaux, les procédures. Il découpe les drames en catégories rassurantes : acte isolé, déséquilibre psychologique, contexte social. Il évite l’essentiel : reconnaître que l’autorité ne se proclame pas, elle s’exerce. Une justice qui ne protège plus les corps concrets au nom de principes abstraits finit par perdre toute légitimité.

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Le problème n’est donc pas seulement la violence, mais le refus obstiné de nommer sa source et ses conditions. En laissant coexister des décisions sans exécution, des haines sans nom, des normes incompatibles sans arbitrage, nous avons accepté une fragilisation durable de l’espace commun. Nous avons troqué la verticalité du droit pour l’horizontalité de la peur.

C’est ainsi que meurt une civilisation : non dans le fracas, mais dans l’acceptation résignée de sa propre vulnérabilité. Et nous continuons, par confort moral ou par lâcheté politique, à appeler cela le vivre-ensemble, alors qu’il ne s’agit plus que d’une cohabitation inquiète, déjà minée par l’idée que la force, un jour, pourrait redevenir l’ultime arbitre.

La société malade

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Brigitte Bardot (1934–2025) : une étoile libre, éternellement française

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Brigitte Bardot dans A coeur joie, 15/06/1967. ITV/Shutterstock/SIPA

D’abord, l’incarnation d’un mythe, avant d’être une femme libre, une immense actrice et enfin le défenseur des animaux, Brigitte Bardot n’a cessé d’aimer la France.


Naissance d’une insoumise

Brigitte Bardot naît à Paris le 28 septembre 1934, au sein d’une famille de la bourgeoisie catholique parisienne, attachée à l’ordre, aux convenances et à la discrétion. Rien, a priori, ne la destinait à devenir une figure de rupture. Et pourtant. Très tôt, elle transgresse les codes de ce milieu qui l’étouffe, non par provocation idéologique, mais par instinct vital. Elle choisit la danse, puis le mannequinat, le cinéma, la chanson — autant de territoires de liberté qui lui permettent d’échapper aux cadres assignés. Bardot ne revendique rien, ne théorise rien : elle vit. Bien avant le féminisme, auquel elle ne doit rien et qu’elle n’aimait guère, elle incarne une émancipation purement personnelle, fondée sur la volonté, le refus des compromis et une nature farouchement libre. Affranchie, naturelle, indomptable, elle ne demande pas la permission d’exister — elle existe, tout simplement.

L’apparition : naissance d’un mythe 

Avant d’être un mythe, Brigitte Bardot fut une apparition. Une évidence fulgurante qui, dès ses débuts, déplaça les lignes du cinéma français. Elle surgit au milieu des années 1950 avec Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), film-manifeste qui révèle une femme libre, instinctive, impossible à contenir. Le scandale est immense, la fascination immédiate. Bardot ne joue pas : elle existe, et cette existence même bouleverse l’écran. Elle poursuit ce chemin singulier avec La Femme et le Pantin de Julien Duvivier (1958), où son corps et son regard deviennent déjà des enjeux dramatiques, avant de surprendre profondément dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960). Film où elle impose une intensité grave, presque douloureuse, loin de toute frivolité, révélant une actrice capable de silence, de tension, de vertige intérieur. Avec Vie privée de Louis Malle (1962) puis Le Repos du guerrier de Roger Vadim (1962), Bardot explore la violence du désir, l’usure de l’amour, l’ennui comme horizon. Ces films fondateurs tracent déjà le portrait d’une femme en fuite, trop vivante pour les rôles qu’on voudrait lui assigner. Le mythe est en marche, mais la liberté, elle, est déjà là. 

Une liberté incarnée 

Brigitte Bardot, c’est la liberté incarnée, solaire, dérangeante pour certains, mais toujours assumée. Une femme qui n’a jamais vraiment joué à être une star : elle l’était, simplement, parce qu’elle échappait aux cadres, aux règles. Française avant tout, jusque dans ses silences, ses excès, son accent, sa manière d’aimer et de rompre. Bardot n’a jamais cherché à plaire au monde ; le monde s’est organisé autour d’elle. Son cinéma est à son image : sensuel, insolent, vivant. Des films populaires aux œuvres plus exigeantes, elle traverse les années 1950 et 1960 comme une évidence, imposant un nouveau regard sur la femme à l’écran. Elle n’est ni muse docile ni ingénue décorative. Elle regarde, elle choisit, elle s’ennuie parfois — et cet ennui devient une force.

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La chanson : une voix libre, un autre terrain de jeu

Parallèlement au cinéma, Brigitte Bardot mène une carrière de chanteuse qui prolonge cette même liberté. Sa voix, imparfaite, fragile, presque parlée, devient une signature. Elle chante comme elle vit : sans technique ostentatoire, mais avec une vérité désarmante. Sa rencontre artistique avec Serge Gainsbourg est décisive. Il écrit pour elle certaines de ses plus belles chansons, façonnant un répertoire à son image : sensuel, mélancolique, ironique. Initials B.B.Harley DavidsonBonnie and ClydeJe t’aime… moi non plus (version initiale), Comic Strip ou encore Contact inscrivent Bardot dans l’histoire de la chanson française. Avec Gainsbourg, elle n’interprète pas des rôles : elle impose une présence. Là encore, elle devance son époque, brouillant les frontières entre pop, provocation et poésie, sans jamais chercher à devenir chanteuse “professionnelle”. La musique est pour elle un espace de plus où respirer librement.

Le Mépris : Vérité à nu, le mythe devient éternel 

Et puis il y a Le Mépris (1963), l’un des plus beaux films français de l’histoire du cinéma. Un chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, froid et brûlant à la fois. Bardot y est sublime, mais surtout juste. Son corps, que la production voulait exposer, devient sous la caméra de Godard un territoire fragile, presque tragique. Face à Michel Piccoli, elle incarne le désamour qui s’installe, l’incompréhension qui ronge, la distance qui ne se comble plus. Chaque regard compte. Chaque silence pèse. Bardot ne joue pas la rupture : elle la vit, à l’écran, avec une modernité saisissante.

Dans Le Mépris, elle cesse d’être un mythe pour devenir une femme — et c’est précisément là que le mythe devient éternel. Bardot y touche à quelque chose de rare : la vérité nue, sans effet, sans posture. Un moment de cinéma pur, suspendu, qui continue de nous regarder, des décennies plus tard.

Le combat des animaux : une forme de courage 

Bien loin d’être une icône figée dans l’histoire du cinéma, Brigitte Bardot avait choisi un combat, plus silencieux et plus radical : celui des animaux. En se retirant des plateaux, elle n’a pas disparu du monde, elle a déplacé sa colère et sa tendresse. La défense des plus faibles est devenue son langage. Contre la cruauté, l’indifférence, l’hypocrisie, elle s’est dressée sans calcul, sans nuance, mais toujours avec une sincérité brute. Les animaux furent son refuge et sa cause, peut-être parce qu’ils ne trahissent pas, ne jugent pas, n’exigent pas de masque. À travers eux, Bardot a poursuivi sa quête de liberté, loin des projecteurs, mais au cœur du réel.

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La disparition d’une époque

Et puis, ce dimanche 28 décembre, Brigitte Bardot s’est éteinte à l’âge de 91 ans. Avec elle disparaît bien plus qu’une actrice : une époque, une vibration, une manière d’être au monde. Sa mort referme un chapitre essentiel du cinéma français et de l’imaginaire collectif. Elle laisse derrière elle des films, des images, des silences inoubliables — et cette présence unique qui traversait l’écran comme une évidence. Bardot n’a jamais vieilli dans le regard du public : elle demeure cette femme libre, insaisissable, qui a refusé les compromis jusqu’au bout.

Éternellement française

Enfin, il serait impossible de parler de Brigitte Bardot sans évoquer son amour viscéral de la Nation française. Un amour frontal, parfois rugueux, mais profondément enraciné. Elle aimait la France comme on aime un paysage, une langue, une mémoire. Sans détour, sans prudence, fidèle à elle-même. Bardot aura vécu et parlé en Française libre, attachée à son pays comme à une part d’elle-même. Et c’est sans doute ainsi qu’elle restera : une figure indocile, passionnée, éternellement française.

Colette Cléo

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Cléo Sénia dans Music-hall Colette, Capture d'écran de la chaîne YouTube de la Comédie de Picardie. https://www.youtube.com/watch?v=XB1w9tTXb5g

A la Comédie de Picardie, à Amiens, un « seul en scène » de Cléo Sénia fait revivre Colette, non seulement le grand écrivain mais aussi l’artiste de music-hall. Evocation enivrante d’une époque où érotisme et féminisme n’étaient pas incompatibles.


« Je n’ai rien fait ! C’est elle ! », eussé-je pu dire, il y a peu, en sortant de la Comédie de Picardie d’Amiens où venait d’être donné le spectacle Music-hall Colette, librement inspiré de la vie de cette dernière, écrit par Cléo Sénia, Alexandre Zambeaux et Léna Bréban. Je n’avais rien fait ; c’était elle, la Sauvageonne, qui avait choisi d’assister à ce seul en scène de Cléo Sénia. Ni elle, ni moi ne l’avons regretté. Bien au contraire ; nous nous sommes même régalés. C’est vrai qu’elle a du nez, ma Sauvageonne. Ça lui permet de débusquer de remarquables créations. Colette, ma chérie n’est pas la seule à le savoir, est l’un de nos meilleurs écrivains français. Un style de haute tenue ; un sens inouï de l’observation lesté d’une imagination débridée qui procure à ses textes un parfum unique et fort agréable. Comment ne pas se souvenir de Claudine, de Dialogues de bêtes et surtout, surtout, du Blé en herbe ? Parfum de soufre et de scandale aussi. Ce n’est certainement pas ce qui eût pu effaroucher la Sauvageonne et la contrarier dans ses choix. Moi non plus ; bien au contraire. 

Car la talentueuse Cléo Sénia n’a pas souhaité dresser de Colette un portrait aseptisé, polissé, voire policé. Avec gourmandise et espièglerie, elle nous raconte la liberté de Colette, scrute sa vie dite scandaleuse de la Belle époque, dit tout de ses relations avec Willy, son imposant mentor, avec la marquise Mathilde de Morny, dite « Missy ». Amours saphiques, ébats à trois… Le seul en scène de la sémillante Cléo ne cache rien. Elle s’effeuille, dialogue avec elle-même grâce à la double narration en miroir, car c’est aussi, en filigrane, son propre portrait que nous donne à voir Mlle Sénia. (J’ai adoré les jeux de miroirs ; la comédienne, sur scène, répond à son double – ou à Colette, on ne sait plus très bien – rigole, s’impatiente, trépigne, s’adonne à des colères de filles, tente de lui couper le sifflet quand le charmant reflet devient trop bavard ou trop indiscret. C’est carrément délicieux, terriblement féminin). 

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Pas étonnant que ma Sauvageonne eût adoré. Cléo Sénia s’adonne aussi à des séances de balançoire à faire rougir ses sombres bas résille et rosir son adorable petite culotte si pâle. C’est sexy en diable, drôle, impertinent, sensuel à souhait. Les extraits des œuvres de Colette sont judicieusement choisis ; ils proviennent des romans, des nouvelles, des articles, des citations, et en particulier des saynètes et autres numéros de l’époque du music-hall quand elle se produisait, en 1907, sur la scène du Moulin Rouge, à la faveur d’une pantomime nommée Rêve d’Egypte. Le préfet de police menacera le fameux cabaret de fermeture car Colette et son amant-maîtresse Missy, alias la marquise de Morny, échangeaient sur les planches un langoureux baiser. Pourtant, cela devait être tellement mignon. Bravo à Cléo Sénia et à son spectacle de nous avoir fait goûter, pendant une heure quinze, à cette liberté-là. Elle a le parfum d’un féminisme exquis qu’on aimerait tant savourer aujourd’hui, loin, si loin, de celui qui nous impose l’écriture inclusive, la guerre hommes-femmes, et autres injonctions frigides. Colette n’eût pas aimé qu’on l’appelât écrivaine, ce mot si laid et si négatif. Oui, Colette, quel grand écrivain ! Et Cléo Sénia, quelle grande comédienne !

Amiens, le mardi 23 décembre 2025.

Les Ombres des Mohicans

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Je suis picard mais je me soigne

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Dino Buzzati : un balcon sur les Dolomites

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Dans les Dolomites, une skieuse s'entraîne pour les JO d'Hiver de 2026 à Milan Cortina, le 17 janvier 2025. Alessandro Trovati/AP/SIPA.

L’écrivain italien (1906-1972), mondialement célèbre depuis la publication du Désert des Tartares en 1940, était né aux portes des Dolomites dans la province de Belluno en Vénétie. Alpiniste chevronné, il a beaucoup écrit sur ses montagnes et la passion des sommets. Il a même couvert les Jeux Olympiques d’Innsbruck en 1964 pour le compte du Corriere della Serra. Arthaud vient de réunir ses articles et chroniques sous le titre Nouvelles des cimes.


Dans un peu plus d’un mois, à partir du 6 février, débuteront les Jeux Olympiques d’Hiver de Milan-Cortina, soixante-dix ans après ceux de Cortina d’Ampezzo en 1956. Un homme, un écrivain de haute altitude, éperon rocheux de la littérature italienne pourrait bien être notre guide afin d’appréhender ses Dolomites qui furent classées au patrimoine de l’Unesco en 2009. L’olympisme ne lui était pas étranger puisqu’en 1964, le quotidien milanais Corriere della Serra l’a mandaté pour suivre les Jeux d’Innsbruck qui virent le triomphe des sœurs Goitschel, Christine et Marielle, en Slalom et en Slalom géant. « Elles ont des visages sains et sympathiques. Elles pleuraient, riaient et pleuraient encore : c’était le plus beau moment de leur vie », écrivait-il dans sa chronique du 2 février 1964. Facétieux et sensible aux mirages des montagnes, Buzzati expliquait que l’esprit d’Olympie était une grâce fugace qui, parfois, n’arrive jamais. On l’attend longtemps et elle ne vient pas. Cet esprit n’était visiblement pas palpable lors de la cérémonie d’ouverture d’Innsbruck, « il est une sorte de Puck, un elfe gracieux et insouciant qui a besoin de bonheur et de pain ». Certains Jeux peuvent très bien se dérouler, dans une organisation parfaitement maitrisée et huilée, le public et les athlètes satisfaits, mais, en l’absence de cet esprit, la fête est entachée. Il manque l’étincelle. Cet esprit se matérialise par un signe du destin, signe végétal, minéral, apparitions éclairs d’un animal sur une piste, coup de pouce céleste sur les skis d’un champion en détresse. Un esprit aléatoire et taquin qui rend les compétitions plus légères et perméables à la poésie de l’instant. Cet esprit vif se transforme en permanence. 

En Autriche, tout le monde l’attendait donc, anxieux et prisonnier, car il se ne se révéla pas dans les rues d’Innsbruck, « boueuses et plutôt tristes ». Et puis, par magie, on le vit « dans les endroits les plus disparates ». Il prit notamment la forme de « serpents de lumière sur la patinoire, pour la course de 500 mètres en patin ». Dès son adolescence, Buzzati a été aspiré par ses Dolomites, à la fois si familières et mystérieuses.  Avant de grimper, il avait déjà tout lu sur le sujet et fit sa première ascension avec un guide à l’âge de 15 ans. « La montagne était déjà entrée en moi comme une obsession amoureuse », avoue-t-il. Il voulait « appartenir à ce monde ». Il appréciait le langage technique, l’audace et le panache de ces découvreurs de parois. Il devint un excellent spécialiste de la discipline et il côtoya les meilleurs grimpeurs italiens tout au long de sa vie, inspirant leur respect. Buzzati raconte cet âge d’or, qu’il situe entre les années 1925 et 1935, où tous les sommets allaient tomber, les uns derrière les autres, que rien ne résisterait au pouvoir d’ascension des hommes. Les cimes « les plus diaboliques » allaient abdiquer. Nous entrions alors dans la quête des hauteurs impossibles et inimaginables. « Et même si vous parvenez à trouver un bastion ou une arête encore intacts, en supposant qu’ils aient le moindre intérêt pour l’alpinisme, vous pouvez être sûr que tôt ou tard, eux aussi capituleront. Un jour ou l’autre, des hommes grimperont là-haut comme des araignées », concède-t-il avec un brin de regret.

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Car l’adolescent qui jalousait jadis et enviait ces « hors-la-loi », ceux pratiquant l’alpinisme sans guide, en vieillissant, avait changé de regard sur l’appropriation des montagnes. Il conservait en mémoire, non pas les accès les plus difficiles, mais plutôt une communion avec la nature. Dans ses articles, il se fait le défenseur d’une certaine virginité. N’avait-il pas été, lui un « égoïste » ? « Même les montagnes s’usent, comme toutes les belles choses de la vie. Même un tableau, une musique, un chef d’œuvre de la littérature, si nous le voyons, l’écoutons, le lisons tous les jours de l’année, viendra un moment où il ne nous dira plus rien ; une trop grande connaissance, à un moment donné, les anéantit » conclue-t-il. Lire le Buzzati des Dolomites, c’est faire une cure de sagesse à l’approche de l’hiver, c’est ne pas oublier les gnomes errants et le télémark des origines, c’est prendre la montagne, non pas comme un territoire acquis, un espace de jeu ou la validation d’une quelconque performance, mais comme le rocher de l’Humanité.

Dino Buzzati, Nouvelles des cimes. Montées, descentes et courses olympiques. Traduit de l’italien par Delphine Gachet, Arthaud, 2025, 337pp, 22,00€.

Il s’agit du deuxième tome des Nouvelles des cimes. Voici le premier :

Nouvelles des cimes

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Le cas Jablonka ; ou quand la révolution woke mange ses propres enfants

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Ivan Jablonka a obtenu le prix Médicis en 2016 pour "La Fin des hommes" © LEWIS JOLY/SIPA Numéro de reportage : 00779376_000006.

Au cours de ses publications et interventions médiatiques, l’historien qui s’auto-proclame féministe et ennemi du patriarcat s’est évertué à reproduire la bouillie répétitive et décérébrée du discours woke. Sans même réussir à plaire à son public cible. Analyse de l’oeuvre d’un « être-à-pénis » apparemment incapable de se débarrasser de son privilège masculin.


Dans un article récent paru dans ces colonnes, Antoine Desjardins nous a narré les dernières mésaventures de l’historien et écrivain Ivan Jablonka, l’autoproclamé farouche allié des femmes prêt à tout pour les soutenir, y compris, semble-t-il, à plagier grossièrement les écrits névrotiques de l’une d’entre elles. Pour quelqu’un qui se targue de valoriser la gent féminine, ça la fiche mal. Malheureusement pour lui, ce n’est pas la première fois que cet auteur tout ce qu’il y a de plus woke est la cible de celles qu’il entend pourtant défendre bec et ongles. Souvenez-vous…

En 2019, après avoir ingurgité toute la soupe féministe d’obédience rousseauiste (tendance Sandrine, pas Jean-Jacques), Ivan Jablonka la régurgitait sous la forme d’un livre au titre éloquent : Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités. Résumons l’ouvrage en question : selon l’auteur, les hommes dominent les femmes depuis la nuit des temps (scoop : « Déjà, autour de -20 000 et de -10 000, les femmes enfantent et les hommes chassent ») ; ça a persisté comme ça jusqu’à nos jours car « toutes les statistiques montrent que les tâches ménagères ainsi que la charge mentale incombent encore aux femmes dans la plupart des pays » ; ce patriarcat ancestral « sous-pensé » serait passé sous les radars contemporains car « les programmes scolaires n’en parlent pas » ; les hommes sont sournois et malins, la preuve : la « masculinité » a pu dominer en exhibant vigueur et courage mais aussi « en intégrant une ambiguïté féminine », c’est « cette plasticité qui permet cette incroyable longévité, millénaire après millénaire ».

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L’auteur ayant définitivement chaussé ses lunettes idéologiques, il distingue des « points aveugles » un peu partout : « Les femmes demeurent aujourd’hui un point aveugle de la démocratie », dira-t-il sur France Inter« Les masculinités sont un point aveugle de l’histoire, de la philosophie et de la morale », écrira-t-il dans Télérama. Sa vue perdant toutefois de son acuité au fur et à mesure que sa pensée s’égarera dans la fumée de sa propre conception, Jablonka provoquera un journaliste en lui intimant l’ordre de citer, s’il le peut, « un auteur classique qui a pensé le masculin, hormis pour dire que c’est un modèle à imiter ! » Il poussera en outre la drôlerie jusqu’à laisser penser qu’il surpasse Aristote et Rousseau (Jean-Jacques, pas Sandrine) qui, selon lui, « sont passés à côté d’une question aussi importante que la justice de genre »

En plus d’ignorer ses propres limites, M. Jablonka ne sait rien ou ne veut rien savoir des « figures du masculin », pour parler comme lui, que recèle la littérature classique, cette exploratrice des profondeurs humaines, figures qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, des « modèles à imiter ». Il feint d’ignorer l’existence des hommes que la littérature a décrits sous les lumières les plus cruelles, les plus sordides, les plus sombres, l’incommensurable foule d’hommes fourbes, manipulateurs, crétins, amourachés, paresseux, débiles, égoïstes, hommes de cette humanité que M. Jablonka passe sous silence, hommes cruels de cette partie de l’humanité cruelle, hommes bêtes de cette partie de l’humanité bête, hommes fous de cette partie de l’humanité folle, mais aussi hommes sublimes de cette partie de l’humanité sublime, loin des stéréotypes dessinés vulgairement et paradoxalement par tous ceux qui disent lutter contre les stéréotypes et réduisent pourtant le « masculin » à une culture de vestiaire, à la violence et l’agressivité, à des porcs, à des dominants

Comme ses congénères wokes, M. Jablonka veut du simple, du binaire, du systématique. Il veut aussi, impitoyable époque de délation, des coupables en pagaille, des procès anachroniques, des renversements dans l’air du temps. Il dénonce donc en vrac l’homophobie, le racisme, le patriarcat et… la masculinité. L’auteur de la pénible et narcissique plainte autobiographique intitulée Un garçon comme vous et moi (Éditions du Seuil, 2022) demande aux hommes de « remettre en cause leurs prérogatives et leur aristocratie de genre ». Sur France Inter, il réclame une « nuit du 4 août où les hommes renonceraient à leurs privilèges » et regrette que le mot « patriarcat » soit aussi peu employé. Sans doute M. Jablonka est-il resté cloîtré chez lui, enfermé dans son bureau à réfléchir puissamment à la « masculinité toxique », à déborder d’idées nouvelles pour « dérégler le patriarcat », et n’a-t-il pas pris le temps de suivre l’actualité – car jamais le mot « patriarcat » n’a été employé avec autant d’allant que cette dernière décennie, en particulier dans toutes les parties du globe où le patriarcat n’est plus, et depuis un moment déjà, qu’un macchabée. Il en va ainsi de certaines choses qui ont disparu et que seul rappelle au bon souvenir le mot lui-même et seulement lui. C’est donc à un combat sans grand risque que se livre M. Jablonka en fichant des coups de pied dans un cadavre. Il n’est pas le seul. Les féministes les plus paresseuses et les plus opportunistes se glorifient de cette bataille gagnée d’avance – en prenant soin de ne pas évoquer un autre patriarcat, un patriarcat d’importation, pourrait-on dire, autrement plus vivace et redoutable que celui qu’elles dénoncent et qui prend de plus en plus ses aises dans notre pays. 

Quoi qu’il en soit, par les temps qui courent, vouloir dénoncer la masculinité toxique et flatter les combats féministes lorsqu’on est un homme peut s’avérer risqué. Mme Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité (sic) à l’université de Reims, l’a rappelé à M. Jablonka juste après la parution de Des hommes justes, dans un réjouissant article paru dans Libération : « Ivan Jablonka retrace une histoire du patriarcat et de l’émancipation féminine en faisant peu ou pas référence aux travaux des femmes qui ont pensé et analysé la domination masculine ». La philosophe n’a pas accusé l’auteur de plagiat mais a refermé son livre en pleurs, indignée et « stupéfaite devant la superficialité de l’analyse et le mépris dans lequel sont tenues les autrices qui ont pensé la domination patriarcale ». Florilège des griefs que Dame Froidevaux-Metterie adressait alors au Sieur Jablonka : il ne citait pas suffisamment les travaux des femmes féministes et ne proposait de soi-disant nouveaux concepts que pour faire le malin et se distinguer des travaux écrits par des femmes ; il établissait une nouvelle hiérarchie qui laissait accroire que le penseur de la masculinité qu’il prétendait être voyait mieux et plus loin que les penseuses féministes qu’il ignorait ou minorait ; il osait prétendre que les représentantes du féminisme ne sont pas toujours d’accord entre elles ; il ne parlait passuffisamment du féminisme radical et des études de genre et n’évoquait que superficiellement le féminisme intersectionnel. Un vrai travail de gougnafier mâle, voilà ce qu’a pensé notre chargée de mission égalité-diversité-fessée du bouquin de M. Jablonka. Un dernier coup de règle sur les doigts du paltoquet en guise de conclusion : « On aurait apprécié qu’il pense la révolution féministe comme un projet au sein duquel les hommes ont, certes, une place à tenir, mais certainement pas celle de pionniers ». Ouille ! 

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Pionnier, il semblerait donc qu’Ivan Jablonka ne l’ait pas été non plus en utilisant le concept, au demeurant stupide, de « culture du féminicide » (voir son livre, La Culture du féminicide, Éditions du Seuil, 2025). « Ivan Jablonka, auteur deHommes justes, est un homme injuste, en raison de sa condition de privilégié en tant qu’homme blanc et européen, par rapport au travail universitaire et à la production intellectuelle d’une femme noire latino-américaine », a baragouiné sur X, en charabia woke, Esther Pineda G. Cette « chercheuse » vénézuélienne reproche à M. Jablonka d’avoir plagié son travail et de lui avoir piqué l’idée de « culture du féminicide ». Comme nombre de ces êtres médiocres ayant suivi un cursus sociologique empreint de wokisme, cette dame fait feu de tout bois pour tenter d’élargir son auditoire – son féminisme radical et son antiracisme de circonstance ne sont en réalité que des poses opportunistes, le moyen d’atteindre une position avantageuse dans les milieux culturels ou universitaires sans se fouler le tempérament. 

Il semblerait bien qu’aucun pays ne soit à l’abri de ce genre d’énergumènes. En France, on ne compte plus les adeptes de la religion woke et de ses ramifications écologistes et féministes s’appropriant les misérables « concepts » progressistes qui engorgent le système médiatico-universitaire. Chacun espère bien entendu une invitation sur France Culture ou une publicité dans Le Monde ou Télérama lors de la parution d’un énième opuscule dérisoire sur tel ou tel sujet progressisteéculé, usé jusqu’à la corde, flétri d’avoir déjà tant servi. Après la culture du viol, le privilège blanc et l’hégémonie hétéronormative, voici venu le temps de la culture du féminicide que M. Jablonka appelle également idéologie gynocidaire. Plagiat, pas plagiat ? Plagiat, évidemment – mais plagiat de plagiat, car du néo-féminisme au racialisme, de la théorie du genre à l’écologisme, les essais wokes se plagient mutuellement et se ressemblent tous : mêmes notions déconstructivistes, même langue cachectique, mêmes obsessions anti-occidentales, mêmes larmoiements victimaires, mêmes références remâchées, mêmes slogans anémiés, mêmes platitudes intellectuelles, mêmes tripatouillages conceptuels, bref, même bouillie informe et répétitive sans aucune once d’intelligence ou d’originalité. 

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Pour surnager durablement à la surface de cette soupe et en tirer tous les bénéfices escomptés, il manque à M. Jablonka, malgré de notables efforts pour s’en approcher le plus possible, la médiocrité intellectuelle, la négligence littéraire et la bêtise intrinsèque d’une Mona Chollet, par exemple. De plus, malgré ses dénégations, il reste, aux yeux des féministes radicales, un « mâle », c’est-à-dire un objet de détestation : « Quand on est féministe, on est nécessairement misandre », affirme Mme Froidevaux-Metterie dans Le Monde (25 mai 2025). Le destin de cet indéfectible allié du néo-féminisme, de ce repenti du « système masculiniste », de cet « être-à-pénis devenu puissant socialement », ainsi qu’il se définit lui-même, est dès lors tout tracé. La révolution woke, comme toute révolution, mangera jusqu’au dernier de ses enfants avant de sombrer dans l’indifférence puis dans l’oubli. De l’inconsistant et rachitique Ivan Jablonka, elle ne fera qu’une bouchée. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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La grande imposture de la neutralité juridique

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DR.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’une prétendue « neutralité » du droit. Critiquer la décision d’un juge reviendrait à mettre en cause l’Etat de droit. Pourtant, le droit n’est jamais complètement séparable du domaine politique. Il est temps de dénoncer une fiction qui ne fait que servir une certaine volonté de pouvoir. Tribune.


Il y a, dans le débat public contemporain, une imposture intellectuelle devenue quasi hégémonique : celle qui consiste à présenter le droit comme un ordre neutre, autonome, techniquement rationnel, étranger aux conflits politiques et aux choix de civilisation. Cette fiction, répétée à l’envi, n’a rien d’innocent. Elle sert à disqualifier toute contestation, à délégitimer toute critique, à neutraliser le politique au profit d’une morale déguisée en norme juridique.

La polémique récente autour de la possibilité même de critiquer les juges en est une illustration parfaite. À peine ose-t-on interroger certaines décisions, certaines orientations jurisprudentielles, certains glissements interprétatifs, que l’on se voit opposer l’argument-massue : l’« État de droit ». Comme si critiquer une institution revenait à vouloir la détruire. Comme si discuter le droit équivalait à le nier. Comme si, enfin, le droit existait en dehors de toute vision du monde.

Ce réflexe pavlovien révèle moins un attachement sincère à l’État de droit qu’une volonté de sanctuariser un certain ordre normatif, déjà largement politisé, mais soustrait au débat démocratique.

Le droit n’est pas neutre : il est décidé

Il faut partir d’un constat simple, presque trivial : le droit est produit par des décisions politiques. La loi ne naît pas d’un raisonnement abstrait, mais d’un processus législatif traversé par des rapports de force, des convictions idéologiques, des compromis, parfois des renoncements. Le Parlement ne découvre pas la norme : il la choisit.

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Prétendre que le droit serait apolitique, c’est donc nier son origine même. L’article 34 de la Constitution confie au législateur le soin de fixer les règles relatives aux libertés publiques, aux droits civiques, à l’organisation sociale. Ces choix engagent une certaine conception de l’homme, de la société, de l’ordre. Ils ne sont ni mécaniques ni neutres. Ils sont politiques ou ils ne sont rien.

Mais la supercherie va plus loin. Une fois la loi adoptée, certains feignent de croire qu’elle se détacherait miraculeusement de toute finalité politique pour entrer dans une sphère purement juridique, gouvernée par une rationalité autonome. Or c’est précisément à ce moment que la bataille politique se déplace — non plus au stade de la décision, mais à celui de l’interprétation.

Carl Schmitt : la décision contre la fable normative

Carl Schmitt l’avait formulé sans détour dans Théologie politique (1922) : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Derrière la norme, il y a toujours une décision. Derrière la règle, une autorité. Derrière la neutralité proclamée, une volonté.

Dans La notion de politique (1932), Schmitt démonte l’illusion libérale selon laquelle les sociétés modernes pourraient se gouverner par la simple administration de normes. Le politique ne disparaît jamais ; il se dissimule. Ceux qui prétendent l’abolir ne font que le déplacer — souvent vers des instances moins visibles, moins responsables, moins contrôlables.

La prétendue neutralité juridique est donc une arme. Elle permet de faire passer des choix substantiels — anthropologiques, moraux, culturels — pour de simples applications techniques du droit. Elle permet surtout d’interdire la contestation : puisque la norme serait neutre, celui qui la critique devient suspect.

Julien Freund : le politique ne se dissout pas dans le juridique

Julien Freund, dans L’Essence du politique (1965), a poursuivi ce travail de démystification. Pour lui, le politique est une dimension irréductible de la vie collective, fondée sur le conflit, la décision et l’autorité. Chercher à l’évacuer, c’est non seulement illusoire, mais dangereux.

Le droit, chez Freund, n’est pas une sphère autonome : il est une cristallisation du politique. Il formalise, stabilise, encadre des rapports de force préexistants. Le présenter comme un ordre purement normatif revient à priver les citoyens de la compréhension réelle des mécanismes de pouvoir qui les gouvernent.

C’est précisément ce que font aujourd’hui certains juristes, magistrats, universitaires ou militants : ils invoquent le droit contre le politique, alors qu’ils ne font que substituer leur politique à celle du peuple, sans jamais la nommer.

Leo Strauss : la fuite devant les fins

Leo Strauss, dans Droit naturel et Histoire (1953), a montré comment la modernité a progressivement renoncé à interroger les fins de l’action politique pour se réfugier dans le culte des procédures. On ne discute plus du bien commun ; on administre des droits. On ne tranche plus ; on applique.

Mais cette neutralisation est un leurre. Derrière chaque droit affirmé se cache une hiérarchie implicite des valeurs. Derrière chaque interprétation progressiste, une vision particulière de l’homme et de la société. Refuser d’en débattre ouvertement, c’est transformer la morale dominante en droit positif, sans passer par le filtre démocratique.

Carbonnier et Villey : le droit hors-sol

Même en droit français, cette illusion de neutralité a été dénoncée. Jean Carbonnier, dans Flexible droit : pour une sociologie du droit sans rigueur (10e édition, 2001), rappelait que le droit est un phénomène social, historiquement situé, profondément dépendant des mœurs et des équilibres collectifs. Le figer dans une prétendue pureté normative, c’est l’exposer à l’abstraction et à l’idéologie.

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Michel Villey, dans La formation de la pensée juridique moderne (1975), allait plus loin encore : il dénonçait la rupture moderne entre le droit et la philosophie, entre la norme et la finalité. Le droit contemporain, coupé de toute réflexion sur le juste, devient un instrument docile, prêt à accueillir n’importe quel contenu pourvu qu’il soit formulé juridiquement.

La neutralité comme stratégie de domination

C’est ici que la critique doit être frontale. La dépolitisation du droit n’est pas une erreur intellectuelle ; c’est une stratégie de pouvoir. En prétendant que le droit serait neutre, on empêche toute contestation légitime. On transforme le débat politique en faute morale. On pathologise le désaccord.

Cette stratégie bénéficie toujours aux mêmes : à ceux dont la vision du monde est déjà dominante dans les institutions. Sous couvert de neutralité, on impose des normes culturelles, sociales, parfois anthropologiques, qui relèvent d’un progressisme militant — mais jamais assumé comme tel.

Critiquer cette dérive, ce n’est pas attaquer l’État de droit. C’est refuser qu’il devienne une religion civile, dotée de ses dogmes, de ses clercs et de ses excommunications.

Nommer le politique pour sauver le débat

Le droit est indispensable. Les libertés publiques sont précieuses. Mais elles ne sont ni auto-fondatrices ni auto-justificatrices. Elles n’existent que parce qu’une communauté politique les a voulues, définies, limitées, hiérarchisées.

Refuser de reconnaître cette évidence, c’est livrer le droit à ceux qui savent le manier sans jamais le discuter. C’est transformer la démocratie en procédure et le citoyen en justiciable permanent.

Il est temps de déchirer le voile. Le droit est politique. Ceux qui prétendent le contraire font de la politique — mais sans en assumer la responsabilité. Voilà la supercherie. Et voilà pourquoi elle doit être dénoncée.

La Notion de politique - Théorie du partisan

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Droit et passion du droit: Sous la Vᵉ République

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La formation de la pensée juridique moderne

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Divines fragrances

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Le Cantique des cantiques, 01/05/2021. Pascal Deloche/Godong/SIPA

Il existe des liens étonnants entre les textes bibliques, la kabbale et la parfumerie. Marie-Hélène Verdier nous initie à un monde où les textes sacrés, les plantes et les senteurs se conjuguent.


Y a-t-il un secret de parfumeur dans le Cantique des Cantiques, ce grand chant d’amour au cœur de la Bible datant de trois mille ans, attribué au Roi Salomon, qui fait dialoguer deux fiancés, dans un jardin foisonnant de fleurs et de fruits ? Les traditions juive et chrétienne y ont vu également le dialogue entre Dieu et l’homme. Saint Jérôme avait traduit le texte. Les éditions Les Murmurations en donnent une traduction nouvelle et illustrée. Un parfumeur, un parfum. 

Tout parfum est une alchimie des sens, du cœur et de l’âme. Ne parle-t-on pas de « notes de tête », « de cœur », « de fond » ? D’accords et de dissonance, de gamme et de déclinaison ? De mémoire olfactive, cette capacité du cerveau à conserver le souvenir d’odeurs perçues antérieurement ? On comprend dès lors l’attirance que représente un texte sacré comme le Cantique évoquant les lys, le cinnamone, le nard, le baume, les fleurs de vigne, le cèdre et la grenade. C’est, en tout cas, dans cette quête d’un parfum caché ou perdu, que les routes d’un mathématicien, d’un parfumeur, et d’un rabbin se sont un jour croisées à Monaco, Paris pour se retrouver à Jérusalem.

Laurent Derobert, mathématicien et artiste, est un connaisseur. Il avait déjà collecté les graines des 88 plantes du jardin de Jean Giono à Manosque et celles du jardin du mathématicien de génie, Alexandre Grothendieck. Embarquant sur un voilier, il était allé sur les traces d’Ulysse récolter les graines de toutes les plantes de L’Odyssée et en avait rapporté un herbier de 40 graines. Au retour, sachant que lire c’est aussi récolter et que les plantes correspondent souvent à un savoir très précis, il fit appel à un parfumeur franco-libanais, Alexandre Helwani, pour composer, à partir de son herbier homérique, un parfum de prix. Ainsi naquit, en 2023, le parfum, PERSONNE, distribué par la maison new-yorkaise Iconofly qui connut un franc succès. 

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Pendant ce temps, l’École Biblique de Jérusalem avait donné, pour son programme de recherche, une traduction en français moderne, du Livre de Salomon, accompagné d’illustrations de sœur Marie-Reine Fournier, avec la liste des plantes qui s’y trouventListe qui arriva à la connaissance d’Alexandre Helwani. Ce fut une révélation pour le parfumeur qui vit dans ce poème une sorte de grimoire. Et qui sait, la formule d’un parfum perdu ? La chose, alors, se corsa, si l’on peut dire, quand Laurent Derobert découvrit, à Paris, une édition commentée du Cantique des Cantiques faite par un rabbin, Marc-Alain Ouaknin, aux éditions Diane de Selliers, lequel avançait l’hypothèse que ce chant d’amour alterné pouvait garder en mémoire le parfum du temple de Salomon, premier temple de Jérusalem, détruit en 587, par Nabuchodonsor. Et la lumière fut ! 

La méthode du rabbin était simple : celle de la guématrie ou gematria, forme d’exégèse propre à la Bible hébraïque, reposant sur des calculs numériques et des correspondances dont on laisse au lecteur le soin de découvrir les détails sur la toile. Ne restait plus qu’à retrouver les composantes des fleurs. Traque serrée ! Le résultat fut à la hauteur de l’ambition : la formule finale compte 68 ingrédients dûment collectés.

C’est ainsi que naquit la fragrance, Pardèsqui veut dire « verger » en hébreu, sigle PRDS des quatre niveaux de lecture de l’Écriture dans la tradition kabbalistique. Parfum de luxe mais sans excès, le premier tirage de 300 flacons contenant les trois matières les plus précieuses – baume de Galaad, encens de Socotra, spikenard turquoise du Bhoutan – fut épuisé aussitôt. Mais que les lecteurs se rassurent : une nouvelle édition est prévue pour après Noël.

La leçon de cette quête merveilleuse ? Un gain de parfumerie pour tous, assurément. Une soif scientifique satisfaite. Un bonheur de lecture. Une quête esthétique. Un bonheur ésotérique. En 2024, les éditions Les Murmurations – ce mot désigne les nuées organisées d’oiseaux en vol, aux configurations mystérieusement réglées – ont publié Chant des fleurs et Fleurs du chant avec ses illustrations scientifiques. Cette traduction, la première en français moderne, de la version latine, élaborée à partir de textes hébreux et grecs, « restitue la polyphonie de ce chant érotique et mystique » qui a nourri tant de chefs-d’œuvre en littérature et en peinture, sans qu’aucune explication vienne alourdir un texte souvent énigmatique.

Tout cela arriva grâce à la coordination éclairée du frère Olivier-Thomas Venard, lequel a la haute main sur la grande entreprise exégétique des temps modernes, sur le web, qu’est « La Bible en ses Traditions », qui fait converger exégèse, art, histoire, liturgie, philosophie. De ce dominicain qui vit à Jérusalem depuis 25 ans, j’aimerais recommander le dernier livre Il nous reste la foi, paru aux éditions Grasset, pour l’amour et la poésie qu’il contient. 

Il nous reste la foi

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La logique du Mal

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Capture d'écran de la bande annonce (YouTube) D.R.

Si le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa est surtout connu pour ses documentaires historiques, il a à son crédit un certain nombre de long-métrages de fiction. La dernière en date, Deux procureurs, est une exploration de la machine à broyer corps et âmes qu’était le système des Grandes Purges staliniennes. Sa rigueur et sa sobriété en font peut-être le film le plus remarquable de 2025.


Avec Deux procureurs, Sergueï Loznitsa poursuit son œuvre d’exploration des mécanismes de la terreur et de la mémoire collective. Après avoir ausculté les visages de la foule soviétique dans Blocade (2006), l’histoire d’une bataille insensée contre une forteresse impénétrable, la prison, où les forces du mal social sont constamment à l’œuvre dans Une femme douce (2017), la guerre entre séparatistes russes et l’armée ukrainienne dans Donbass (2018), la mécanique du totalitarisme dans The Trial (2018) ou la sidération historique dans Babi Yar (2021), le cinéaste ukrainien s’aventure ici du côté de la fiction, sans rien céder de la rigueur formelle et morale qui fait la marque de son cinéma.

Grandes purges staliniennes

L’action se situe en 1937, au cœur des Grandes Purges staliniennes. Le NKVD, ancêtre du KGB, fait régner la peur, multiplie les arrestations arbitraires, les tortures, les exécutions. Dans ce climat d’effroi, un jeune juriste, Alexandre Kornev (Alexandre Kouznetsov, que l’on avait découvert dans Leto de Kirill Serebrenikov), est nommé procureur dans la région de Briansk. Tout commence lorsqu’il reçoit un message d’un prisonnier, gravé dans une plaque métallique avec son propre sang. Ce signe désespéré le conduit à inspecter une forteresse-prison où il découvre, horrifié, l’ampleur des sévices commis par les autorités locales du NKVD.

L’Aveuglment dans la foi dans le P.C.

Aveuglé par sa foi dans le Parti, Kornev croit encore à la justice soviétique. Il monte à Moscou pour alerter le Procureur général, espérant dénoncer les crimes. Mais dans le dédale bureaucratique de la capitale, il s’enfonce dans un labyrinthe kafkaïen où la parole se dissout, où chaque couloir semble mener à une autre impasse. Ce parcours hallucinant devient une métaphore de l’État-machine, implacable et absurde.

Descente aux enfers

Sergeï Loznitsa filme cette descente aux enfers dans la folie institutionnelle avec une rigueur ascétique. Le cadre est fixe, souvent étouffant ; la lumière, livide, glisse du vert maladif au gris d’acier ; le montage, sec et précis, reproduit le rythme mathématique de ses documentaires. Chaque plan devient une pièce à conviction, chaque silence, un verdict. Ici, la froideur devient un instrument de dénonciation : l’horreur bureaucratique s’impose par la forme même du film.

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La logique du Mal

Deux procureurs ne cherche ni l’émotion ni la catharsis : il enregistre la logique implacable du Mal, celle d’un système totalitaire, dévoué serviteur de Satan, qui dévore les siens. En cela, Loznitsa prolonge son geste politique et esthétique — celui d’un cinéaste qui scrute les visages de la domination et refuse la consolation.

Dépouillé, glaçant, d’une beauté sèche, Deux procureurs est sans doute le plus grand film de l’année 2025 : une méditation implacable sur la foi aveugle, la bureaucratie meurtrière et la mécanique totalitaire du régime communiste soviétique. 

Deux procureurs, de Sergueï Loznitsa. (France, Allemagne, Roumanie, Lettonie, Pays-Bas, Lituanie – 2025 – 1h57 – VOSTF).

Scénario : Sergueï Loznitsa. Musique : Christiaan Verbeek. Interprétation : Alexandre Kouznetsov (Kornev), Alexandre Filippenko (Stepniak/L’homme à la jambe de bois), Anatoli Bely (Vyshynsky)…

Des mots pour ne pas dire

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(C) Crédit

Vivre-ensemble, faire société, inclusion, résilience, État de Droit… Ces mots qui se sont imposés comme une évidence bienveillante dans le vocabulaire courant constituent une barrière mentale qui interdit de penser le monde autrement qu’à la lumière du progressisme.


« Le langage est une législation, la langue en est le code », disait Roland Barthes, entre deux petits fours, à l’occasion d’une leçon inaugurale au Collège de France. Le champ lexical politique et médiatique français, à l’instar de notre Code pénal, s’est considérablement enrichi ces quarante dernières années. Ceux qui sont nés avant 1990 n’avaient ainsi jamais entendu parler de diversité, d’inclusion voire d’État de Droit – toutes notions désormais consensuelles et positivement connotées. Cet unanimisme suspect nous offre une excellente raison de questionner cette nouvelle sémantique – qu’on qualifiera de novlangue seulement si l’on est enclin aux discours de haine. Ce vocabulaire qui s’est imposé comme une évidence bienveillante constitue, en effet, autant de barrières mentales interdisant de penser le monde autrement qu’à la lumière d’une vision progressiste. Pour lutter jadis contre le communisme et ses vibrants camarades, il fallait accepter d’être traité de contre-révolutionnaire, si ce n’est de chien (Sartre). Le dictionnaire a changé, pas la méthode – même si les canidés avaient bien raison d’aboyer. Douter de la pertinence de l’inclusion, c’est désormais courir le risque d’être accusé de prôner l’exclusion –, alors qu’on milite en réalité pour l’assimilation, hier consensuelle puis devenue offense, à l’image des drapeaux français bannis aujourd’hui des meetings de gauche.

Acceptons d’avance l’opprobre et dénonçons allégrement tout ce vocabulaire totalitaire, digne des Précieuses ridicules. Il vise à détruire un ordre social honni ou a minima à accompagner cette destruction avec l’autorité lexicale du fait accompli. La notion de vivre-ensemble a ainsi coïncidé avec l’éclatement de l’Hexagone en archipels communautaires, le mot s’imposant à mesure que l’objectif qu’il affichait s’éloignait. Faire société a émergé au moment où chacun n’aspirait plus qu’au cercle familial. Le débat national voulu en 2009 par Sarkozy – « Qu’est-ce qu’être français ? » – était de la même eau. Il parlait en réalité au passé décomposé : « Qu’est-ce que c’était être français ? » Dans le sillage du vivre-ensemble vint l’islamophobie, dans le but d’interdire tout discours critique d’une religion dans un pays laïque. 

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Mais évidemment sans pour autant autoriser à qualifier les actes antichrétiens, pourtant majoritaires, de christianophobes. Seule concession, l’apparition du concept incertain d’islamisme destiné à ne nommer que la frange extrémiste de la communauté musulmane (marginale, bien sûr, la DGSI peut citer le prénom des quelques islamistes encore présents sur le territoire). Comme l’a noté Rémi Brague, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme désignent pourtant, eux, l’ensemble des pratiquants de ces religions, mais cela n’intéresse pas Télérama. Nouveau venu dans le vocabulaire consensuel, la résilience des ci-devant selzésseux dont personne n’aura la haine. Les Résistants furent-ils résilients ? (vous avez deux heures).  En tout cas, ils ne pratiquèrent pas la « résignence ». Toujours calés dans la roue de ce vivre-ensemble, la mixité sociale, suivie, à une encablure, du logement social. Concrètement, une politique de dissémination, sur l’intégralité du territoire, des problématiques des quartiers populaires. Incapables de les résoudre ni de freiner les flux de population qui les alimentent, les autorités (on ne rit pas !) tentent de les répartir, jusqu’à Crépol. Quand il a fallu emballer de papier rose ce cadeau fait à la France périphérique, les responsables de ces politiques n’ont pas dû hésiter longtemps : « Mon programme ? La gangrène. Pardon, non. La mixité sociale ».

La répartition d’ailleurs, parlons-en. Après quelques jours de flottement autour des dépenses publiques et du fol désir exprimé par quelques ultra-libéraux de les voir réduites, la justice fiscale a rapidement occupé tout l’espace disponible. S’opposer au racket du Trésor public (Bercy, c’est la DZ Mafia plus les Cerfa) reviendrait donc à s’afficher en promoteur d’une injustice. Et mon fondement, c’est du KFC ?

Un piège au demeurant parfait, calqué sur celui des machinations antiraciste et antifasciste : à l’origine, des causes indiscutables, couronnées d’ailleurs de succès – qui peut citer un défenseur de la théorie des races de Gobineau, un partisan du retour de l’apartheid ou de l’esclavage ? Je connais en revanche de jeunes Blancs traités de « babtous » qui subiraient les affres de la justice s’ils s’avisaient à répliquer « Oh, calme-toi bamboula ». Se battre contre l’antiracisme, qui a muté en racisme antiblanc et antisémitisme pro-pal, ce n’est pourtant pas être raciste. S’insurger contre les milices fascistes des black blocs complaisamment qualifiées d’antifas, ce n’est pas souhaiter la survenue d’une dictature, mais précisément lutter contre celle que LFI et Mélenchon portent en eux. Le vocabulaire est ainsi devenu un champ de mines qui pave les bonnes intentions progressistes. Déconstruction, patriarcat, stéréotypes, genre, racisme systémique, décolonialisme, tout cela pour finir en non-mixité choisie – délicat synonyme de ségrégation raciale – quelle honte !

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Se pose toutefois la question de la méthode, puisque déminer le dictionnaire progressiste, c’est prendre le risque de sauter sur un mauvais jeu de maux. L’intelligence, sans que l’on puisse tout miser sur elle, viendra nous épauler – celle d’un Bock-Côté qui décrit l’État de Droit comme « une institutionnalisation assumée du progressisme ». L’humour – auquel le camp du bien semble allergique – peut également aider : « Vivre ensemble, il faut choisir », dit Renaud Camus. Et pourquoi pas le bras d’honneur ? Ce fut celui du trumpisme. À sa décharge, tenter de convaincre pendant des heures des tromblons iels aux cheveux bleus qu’il n’existe que deux sexes biologiques, ce que 99,9 % de l’humanité sait, relève de l’impossible. Leur concéder quelques dysphories de genre, statistiquement sans rapport avec l’épidémie psychiatrique de transitions, ne calmera pas ces fanatiques – des clowns dépositaires du seul privilège blanc restant, celui du suicide collectif.

Alors, oui, doigt et bras d’honneur. Les guiboles aussi s’il le faut.

Dictionnaire, piège à cons !

Quand le crime est une statistique…

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Philippe Bilger © Olivier Coret/SIPA

Quelles sont les limites de la responsabilité pénale? Cette question est soulevée de manière pressante par le cas d’un certain Samir T., meurtrier et violeur. Le billet justice de Philippe Bilger.


Loin de moi l’idée de chercher une quelconque vérité dans des propos attribués à Staline ; néanmoins, une formule qu’on lui prête — sans certitude quant à son authenticité — affirme qu’un mort relève de la tragédie, tandis que des milliers ne seraient plus qu’une statistique.

Sur le plan criminel, cette observation cynique peut trouver une traduction épouvantable. Un certain Samir T. avait tué une septuagénaire de 468 coups de couteau à Toulouse, le 1er janvier 2011. Il avait été déclaré pénalement irresponsable et était sorti de l’hôpital après quatorze années d’internement.

Il a été mis en examen, le 11 décembre 2025, avec trois autres hommes, pour un viol sur personne vulnérable, au début du mois (Sud Ouest).

Cette brève relation du parcours de Samir T. permet de mettre en lumière trois problèmes qui ne sont pas forcément compris par tous.

Le premier concerne l’irresponsabilité pénale du meurtrier, qui a porté un nombre hallucinant de coups de couteau : 468. Pour ma part, comme avocat général à la cour d’assises de Paris, je n’ai connu qu’une seule procédure comparable : une prostituée ayant tué son proxénète de 28 coups de couteau, celui-ci refusant de la laisser échapper à sa dépendance et à sa servitude. J’avais requis son acquittement et j’avais été suivi par le jury. J’avais soutenu que le nombre même de coups révélait une intention homicide à ce point éclatée et diluée qu’elle finissait, en quelque sorte, par disparaître.

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S’agissant du crime de Samir T. et de son irresponsabilité pénale, il a donné lieu à un échange passionnant et contradictoire, le 22 décembre, sur le plateau des Vraies Voix, à Sud Radio, entre Philippe David, qui dénonçait cette mise hors de cause psychiatrique, et moi-même, qui la validais. Sans me pousser du col, l’analyse psychologique à elle seule, ajoutée à la surabondance de violence, montrait qu’une telle frénésie faisait sortir son auteur de la criminalité ordinaire — caractérisée par un lien clair et identifiable entre le criminel et sa victime — pour la faire entrer dans le registre de la folie, où celle-ci disparaît en quelque sorte symboliquement, ne confrontant plus l’auteur qu’à lui-même et à son délire. Celui-ci le pousse alors, dans un aveuglement sans mesure ni limite, à dépasser l’atroce normalité qui rend la plupart des crimes odieusement logiques.

Les 468 coups de couteau révélaient, en effet, une furie déconnectée du réel, un abandon statistique au dérèglement de soi, comme si l’être avait déserté la raison pour entrer dans le territoire glaçant d’une cruauté qui ne jouissait que d’elle-même.

Cette personne aurait-elle dû sortir de son internement au bout de quatorze ans ? Ne nous dissimulons pas derrière une lucidité rétrospective que viendrait faussement éclairer le viol récent. Je ne doute pas qu’au moment où la décision de mettre fin à son hospitalisation a été prise, l’arbitrage entre le risque d’une telle libération et la conviction que la société n’en serait pas victime ait été pesé. Si Samir T. est condamné, cette seconde branche de l’alternative apparaîtra pour ce qu’elle était : une pure illusion et un humanisme dévastateur.

Enfin, on peut relever que l’irresponsabilité pénale constatée en janvier 2011 pourrait être apparemment compatible avec une responsabilité pénale, au moins relative, en décembre 2025. Les ombres qui, sur le plan criminel, obscurcissent parfois totalement un individu sont susceptibles de se dissiper. On n’est pas nécessairement criminel et fou à vie.

Pour le meilleur comme pour le tragique.