Brigitte Bardot n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant. Récit d’une rencontre.


Aller à la rencontre de Brigitte Bardot relève du parcours de marathonienne. Il faut d’abord passer l’examen Bernard. Bernard d’Ormale, son mari devant Dieu, mais pas devant les hommes, son époux protecteur (et controversé) depuis 1992. Ce n’est pas l’exercice le plus facile. L’homme appartient à la droite nationaliste – « je suis un facho comme ils disent », aime-t-il ironiquement et très souvent rappeler… et le fait est qu’il faut pouvoir supporter ses longues diatribes sur l’immigration clandestine, la décadence de la France, l’islamisation du pays, j’en passe, monologues difficiles à supporter pour tout esprit libéral.

L’amour de la vérité

Pourtant, au fil des rencontres, si l’on accepte de sortir des sentiers balisés par le politiquement correct, il faut se rendre à l’évidence : Bernard n’est pas aussi sectaire que ses ennemis, ceux qui pensent à tort qu’il influence Brigitte.

Car Brigitte Bardot, et ce n’est pas sa moindre qualité, n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité… non feinte. Toute nue, osons le mot. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant, pas la peine de convoquer Lacan. « Avant on disait que j’étais une ravissante idiote, que je jouais mal, maintenant on dit que je suis un mythe », a-t-elle déclaré un jour, sans amertume, juste lucide sur… l’imbécilité humaine.

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Brigitte, sa force définitive c’est qu’elle s’en fout de tout ce qu’on peut penser sur elle. Sa vie, les bons comme les mauvais jours, ce sont les animaux à qui elle a dédié sa seconde vie.

La première, celle des chefs d’œuvres du cinéma classique et de la Nouvelle vague, elle la résume à la notoriété encombrante du mythe BB qui l’a privée de ce qu’elle avait incarné pour les autres, la liberté. La célébrité n’a jamais été pour elle une fin, juste un moyen. « Si ma vie aura servi le combat contre la souffrance animale, au moins elle n’aura pas été inutile », répète t’elle souvent.

La Madrague, c’est pour la légende

Le cinéma c’était… l’enfer. Le Mépris, un film… dégueulasse. Ce sont ses mots. De Capri, il ne lui reste que la rencontre avec Le livre de San Michele d’Axel Munthe qu’elle me confiera avoir relu il y a peu. On ne s’étonnera pas que l’histoire de ce médecin suédois tombé en arrêt devant une chapelle en ruine à Anacapri, décidant du jour au lendemain, d’y passer le restant de sa vie, lui ait parlé. Coïncidence(s) : le récit de cet esthète, amoureux des animaux, est paru en 1934, l’année de la naissance de Brigitte.

Le paradis existe-t-il ? Nul ne sait. Alors, elle a décidé un jour de 1973 de le créer pour elle, et ceux qu’elle aime. La Madrague, c’est pour la légende. Pour les photographes et les touristes. C’est son passé qui ne la hante pas. Elle aimait chanter mais elle ne veut plus fredonner Sur la plage abandonnée. Trop mélancolique. Trop de souvenirs, si lointains, qu’on ne sait plus, s’ils sont bons ou mauvais.

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La Garrigue, sa maison où parfois elle reçoit quelques rares visites, c’est l’arche de Noé. Sa Villa San Michele à elle, chapelle incluse.

Nous avions échangé une fois au téléphone sur l’idée de mon livre1. Un portrait parallèle de deux actrices phares du XXe siècle que tout semble en apparence opposer, notamment sur l’échiquier politique, mais dont le destin est marqué par d’étonnantes ressemblances. Elle m’avait gentiment engueulée : « J’admirais l’actrice Simone Signoret mais je n’aimais pas beaucoup l’être humain, je ne vois pas ce que vous nous trouvez en commun. » Mais elle avait conclu notre bref entretien par un affectueux « je vous embrasse ». J’avais compris qu’elle ne me découragerait pas dans mon projet.

BB sans chichi

Dans le parcours obligé de la promotion, j’avais commencé le tout début par une séance de signature à Saint-Tropez, hôtel de la Ponche, chez Simone Duckstein, qui l’a connue là où tout avait commencé pour elle, sur la plage, à 25 mètres de ce qui n’était à l’époque qu’un bar de pêcheur tenu par ses parents.

Il avait plu tout le week-end. Des pluies diluviennes. Brigitte était fatiguée, elle n’avait pas eu le courage de m’ouvrir sa maison.

Six mois plus tard, j’avais choisi de revenir, Il faisait beau. Bernard était toujours là au rendez-vous. Je n’avais pas eu l’audace de faire la demande… Comment vient-on à BB quand on n’a rien à réclamer ?

Ce dimanche 5 mai, elle avait décidé que c’était le moment. Je n’avais pas fait le voyage pour rien. Dans mon imaginaire, elle était au cœur de Saint Tropez. Partout. Dans la réalité, il faut aller au bout du bout du monde. Penn Ar Bed comme disent les Bretons. Je ne sais pas le traduire en provençal. Pas de GPS pour me guider. Juste l’instinct et une envie. Dans les rêves je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois, elle m’avait accueillie dans son monde qui ressemblait à celui de Blanche Neige, au réveil, elle était bien devant moi mais c’était la Bardot d’un poster, figée dans une figure, pas celle que j’allais rencontrer dans son univers singulier.

Brigitte m’a accueillie sans chichi. Je n’avais pas voulu prévoir un cadeau, par superstition sans doute. J’avais consulté Bernard, la veille en catastrophe, qui m’avait conseillé du thé noir de Chine qu’elle adore. Je lui ai tendu en arrivant sur le perron de sa maison, en m’excusant de mon classicisme.

Dans sa maison de poupée

Elle m’a mise à l’aise tout de suite: « J’aime tout, c’est très gentil ». J’ai ouvert le paquet devant elle pour occuper mes mains et calmer mon émotion. J’ai eu le temps de penser que tout cela n’allait durer que quelques minutes, elle ne proposait pas de m’asseoir, mais bizarrement je ne sentais pas de gêne, cela me rassurait plutôt cette absence de convenance et la place laissée à l’improvisation de la suite… Je ne me souviens pas bien des minutes qui ont suivi, sauf qu’elle a assez vite enchaîné, nous étions toujours debout près de la porte. A un moment elle m’a dit : « Allez on va boire un petit rosé, aidez-moi à sortir les verres, Emmanuelle. » J’ai compris que j’étais acceptée. Elle est entrée dans sa maison et m’a fait signe de la suivre. Une maison de poupée. Une grande pièce à vivre, chargée d’armoires, de bibliothèques et de bibelots, une table de travail qui lui sert à répondre à l’abondant courrier qu’elle reçoit chaque jour du monde entier et auquel elle répond à la main, à l’ancienne. Bernard parfois intercepte une lettre (souvent assorties de demandes d’argent) parmi toutes celles qui lui déchirent le cœur et la rendent consciente plus que quiconque de la misère du monde qui va ou ne va plus. Sa présence, il y a quelques semaines, parmi les gilets jaunes varois: « Je suis venue parce que je voulais leur dire que j’étais sensible à leur combat que je trouve courageux », elle qui ne sort jamais de sa retraite, a pu faire sourire mais en la voyant là, devant son bureau sans luxe, même pas face à la mer, encore à la tâche à plus de quatre-vingt ans, je me suis dit qu’elle savait ce qu’on appelle le courage…

L’arche de Bardot

J’ai sorti les verres sur ses instructions – des verres à moutarde (!), nous nous sommes installées l’une à côté de l’autre. Bernard et Jacques qui m’accompagnaient étaient restés dans le jardin près de l’enclos où vivent cochons, oies, chèvres, sangliers, moutons rescapés de l’Aïd… ils se sont joints à nous.

Je ne me demandais plus du tout ce que je faisais là, ni comment cela allait se passer. On a très vite parlé de tout et de rien, de politique, de la vie, des animaux.

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A un moment, Bernard a dit : « C’est dingue, on dirait que vous vous connaissez depuis toujours. » Il semblait détendu, comme s’il avait redouté – un peu – la réaction de Brigitte… qui aurait pu nous mettre à la porte en cinq minutes. Ça arrivait, parfois.

Les animaux étaient autour de nous, chiens, chats, jument, poney et même un âne. Tranquilles comme des animaux domestiques. Je n’ai jamais été entourée d’animaux de manière aussi naturelle. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui dégageait autant de bonnes ondes. Aucun cabotinage. Aucune coquetterie. Aucune posture. J’avais l’impression étrange d’être entrée en relation avec un être d’exception.

Trois heures de conversation

Les mots de sa sœur Mijanou me sont revenus1 : « Adolescente quand j’allais l’admirer à son cours de danse, elle avait l’air d’une biche égarée dans un troupeau d’une autre espèce. Certains disent qu’elle a des défauts, c’est possible mais si c’est le cas, ils sont éclipsés par des qualités si exceptionnelles qu’ils ne méritent pas d’être mentionnés. » 

Trois heures ont passé, nous allions rater le train qui devait nous ramener à Paris. Je ne sais pas qui a donné le signal du départ, je me souviens juste qu’au moment de partir, elle m’a dit avec franchise : « Votre livre était vraiment bien, enfin vous savez que Bernard m’a fait la lecture par petits bouts »

Je lui ai répondu que l’essentiel c’était cela : sa reconnaissance. Bernard a répété : « C’est dingue on dirait que vous vous connaissez depuis toujours ». Je crois bien qu’il était soulagé.

Elle a ajouté simplement avec sa diction traînante, en me regardant avec ses grands yeux noirs (c’est drôle, dans les films, ils m’avaient toujours semblé noisette) droits dans les miens: « Ben oui, on se connaît depuis longtemps, sinon vous ne seriez pas là, je n’ai pas l’habitude de faire entrer chez moi des étrangers, vous savez Emmanuelle. »

J’ai dit merci pour la confiance et je l’ai embrassée. Elle m’a semblé fragile, gracile, à vif, presque innocente. La porte du paradis s’est refermée. J’avais eu rendez-vous avec une personne unique que la civilisation n’avait pas sali.

La trace de l’icône

J’avais rencontré une icône qui avait tourné avec les plus grands metteurs en scène, Godard, Clouzot, Louis Malle et avait choisi de tourner la page sans amertume et sans regret.

Elle avait trouvé l’apaisement et la plénitude grâce à une force intérieure tranquille qui avait eu raison de son intranquillité.

Elle avait été BB, une personnalité hors norme qu’on avait voulu réduire à un personnage, elle avait triomphé en se réincarnant de son vivant, en reprenant le pouvoir sur ceux qui avaient décidé à sa place. Elle avait construit son existence.

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Je revenais d’une visite au pays de Blanche Neige, de Sœur Sourire, du Dalaï Lama, je revenais de chez quelqu’un qui vivait dans un monde qui n’existait pas, qui n’avait jamais existé et qui pourtant avait été là devant mes yeux pour quelque moment. C’était une expérience unique dont on ne se sortait pas indemne. Qui rendait différent. Il y aurait un avant et un après. On ne regarderait plus les choses de la même façon. On voudrait faire du bien qui ne fait pas de bruit, ne jamais juger, ne plus mépriser. Brigitte avait un don, sûrement, celui de démontrer qu’on pouvait retrouver la pureté originelle que rien ne pourrait jamais abîmer, juste parce qu’on l’avait décidé. Qu’on pouvait malgré tout, envers et contre tous, et tout, décider que l’on pouvait se retirer du monde sans le quitter tout à fait, en y laissant plus encore son empreinte.

Sainte Brigitte

Vadim celui qui avec l’aide de Dieu avait créé la femme avait tout dit quand il racontait le choc de sa première rencontre avec Brigitte. « Cette fille est une extra-terrestre. Elle vient d’une autre dimension ». Il parlait alors de sa beauté et de sa grâce, de sa présence unique, il découvrirait plus tard le rayonnement intérieur, la « chouette » fille que décrira Jane Fonda, qui lui succédera dans son cœur de pygmalion. Une femme vraie, qui mérite plus que tout autre d’être qualifiée d’icône. Une sorte de Sainte, Brigitte ou tout au moins une moniale, qui un jour avait fait un serment aux animaux et un vœu de solitude et qui n’avait jamais dévié de sa promesse.

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